suis défié toujours des mots trop grands qui masquent des réalités
équivoques. Je suis de la génération des condamnés à mort. On m’a fait
grâce, peut-être; on n’a peut-être que suspendu l’arrêt qui m’a frappé
comme tant d’autres, le 2 août 1914. Ainsi chargé, je tiens toutes les
révoltes pour vaines, et peut-être aussi la volupté qu’il y a dans la
souffrance m’enivre et m’enchante. Je n’ai donc maudit ni le ciel, ni la
société, ni rien, ni personne, parce qu’il m’était échu d’aimer une
femme que l’Église et le Code m’interdisaient d’aimer. J’ai continué de
l’aimer, simplement. Et qu’on ne se récrie pas! Je ne daigne pas
prétendre que j’aie aucun droit ni à la vie ni à l’amour. Je ne réclame
rien. Je ne suis pas de ces fous qui protestent que la société leur
doit quelque chose. On ne me doit rien, pas même une tombe, si je ne
laisse pas à un notaire l’argent qu’exigeront les fossoyeurs. Et
qu’importe? Nous pourrirons tous. On aura pu m’empêcher d’aimer comme
j’aurais voulu pouvoir aimer, on aura pu m’obliger à aimer dans la
souffrance, on n’aura pas pu m’empêcher d’aimer.
Évidemment, si la loi que les hommes ont imposée aux hommes et aux
femmes était différente, j’aurais moins souffert. Voilà une femme: elle
a accepté, jeune et ignorante, de subir pendant toute sa vie un homme
qu’elle ne connaît pas; désormais, qu’elle le veuille ou non, elle aura
des enfants de cet homme, elle aura des caresses de cet homme, même si
les caresses de cet homme lui sont odieuses. L’homme est protégé par la
loi. La femme peut divorcer, dira-t-on. Non, si l’homme ne veut pas. Ou
bien elle n’aura de recours que dans le scandale, et alors on la privera
de ses enfants, que le dégoût de son mari ne lui fait pas forcément
haïr. Comment appeler cela, pour la malheureuse? De la prostitution,
déclarent pompeusement quelques-uns. Non pas. C’est de l’esclavage, le
plus strict. Je ne récrimine point. Les hommes se moqueraient de moi, et
je négligerais de le remarquer, comme je néglige de discuter s’ils ont
trouvé le meilleur moyen de constituer la famille, premier élément de
toute société. Non, je ne rêve pas de transformer leur monde cruel. J’ai
seulement pitié de la femme que leur morale enchaîne. J’ai souffert
d’aimer une de ces femmes, et je l’ai quand même aimée. Je ne réclame
rien.
Devant la maison de ma bien-aimée, lorsque par cette nuit de printemps
je me suis senti désespéré en imaginant tout ce que chacun devine, je
n’ai pourtant pas épuisé ma peine. De pires tortures m’attendaient, que
je ne prévoyais pas. Car tout ce que j’imaginai ne reposait en somme que
sur des présomptions. Je ne connaissais presque pas celle que j’aimais
déjà si durement. L’heure était proche où j’allais du moins connaître
quelle femme elle se révélerait enfin sous les caresses.
* * * * *
ET pourtant, non. Je recule. Je ne dirai pas cela. J’ai dit tout ce que
je savais de mon amie. Dans le drame que je rapporte, ce sont les
sentiments seuls qui ont de l’intérêt. Je n’ai jamais eu le goût de
m’introduire dans une alcôve, je n’introduirai personne dans la mienne.
Tout ce que je dirais ne serait qu’ignominie, injure et blasphème à la
mémoire de celle que rien ne me permet d’offenser.
Je n’ai pas dit non plus la couleur de ses cheveux, l’éclat de son œil,
la grâce incomparable de ses mains. Je ne l’ai pas décrite. Je ne la
décrirai pas. Je la trahirais peut-être, et en quoi pareille trahison
serait-elle utile au récit que je fais d’une aventure malheureuse? En
quoi pourrait-elle éclairer cette ombre où la personnalité de mon amie
est demeurée inaccessible?
