A quoi bon tergiverser davantage? A quoi bon hésiter ici comme j’hésitai

là, devant l’inévitable réalité de mon aventure? Il faut que j’avoue que

je suis entré dans le palais de l’amour par la porte basse. Toutes les

considérations retarderaient seulement mon aveu.

Dépouillée du lyrisme dont je la parais comme chacun de nous pare la

sienne, mon aventure, pour tout autre que moi, tombe à la plus courante

banalité. C’est pourquoi j’en souffris. Mais dans la conscience que je

prenais de sa navrante banalité, laquelle me faisait semblable à tous

les hommes, je puisais une force nouvelle d’aimer. Nous sommes tous

persuadés, quand nous aimons, que nul n’aima jamais de la même ardeur

que nous. L’amour a cette singularité que chaque amant s’imagine qu’il

l’invente. J’eus, moi, l’illusion de me relever à mes yeux en souffrant

d’une situation dont plus d’un autre eût joui sans scrupule.

En effet, je n’avais pas reçu la lettre que j’attendais. J’attendis

encore pendant toute la journée du lendemain. Le surlendemain, par le

premier courrier, j’eus un billet. Il me fixait rendez-vous pour le jour

même à l’endroit connu.

--Je suis contente, me dit-elle en me tendant la main. Je craignais tant

quelque folie de votre part! Voyez-vous, j’aurais donné dix ans de ma

vie hier, pour être sûre que je vous verrais aujourd’hui.

Dans les romans, les personnages d’importance n’échangent que des

phrases admirables. Dans l’ordinaire réalité, un homme épris ne trouve

presque rien à répondre quand il est heureux, ou il ne répond que par

des mots sans grandeur. Mais deux êtres qui s’aiment ne se soucient pas

de littérature.

--Vous êtes libre, vous, poursuivit-elle. Je n’ai même pas pu vous

envoyer un billet, et je ne savais pas si vous auriez la patience

d’attendre.

Je répondis:

--Je vous aime.

Elle ferma les yeux en souriant à peine. Mais, vite grave:

--Vous croyez?

J’allais protester, elle m’arrêta.

--Et vous m’aimerez? dit-elle.

Son regard cherchait le mien, comme si je devais comprendre sans qu’elle

exprimât plus clairement sa pensée. Que vit-elle dans mon regard? Elle

précisa:

--J’ai deux enfants.

J’ajoutai en moi-même:

--Et un mari.

Elle ajouta:

--Je les aime.

Je baissai la tête.

Elle continua:

--Ils furent ma consolation. Je ne les abandonnerai jamais.

Je ne répondis rien.

--A aucun prix, dit-elle.

Le courage qu’un début si franc supposait, ne pouvait pas ne pas

émouvoir. Je devinais quelle lutte elle avait soutenue depuis notre

rencontre: je recomposais tout le drame secret dont le dénouement était

entre nos mains.

--Vous ne dites plus rien? fit-elle.

Je regrettai peut-être de n’être point parti sans la revoir, car je me

sentais moins courageux qu’elle. Et je répondis:

--Je vous aime.

Elle eut alors un sourire infiniment triste.

Je repris:

--Je ne vous demanderai jamais d’abandonner vos enfants. Je ne vous

demanderai jamais rien. Je suis trop heureux de ce que vous daignez

m’accorder.

--Ah! pauvre ami, c’est peu de chose.

--Voulez-vous bien...

--Il y a dix ans que je suis à vous. C’eût été mon bonheur de vous

offrir ma jeunesse.

--Votre jeunesse! me récriai-je.

--J’ai deux enfants aujourd’hui, dit-elle. Allez, si vous m’aimez, c’est

encore moi, de vous et de moi, qui ai la part la plus grande.

