un geste? Je serais incapable de l’affirmer. J’avais au moment même
tressailli. Elle eut l’air gêné, mais elle reprit sa place sur le banc à
côté de moi. Elle regardait vers le large. Je la regardai. Il me
souvient que j’entendis alors le bruit des vagues déferlant contre les
rochers à ma droite et des cris d’enfants qui jouaient sur la plage, à
quelques mètres au-dessous de nous.
Mon trouble durait.
--Elle? me disais-je.
En cette jeune femme je croyais retrouver, transformée certes et
différente, mais non point tellement, ma petite bien-aimée de jadis.
Mais aussitôt je m’étonnai d’avoir gardé si net le souvenir d’une petite
fille qui avait si vite disparu de ma vie. A la vérité, c’est plutôt le
souvenir de la petite fille qui se ranimait grâce à cette jeune femme.
Le visage oublié se recomposait en ma mémoire à l’aspect du visage que
j’avais devant les yeux.
La curiosité fut trop forte. Après quelques phrases maladroites qui ne
sont pas à mon honneur et que je ne rapporterai pas, mais qui
m’encouragèrent par leur propre ineptie, je fis part de mon étonnement à
ma voisine.
Elle eut un sourire satisfait.
--Vraiment, dit-elle, vous m’avez reconnue tout de suite?
Je ne sais pas quelle expression eut mon sourire. Mais il me semble que
je ne le maîtrisai pas.
--Vous ne m’aviez donc pas oubliée? disait-elle.
Elle parlait sans élever la voix, ce qui accentue l’émotion qu’on
provoque et qu’on ressent.
Oubliée?
Spontanément, car en la retrouvant je me retrouvais tout d’un coup tel
que j’étais quand j’avais dû la quitter, je lui contai les vicissitudes
des dix dernières années de ma vie. Chose étrange, je n’avais aucune
honte à me montrer devant elle sans déguiser rien, ni ma volonté de
l’oublier, ni l’oubli que tant d’événements plus grands que nous
m’avaient procuré, ni la joie qui me soulevait depuis que je la
revoyais; mais, tout en parlant, je sentais que je parlais d’un passé
mort. Était-ce son attitude qui me poussait à développer mes souvenirs
sans lui donner le temps de placer un mot qui eût rompu le charme?
Elle ne souriait plus que rarement, et avec une nuance de mélancolie.
--Quoi! dit-elle. Vous n’avez aimé que moi?
--Vous seule.
--C’est affreux, dit-elle si bas que je la devinai plutôt que je ne
l’entendis.
Le silence qui succéda nous séparait. Je sentis que j’aurais tort de
rien demander. Elle aussi était demeurée telle que jadis, réservée quand
j’étais confiant. Mais je soupçonnais que son silence d’à présent
approfondissait encore davantage sa réserve d’autrefois.
--C’est affreux, dit-elle de nouveau.
Et je crus qu’elle allait parler à son tour.
Mais brusquement, par l’escalier qui menait à la plage et s’ouvrait près
de nous, apparurent en criant deux garçonnets.
--Mes enfants, me dit-elle.
Un homme les suivait.
--Mon mari, me dit-elle.
Elle se leva, me prit par la main, et me présenta.
* * * * *
UN regard de la femme qu’on aime a souvent plus de force persuasive que
les raisonnements le mieux conduits. Un regard m’empêcha de céder à
l’envie que j’avais peut-être de fuir. Ma docilité fut tout de suite
complète.
Malgré la surprise, je fis tête à ce mauvais coup du sort, et je
prononçai quelques mots qui ne trahirent point mon embarras. Je
m’arrangeai cependant de façon que l’entretien ne se prolongeât pas
outre mesure.
--J’aurai plaisir à vous revoir, me dit le mari.
J’étais déconcerté. J’étais surtout mécontent d’avoir avoué sans
hésitation comme j’avais aimé et d’avoir insinué même que j’aimais
toujours, ce qui n’était pas certain. Quelle faute j’avais commise! Et
pour quel résultat? Qu’avais-je appris en retour?
