Ce qui me blessait plus profondément, c’était qu’elle eût pu rire loin

de moi, quand moi je portais en tous lieux une mélancolie de tous les

instants. Il me fallut ce réveil pour me tirer du bonheur,--bonheur

mitigé, bonheur fragile, mais bonheur,--où je vivais depuis six

semaines. Certes, deux amants, qui ne se rencontrent que pendant de trop

brèves minutes et moins souvent qu’ils ne le désirent, ont ce privilège

que leur passion est toujours au plus haut point: ils ignorent les

attaques sournoises de l’existence en commun, les satisfactions trop

faciles, les petites querelles qui naissent à propos de rien puis de

tout, les petits travers qui se révèlent, les ridicules même qui se

dénoncent, tout ce qui fait que peu à peu l’amour s’émousse et languit.

Deux amants qui ne vivent pas côte à côte n’ont que le temps de s’aimer.

Mais quel revers à cette brillante médaille! Et vaut-il mieux ne pas se

connaître assez que de se connaître trop, si tant est que deux êtres

humains puissent jamais se connaître?

Un remords soudain m’assaillit, un remords et une crainte: malgré les

protestations qu’elle ne me ménageait pas, étais-je vraiment l’homme que

mon amie s’attendait à trouver en moi? Ne l’avais-je point déçue? Parce

que j’avais à Nice été touché par la gravité de ses premières paroles et

le pathétique presque désespéré de son accueil et de son amour,

devais-je maintenir notre amour dans cette tristesse où je me plaisais à

l’élever? Si elle était malheureuse chez elle, ne devais-je pas me

maîtriser quand elle accourait chez moi entre deux visites, et lui

imposer l’illusion d’un peu de bonheur complet? Devais-je l’entraîner à

ma suite sans précautions dans ce bonheur douloureux où je puisais, moi,

un réconfort peut-être trop amer pour elle? Femme, et femme jeune,

malheureuse mais prête à croire que le bonheur est possible,

n’attendait-elle pas plutôt de moi que je lui entr’ouvrisse les portes

d’ivoire des paradis rêvés? N’était-elle pas assez généreuse en ne me

laissant pas deviner que je l’avais déçue? Fallait-il lui reprocher de

se distraire quand elle m’offrait toujours une docilité parfaite, riant

si je riais, silencieuse si je me taisais, et rembrunie si j’étais en

peine?

Toutes ces raisons, je les admettais, mais un doute barrait ma sagesse

naissante, un doute que j’essayais vainement de renverser, ou

d’éviter,--un doute qui m’attirait. Je suis comme je suis. Et je

pensais: «Et si elle ne t’aime pas? Et si elle a seulement pitié de toi?

Et si elle te fait seulement l’aumône d’un semblant d’amour, pour te

consoler?» Et des raisons aussi de douter me venaient. Je me rappelais

une de ses premières paroles: sa décision préalable de ne pas renoncer à

ses enfants, même pour son amour. Et je me disais: «Une femme qui aime,

aime sans conditions.» Je me rappelais encore qu’elle m’avait déclaré

que, sauf à moi d’y croire ou non, elle n’avait jamais eu d’amant. Et je

considérais que c’était une étrange manière de m’inspirer confiance. Je

m’égarais. Ces raisons, aujourd’hui, m’apparaissent telles qu’elles

sont: injurieuses et faibles. Qu’on me les passe, j’aimais. La jalousie

est impitoyable.

Que me restait-il de tant d’incertitudes, lorsque mon amie sonna le

lendemain à ma porte, à notre porte?

Elle s’arrêta sur le seuil, inquiète.

--Mon Mien! Qu’as-tu?

Je la pris par la main et l’entraînai vers son fauteuil préféré.

--Tu me fais peur, dit-elle. Qu’as-tu, mon Mien?

Elle n’avait pas eu le temps d’ôter son chapeau. Elle s’assit, levant

déjà les bras.

--Regarde-moi, lui dis-je.

Elle me regarda. Je me penchai sur ses yeux, avidement, comme un

voyageur assoiffé sur une source. La source était limpide et d’un

cristal parfait.

--Mon Mien...