Elle parlait sans fièvre. Tout ce qu’elle disait si simplement me

semblait recouvrir l’abîme de tout ce qu’elle ne disait pas. Elle ne

pouvait point se déclarer malheureuse avec plus de poignante

discrétion. Malheureuse, elle, sous ces apparences qui m’avaient trompé

d’abord comme elles m’auraient trompé pour toujours si je ne l’avais

plus revue après notre rencontre? Tant de femmes cachent ainsi en public

sans qu’on s’en doute la misère d’une âme blessée!

--Pensiez-vous que je fusse heureuse? reprit-elle sur un ton plus vif.

--Je pensais que...

--Je serais inexcusable de vous écouter.

J’avais rougi.

--Je sais, dit-elle, qu’aux yeux du monde je suis une femme coupable. Je

me remets à vous en toute confiance. Je ne tiendrai que de vous mon

bonheur, s’il m’en est réservé un peu.

Un homme n’entend pas de pareilles choses sans en être transporté. Que

fut-ce de moi qui aimais déjà de toute ma force trop longtemps retenue?

--Ne faites pas moins beau qu’il n’est le présent que vous m’apportez,

dis-je alors. Je ne suis peut-être pas digne de le recevoir, mais je

m’évertuerai d’en être le moins indigne possible.

La faiblesse de ma réponse ne m’échappait point. J’en étais dépité. Dans

ce dialogue qui avait plus de pathétique par ce qui ne s’y exprimait pas

que par ce qui s’y exprimait, je me reprochais l’émotion qui diminuait

mes répliques: il déplaît toujours à un homme, même heureux, d’être

inférieur à la femme qu’il aime et qui l’aime.

Elle disait, elle, plus facilement que moi, ou du moins je le présumais:

--Je ne vous apporte rien qui ne vous était dû. Vous méritiez mieux,

mon ami. Et qu’est-ce que je vous apporte? Osez regarder devant vous. Je

serai vôtre, mais non point tant qu’il vous plaira ni qu’il me plaira.

Elle semblait s’arracher ces paroles douloureuses. Des larmes lui

venaient. Elle répéta:

--Je vous dis que c’est moi qui suis enfin favorisée, malgré tout.

Elle essaya de sourire. J’étais interdit. Je lui pris la main. Elle me

la retira.

--Attendez, dit-elle.

Elle se dégantait. Elle m’offrit ses doigts nus.

Sous mes lèvres, ils frémirent.

--Il faut que je rentre, fit-elle.

Je la regardai.

--Il faut toujours que je rentre, poursuivit-elle d’une voix lasse.

Écoutez. Mon mari part ce soir. Il est rappelé à Paris. Je ne partirai,

moi, qu’après-demain. Voulez-vous de moi demain après-midi? Nous irons

où vous voudrez.

Puis, sans en avoir l’air, mais pour me faire entendre évidemment

qu’elle n’était pas prête à se jeter dans mes bras en dépit de ses

promesses:

--Soyez, par exemple, ajouta-t-elle, au pied du château vers deux

heures. Je serais si contente de me promener avec vous dans la campagne,

et de la voir sous l’aspect qu’elle a pour vous!

Là-dessus, prompte, elle me tendit encore la main:

--Vous m’aimez? dit-elle.

Je lui serrai les doigts.

--Et vous m’aimerez?

--Aussi longtemps que vous me le permettrez.

Elle se dérobait. Je la suivis du regard. Elle se retourna, me fit un

petit signe, s’éloigna, disparut. Je sentais encore à mes lèvres le

frémissement de ses doigts. J’étais en même temps joyeux et désolé.

J’aurais voulu la garder près de moi, l’emporter au bout du monde, la

rendre heureuse et qu’elle le déclarât sans arrière-pensée, l’avoir à

moi pour lui tisser des jours de tendresse. Elle s’éclipsait de nouveau.

Je me répétai sa phrase:

--«Je serai vôtre, mais non point tant qu’il vous plaira ni qu’il me

plaira.»