Je n’ai même pas dit son nom. Notre prénom, c’est ce que nous avons de
plus intime. Le prénom n’appartient qu’à l’aimée et qu’à l’aimé. Que
d’autres le prononcent, il y a profanation en quelque sorte. Et les
amants en ont bien conscience, dans tous les pays et dans tous les
mondes, quand ils se donnent entre eux de ces surnoms qui semblent
ridicules aux étrangers et qui sont au juste une caresse de la parole.
D’instinct, je n’aurais pas accepté d’appeler mon amie comme d’autres
auraient pu l’appeler, comme un autre tout au moins devait l’appeler. Je
ne dirai pas comment je l’appelais, et je ne lui inventerai pas un nom
pour les besoins de mon récit: son nom restera secret, tel qu’était
notre amour, et mon trésor particulier. Dans les heures où elle
s’échappait pour se réfugier près de moi, il fallait qu’elle fût
entièrement différente de ce qu’elle était ailleurs, et que rien ne la
retînt à cet ailleurs trop journalier: lorsque nous nous retrouvions
dans notre chez-nous enfin prêt, n’était-ce point pour n’être que deux
amants, deux êtres qui n’ont plus souci de rien que d’eux-mêmes?
Elle me le dit un jour:
--Il faut nous entourer un peu d’illusion.
J’avais l’illusion qu’elle fût mienne. Quelle illusion m’eût grisé
davantage? Ne venais-je pas de reconnaître un de mes désirs? Déjà,
plusieurs fois, j’avais remarqué, sans en tirer d’orgueil, qu’elle me
répétait comme venant d’elle des choses que je lui avais murmurées. J’en
tirai peu à peu la conviction qu’elle m’offrait ainsi, et peut-être
involontairement, une preuve de son amour, comme si, devenue mienne et
telle que je pourrais la souhaiter, et dominée par ma tendresse, elle
prenait de mes façons de penser et de sentir. Quel soutien nouveau pour
moi! Deux amants que la chair seule attache, se lassent plus vite, au
lieu que la tendresse ne va que s’affermissant en profondeur. Et quels
espoirs devant moi qui ne rêvais que de tendresse, de communion
véritable, et véritablement,--je ne l’écris pas sans
mélancolie,--d’amour conjugal, l’unique amour que je conçoive!
J’avais bien l’illusion que chez nous elle était mienne, et qu’en
fermant au verrou derrière elle la porte quand elle m’arrivait, elle
montrait sa volonté d’exclure le reste du monde. Elle y mettait de la
hâte. Se croyait-elle suivie, épiée? Non point. Elle avait l’air
parfaitement calme, et jamais elle ne joua la comédie des précautions
excessives. Elle venait, elle entrait, elle nous enfermait, elle se
jetait contre mon épaule, elle était chez elle. Comme elle me l’avait
dit un jour:
--Tout est fini, puisque je vous vois.
Par malheur, tout ne finissait que pour fort peu de temps. Mon amie
n’arrivait pas toujours à l’heure qu’elle m’avait fixée.
--Je ne fais pas ce que je veux, disait-elle.
Et parfois elle me quittait plus tôt qu’à son envie. Lorsqu’elle avait
deux heures à me donner, la bonne chance nous favorisait.
Si quelque jeune fille ignorante imagine merveilleux et terribles les
plaisirs de l’adultère, qu’elle se détrompe. Une femme vicieuse ne court
qu’au plaisir, sans doute; mais pour les autres,--le plus grand
nombre,--pour celles qui, mal mariées, ne cherchent dans l’amour défendu
que ce qu’elles n’ont pas trouvé dans le mariage, c’est-à-dire, non
point un mâle et un maître, mais un homme et un ami, pour celles-là le
dernier mot du bonheur n’est pas de s’épuiser de fatigue sous une
étreinte vaine. Je le pense du moins, et mon amie aussi le pensait, je
n’aurais pas voulu en douter.