Avait-elle peur? Elle ne dit rien de plus. Je lui pris les mains et les

baisai. Elle essaya de sourire.

--Mon Mien, explique-moi.....

--Je t’ai vue, hier, à trois heures.

--A trois heures?

Elle cherchait.

--Rue Royale, précisai-je.

--Ah! fit-elle.

Elle n’eut aucune émotion apparente. Elle ajouta:

--Je ne t’ai pas vu.

Un regret perçait dans sa voix. Je ripostai:

--Tu étais trop occupée.

--Moi?

--Toi, oui, et l’homme qui était à ta gauche.

Je ne suis pas habile à dissimuler. Ma voix était devenue âpre.

Mon amie n’éclata pas de rire. Elle se leva.

--Bon! dit-elle. Je comprends.

Très calme, debout devant la cheminée, elle ôta son chapeau, me le

tendit en disant:

--Tiens, fou que tu es. Mets où tu voudras le chapeau de la femme qui

trompe son amant.

Puis, ayant du bout des doigts assuré l’ordre de ses cheveux, elle se

tourna vers moi qui demeurais immobile, et:

--Tu es jaloux de mon beau-frère? dit-elle.

--Tu as un beau-frère?

--Tu ne le savais pas?

--Je ne sais rien, Mienne.

Déjà je respirais.

En quelques phrases, elle me délivra.

Son mari avait un frère, plus vieux de cinq ou six ans, veuf depuis

1916. Ce frère, fort aimable, excellent garçon, dirigeait en province

l’usine qui fournissait de couleurs la société de peinture, vitrerie et

décoration dirigée par le cadet. Il venait à Paris plusieurs fois par

mois. Et il emmenait souvent sa belle-sœur dans ses courses à travers la

capitale. Et c’était bien simple.

Je n’avais rien à répondre. Pour employer ma confusion, je demandai:

--Il n’a pas d’enfants?

--Non. Il vit tout seul, en célibataire, à Argenton-sur-Creuse. Tu

connais?

Je répondis non. Elle poursuivit:

--Gentille petite ville, avec des maisons anciennes en aplomb sur la

Creuse, et un pâtissier de génie. Gentille petite ville, mais combien

province, et d’une curiosité! Tu vois cela d’ici. Comme mon beau-frère

ferait, au su de tout le monde, un enviable parti, tu penses que tout le

monde est sur les dents. Les mères qui ont des filles, mon Mien, sont

terribles.

--Et le beau-frère?

--Il ne veut plus entendre parler de mariage.

--Tiens! tiens! fis-je.

Étonnée, elle me regarda. Je repris:

--Celle qui lui plairait n’est pas libre?

Son regard se chargea de reproche.

--En effet, dit-elle. Elle est à toi.

Décidément, je tenais un mauvais rôle. Mais je n’eus aucune peine à

m’avouer vaincu. Mon amie triompha sans pitié. Je n’entrerai pas dans le

détail de sa victoire: je n’écris pas un livre pour collégiens. Le

silence accoutumé de nos caresses avait une pudeur dépourvue de

dissimulation. Je noterai, sans plus, que jamais ma triomphatrice ne

s’était montrée si exigeante et si hardie.

C’est le propre de l’amour d’ignorer toute espèce de honte, et de ne

pas s’y avilir. Au feu d’une étreinte loyale flambent toutes les

mesquineries du sentiment. Mais la réalité, ce spectre des drames

romantiques, nous frappe à l’épaule sans s’émouvoir de nos rêves qu’elle

casse, et nous ne rouvrons si tôt les yeux que pour revoir nos soucis.

Avais-je tort de me découvrir tel que j’étais devant mon amie et de

m’acharner en quelque sorte à lui ressasser: «Je t’aime. Tu le sais. Tu

feras de moi ce que tu voudras. Je serai lâche, si tu veux. Mais

laisse-moi t’aimer?»

Elle m’avait dit à Nice:

--Il faut m’aimer.

Il n’était plus besoin qu’elle me le dît: elle n’entendait que trop

certainement ce que je lui disais:

--Il faut te laisser aimer.