Était-ce bien ce que j’avais rêvé? Je ne jurerais pas que mon

enthousiasme n’eût pas été plus ambitieux ni que la réalité, comme elle

s’imposait à moi, ne me déçût point. Un doute s’insinuait au milieu de

mes réflexions. Je manquais trop de cette assurance qui fait si peu

défaut à la plupart des hommes pour accepter d’être heureux sans

scrupule. Je me disais:

--Elle ne t’aime pas. C’est par pitié qu’elle consent à te leurrer. Que

de réticences dans toutes ses paroles! Elle ne se joue peut-être pas de

toi, mais elle n’a pas d’autre propos que de te consoler et de te guérir

peu à peu d’une passion qui la touche. Elle? A toi? Elle ne le sera

jamais.

Et j’avais envie de partir le soir même, moi aussi, pour rompre toutes

les déceptions que je redoutais, et fuir avec l’orgueil d’avoir du moins

détruit par ma volonté propre mon bonheur incertain.

* * * * *

IL est de fait que, sans les raisons que j’avais de ne tenir compte

d’aucune objection, j’avais bien des raisons aussi de ne pas me réjouir

outre mesure. Que savais-je au juste de celle que j’aimais? A peu près

rien. Rien de plus que ce que j’en ai dit, et qu’elle m’avait dit. Que

pouvais-je préjuger de si peu? Mais l’amour ne se gêne pas de prudence.

Quelle que dût être la fin de l’aventure, j’y étais trop intéressé pour

refuser de m’y abandonner aveuglément.

Ce qui m’inquiétait le plus, c’était de me sentir si troublé quand je

trouvais ailleurs une espèce de lucidité qui me semblait incompatible

avec l’amour. La jeune fille de jadis avait été fort réservée; la jeune

femme que je revoyais, ne paraissait pas plus décidée à se révéler

davantage. Elle gardait un sang-froid que, par moment, sa voix

trahissait peut-être, mais qu’elle reprenait vite, comme s’il ne se fût

pas agi d’elle-même. N’y avait-il aucun calcul dans ses pensées? Je

voudrais en douter toujours. Mais, s’il n’y en avait point, comme je

m’en persuade quelquefois, quelle force d’âme n’avait-elle pas? Et

pouvait-elle résister ainsi au besoin que nous avons tous, quand nous

aimons, de nous livrer à l’être que nous aimons? Je souffrais déjà de

tout ce que je croyais qu’elle me dissimulait. Cependant, je ne

l’accusais pas de coquetterie. Elle était, au contraire, d’une

simplicité déconcertante. Aussi m’arrivait-il de n’éprouver que respect

pour sa réserve, car j’y devinais la pudeur d’une femme malheureuse, qui

tolère que l’on connaisse qu’elle est malheureuse mais non pas jusqu’à

quel point elle l’est. Et ce n’est que plus rarement que j’y découvrais

autre chose.

La promenade que nous devions faire ensemble dans la campagne, si

j’avouais tout de suite qu’elle fut contremandée, on sourirait. Je n’ai

jamais su, en effet, parce que je n’ai jamais cherché à le savoir,

quelle part de vérité soutenait l’excuse qui m’en fut donnée. J’eus

seulement un geste de colère quand j’appris qu’une indisposition subite

de la gouvernante des enfants me priverait du plaisir d’un après-midi

d’escapade. Mais j’acceptai l’excuse sans trop de peine, étant prié

d’aller le soir, vers neuf heures, porter mon pardon et m’entendre dire

que tous les regrets n’étaient pas de mon côté. A la réflexion

toutefois, tant il m’est commun de ramener les moindres incidents à mon

désavantage, je subodorai je ne sais quelle affectation dans le billet

qui me renvoyait avant de me rappeler. Je supputais que la promenade qui

m’avait été proposée n’eût pas manqué d’être dangereuse et qu’elle

échouerait en entretien forcément inoffensif dans un salon d’hôtel, au

milieu d’étrangers dont la présence nous gênerait. Et je me persuadais

de plus en plus que mon amour ne devait rien espérer d’une amitié

compatissante qui tâcherait de me faire prendre mon mal en patience pour

m’en distraire. J’ajouterai donc sans insister que j’allai naturellement

au rendez-vous, et que je n’y allai pas en conquérant.

