Mais c’est ici que le drame commence. L’amour nous découvre dans quel

désert chacun de nous s’épuise. D’autres par d’autres moyens arrivent à

la même stupéfiante constatation. Par l’amour le commun des mortels

aperçoit que toute âme humaine est immensément seule. Qu’on se fie à

l’espoir qu’une lumière divine tombe pour l’éclairer sur notre détresse,

ou qu’on se résigne à vivre dans un désert sans issue, l’originelle

certitude subsiste que l’on n’acquiert qu’en souffrant. Et comment ne

souffrirait-on pas, pour peu qu’on soit sensible, quand devant celle

qu’on aime, et la plus sincère, on craint de ne connaître d’elle que ce

qu’elle daigne laisser connaître? Une âme est si vaste! Je ne le savais

pas avant la guerre, parce que je ne savais pas tout ce que peut

contenir de précieux la carcasse trop facilement périssable d’un corps

humain. J’ai vu tant d’hommes s’anéantir autour de moi, tant d’hommes

jeunes, beaux, bons, admirables, que l’épouvante des jours où l’on

mourait à la volée m’a fait comprendre que chaque vie a sa grandeur

secrète.

Secrète. Secret. Mot plein de tendresse et de mystère, sinon de nargue.

Mot d’arrêt. La porte est close et ne s’entr’ouvrira peut-être jamais.

Quelle joie cependant, si l’on pouvait pénétrer, ne fût-ce que pour

quelques heures, dans la pensée de celle à qui l’on se sacrifierait

volontiers! L’homme sent bien que la femme est toute de faiblesse et

qu’il doit s’approcher d’elle avec précaution. Mais qui nous dira ce

qu’elle désire ou ce qu’elle redoute? L’amour suppose confiance et

confidence. Qu’une femme parle, et nous la croyons. Et si elle ment? Ou

si elle déguise? Ou si elle arrange? Ou si elle se réserve? Un homme qui

aime éprouve une angoisse débilitante quand il se heurte au secret de

sa bien-aimée. Toutes les femmes en ont un. Presque tous les hommes en

souffrent. Presque toutes l’ignorent.

J’ai toujours été, pour moi, fort timide. Je ne peux pas me résoudre à

poser des questions. Je ne sais pas interroger. Les paroles qui

fouillent ne sortiraient pas de ma bouche. J’attends que la vérité se

dévoile ou se laisse deviner. Est-ce aussi que j’ai peur de la voir

laide ou décevante? J’ai plutôt le respect de tout ce qui se garde. Rien

n’est plus respectable qu’une âme féminine, car la femme n’a guère les

ressources de l’action pour se faire apprécier. C’est moins par ses

gestes réels qu’on la juge, que par les mouvements de son âme. Or qu’y

a-t-il de plus impalpable que de si vaines preuves?

Sans doute, comme n’auraient pas manqué de s’en réjouir bien des hommes,

j’aurais dû me réjouir aveuglément du bonheur que le hasard venait de

m’envoyer. Huit jours plus tôt, je menais une vie inutile. Tout à coup

je me trouvais en possession de ce que je n’aurais jamais plus espéré.

Une femme m’agréait, jeune et belle, moi tout indigne, je le dis sans

fausse humilité, d’être choisi. Un autre eût savouré pareille victoire.

Elle m’étonnait. Je la supportai mal. J’en fus moins digne que jamais.

Maintenant que je la considère dans le passé, un peu comme si elle

n’était pas de moi, je m’accorde plus d’indulgence que sur le moment.

Pourquoi mon adorable amie m’avait-elle mesuré ses confidences? Pourquoi

s’était-elle montrée si retenue? Pourquoi peut-être s’enferma-t-elle

dans tant de pudeur, lorsqu’elle me livrait avec tant d’imprudence un

trésor que la morale et ma gratitude mettent à si haut prix? Ne

rendait-elle pas légitimes, ou du moins excusables, toutes les

suppositions que je pouvais faire, et même, puisqu’elle m’avait dit

qu’elle les craignait, les pires? Si je les fis, je ne m’y attardai

point, car j’en souffrais plus qu’elle n’en aurait souffert de son côté;

et d’autre part j’avais tellement besoin, comme tous ceux qui aiment,

d’avoir confiance, que je lui attribuai pour elle et pour moi les

meilleurs sentiments. Tout cela, de façon moins grossière que je ne

l’exprime ici. Et c’est peut-être à cause de tout ce qui s’est passé par

la suite que j’insiste à présent sur le trouble de ces premières

journées. J’étais alors trop heureux pour y discerner ce que j’y

retrouve aujourd’hui.