Je marchais le long de la mer à pas lents. Je tournais le dos à la
ville. Je détestai soudain ce ciel parfaitement pur que, comme tous les
malheureux, j’accusai de son indifférence. J’aurais voulu qu’une
tempête secouât la mer trop bleue et lutter contre le vent déchaîné.
--Elle est à un autre, me disais-je, elle est à un autre qui la rend
heureuse. Elle a l’air heureux, elle a deux enfants, elle est à un
autre.
Qu’elle m’eût été dérobée, voilà le chagrin qui me dominait. Jamais
autrefois, aux heures de mon éblouissement, je n’avais imaginé qu’elle
pût être mise nue, même par moi; c’est une pensée qui ne m’avait pas
touché. Après dix ans, quand je la retrouvais, d’équivoques images se
formaient devant moi. Elle était très belle. Je la voyais nue, et elle
consentait d’être à un autre. Je me rassasiais du plaisir répugnant de
me la représenter souillée dans les bras de l’autre. Je la méprisais.
Mais de nouvelles pensées m’envahissaient, plus atroces.
--Consentir? me disais-je. Souillée? Tu n’as donc pas compris qu’elle
l’aime?
Mon découragement s’appesantit. Elle l’aimait? Alors je me les
représentai tous les deux côte à côte qui rentraient derrière leurs
enfants en riant de moi. Elle l’aimait. Elle lui répétait sans doute ce
que je lui avais confié. Je crus l’entendre dire, lui:
--Pauvre type!
Et je les vis d’avance mettre à profit, le soir même, dans le lit
conjugal, le hasard qui m’avait placé sur leur route pour fouetter leur
amour. Elle triompherait d’être aimée par deux hommes, et il
s’enorgueillirait de la posséder.
Je ne pus m’empêcher de sourire, non pas de lui qui tenait son rôle de
mâle, mais d’elle qui chantait trop tôt victoire. Aimée par moi, elle?
Oui, jadis, quand elle était petite fille et quand je n’étais pas un
homme. Mais à présent? Lui avais-je donc donné tant d’assurances que mon
amour d’autrefois eût persisté?
Cette pensée, hélas, m’arrêta. J’aurais dû l’éluder. Il est dangereux de
remuer les vieux sentiments engourdis. Il est dangereux de réveiller les
vieux désirs qui ne furent pas satisfaits. J’essayai de tricher avec
moi-même, de m’objecter des _mais_ et des _cependant_; j’avais honte de
me laisser convaincre; je n’osais pas reconnaître que mon amour rajeuni
s’imposait de plus en plus à moi à mesure que je tâchais de le refouler.
Pourtant j’aimais.
Las de marcher droit devant moi, je m’aperçus que j’étais loin de la
ville. J’entrai dans une auberge. Deux ouvriers maçons y achevaient de
déjeuner. Je me fis servir du jambon, du fromage, et une bouteille de
vin gris.
Dans ce pauvre décor d’une salle d’auberge à peine propre, mon chagrin
me parut dérisoire. Amèrement, je me divertis à en saper pour moi-même
le pathétique. Cœur sensible, ô cœur naïf, t’ai-je assez torturé?
T’ai-je assez piqué d’ironie? Mais est-ce un si bon moyen de se moquer
de soi-même? L’ironie, arme des lâches et défense des autres, ne tue que
les faibles. La mienne me blessa profondément: il est toujours cruel de
perdre des illusions, et d’abord celles qui sont d’amour-propre, et je
me rendis compte que je m’étais exagéré la grandeur de ma souffrance.
N’est-ce pas en effet une espèce de volupté trouble que l’on goûte à se
croire le plus malheureux des mortels, ou simplement très malheureux?
Mais, tout bien considéré, je repris conscience de la médiocrité de mon
aventure. Et je sortis plus calme de l’auberge.
Il n’en restait pas moins vrai que j’aimais, et que j’aimais une femme
que rien ne me permettait d’espérer atteindre. Elle appartenait à un
autre. Je ne songeais pas à rivaliser avec lui. Il n’avait rien en
apparence du mari qu’on peut se flatter d’évincer: il n’était pas vieux,
il n’avait pas l’air d’un imbécile, et physiquement il était ce que les
femmes ont coutume d’appeler un bel homme, en quoi je devais lui
abandonner le pas. Toute entreprise de conquête eût été vaine de ma
part. En outre, ni jadis, ni aujourd’hui, celle que j’aimais ne m’avait
livré le moindre indice qu’elle fût prête à recevoir mon amour.