Toute ardente qu’elle fût au lit, et audacieuse même, elle avait
d’autres soins. Plus d’une fois, le commissaire de police eût perdu sa
peine en pénétrant chez nous à l’improviste: nous causions seulement
comme deux vieux camarades, ou bien, tandis qu’elle m’écoutait en
mangeant des fruits, je lisais quelques pages d’un poète que le hasard
de la conversation nous avait mis en goût de relire, ou de lire.
J’ouvrais le plus souvent du Hugo, que mon amie connaissait mal et
qu’elle fut surprise de découvrir soudain: car Hugo n’est pas à la mode
et les hommes de ma génération le tiennent en grand mépris, sans le
connaître probablement, ou pour des raisons de politique, ce qui ne me
suffit pas. J’ouvrais aussi l’_Homme Intérieur_, ou le _Cœur Solitaire_.
Charles Guérin est un poète qui m’émeut. Je crois qu’on ne lui a pas
encore assez rendu l’hommage qu’il mérite. Pour moi, je n’oublierai
probablement jamais cet après-midi de juin où tout à coup je lus, à
mi-voix:
_Nous montons dans la vie, en peinant, côte à côte;_
_Mais un mur entre nous suit le même chemin,_
_Hélas! et l’on ne peut, tant la crête en est haute,_
_Se voir ni se donner la main._
_On échange, il est vrai, mainte parole tendre,_
_L’un et l’autre on s’appelle en chantant par son nom:_
_Eh! qu’est-ce donc, au prix de l’angoisse d’entendre_
_Pleurer souvent son compagnon!_
_Quand l’étoile du soir, pour nous triste à voir poindre,_
_Réunit les amants heureux dans le repos,_
_Nous n’avons, vainement avides de nous joindre,_
_Rien à nous deux que nos sanglots._
Je m’arrêtai pour regarder mon amie.
Elle me regardait. Elle était oppressée.
--Continue, me dit-elle.
Je continuai. Les strophes se déroulèrent, gonflées de douleur,
limpides, simples, nues. Elles n’ont aucune surcharge, elles ne
s’alambiquent pas d’allitérations et de tentatives musicales, jeux
byzantins où s’égare aujourd’hui, et nul n’ose le dire, la poésie
française. Mais elles frémissent d’un frisson humain. Je lisais:
_Mais une brèche s’ouvre enfin dans la muraille._
_On s’élance, les bras tendus, éperdûment,_
_Et les noces ont lieu sur un lit de broussaille_
_Où l’on souffre encore en s’aimant._
_Cette étreinte a suffi pour fondre les rancunes;_
_Ce qui n’est pas le seul présent semble aboli;_
_L’amour, quand on se sait si peu d’heures communes,_
_Serait atroce sans l’oubli._
_Puis on reprend, chacun selon sa destinée,_
_Le sévère devoir prescrit par la raison,_
_Presque heureux d’avoir pu pendant une journée_
_Contempler le même horizon._
_Poursuivrons-nous plus tard le chemin, sans barrière,_
_Ensemble, tendrement l’un sur l’autre appuyés,_
_Pour ne faire à jamais qu’une seule poussière_
_Et qu’une ombre unique à nos pieds!_
_Ou bien, marquant peut-être ici nos pas suprêmes,_
_Devrons-nous voir, surpris par un tournant du sort,_
_Aboutir et la route et le mur et nous-mêmes_
_Au gouffre brusque de la mort!_
Ma voix tremblait. Je posai le livre. Au bruit que je fis, mon amie leva
la tête. Ses yeux brillaient. Elle courut à moi. Elle se blottit contre
mon épaule, à sa place préférée. Nous nous taisions.
--Mon Mien, mon Mien, murmura-t-elle. Je ne veux pas que tu souffres.
Elle répéta:
--Je ne veux pas.
--Tu ne souffres donc pas, toi? répliquai-je. Tu es donc heureuse?
--Si tu m’aimes, je suis heureuse.