Je lui dis en effet:

--Laisse-moi t’aimer, Mienne. Je voudrais tout connaître de toi, et je

redoute d’en connaître trop. Laisse-moi t’aimer, laisse-moi t’aimer

encore. Mais surtout, Mienne, Mienne chérie, s’il est vrai que tu

m’aimes ou que tu acceptes que je t’aime, surtout que ce ne soit point

par pitié! Et quand il te plaira de ne plus venir ici, ne mens pas

surtout, et ne viens plus.

--Et quand tu ne m’aimeras plus? dit-elle.

Ainsi je me rendais. Était-ce calcul de ma part, et envie délibérée

qu’elle eût soin de me mentir le plus longtemps possible? Était-ce au

contraire le dernier geste d’un homme qui lutte depuis trop longtemps et

qui aspire au repos, à ce repos que tous les hommes cherchent même dans

les pires agitations?

Il est probable que, ce jour-là, mon amie connut qu’elle me tenait:

j’avais été assez maladroit, c’est-à-dire assez franc. M’en sut-elle

gré? Répondit-elle au contraire à mon élan par un élan semblable, sans

autre calcul? Et fut-ce aveuglément qu’elle engagea notre amour dans

cette voie où il allait se perdre?

Elle aussi, me dit-elle, souffrait de toutes les heures dangereuses qui

nous séparaient.

--Il faut que nous nous voyions plus souvent.

--Le peux-tu? fis-je.

--Tu le peux.

Son mari ne m’avait-il pas exprimé sa sympathie dès notre première

rencontre? Il avait reparlé de moi.

--Il ne se fera pas prier pour t’inviter.

--Moi?

--Nous recevons beaucoup, et des gens qui nous intéressent moins que

toi, je t’assure.

--Est-ce que tu t’écoutes, Mienne?

--Mais, mon Mien, quoi de plus naturel?

Je lui affirmai sur un ton assez dur qu’elle me proposait de jouer un

personnage malencontreux.

Elle se fâcha.

--Tu ne penses qu’à toi, dit-elle. Et moi, est-ce que tu t’imagines

qu’il me sera si facile de me tenir entre toi que j’adore et cet autre

que je déteste?

Elle n’avait jamais eu tant de violence. Ses yeux me parurent nouveaux.

Mais vite ils s’adoucissaient déjà. Je répondais:

--Je ferai ce que tu voudras, Mienne.

--Du moins, je te verrai, dit-elle, même si j’en dois souffrir, et tu me

verras, vilain Mien, et tu verras que tu peux te fier en moi sans te

torturer, et tu verras...

--Je verrai le fameux beau-frère? dis-je en riant.

--Méchant Mien! répliqua-t-elle en riant aussi, et pauvre beau-frère!

S’il apprenait que tu as pu être jaloux de lui, il tomberait de haut.

--Mais s’il apprenait qu’on a pu le juger digne de toi, qu’on a pu lui

faire cet honneur, crois-tu qu’il s’en plaindrait?

Elle s’écria:

--Chéri...

--... Tu es stupide! fis-je plus vite qu’elle.

Et elle me mordit la lèvre.

La journée s’achevait mieux, somme toute, que je n’espérais. Je ne

m’inquiétais pas du lendemain. J’étais trop content de sortir de mes

transes de la veille.

Mon amie s’en alla.

J’attendais son habituel:

--Tu m’aimes?

Elle ne me le dit point.

* * * * *

OU avais-je accepté de descendre? Où avais-je accepté de suivre mon

amie? Et savait-elle où elle nous entraînait? Et le savais-je? Mais, si

je l’avais su, si je l’avais soupçonné, aurais-je refusé de la suivre?

Il n’est que bien trop certain que nous sommes les ouvriers de notre

fortune.