Que de complications surgissaient au moment où je me croyais en
sécurité! Je n’avais plus d’autre souci que de vivre au jour le jour en
travaillant dans la modeste retraite que j’avais élue; je me soutenais
de ces souvenirs ardents; j’assistais non sans quelque plaisir furtif
aux ambitieuses agitations des gens qui m’entouraient, et je ne formais
plus que d’humbles projets dont l’achèvement ne me semblait pas
indispensable au bonheur du genre humain. Et tout à coup une femme
venait remettre mon repos en question, une femme que j’avais aimée, puis
oubliée, une femme dont je n’avais presque rien su, et dont je ne savais
rien, sinon qu’elle n’était plus libre.
Quand je rentrai dans la ville, c’était à l’heure où, le soleil se
couchant, un froid brusque succède à la douceur d’un après-midi de
printemps. Je pressai le pas. Une bise aigrelette soufflait sur le
rivage. J’évitai de repasser par le bord de la mer.
J’avais résolu de quitter Nice dès le lendemain matin; je ne voulais
plus rencontrer celle que je voulais essayer d’oublier de nouveau. Je ne
me dissimulais pas que j’y parviendrais sans doute moins aisément que la
première fois, mais je ne croyais pas qu’il y eût d’autre façon de
résoudre le problème. Celle-là me semblait simple et naturelle: fuir et
me distraire d’une pensée malheureuse.
La porte de mon hôtel franchie, je me dirigeai vers le bureau du gérant.
--Je partirai demain matin par le train de 8 heures, lui dis-je. Mes
bagages seront prêts à 7 heures.
--Bien, monsieur.
J’allais sortir. Le portier m’attendait.
--Une lettre pour monsieur.
Je pris l’enveloppe comme si j’avais deviné. L’écriture, haute et mince,
était d’une femme: je ne la connaissais pas. J’ouvris. Je lus:
«_Soyez demain matin où vous étiez ce matin. Je désire vous y revoir._»
Une signature était inutile. Il n’y en avait pas. Mais ce trait seul
révélait une femme qui réfléchit.
Je relus le bref billet. Je n’y découvris rien. L’ordre de la première
phrase, si sûr de lui, s’adoucissait par le désir de la fin, plus adroit
ou plus tendre. Le moins que j’en pusse conclure était que cette femme,
dont j’avais résolu de fuir le charme, savait ce qu’elle voulait et le
cacher.
Je dis seulement au gérant:
--Contre-ordre, monsieur. Je ne partirai pas demain matin. Excusez-moi.
--Bien, monsieur, répondit-il.
Qu’avais-je de mieux à faire?
* * * * *
EN arrivant à l’endroit où je devais l’attendre, le lendemain matin,
j’étais aussi calme que je pouvais souhaiter de l’être. J’avais réfléchi
longuement pendant la nuit.
Certes l’aventure était cruelle pour moi. Mais toutes mes aigreurs, mes
rancunes et mes ironies, parce que je les avais disciplinées, faisaient
place à une résignation dont je me félicitais. Et qui incriminer de mon
infortune? Cette jeune femme qui ne m’avait jamais rien promis, à qui je
n’avais jamais rien demandé, qui n’avait peut-être jamais eu soupçon de
mes sentiments de jeune homme, et qui était parfaitement libre de
disposer d’elle-même? En l’absolvant, je ne lui rendais qu’un hommage
mérité. Elle demeurait toujours pour moi très haut, et, si je souffrais
de la voir à un autre, j’avais enfin le sang-froid de l’estimer digne
d’être heureuse, même à mon détriment. Aussi ne me proposais-je de lui
rien dire qui désormais eût été une offense. Quelles que fussent à mon
égard ses dispositions, je ne lui parlerais plus de mon amour: je ne
voulais pas lui donner à rire ou à sourire, ou même, en mettant les
choses au mieux, je ne voulais pas lui donner de remords. Sa vie s’était
engagée loin de moi; je n’avais plus qu’à m’éloigner de sa vie. Et
j’étais décidé à disparaître avant d’apprendre de sa bouche ce qu’elle
avait à m’annoncer. N’allait-elle pas m’en prier, en effet?