Or, rien ne se réalisa de ce que j’avais prévu. Mon amie m’attendait

dans le jardin de l’hôtel, et le jardin était désert. Tout de suite elle

fut tendre comme une amante.

--Je pars demain, me dit-elle. Demain, et mon rêve merveilleux peut-être

s’achèvera. De loin vous me pariez sans doute de toutes les beautés et

de toutes les vertus. Maintenant je vous ai déchiré le voile enchanteur.

Demain, vous regretterez de m’avoir revue. Et qui sait si vous ne le

regrettez pas déjà? Votre souvenir était tellement plus beau!

--Pourquoi faites-vous la coquette? lui demandai-je d’une voix rauque

dont le ton dénonçait, mieux que dix phrases, mon ardeur.

Elle répliqua:

--Je ne suis pas coquette. Je vois la situation telle qu’elle est.

Pauvre ami! vous ne pouvez pas soupçonner comme je souffre de ne vous

avoir pas été fidèle; non, vous ne pouvez pas, ni comme je souffre de

n’avoir plus à vous offrir qu’un amour secret. Ah! que ce doit être une

chose magnifique de se donner toute neuve et sans se cacher à celui

qu’on a choisi! Et vous voulez que je n’aie pas peur?

--Mon amie...

--Mon pauvre ami, vous connaissant comme je vous connais, je suis sûre

que vous me gardiez à la plus haute place dans votre souvenir?

--Je vous y garde toujours.

--Vous le dites, parce que vous êtes bon. Mais si! vous êtes bon, vous

m’avez tout raconté. Que ne puis-je regagner ma belle place! Je vous

engagerais, les yeux fermés, ma vie entière, corps et âme. Au lieu de

cela, qu’ai-je à vous engager? Les loisirs d’une femme qui n’est pas

libre, et les complications d’un amour clandestin. Comment ne

reculeriez-vous pas? ou bien alors...

Elle hésitait.

--Ou bien alors, si vous ne désirez que tirer vengeance de moi et

constater jusqu’à quel point je peux mériter votre mépris, s’il vous

plaît de m’humilier sous votre triomphe, faites! je suis à vous. Je pars

demain, et vous aurez ensuite tout le temps de me mépriser, puis de

m’oublier.

Dans l’ombre, où elle parlait à voix basse, je voyais briller ses yeux.

Elle me tendit les mains comme pour s’abandonner à moi. Je les pris

entre les miennes, et commençai:

--Mon amie, j’étais venu vous soumettre un projet. Daignerez-vous

m’écouter?

--Dites.

--Vous partez demain. Je vous suivrai de près. J’y songeais même avant

de savoir quand vous partiriez. Bref, nous rentrons à Paris, vous chez

vous, moi chez moi.

--Oui.

--Vous viendrez chez moi, si vous le désirez, dès que vous le désirerez,

bien entendu. Je n’ai qu’un atelier pour tout logement. Il me suffisait.

Il ne nous suffirait pas. Il sent le plâtre et la peinture. Je veux

autre chose pour vous.

--Pour moi?

--Nous aurons notre chez-nous comme vous le souhaiterez. Nous le

meublerons et le décorerons à votre goût et au mien, qui est le vôtre.

Lorsque notre chez-nous sera prêt, lorsqu’il sera digne de vous et du

sacrifice que vous avez promis de me faire, je vous rappellerai votre

promesse. Vous la tiendrez quand vous voudrez. Mais, ce jour-là, je

saurai ce que c’est qu’un homme heureux.

Je gardais ses mains entre mes mains. Elle me les déroba, saisit à son

tour les miennes, m’attira.