Heureux? J’ai plutôt compris comme doivent être heureux un homme et une

femme qui peuvent s’aimer en toute liberté, comme doivent être heureux

deux fiancés qui peuvent se promettre de vivre côte à côte chaque jour.

Mon amie avait son secret, qu’elle ne me laissait pas encore connaître.

Désormais nous en avions un ensemble. Nous étions condamnés à vivre dans

le mensonge et à n’être heureux que dans l’ombre. Noires fiançailles de

l’adultère! Ténébreuse volupté des rendez-vous furtifs! Joie atroce des

baisers dérobés et des caresses silencieuses! Bonheur misérable de deux

êtres qui prétendent se suffire au mépris de la loi! Heureux, heureux

vraiment, si nous avions au moins eu la certitude qu’il n’y eût pas de

mensonge entre nous dans cette ombre où nous nous enveloppions l’un et

l’autre, liés par notre secret. Hélas! je n’ai ni le droit ni le goût

d’accuser mon amie; mais, s’il est excessif d’employer des termes trop

exacts, je ne peux pas ne pas avouer que les premières heures de mon

amour furent embarrassées d’un malaise dont j’étais peut-être seul à

souffrir.

Pour m’attirer l’indulgence des personnes qui ont souci de la morale

publique, je n’aurais probablement qu’à déclarer que des remords

m’étaient venus. Mais il n’en fut rien. Pas un seul instant je ne

songeai que je poussais ou suivais mon amie dans une aventure

condamnable, ou damnable, selon les opinions. J’aimais. J’étais

seulement inquiet parce que je cherchais à m’expliquer les raisons de

mon bonheur, parce que je ne connaissais pas assez mon amie pour

accepter mon bonheur tel qu’il était, tel qu’elle me le donnait; parce

qu’enfin, insatiable comme tous les hommes et déjà par surcroît exigeant

comme tous les amoureux, je regrettais que mon bonheur ne fût pas plus

grand. Ingratitude? Non certes. Je manquais trop de confiance en moi

pour n’en pas manquer à l’égard de mon amie. Et je n’aurais peut-être

pas douté d’elle si je l’avais moins aimée. L’amour est avare. Je me

répétais les dernières paroles de notre dernier entretien: «A bientôt,

mienne», avais-je dit. Mienne? Elle me quittait à l’instant pour se

rendre auprès de celui à qui elle appartenait. Est-ce qu’il est

nécessaire que je confesse qu’en aimant je venais de me découvrir

jaloux?

* * * * *

EN vérité, oui, je fus jaloux dès le premier jour, dès la première

heure, alors que j’aurais dû peut-être exulter seulement. N’a-t-on pas

coutume de sourire quand on parle d’un larron d’amour? Toute une

tradition littéraire veut qu’on rie d’un mari trompé, et qu’on ait des

sourires complices vers l’amant. Ces sourires me blessent. Neuf fois sur

dix, il y a de la douleur au fond d’un adultère. Et c’est au dixième cas

que se précipitent les écrivains, parce que l’exceptionnel les attire.

Ils nous abandonnent les autres, qui sont de la simple vie courante, où

nous nous débattons comme nous pouvons. Mais la vie courante, quand il

s’agit de la nôtre, n’est pas comique. Ou elle ne l’est que pour les

étrangers. De ce déséquilibre naît le sentiment que nous avons tous

d’être seuls au milieu du drame qui nous menace.

Lorsque je me retrouvai seul après le départ de mon amie, il me revint à

la mémoire quelques vers d’une ballade de ce _Jardin de Plaisance_ qui

avait enchanté ma jeunesse. Je me les murmurais, tout étonné d’y

découvrir un charme qui m’avait jusqu’alors échappé. Ils étaient

pourtant sans éclat. Mais ils me semblaient les plus ardents du monde.

Je répétais:

_Adieu vous dis, ma très belle maîtresse;_

_Adieu vous dis, mon souverain plaisir;_

_Adieu vous dis, ma joie et ma liesse;_

_Adieu vous dis, mon amoureux désir;_

_Adieu vous dis, jusques au revenir._

Je pense aujourd’hui que ces vers me plaisaient tant à cause de cette

insistance de l’adjectif possessif, que je n’y remarquais pas alors.

Étais-je donc si égoïste? J’aimais. Je ne peux rien dire de plus. Mais

je ne suis pas orgueilleux. Voilà pourquoi j’étais jaloux.