--Si je t’aime? Tu me le demandes? Tu ne le sais pas, que je t’aime?
--Et toi, méchant, tu ne le sais pas aussi, que je t’aime?
--Je voudrais tant le savoir!
Elle me repoussa doucement.
--Tu es injuste, dit-elle.
--Non, je souffre.
--Et moi, je ne souffre pas? Moi, qui suis là près de toi comme si plus
rien n’existait que toi et moi, moi qui vais te quitter... Toi, du
moins, tu seras seul, tu pourras faire ce que tu voudras, penser ce que
tu voudras, te taire si tu veux; tandis que moi je devrai subir des
questions, je devrai parler, répondre, je devrai...
--Tais-toi, je t’en supplie, tais-toi!
Qu’aurait-elle dit, si je ne l’avais pas retenue?
Je la serrai contre moi.
--Méchant, méchant! dit-elle tout bas.
La jalousie me fouettant, et les lèvres amères, je cherchai les
siennes, vivement, comme si elle me les eût refusées.
--Oh! le méchant! dit-elle encore, autant qu’elle le put. Croirait-on
pas qu’il a besoin d’employer la force? Croirait-on pas que je ne suis
pas sienne?
Elle se tut. Il me plaisait qu’elle fût silencieuse. J’ai en horreur les
manifestations extrêmes de la joie, et qu’une femme crie ou geigne.
Après ce silence où tout s’oublie pour quelques instants:
--Quelle heure est-il? dit-elle soudain.
Nous n’y pensions plus.
--Je vais être en retard.
Et elle m’échappa, prompte. Rapidement, elle se préparait.
--Tu es bien pressée, dis-je sur un ton de reproche badin.
--Je n’ai plus une minute à perdre, je dîne en ville.
--Ah! fis-je. En décolleté, sans doute?
Elle riposta, souriante:
--Pourquoi pas?
Puis, se faisant admirer et la gorge offerte:
--C’est donc si laid qu’il faille le cacher?
Je grognai:
--Singulière manie que vous avez toutes, de montrer à tout venant ce qui
doit se réserver.
Elle éclata de rire.
--Tu es stupide.
--Naturellement, dis-je non sans aigreur.
Meilleure que moi, ou plus fine, elle évitait les discussions. Elle
reprit:
--Tu es stupide et je t’adore, tiens!
Elle était prête. Elle me planta sur chaque joue un baiser sonore, comme
on fait aux enfants qui boudent.
--Au revoir, mon vilain jaloux! conclut-elle. Au revoir, vilain mon
Mien!
Puis, son habituel:
--Tu l’aimes, ta Tienne?
Je refermai lentement la porte sur elle. J’écoutai le bruit de ses pas.
Elle était partie. Notre chez-nous, pourtant si étroit, me parut plus
grand. Je me sentis tout à fait découragé.
Machinalement, j’allai à la fenêtre et soulevai le rideau. Il avait plu,
mais le soleil triomphait à l’occident. Je laissai retomber le rideau.
Machinalement encore, je pris pour le ranger le livre de Charles Guérin.
Je l’ouvris au hasard. C’était à la page 113. Je lus:
_C’est l’heure, après la pluie, où, redevenant pur,_
_Le ciel du soir se peint dans les vitres riantes,_
_Où les trottoirs mouillés réfléchissent l’azur_
_Et les pieds nus des mendiantes._
_Couple las que son rêve isole des passants,_
_Nous suivons vers l’Ouest les rives de la Seine,_
_Mais tout à leur souci nos cœurs restent absents_
_Des lieux où le hasard nous mène._
_Parfois levant les yeux au bord d’un carrefour,_
_Nous regardons avec des paupières émues_
_Les amants séparés par la tâche du jour_
_Se rejoindre à l’angle des rues._
_Ils vivent, à les voir, dans de pauvres emplois;_
_Et leur destin pourtant nous fait haïr le nôtre,_
_Car la nuit dont l’attente entrelace leurs doigts_
_Va nous arracher l’un à l’autre..._
Je ne poussai pas plus loin. Je regardai notre divan où les coussins
avaient été écrasés. Un petit objet brillant fixa mon attention: c’était
une épingle à cheveux. Je n’y touchai pas.