Un vers me revient à la mémoire, un vers grec dont on ignore l’auteur et

qui est peut-être d’Euripide, un vers profond comme un regret:

«_N’accuse pas un dieu, ne t’en prends qu’à toi-même._»

Je ne suis pas assez bon lettré pour traduire plus exactement avec moins

de mots. Un helléniste m’a déclaré que le texte porte, précis: «_Un dieu

t’a fait ce mal? Non, c’est toi-même à toi._» Que servirait ici de

discuter? Il ne m’échappe pas que je voudrais retarder à ce point le

torrent de mes souvenirs. Ils se précipitent à mes yeux éblouis comme se

précipitèrent les événements. Quelqu’un a dit un jour pour la première

fois: le tourbillon de la vie. L’expression s’est galvaudée, mais

qu’elle était belle, quand elle faisait encore image! Elle était

désespérante. Il faut lui redonner son sens neuf avec moi pour

comprendre d’ensemble ce que devint ma vie dès ce jour-là.

Jusqu’alors j’avais peut-être l’illusion que je menais notre amour sous

la seule influence de mon amie. Nous eûmes le tort de sortir de chez

nous. Dans le secret, tout étouffant qu’il fût, notre amour vivait,

chaud comme une rose pourpre, et nos souffrances,--je tiens à cette

dernière illusion du pluriel,--nos souffrances avaient une noblesse,

peut-être arbitraire, mais respectable; car deux malheureux ont droit au

respect. Du jour où nous fûmes assez maladroits pour exposer notre amour

aux atteintes du dehors, la catastrophe, qui avait couvé dans ce secret

étouffant, devint inévitable.

Tout de suite, puisque je n’écris pas un roman de surprises, je dois

rassurer et détromper: notre amour ne fut pas découvert. Je me

surveillai assez pour ne jamais être suspecté ni par trop d’abandon ni

par trop de froideur. Quant à mon amie, je m’aperçus vite que, loin de

se tenir difficilement, du moins en apparence, entre son mari et moi,

elle se dirigeait au milieu des feintes avec un art terrible. Et le

mari, je me persuadai d’emblée qu’il avait en sa femme une confiance

béate. Devant lui, on se sentait devant un homme honnête, correct,

tranquille, et heureux. Il avait une façon parfaitement quiète de

regarder sa femme. Ce n’était point suffisance de mâle, ni orgueil de

maître. C’était conscience d’une situation claire et de sentiments

réciproques. Il m’étonna. Il ne semblait pas être du tout le bourreau

que la conduite et les propos de sa femme donnaient à supposer. Près

d’elle, il se montrait attentif,--sans excès, pour ne point s’abaisser

peut-être, car certains hommes pensent qu’il est déraisonnable à un mari

d’avoir l’air amoureux,--mais attentif néanmoins de manière qu’un jaloux

tel que moi dût s’inquiéter. Il aimait sa femme, assurément, en bon

mari, en bon bourgeois, si ce terme, où je ne mets rien de péjoratif,

doit mieux me faire entendre. Mais est-ce ainsi que sa femme désirait

d’être aimée? Et avait-elle tort ou raison, c’est une question que je

demande à ne pas résoudre, par gratitude et par honneur.

De cet homme, parce que je lui avais été préféré, je jugeai promptement

que rien ne me menaçait. Il n’en fut pas de même pour le fameux

beau-frère. Les deux frères ne se ressemblaient pas plus que deux

étrangers. L’aîné me déplut d’abord. Autant le mari paraissait calme et,

pour ainsi dire, toujours de sang-froid, autant le beau-frère se

montrait toujours en éveil. Il cultivait l’ironie, une ironie assez

lourde, avec une espèce de rage sournoise, cherchant à briller par des

moyens brusques, taquinant sa belle-sœur à l’occasion de n’importe quoi,

la détournant de tout entretien qu’elle nouait loin de lui, la prenant à

témoin du moindre fait qu’il citait, la houspillant parfois assez

rudement d’une plaisanterie en lui baisant la main.

--Ma chère petite belle-sœur...

Il l’appelait ainsi à tout instant. J’ignore ce que pensaient les autres

de son attitude, qui était désinvolte, hautaine, et certainement forcée.

Moi, j’eus l’impression très nette que le beau-frère faisait plus

figure de mari que le mari. Mais je guettais en vain un geste, un

sourire, un regard, un mot, qui trahît la belle-sœur: elle demeurait

impénétrable. Je pouvais, et en vérité je devais conclure que mes

soupçons n’étaient que rêveries d’amant malheureux. Mais n’avais-je pas

d’autre part la preuve que mon amie ne trahissait pas davantage qu’il y

eût entre elle et moi ce qu’il y avait?