Baissons le ton et regardons les choses de sang-froid. Sans vantardise,

je puis déclarer que je pouvais être fier de ma victoire. Le mari de mon

amie était encore jeune; physiquement il l’emportait sur moi; il m’avait

paru doux, intelligent, épris de sa femme au reste. Le caprice de sa

femme était, à première vue, incompréhensible, et donc inexcusable aux

yeux des personnes sévères. Comment n’aurais-je pas été moi-même étourdi

par un coup si brusque? J’invoquais les raisons du passé. Oui, je me

rappelais notre amourette d’adolescents. Je me disais: «On l’a peut-être

mariée contre son gré. Son mari est peut-être un butor sans le laisser

soupçonner. Elle est peut-être malheureuse. Il ne faut pas se fier aux

apparences. Combien de ménages ne sont pas ce qu’on croirait qu’ils

sont?» Je me heurtais toujours à cette hypothèse: «Elle n’aime pas son

mari.» Mais je songeais au même instant qu’elle avait de lui deux

garçons. Je n’admettais pas qu’une femme pût accepter d’être mère sans

aimer le père de ses enfants. Et je tombais dans une perplexité

profonde.

J’étais jaloux. D’avoir obtenu, même si facilement, une victoire si

déconcertante, ne me satisfaisait pas. Cette femme, que j’aimais, que

j’avais appelée mienne en la quittant, elle appartenait à un autre

homme, qui était son maître. Elle ne voulait pas divorcer, à cause de

ses enfants qu’elle voulait élever; elle ne voulait pas du moins que le

divorce, s’il avait lieu, fût prononcé contre elle. Il était à présumer

par conséquent qu’elle observerait à l’égard de son mari l’attitude

qu’elle observait quand nous nous étions retrouvés. Elle était sa femme,

elle le serait encore. Contrainte, je l’accorde; dégoûtée, j’y consens;

malgré elle, je ne le nie pas. Mais aucune excuse n’empêchait... Et je

serrais les poings en y songeant.

Ah! les beaux éclats de rire qu’un auteur dramatique provoquerait dans

une salle de spectacle en me mettant en scène! Quelle comédie, avec ces

rôles renversés: un mari qui n’est pas grotesque, et un amant qui est

ridicule à force de prendre du mari traditionnel les travers dont on se

gausse! Je ne sais pas si pareille comédie a jamais été représentée.

Mais serait-elle vraiment si comique? Il faudrait modifier mon

caractère, et me charger d’une fatuité que je n’ai pas. Car c’est la

fatuité qui rend la jalousie ridicule. La jalousie humble est

douloureuse. Les femmes ne l’ignorent pas, les unes pour l’éprouver par

elles-mêmes, les autres parce qu’elles ont appris de quelle arme elles

disposent contre ceux qui les aiment et ceux qui ne les aiment pas.

Ai-je insinué que mon amie voulût jouer avec moi de cette corde?

L’expression aurait trahi ma pensée.

Je n’ai pas dessein de conter au jour le jour le progrès de ma passion.

Il m’y faudrait des volumes, qui n’auraient d’intérêt que pour moi.

D’ailleurs, je n’en viendrais peut-être pas si facilement à bout, car je

ne tiens pas registre de mes impressions quotidiennes, préférant qu’au

fond de ma mémoire se dépouillent les souvenirs qui valent que je les

garde.

Ainsi, à suivre de trop près ce que je prends à cette heure pour la

démarche véritable de mon amour, je risquerais de déformer la vérité. Il

me reste assez de souvenirs marquants en manière de jalons. Ils

suffiront à qui voudra reconstituer la ligne exacte de mon aventure.

Ai-je dit trop vite, par exemple, que j’avais été jaloux dès le premier

jour? C’est à présent le souvenir qui me domine. Je me revois, quittant

Nice, incertain de ce qui m’attendait à Paris, mais certain déjà, sans

raison acceptable peut-être, que je souffrirais. Et cependant, je dois

le déclarer tout de suite, mon retour me préparait des joies telles que

je ne les croyais pas possibles. Mais n’est-il pas à décider qu’elles ne

me parurent si grandes que parce que j’avais eu tant d’appréhensions? Ou

bien vais-je rougir d’avoir été si puéril, si délicieusement puéril?

M’excuserai-je d’être arrivé si tard à l’amour avec un cœur tout neuf,

ou plutôt avec une pareille naïveté? Ah! qu’il battait, ce cœur naïf,

quand je vis proche l’heure où nous allions nous retrouver face à face!