* * * * *
SINCÈREMENT, j’ai eu, maintes fois, pendant ce printemps merveilleux et
cruel, l’illusion d’être aimé, je veux dire d’être l’homme de qui tient
son bonheur une femme.
Avez-vous observé les femmes dans la rue ou dans un salon? On reconnaît
celles qui sont heureuses, je veux dire celles qui sont aimées et qui
aiment; on les devine: il y a autour de leur personne comme un halo
spirituel et quasi voluptueux qui les dénonce. Les autres femmes en
prennent ombrage, et les hommes à bonnes fortunes s’éloignent, non sans
dépit, sachant bien qu’on ne les regardera même pas.
J’observai que mon amie, comme jadis la petite fille troublée qu’elle
avait été, n’était plus la même. Il y avait en elle, dans son air, dans
son sourire, quelque chose de nouveau. J’en étais secrètement satisfait,
je ne le nierai pas, mais j’en avais aussi un peu d’inquiétude. Je le
lui déclarai, par badinage.
--Ah! me dit-elle, si tu t’imagines qu’on le remarque! Il faudrait être
jaloux pour le remarquer. Et un homme est-il jaloux de sa femme?
--Sans être jaloux...
--Il ne remarque même pas que j’ai les yeux rouges quand j’ai pleuré. Il
n’a même pas remarqué que je pleurais, la première fois que...
--Je t’en supplie, dis-je brusquement.
--Il faut pourtant que tu saches...
Mais elle n’était peut-être pas si résolue qu’elle désirait le paraître.
Je n’ignorais pas qu’elles sont nombreuses, les pauvres femmes que leur
mari traite comme on ne traite point une fille de rencontre, et qui ont
enfanté dans la douleur, du commencement à la fin. Je n’ignorais pas
qu’ils sont nombreux les hommes qui n’ont souci que de leur plaisir sans
gêne.
--Si seulement j’avais eu ma mère! disait mon amie. Mais je l’ai perdue
alors que j’étais gamine, et ma tante fut trop contente de se
débarrasser de moi entre les mains du premier qui m’a demandée.
Je n’avais jamais reçu tant de confidences de mon amie. Toujours elle
semblait préférer retarder l’instant que j’appelais de toute mon ardeur.
Voulait-elle enfin m’écarter le voile que je n’osais pas toucher?
Son histoire était l’histoire de trop de femmes de ma génération, que la
guerre a frappées non point dans ce qu’elles ont de plus précieux, qui
est leur fils, mais dans elles-mêmes. Combien de jeunes filles n’a-t-on
point poussées imprudemment au pire avenir, dès 1915, en répétant que
les maris manqueraient, qu’il y aurait après la paix signée trois filles
et peut-être quatre pour un garçon, qu’il était expédient de ne pas
faire les difficiles ni de temporiser, et qu’un mari n’étant jamais
qu’un mari, il fallait s’estimer assez privilégiée d’en trouver un,
quel qu’il fût? De là tant de mariages précipités, tant d’unions
désastreuses.
Pour mon amie en particulier, elle avait eu, selon sa tante, une chance
providentielle. Elle avait trouvé «un mari très bien», un homme encore
jeune et qui avait «une belle situation». Le 2 août, il était parti
comme sous-lieutenant de réserve avec le 43ᵉ régiment d’artillerie;
présent à la bataille de Charleroi, du côté de Roselies, il avait reçu à
la joue gauche un éclat d’obus, dont il ne gardait qu’une fossette; mais
il ne s’était laissé évacuer que plus tard, lorsqu’après la victoire de
la Marne, qui se joua pour lui à Escardes et à Courgivaux, une balle
allemande l’avait atteint à l’épaule, tandis qu’il se penchait hors de
son observatoire de Saint-Thierry, devant Brimont. Quand il reparut,
guéri, au dépôt de son régiment, on eut l’intelligence de considérer
qu’il était chimiste «dans le civil», et de plus ancien élève de
Polytechnique, et qu’il rendrait peut-être quelques services en aidant à
fabriquer des explosifs. Dès lors sa guerre était finie. Il pouvait
raisonnablement se marier. Il se maria.