Je m’enfonçais les ongles dans les paumes chaque fois que je l’entendais

appeler son beau-frère par son prénom. Il répondait:

--Ma chère petite belle-sœur...

Et il accourait à elle.

Un soir, nous étions là, réunis dans les salons, une quinzaine

d’invités: gens d’affaires pour la plupart, jeunes en général, simples

et modestes, curieux de toutes choses d’aujourd’hui, même d’art. Ils

m’avaient marqué de la déférence et de la sympathie.

Jadis les bourgeois se méfiaient des artistes et les méprisaient un peu.

A présent, ils les admirent d’oser gagner leur vie par un jeu perpétuel

qui souvent use et ne produit que des dividendes aléatoires, car ils ont

compris que les artistes sont des travailleurs absolus dont l’exemple

ennoblit le travail, puisque pour eux le travail est une fin et non un

expédient. Et puis, les femmes sont celles que nous envoûtons, nous,

musiciens, sculpteurs, peintres, poètes: elles seules savourent

d’instinct avant quiconque tout ce que nous mettons d’humain dans nos

œuvres; les hommes ne nous accordent leur attention qu’après que leurs

femmes nous ont couronnés de leur enthousiasme: et nous avons presque

tous la sottise de préférer le suffrage des hommes et de renier, comme

si elle était insuffisante, l’admiration des femmes: sots, triples sots,

qui prétendons au laurier noir des penseurs et des apôtres, quand il

s’agit de distraire la pauvre foule de ses soucis quotidiens en

l’élevant au-dessus de sa misère que l’intelligence domine, et de

mériter trois brins de remerciement, si notre œuvre ne fut pas inutile!

Pour moi qui ne m’aveugle pas sur la valeur de mon œuvre, je fus, je

l’avoue, flatté du petit succès que j’eus, pendant quelques minutes,

chez mon amie. C’est de ces instants que nous tirons la force de

persévérer et de grandir, même lorsque nous sommes d’un génie médiocre.

Et mon amie avait l’air d’être satisfaite.

--Vous voyez, cher ami, me dit-elle, combien en ne venant pas vous

auriez déçu vos admiratrices.

D’un geste de sa main, qui traça devant elle un arc de cercle et qui me

fut comme une caresse, elle attirait autant sur elle que sur moi

l’hommage des sept ou huit jeunes femmes présentes. J’allais balbutier

une protestation.

--Merci pour les admirateurs! s’écria le beau-frère qui s’approchait.

--Oh! Monsieur, lui répliquai-je, voudriez-vous me laisser croire que je

n’étais pas un inconnu pour vous, ce matin?

--Mais oui, cher Monsieur, mais oui. Demandez donc à ma belle-sœur.

Est-ce que je ne vous ai pas suppliée d’aller hier au Salon avec moi, ma

chère petite belle-sœur? Et pour y voir quoi, s’il vous plaît?

Je rougis. La veille, mon amie ne m’avait point dit qu’elle eût été au

Salon. Je la regardai. Elle regardait son beau-frère.

--Ajoutez, lui dit-elle, que mon mari s’était joint à vous.

Puis, me regardant enfin:

--Vous êtes, cher ami, je vous le répète, d’une modestie exagérée.

--A ce point-là, dit le beau-frère, la modestie est un défaut, ou un

vice. Sérieusement, cher Monsieur, votre œuvre est admirable. Je

n’entends rien à la sculpture, je m’empresse de ne pas vous le

dissimuler, mais...

Il m’emmenait à l’écart. Était-ce pour me soustraire à mon petit succès,

qui l’importunait peut-être?

Il avait quelque chose à me demander. Il s’en excusa, moitié sérieux,

moitié badin, comme s’il s’adressait à un maître dont on se dispute la

priorité.