Elle était vêtue de laine blanche, quand je l’avais rencontrée la veille
par hasard. Elle vint à notre rendez-vous avec un grand manteau noir de
fourrure.
Je la regardais venir. Mon cœur battait.
Quand elle ne fut plus qu’à quelques mètres de moi, elle ouvrit son
manteau des deux pans sur une robe d’un mauve exquis.
--Vous rappelez-vous? me dit-elle sans autre préambule. Vous me
préfériez en mauve jadis, et j’avais une robe à peu près pareille lors
de notre dernière promenade. Vous vous rappelez?
--Il m’en souvient, répondis-je.
--Mon mari déteste le mauve, dit-elle.
Puis:
--Je n’ai pas pu m’échapper plus tôt. Les enfants me suivent. Nous
n’avons pas beaucoup de temps à nous. Marchons, voulez-vous bien?
Je me mis à son pas. J’étais anxieux. Ce début ressemblait si mal à ce
que j’avais cru qu’il serait! Qu’avait-elle dit? Que son mari détestait
le mauve; mais elle en portait; et elle s’en était vêtue aujourd’hui
comme au jour de notre dernière promenade, parce que je la préférais
jadis ainsi. Voulait-elle donc me faire entendre qu’elle était moins à
son mari que je ne l’avais pensé? Ou quelle comédie me préparait-elle?
Il y avait pourtant une certaine émotion dans sa voix.
Elle reprit:
--Écoutez. Vous m’avez découvert des choses navrantes.
J’eus un geste vague.
--Écoutez-moi, dit-elle. Je ne savais pas. Je ne pouvais pas savoir. Si
j’avais su... Non, laissez-moi parler.
Je n’objectai rien. J’avais résolu de ne plus me trahir comme j’avais eu
l’imprudence de le faire, la veille. Mais l’entretien prenait un tour
imprévu qui risquait de m’égarer. Quelle maîtrise de soi ne faut-il pas
pour résister à la voix caressante d’une femme qu’on aime? Le silence
qui me fut imposé me tira d’embarras.
--C’est bête, disait-elle. Au moment où l’on veut parler, les mots vous
échappent.
Elle ne souriait pas. Je ne relevai point sa remarque. Je préférais
imaginer ce que j’apprendrais, et trop d’espoirs et de craintes
traversaient à la fois ma pensée, tandis que je savourais un sombre
plaisir à ne point presser le dénouement.
--Écoutez, dit-elle encore. Je ne jouerai pas avec vous, je ne suis pas
si habile. Ce que vous m’avez appris hier m’a consternée, profondément.
Elle posait la main sur mon bras. Je la regardai.
--Ne me regardez pas! Vous m’ôteriez tout mon courage.
Elle se mit à marcher.
--J’ai besoin de tout mon courage, reprit-elle. Vous en avez eu, vous,
et plus que je ne pensais qu’un homme pût en avoir, car je ne pensais
pas non plus qu’un homme pût aimer à ce point. Mais moi aussi j’en ai
eu. Vous saurez tout un jour. Une jeune fille ne fait pas tout ce
qu’elle veut. Elle fait même souvent ce qu’elle ne veut pas.
Elle parlait lentement et chacune de ses phrases me remuait.
--Je vous jure que je ne l’ai pas voulu...
Elle s’arrêta, puis, d’une voix plus forte:
--Me croyez-vous? dit-elle.
--Je vous crois, répondis-je.
Ma voix aussi était grave. Nous ne pûmes soutenir nos regards.
Je me remis à marcher.
--Un jour, dit-elle de nouveau, vous saurez tout, et que je n’étais
peut-être pas indigne de votre fidélité.
--Ma fidélité...