--Ce n’est pas un méchant homme, disait mon amie, mais je ne l’aime pas.
Que veux-tu? Je n’y peux rien. On aime ou on n’aime pas. Toi, je t’aime.
Lui, je ne l’ai jamais aimé.
Était-ce habitude prise depuis la guerre, où, tenant le secret sur tout
ce que de par ses fonctions il connaissait, il ne parlait pas à sa femme
des travaux de son usine? Était-ce plutôt habitude très ancienne, et
trait de caractère? Il ne parla pas davantage, après la démobilisation,
des progrès de son entreprise. Il avait acheté, avec deux amis, une
maison de «peinture, vitrerie, et décoration». Il travaillait pour les
régions dévastées. L’affaire était excellente, à en juger par le train
qu’il faisait mener à sa femme. Mais il négligeait de l’intéresser à ses
efforts. Beaucoup d’hommes sont comme lui. Beaucoup de femmes s’en
plaignent. Mon amie, elle, était depuis longtemps résignée à tout.
--Sans mes deux enfants, disait-elle, je ne me serais pas résignée, je
serais libre. Pour eux, j’ai supporté des épreuves incroyables. J’en
supporterai encore, et plus facilement, puisque je t’ai.
Elle se confiait en toute simplicité. Nulle coquetterie dans ses aveux.
On aurait pu s’imaginer qu’elle racontait, non point sa vie, mais celle
d’une autre femme. Elle n’y mettait aucune passion, aucune révolte, elle
non plus. J’en fus frappé. Je pouvais m’imaginer que j’avais déjà sur
elle, par mon amour, tant d’influence qu’elle en venait peu à peu à
concevoir toutes choses, sinon dans le même plan que moi, du moins dans
un plan parallèle. Rien qu’à son accent, à sa façon d’exprimer un
regret, d’éluder une rancune, quelle différence entre la femme que
j’avais retrouvée à Nice et la femme qu’elle devenait, qu’elle était
déjà devenue! Ainsi de tout au reste. D’abord, par exemple, elle se
montra timide, quand nous causions d’art. Mais les femmes ont une
prodigieuse faculté d’assimilation. En peu de temps, mon amie ne
prononça plus une parole qui m’eût déçu; d’instinct elle disait ce que
je pouvais souhaiter qu’elle dît. Pareillement, avec une grâce exquise,
elle me demandait de la conseiller pour ses lectures. Je me récusais,
parce que je n’ai pas en matière de livres les goûts que l’on a
maintenant, et je craignais de la rebuter. Je lui dis néanmoins: «Quand
tu seras triste, lis les poètes; quand tu voudras t’enrichir, lis les
historiens; mais n’ouvre un roman qu’avec discrétion et de préférence
les jours de pluie: alors tu t’attristeras davantage, et tu te sauveras
en ouvrant un livre de vers.» Elle avait ri; mais, un jour, ce jour où
elle s’était décidée à me faire ses premières confidences, comme elle me
déclarait gentiment qu’elle me devait d’avoir quelques heures moins
grises dans la brume de ses longues semaines, elle ajouta:
--J’ai lu hier une jolie phrase. Écoute: «_On peut très bien vivre sans
être la plus heureuse des femmes, et d’ailleurs ce serait une grande
injustice qu’une femme fût la plus heureuse de toutes._»
Je demeurai bouche close.
--Tu n’approuves pas? me dit-elle.
Après une légère hésitation, je répondis:
--Je pense à une phrase, que j’ai relue, moi aussi, hier.
--Voyons, ta phrase?
J’hésitai encore. Puis:
--«_C’est toujours un pas décisif pour le bonheur, que de faire celui de
l’homme qu’on aime._»
Elle me regarda.