--Depuis un an, me dit-il, je possède, près d’Argenton, une vieille

bicoque Louis XIII. Je l’ai achetée parce qu’elle avait séduit ma petite

belle-sœur, et aussi parce que, par le temps qui court, un célibataire

de mon poil ne saurait mieux placer le superflu de ses rentes que dans

de bonnes et solides pierres. D’autant que ces pierres sont entourées

d’un magnifique parc, de dimensions respectables. Mes neveux, présents

et futurs, me devront ces ombrages. Ils sont mes héritiers. Passons.

Bref, voilà. Mon parc est aux trois quarts une forêt vierge, ou à peu

près. Le quatrième quart a plus de dignité, si j’ose dire. J’aimerais y

mettre en belle place une fontaine, et y disposer par ci par là quelques

statues agrestes. Voulez-vous me faire l’honneur et le plaisir...

Il insistait sur les deux substantifs.

--... et le plaisir de civiliser ma forêt vierge?

Comme je ne répondais pas:

--Cela ne vous tente point? me dit-il.

Et il me posa la main sur l’épaule, affectueusement.

--C’est que, dis-je, je n’ai jamais rien tenté de tel.

Et ma réponse avait le ton d’un refus. L’autre ne s’en aperçut point, ou

feignit.

--Eh bien! trancha-t-il, vous réfléchirez.

De loin, mon amie nous épiait.

Elle vint à nous.

--Il réfléchira, lui dit-il. Ma chère petite belle-sœur, vous y

réussirez mieux que moi, peut-être.

Il nous quitta.

--Je suis tout décidé, dis-je à mon amie.

--C’est oui?

--C’est non.

--Tu es fou?

--Nullement.

--Alors, tu ne m’aimes pas?

--Alors, l’idée est de vous?

Elle répondit par un battement des paupières. Elle souriait.

--Songe, me dit-elle tout bas, que de cette façon je t’aurais près de

moi tout l’été. Voici les vacances. Que ferions-nous, séparés? Tu

travailleras là-bas, et tu m’auras à côté de toi: bonheur double. Ne

sera-ce pas délicieux, dis, mon chéri?

--Pardon, répliquai-je. Pourquoi m’avais-tu caché...

Mais le mari marchait vers nous.

--Il accepte? demandait-il en s’avançant.

--Oui, mon chéri, répondit-elle. Il accepte.

Le mari me serra la main avec effusion. J’en profitai pour prendre

congé. Mon amie souriait, heureuse,--heureuse apparemment.

* * * * *

ULCÉRÉ, ou néanmoins ravi, je ne distingue plus à cette heure ce que je

fus; j’ai la certitude seulement que je ne m’appartenais pas, et que je

n’avais pas envie de m’appartenir. En rêve on éprouve de pareilles

sensations, vagues et très fortes, d’impuissance à la fois et

d’allégresse, d’abandon et d’agrément.

Mon amie avait répondu pour moi. Elle était l’instigatrice du projet.

Pouvais-je ne pas vouloir ce qu’elle voulait? Eus-je même le temps de

discuter?

Le lendemain de cette soirée dont je ne savais s’il m’était préférable

de m’en réjouir ou de m’en attrister, mon amie m’arriva toute

éblouissante de joie. Un autre mot serait moins exact. Il y a des jours

où le visage de la femme qu’on aime rayonne.

--Chéri, me dit-elle de suite, il fait beau, je suis contente, je

t’aime,--tais-toi, ou je t’adore,--et tu m’emmènes au Bois.

Mais un amant n’est heureux sans restriction que s’il est cause du

bonheur de sa maîtresse. Mon amie m’arrivait joyeuse. Qu’allai-je

soupçonner? Sa joie, je trouvai qu’elle sonnait mal; et puis je

remarquai du même coup qu’elle m’avait apostrophé d’un nom qu’elle avait

adressé la veille à son mari. J’exagérais peut-être.

Je répondis sérieusement:

--Nous irons où tu voudras, Mienne.

--Alors, ouste! Prends ton chapeau.

Elle sortait, je la suivis.

--Dépêchons-nous, mon taxi est en bas, dit-elle.

Je souris en lui prenant le bras, comme pour la remercier de n’avoir

point douté de mon obéissance.

Il est de règle qu’une femme attaque, si elle sent qu’on va l’attaquer.

Dès que nous fûmes dans la voiture:

--Tu ne m’as même pas embrassée, dit mon amie.