Je me levai. Brusque, elle me prit la tête entre ses paumes et haussa

ses yeux contre mes lèvres. Elle pleurait. Elle ne me défendit pas sa

bouche. Elle haletait. Je connus qu’il y a une ivresse du baiser.

Quand elle parla, ce fut pour me dire:

--Je sais aujourd’hui ce que c’est qu’une femme heureuse.

Comme il arrive après toute scène d’émotion assez profonde, la détente

nous fit causer de choses sans importance. Au reste il ne me souvient

plus de ces propos. Il ne me souvient même plus si j’y prêtai la moindre

attention. Il me semble que nous avions seulement souci, l’un et

l’autre, d’éluder le silence, périlleux. Et toutes mes autres

inquiétudes étaient en déroute. J’éprouvais une longue sensation de

bien-être complet. Pourquoi le dissimulerais-je? Je n’étais pas

mécontent de moi. Rien ne réconforte comme la pensée d’une bonne action

accomplie.

Soudain:

--Il doit être tard.

C’est elle qui est revenue la première au sentiment de la réalité.

--Pourvu que les enfants dorment!

Puis:

--Il faut que je monte.

Et:

--Voulez-vous les voir?

Tout cela, coup sur coup.

Elle s’était levée. Elle m’emmenait.

Nous ne rencontrâmes personne. Le portier somnolant ne nous vit

peut-être pas.

Elle ouvrit la porte de sa chambre et se posa l’index tendu contre les

lèvres. J’entrai sans faire de bruit. A la lueur des lampes du couloir,

j’aperçus deux petits lits, un de chaque côté de la fenêtre. Je

m’approchai. Je regardai. Mon cœur battit avec violence.

--Ses enfants!

Je me retournai. Avait-elle compris, et regrettait-elle de m’avoir

amené? Elle fermait la porte doucement. Presque aussitôt elle fut dans

mes bras. Je cherchai son baiser. Elle y mit plus d’assurance.

L’avait-elle voulu? Elle m’entraîna. Je craignais surtout de heurter

quelque meuble. Elle me tirait par les mains. Elle se renversa. Je

tombai sur elle. Mon pied heurta le bois du lit. Elle éclata de rire.

Puis ce fut un silence total. Les enfants dormaient. J’eus un mouvement

de dégoût au contact de ce lit.

--Imbécile! me dis-je.

Quand je me dégageai, elle me suivit.

--Je suis heureuse, me dit-elle dans un souffle, en se faisant toute

petite entre mes bras. Je suis à toi.

J’étais mécontent de moi. Le défaut de lumière sauva ma confusion.

--Je t’aime, dit-elle encore.

Je la pressais sur ma poitrine.

--Et toi?

Un dernier baiser me tint lieu de réponse, et je m’esquivai comme un

voleur.

* * * * *

MÉCONTENT, oui certes, je l’étais. Mécontent de moi. Je me reprochais

d’avoir succombé dans une minute de vertige. Je devais prouver à celle

que j’aimais, que je ne désirais pas d’elle d’abord un bref plaisir que

la première venue pouvait me procurer. Je craignis de lui avoir infligé

sottement une humiliation dont peut-être elle pleurait. Il me peinait

d’avoir souillé la noblesse douloureuse que je voulais garder aux

premières heures de notre banale aventure.

Mécontent de moi, mais non point d’elle,--je tiens à le déclarer pour

mon honneur,--car que savais-je des motifs qui l’avaient poussée à

m’offrir ce que les hommes ont coutume de considérer comme la plus

grande preuve d’amour? Car j’ignorais que, pour une femme qui aime, tout

est plus simple que nous ne croyons. Et je compliquais toutes mes joies

et tous mes chagrins. Or ce ne m’était pas une joie d’avoir si

malencontreusement abusé d’une situation dont je m’imaginais être le

maître. Un usage trop ancien exige des femmes qu’elles ne cèdent pas si

vite, pour que ma maladresse n’eût pas blessé en son cœur le plus

sensible celle que je respectais autant que je l’aimais, que je

respectais parce que je l’aimais.