Je craignais tellement qu’une déception, mesquine mais cruelle,

n’arrêtât mon amie!

A en juger par les apparences, mon amie menait un train assez luxueux.

Elle ne m’avait encore vu qu’en représentation, dans la rue, à la

promenade, ou en visite. Je n’étais pas d’une modestie exagérée en lui

annonçant que mon atelier, où elle désirait me voir pour me connaître

mieux, n’avait rien qui fût digne d’elle et rien du nid d’amour que ma

tendresse et ma ferveur lui préparaient. Mais que dirait-elle, ou que

penserait-elle, en me voyant chez moi, dans un intérieur si petit et si

pauvre? Était-ce lui faire injure de présumer qu’elle pût être capable

d’un mouvement de recul, ou du moins de surprise fâcheuse, devant la

simplicité révélée de ma vie? Ne sont-ils pas bien rares ceux qui, sans

mépriser la richesse, qui n’est pas méprisable, n’y attachent que

l’importance qu’elle mérite?

Un regard me tranquillisa. J’en fus ravi au point que, perdant prudence,

j’avouai les craintes que j’avais eues, car je ne sais pas dissimuler.

--Grand gosse! s’écria-t-elle. Voulez-vous vite demander pardon?

J’ouvrais la bouche.

--Tais-toi, dit-elle.

Et elle m’offrit ses lèvres.

Elle fut aussi jeune que moi. Tout sembla lui plaire, l’amuser. Le plus

naturellement du monde, elle s’était installée chez moi, comme chez

elle. Nul embarras, nulle affectation. J’étais content, et un peu

gauche. Je parlais de tout ce qui nous entourait, j’étalais des croquis,

j’expliquais. Elle hochait la tête gentiment. Elle avait l’air d’être

là, non point comme une étrangère qui y venait pour la première fois,

mais comme une habituée de toujours qui y serait revenue après un

voyage.

Sottes appréhensions! Folles pensées! Pourquoi, devant tant de grâce

charmante, me rappelai-je soudain qu’elle m’avait dit à Nice:

«Croyez-le, ou ne le croyez pas, je n’ai jamais eu d’amant.» Je chassai

l’affreux soupçon suscité par son aisance.

Elle disait:

--Mais c’est admirable chez toi!

--Vous êtes indulgente, répondis-je.

--Oh! le méchant! s’écria-t-elle. Il n’y a donc ici que ce qu’il y avait

toujours?

C’est vrai, je ne sais pas faire de compliments. Je rougis.

--Et ta Tienne? dit-elle avec gaieté.

--Ma Mienne, dis-je sur le même ton, je lui veux un cadre moins

poussiéreux.

--Tu l’aimes donc, ta Tienne?

Je la regardai.

--Tu l’aimes?

Elle se pressait contre moi. Je la repoussai doucement.

--J’ai déjà succombé une fois, dis-je. C’est trop.

--Tu regrettes?

--Je t’aime, Mienne, je t’aime, mais je ne t’aimerai, je te l’ai dit à

Nice, que là où nous serons chez nous, où tu seras chez toi.

J’étais devenu sérieux.

--Laisse-moi nous entourer, poursuivis-je, d’un peu d’illusion.

--Comme tu voudras, dit-elle, sérieuse aussi, et tout ce que tu voudras,

quand tu voudras. Je suis tienne.

Je ne répondis pas.

--Le crois-tu?

Je lui pris le visage entre mes mains, et, mon regard fixant le sien:

--Puis-je le croire? demandai-je.

Elle ne répondit pas.

Son regard soutenait résolument le mien.

--Songe, repris-je, songe, Mienne que je désire mienne de toute mon

ardeur, songe à toutes les pensées, à toutes les inquiétudes, à toutes

les tristesses qui peuvent m’assaillir quand tu es loin de moi, quand tu

seras loin de moi, tout à heure, demain, après-demain, jusqu’à ce que je

te revoie. Songe que je ne sais rien, que je ne saurai rien, que je suis

obligé de tout imaginer de ta vie. Songe que tu t’en vas je ne sais où,

que tu feras je ne sais quoi, songe à cette solitude où tu m’abandonnes.

--Songes-tu à ma solitude? répliqua-t-elle. Toi, du moins, nul ne t’y

troublera.

--C’est ce qui me tourmente.

--Mon ami...

Fuyant mon regard, elle cacha ses yeux contre mon épaule.