--Pourquoi ce reproche? demanda-t-elle, sur un ton affectueux. Je ne
sais pas si je fais ton bonheur, mais je t’assure...
--Non, répliquai-je, tout rougissant, et sans la laisser achever. Je
suis stupide, comme tu me le dis souvent: je viens, par pudeur et par
scrupule, de substituer cette phrase, que je n’avais aucune raison de
citer, en effet, sous peine d’être un goujat, à une autre phrase, que je
n’aurais pas la hardiesse de te répéter.
--Oh! alors, je veux que tu la répètes.
--Je veux? Je veux?
--Oui, je le veux.
--On m’a changé ma Mienne. Voilà qu’elle a de la volonté?
--Oui, monsieur, je veux.
--Regarde, Mienne: j’ai déjà rougi rien qu’à la pensée que j’aurais pu
te répéter cette phrase.
--Rougis, mais répète.
--Tourne-toi donc, je ne pourrais pas t’obéir si tu me regardais.
Elle se tourna vivement, curieuse. Délicieux enfantillages! Quels amants
n’en ont pas eu de semblables?
Elle s’impatientait.
--Allons, j’écoute.
J’articulai à mi-voix:
--«_Elle semble votre propriété, car c’est vous seul qui pouvez la
rendre heureuse._»
Elle se retourna, et, me prenant la tête entre ses mains:
--Tu es un grand gosse, dit-elle, un grand gosse incorrigible. Oui, elle
est ta propriété, ta Tienne, oui, plus que tu ne le mérites peut-être.
Elle feignait de me renvoyer le reproche.
--Je ne le mérite peut-être pas, c’est vrai, dis-je sérieusement.
Elle éclata de rire.
--C’est vrai aussi, dis-je: je suis stupide.
--J’allais le dire.
--Je le sais bien.
Nous riions tous les deux. Pour la première fois, nous nous séparâmes,
ce jour-là, en riant. Mais je n’eus pas à chercher si mon amie n’avait
point oublié d’épingles à cheveux parmi les coussins de mon divan noir.
Belle journée, dont j’ai gardé le souvenir le plus doux.
Belle journée dont j’ai gardé le souvenir le plus doux, sans doute par
contraste avec le souvenir de la journée qui suivit.
Je ne devais pas voir mon amie, le lendemain.
--Courses et visites, m’avait-elle dit en me quittant.
Et elle avait ajouté, dans ce style volontiers argotique et
télégraphique si fort à la mode aujourd’hui chez les gens de la
meilleure société:
--Vieilles rombières et grands magasins.
Or, le lendemain, vers trois heures, comme je m’apprêtais à traverser la
rue Royale, près du Ministère de la Marine, je remontai soudain sur le
trottoir pour éviter une auto.
La voiture, une limousine, filait à vive allure vers la Madeleine. Ému
par ce choc que nous éprouvons au cœur involontairement à l’instant que
nous échappons à un danger, même petit, j’avais néanmoins encore assez
de sang-froid pour distinguer, sans erreur possible, les deux personnes
que la voiture emportait: je vis deux personnes, un homme et une femme:
l’homme, je ne le reconnus pas: la femme, c’était mon amie. Et
précisément ils riaient, comme nous avions ri, mon amie et moi, en nous
séparant, la veille. Cette fois, le nouveau choc que je ressentis au
cœur fut plus violent. Je demeurais interdit. Je suivais l’auto du
regard. Quand elle disparut de ma vue, j’éprouvai que mon front était
moite de sueur.
* * * * *
VOILA de ces riens qui suffisent à bouleverser un amant. Je n’étais déjà
que trop disposé par mon caractère à pousser à l’extrême les moindres
ennuis. On peut imaginer dans quel désarroi je tombai pour avoir aperçu
celle que j’aimais en compagnie d’un homme que je ne connaissais pas.
Hélas! je connaissais si peu, ou si mal, mon amie elle-même!