Je fus plus mécontent encore quand je revis mon amie, le lendemain. Son

regard me troubla: il y avait une inquiétude qui ne se dissipa que

lentement. Ce n’était point de la tristesse: mon amie semblait ne rien

regretter; elle ne prononça pas une parole de regret ou de remords; elle

avait accepté sans fausse honte toutes les conséquences, bonnes ou

mauvaises, de son acte; mais je devinais qu’elle craignait d’avoir

commis une faute,--une faute à mes yeux,--en essayant de m’attacher si

vite par une audace propre à m’inspirer peut-être du mépris.

Selon la morale courante, une femme ne peut rien sacrifier de plus

précieux que son corps, et l’on pardonne moins aisément une faiblesse

momentanée de la chair qu’une longue tentation où l’esprit se complaise.

Une femme qui se donne trop tôt s’expose à être jugée sans indulgence.

Et je voyais bien que mon amie n’avait pas d’autre inquiétude que de

perdre mon estime, et de me perdre du même coup, pour m’avoir prouvé

seulement qu’elle m’aimait. Je n’en étais donc que plus mécontent de

moi-même.

Quelques phrases échangées de biais, comme nous avions déjà pris pour

toujours l’habitude funeste d’en échanger, car la discrétion observée

rigoureusement peut déterminer les pires malentendus, quelques phrases

discrètes nous rendirent un peu d’assurance. C’était notre dernière

entrevue. Nous ne devions plus nous revoir qu’à Paris, après une semaine

de séparation.

--Une semaine! Vous m’aurez oubliée.

Elle revenait malgré elle à son inquiétude. N’a-t-on pas assez souvent

affirmé qu’un amant satisfait est plus difficile à garder?

Mais je n’étais point satisfait. Et j’usai de toutes les ressources du

langage le moins direct pour lui témoigner ma reconnaissance, en

regrettant qu’une précipitation aussi inconsidérée m’eût empêché de lui

rendre ou même de lui offrir plus que je n’avais reçu. Cette maladresse

augmentait en effet ma confusion. J’avais honte de moi, comme si je

m’étais jeté sur mon plaisir de mâle pareil à tous les mâles sans

m’occuper d’aucun retour. Moi qui m’étais intérieurement promis de

donner et de me donner, j’avais fait preuve du plus vil égoïsme. J’en

rougissais, je le sentais, j’en devenais confus davantage, et les

phrases de tendresse, de gratitude et de remords que j’élaborais, se

développaient avec peine.

--Alors, tu m’aimes?

On ne répond à de telles questions, quand on aime, que par des mots qui

n’ont de prix que pour celui qui les prononce et celui qui les écoute.

Elle ajouta, plus grave:

--Il faut m’aimer.

Pourquoi me rappelai-je d’un trait que, la veille, au moment où je

m’enfuyais de sa chambre, elle m’avait dit la première en me tutoyant:

«Je t’aime», et qu’ensuite elle m’avait demandé: «Et toi?»

Je lui répondis, comme en écho:

--Je t’aime.

--Il faut m’aimer, reprit-elle.

Puis:

--Il faut surtout que tu saches une chose. C’est que, malgré les

apparences qui me feraient condamner par n’importe qui, car enfin, même

si tu ne t’en es pas aperçu, je n’ai rien négligé pour que tu juges mal

de moi...

Je protestai.

--Non, dit-elle. Je sais ce que j’ai fait. Et je ne le regrette pas.

Mais, et crois-le si tu veux, ou ne le crois pas, sache que je n’ai

jamais eu d’amant.

Je l’adjurai de ne pas continuer. Elle me mit sa main sur la bouche.

--Sache, dit-elle, que je n’ai jamais aimé que toi.

Je ne pouvais que m’enorgueillir d’un aveu si flatteur. J’éprouvai que

ma gorge se serrait.