Elle murmura:

--Ne sois pas jaloux, chéri. Ne sois pas jaloux. Ce n’est pas toi qui

peux l’être.

Qu’aurions-nous dit?

Le silence pesa sur notre amour douloureux. Cœur contre cœur,

étroitement embrassés, nous éprouvions toute l’angoisse du bonheur

inquiet que nous espérions. Ce jour-là, j’ai connu que la tendresse est

voluptueuse. Noires fiançailles de l’adultère!...

* * * * *

TOUT un mois, je vécus dans la fièvre. On appelait jadis l’amour la

fièvre blanche. Expression parfaite, mais il faut avoir été malade pour

en savourer la justesse. Et je ne me dissimule pas que la plupart des

hommes d’aujourd’hui comprendraient mal qu’on pût avoir comme je l’eus

cette fièvre contre laquelle ils se déclarent vaccinés, s’ils ne la

tiennent pas pour mythique, surannée, ou imaginaire. Ils sont bien

heureux. Je ne les envie pas. J’ai tiré de mon amour des joies et des

peines que je ne changerais pas contre leur sagesse.

Je ne regrette pas d’avoir eu tant de candeur ni tant d’inquiétude. J’ai

vu d’assez près le néant de toutes choses dans la boue de l’Artois et

dans les trous d’obus de Douaumont pour m’accorder le droit de dédaigner

la sympathie des indifférents. Si mon cœur est sensible, je n’en ai pas

honte. Je n’ai pas eu honte quand j’ai claqué des dents sous les tirs de

barrage à R 18. Je n’ai pas eu honte quand j’ai cueilli du muguet, au

mois d’avril 1915, dans le bois des Buttes, pour l’envoyer à Paris. Un

homme, s’il ne fut pas soldat pendant les années mortelles, haussera les

épaules. Une femme comprendra. Ce ne sera point à l’honneur de l’homme.

N’est-ce pas une femme, en effet, qui nous a décrits tels que nous

fûmes, tels que nous sommes, nous, les ouvriers de la guerre, dans ces

lignes martelées comme nous, où nous apparaissons «tremblants, exaltés,

sceptiques et résignés, exigeants, privés de tout, lourds d’une

vieillesse amère et étayés d’une foi enfantine»? Toute ma génération

souffrante est là peinte au vif.

Tels je nous reconnais dans cette peinture, tel je me revois dans le

souvenir mouvant de ce mois de fièvre qui suivit mon retour à Paris: ce

ne furent qu’alternatives d’espoirs et de craintes, de contentements et

de déceptions, de volontés et de faiblesses, d’ardeurs et d’émois. Tous

comptes faits, ce sont des impressions charmantes qui m’en restent.

Plaisir de meubler à neuf un minuscule appartement de deux pièces qui

sera le refuge et le nid, la chambre et le sanctuaire. Plaisir de

chercher des étoffes, de choisir des couleurs, une lampe, un coussin;

plaisir de trouver un service à thé qui ne soit pas anglais, et plaisir

de le mettre à l’épreuve, gravement, à l’instant où l’on constate qu’on

a oublié d’acheter des cuillères; plaisir de tout ordonner en mêmeté de

goûts; plaisir d’être approuvé; plaisir d’aller au-devant d’une envie;

plaisir de faire plaisir! Heures douces, heures brèves, heures puériles,

je vous crois d’hier quand je vous évoque, mes belles heures, mes bonnes

heures, vous qui ne reviendrez plus jamais, jamais, que dans mon

souvenir.

Nous courions à travers Paris avec une imprudence tranquille.

Songions-nous seulement à notre imprudence? Je n’y songeais pas et mon

amie n’avait pas l’air d’y songer. Elle acceptait tout ce que je lui

offrais, approuvait tout ce que je proposais, mais elle-même ne

demandait rien. Je le lui reprochai.

--Ai-je le temps de désirer quelque chose? répliquait-elle.

Et elle souriait.

Je songe à présent que nous aurions pu nous faire surprendre plus de

vingt fois. Nous entrions ensemble dans les grands magasins, nous en

sortions ensemble. Comment n’avons-nous jamais été vus? Nous passions,

nous, sans rien voir. Nous évitions quelques rues, et c’est tout. La

précaution nous semblait suffisante, nous ne parlions pas de ce qui nous

eût gêné.

--Dans huit jours, notre chez-nous sera prêt, madame, disais-je.

--Il faudra que je me mette une voilette épaisse, répondait-elle.

N’est-ce pas de tradition?