--Pardon, je...

--Tais-toi, tu es un monstre.

--Je...

--Tais-toi, ou je t’embrasse devant tout le monde!

Elle le fit aussitôt. La voiture était fermée.

--Mienne, essayai-je de dire.

--Tu n’as pas l’air content, mon Mien. Moi qui étais si contente! et qui

croyais que tu serais si content! Tu aurais donc supporté de passer tout

juillet, août, et septembre loin de ta Tienne?

Je pus enfin placer quelques phrases.

--Les convenances? dit mon amie. Quelles convenances? Nous aurons

d’autres invités. Que tu en sois, qui s’en étonnera, puisque tu vas

travailler à décorer le parc? Tu parles de convenances? Est-ce qu’on

sait que tu es mon amant? Est-ce que cela se voit? Est-ce que je n’ai

pas bien dissimulé hier?

Ses dernières paroles me furent comme une offense, comme une offense à

elle-même, et d’autant plus grave qu’elle se l’infligeait. J’en

éprouvais un malaise profond. Mais elle était si tendrement agressive!

--En outre, poursuivait-elle, sur un ton autre, il ne s’agit pas

seulement de mon amant, il s’agit de mon amant qui est sculpteur. Tu vas

décorer le parc d’Argenton. Ainsi, quand tu ne m’aimeras plus, quand tu

m’auras abandonnée entre mon mari... et mon beau-frère...

--Mienne!

--... il me restera de toi ce beau souvenir vivant, les statues et la

fontaine.

Avec quelle aisance elle passait, amoureuse exquise, de l’enjouement à

la mélancolie! Avec quelle douceur elle touchait à la corde sourde qui

m’émeut toujours au plus secret de mon cœur!

Nous contournions le premier lac.

--Rentrons! dit mon amie.

Et elle se rapprocha de moi, se faisant toute petite dans le creux du

bras dont je lui enlaçai la taille.

On avouera que les raisons destinées par mon amie à me convaincre,

n’étaient point irréfutables. Cependant, pour un homme qui aime, on les

croira sans doute irrésistibles; ou bien on n’aurait jamais aimé.

Néanmoins, quand nous fûmes rentrés chez nous, je tentai de faire une

nouvelle objection. Mon amie, sans me laisser achever, et feignant de ne

pas entendre, se jeta contre mon épaule, la joue posée à sa place

préférée, et, câline:

--Tu m’aimes? dit-elle.

--Tu m’aimeras longtemps? dit-elle encore.

Puis:

--Je n’ai plus qu’un quart d’heure à te donner, mon Mien.

Et, simplement, elle me montrait du regard notre divan noir.

--Je t’aime, ajouta-t-elle dans un souffle.

Une femme amoureuse a toujours raison. J’aurais eu tort de ne pas fermer

les yeux. Parce que j’acceptais la vie de complications où elle nous

entraînait, mon amie se montra plus tendre, comme si elle était enfin

débarrassée d’un fardeau. N’avait-elle pas pénétré mes sentiments assez

loin pour être sûre que je devinerais tout ce qu’une pudeur

compréhensible l’empêchait de me révéler? Tout ce que, pour calmer mon

impatience, elle ne pouvait pas me dire, n’était-elle pas avisée et

prudente de me mettre en état de m’y reconnaître? Ou dois-je supposer

qu’elle avait le goût du péril? Tant de femmes n’aiment que

dangereusement! Mais se perd-on à de si torturantes pensées, quand une

femme aimée vous ouvre ses bras? L’instinct nous mate. Nous n’en

rougissons, car notre orgueil est grand, que plus tard. Dans l’heure

même, le désir triomphe.

Des objections, je me persuadai que je n’en avais plus à faire. A de

certains moments, l’amour pousse à l’optimisme. En pressant contre moi

le corps docile de mon amie, je songeais:

--Je serai lâche jusqu’où tu voudras, Mienne.

Et je dis seulement à voix basse:

--Je t’aime.

Cela venait après un de nos silences habituels. Mon amie eut un sourire.

--Sais-tu où je suis? me demanda-t-elle.

Mienne: roman · 第 6 / 12 段