Pour dérober mon émotion, je me penchai sur les mains de mon amie et les

couvris de baisers. Je songeais, hélas, à la scène de la veille, et que

j’avais eu un instant de dégoût sur ce lit où, la nuit précédente, elle

n’avait pas couché seule.

Elle ne me laissa pas le temps de douter.

--Dès que tu seras arrivé à Paris, me disait-elle, me ramenant sur un

terrain moins dangereux, j’irai te voir. J’ai une envie folle de visiter

ton atelier, de savoir comment tu vis, au milieu de quels objets. C’est

une envie de petite fille? Non, monsieur, c’est plus sérieux que vous ne

pensez. Assurément. Comprends donc que je ne te connais qu’en toi, et

que j’ai besoin de te connaître dans le décor que tu avais choisi pour y

vivre.

--Oh! répondis-je, mon atelier n’est pas le merveilleux atelier d’un

artiste mondain. Il me sert moins pour les autres que pour moi-même; j’y

travaille; il est encombré de matériaux et de poussières, humble, et

dépourvu de poésie. Si j’étais riche, je le parerais de toutes les

splendeurs qu’on voit au théâtre dans un atelier d’artiste; mais, si

j’étais riche, j’enverrais, pour commencer, mon atelier aux cinq cents

diables, et je t’enlèverais, avec tes deux enfants, bien entendu.

Elle éclata de rire.

--Tais-toi! Ne parle pas de l’impossible.

--Impossible? répliquai-je.

--Tu es bon, tiens, s’écria-t-elle, toute joyeuse, je t’adore. Non,

mais, écoutez-le! M’enlever, avec mes deux enfants?

--Naturellement.

--Naturellement? Et où irions-nous? La gendarmerie me reconduirait chez

moi, avec mes deux enfants.

--Tu divorcerais.

--Tu rêves, mon pauvre grand. Si je voulais divorcer, ma volonté seule

ne suffirait pas. Rien ne permet de supposer que le divorce puisse être

demandé contre moi. Et d’ailleurs, s’il l’était, je n’obtiendrais pas de

garder mes enfants. Or, je te l’ai dit: je ne les abandonnerai jamais.

Elle hésita un peu.

--Jamais, ajouta-t-elle, ou du moins tant qu’ils seront trop petits pour

se passer de moi et pour comprendre.

Je baissais les yeux.

--Plus tard, dit-elle encore, plus tard, quand ils seront grands, si tu

m’aimes toujours...

Je l’étreignis d’un geste passionné.

--M’aimeras-tu si longtemps? me demanda-t-elle.

Et elle était redevenue grave. Mais elle se ressaisit vite.

--Allons, dit-elle enfin. Du courage! J’emporte d’ici mon plus beau

souvenir. C’est beaucoup.

Elle me regardait tendrement.

--A bientôt, mienne.

--Au revoir, mien.

Elle sourit, et me quitta.

* * * * *

EST-IL rien de merveilleux comme cette force irraisonnable de l’amour

qui pousse deux êtres l’un vers l’autre sans que rien s’y puisse

opposer? L’homme le plus sceptique et la femme la plus religieuse y

succombent pareillement. L’honneur, le devoir, la morale, la sagesse, la

prudence, fils et filles de la volonté, s’ils luttent, sont vaincus.

Sous l’action du vieil instinct, la croûte molle dont les nécessités de

la vie sociale enveloppent nos égoïsmes, éclate ou cède, et l’amoureux,

qui était si fier d’avoir maîtrisé le destin, frémirait d’humilité,

pourvu qu’il y réfléchît, devant la débâcle de toutes ses vertus qu’il

s’imaginait moins chétives. Par bonheur, il n’y réfléchit point. Plus

rien pour lui n’existe qui ne touche pas à son amour. Et le monde entier

se rétrécit autour de son enthousiasme à mesure qu’un seul être prend à

ses yeux une importance plus grande. L’objet qu’il amplifie lui éclipse

le reste de l’univers.

Mienne: roman · 第 3 / 12 段