Elle souriait encore, tristement. Il n’en fallait pas davantage pour

rabattre mon entrain. Où donc s’égaraient mes craintes?

Pendant tout ce mois, nous avons vécu comme deux fiancés classiques. Il

me paraissait nécessaire de montrer à mon amie, qui était disposée à

tout, que je la respectais mieux que je n’aurais peut-être respecté une

jeune fille. J’ajoute néanmoins que je n’étais pas impatient: j’avais

plutôt envie et besoin de tendresse. Or je sentais à chaque rencontre

que, si elle s’en étonnait, mon amie me savait gré de ma réserve. Je

jouais en effet un jeu dangereux: n’eût-elle eu pour moi qu’un caprice,

ne risquais-je pas de la rebuter avant l’heure? Mais je n’avais pas le

dessein de mettre à l’épreuve mon amie; je ne voulais que lui donner un

témoignage de la qualité de mon amour. Une femme facile se blesse de

n’être pas sollicitée; une autre, non. Je tenais à laisser concevoir

jusqu’où je pouvais aimer: c’était marquer nettement que je me livrais

pieds et poings liés, sans redouter les suites de mon abandon.

Parfois, mon amie m’arrivait taciturne. Sa bouche souriait, mais ses

yeux refusaient de sourire. Je la regardais.

--Ce n’est rien, disait-elle. Tout est fini puisque je vous vois.

Je n’insistais pas. Je n’apprenais pas autre chose. J’avais déjà la

dangereuse habitude,--oui, dangereuse,--de ne pas interroger.

De fait, elle s’empressait de m’enlever la moindre inquiétude. Vite,

elle redevenait enjouée, me posait deux ou trois questions, se montrait

contente, me tendait ses lèvres ou sa main, et demandait:

--Où allons-nous?

Nous finissions presque toujours par une courte visite à mon atelier.

--Le temps de vérifier si vous m’avez été fidèle, disait mon amie.

Il lui plaisait d’examiner mes dessins. Elle s’y intéressait, trouvait

des mots qui appelaient des explications, jugeait sainement d’ailleurs

en matière d’œuvres d’art, et, pour les miennes, avouait au moins de la

sympathie.

--Tiens! s’écria-t-elle un jour, mais c’est moi!

Elle saisissait une esquisse au crayon rouge, un simple jeté de lignes à

peine tracées. Je le lui retirai vivement.

--J’avais oublié de la détruire, lui dis-je. Excusez-moi.

Et je déchirai la feuille.

--Oh! le méchant!

Elle poussait volontiers cette exclamation, en l’accompagnant d’une moue

délicieuse.

--Cela m’appartenait, dit-elle. Vous n’avez pas le droit...

--De le conserver. En effet.

--Quelle idée!

--Ce n’est pas le premier portrait de vous que je détruis ainsi. Comme

pour vos lettres, je ne garderai rien qui puisse jamais servir contre

vous, ni à moi...

--Vous vous injuriez.

--... ni à d’autres. J’entends que vous n’ayez aucune crainte.

--Je n’en ai aucune, puisque je suis là, puisque je vais où tu veux et

que j’irai où tu voudras. Ne sais-tu pas que je suis toute tienne?

Mais elle s’était trop attardée chez moi. Elle n’avait que le temps de

rentrer chez elle. Elle se pressait contre moi, penchait la tête en

arrière, et murmurait:

--Quand?

Ensuite:

--Tu m’aimes?

Puis elle se dérobait, et partait.

Ma joie était tombée.

Je ne me suis jamais senti si seul qu’après ces départs de mon amie. Je

la suivais en pensée. Hélas! où allait-elle?

J’avais eu, un soir, la curiosité de passer devant sa porte. Il faisait

nuit, la rue était déserte. J’avais, sans m’arrêter, levé les yeux vers

la maison: de la lumière brillait derrière quelques persiennes. Une

fenêtre était ouverte, toute éclatante. Mais je ne savais pas même à

quel étage mon amie habitait. Et soudain je m’étais éloigné rapidement,

furieusement. Je pensais qu’à cette heure peut-être...

Ceux qui n’ont pas aimé une femme qui n’est pas libre, ne voudront pas

admettre que l’amour n’est jamais si douloureux. Je refuse de descendre

ici au fond de ma peine; au seul souvenir de ces heures troubles, ma

gorge se serre, et je veux écarter les détails de ma souffrance; je

préfère qu’on l’imagine; elle me brûle encore.

Mienne: roman · 第 4 / 12 段