--Oh! je n’ai pas le droit d’en être fière, évidemment. Je n’ai aucun
droit devant vous. Hier, je méritais à vos yeux trop d’indulgence. Mais
aujourd’hui, aujourd’hui!
--Aujourd’hui comme hier...
--Non, non, ne niez pas. Votre attitude, votre regard, votre voix, rien
n’est en vous aujourd’hui comme hier. Je vois bien que vous êtes encore
plus malheureux qu’hier.
Je me redressai.
--Qu’importe! m’écriai-je.
M’avait-elle appelé pour entendre des plaintes, ou des reproches, et
recevoir un hommage supplémentaire à son triomphe?
Mais elle s’écria, sur le même ton que moi:
--Il m’importe au contraire. Je ne veux pas que vous soyez malheureux.
--Ni vous, ni moi...
--Je ne veux plus.
Et ces quatre mots, elle les prononça tout bas comme si elle était
fatiguée par un effort trop long.
Je ne répondis rien.
Elle poursuivit, d’une voix de moins en moins assurée qu’elle tâchait
cependant d’affermir:
--Tout est contre moi. L’heure me presse. Il faut que je rentre. Mais il
faut que j’aie le courage de vous le dire aujourd’hui, car demain
peut-être il serait trop tard et je vous aurais déjà reperdu. Écoutez!
Elle se mit devant moi, me saisit les mains, me regarda sans faiblir,
et:
--Je ne peux plus, répéta-t-elle.
Puis, très vite:
--Je ne peux plus. Je serai à vous quand vous voudrez.
Je n’eus pas le temps de la retenir. Elle s’était dégagée et, ramenant
sur sa robe mauve les pans de son grand manteau noir, s’enfuyait.
* * * * *
JE m’attendais peut-être à tout sauf à ce qui m’arrivait. Et la scène
s’était déroulée avec tant d’invraisemblance que je doutai si je ne
rêvais pas. Je n’étais pas seulement le condamné qui entend qu’on lui
fait grâce; on me comblait en outre de la plus vive joie que j’eusse pu
souhaiter. Il m’était difficile de ne pas me défier d’abord d’un si
soudain retour de fortune.
On comprendrait mal mon étonnement et ma crainte si l’on ne considérait
pas que je n’avais jamais essayé de séduire aucune femme. J’avais eu des
aventures, certes, et je n’étais point si nigaud que le supposerait un
lecteur inattentif. Mais les femmes qui m’avaient donné des plaisirs
sans m’occuper sérieusement, n’étaient point femmes à conquérir. Je n’en
avais jamais aimé qu’une, et je n’espérais plus de lui faire agréer ma
dévotion. Celle-là seule comptait à mes yeux entre toutes les femmes. Or
c’était celle-là qui m’offrait ce que je n’aurais pas osé lui demander,
et à l’instant où j’étais près de renoncer à elle pour toujours.
Une joie inespérée, et qui s’amplifie d’autant, se présente à celui
qu’elle choisit sous les apparences du bonheur. Elle le soulève de
lui-même et lui découvre toutes choses comme s’il les voyait pour la
première fois. Une extrême douleur s’attarde aux moindres détails, afin
de s’en nourrir; une joie extrême accepte sans examen que tout concoure
à la satisfaire. Dans ma joie du premier moment qui suivit ma surprise,
je ne songeai pas à m’expliquer les raisons de mon allégresse: ce qui
m’avait paru impossible, me paraissait conforme aux nécessités qu’il
nous est expédient de concevoir pour notre intérêt. Je fus content que
le ciel eût toujours au-dessus de moi son azur parfait. Comme à d’autres
heures je m’étais senti écrasé de détresse, je me sentais allégé. L’état
d’amour est un état de grâce. Je me sentais jeune surtout. Ah! jeunesse!
jeunesse! que tu me venais tard! Mais je te reconnaissais, jeunesse, et
c’était ma faute. Tu n’as de prix que si l’on t’ignore et si l’on te
dépense les yeux fermés. Et qu’on ferme mal les yeux quand on veut les
fermer!
Où m’égaré-je? Le souvenir de cette heure m’emporte. Ce fut peut-être ma
plus belle heure. Mais j’en avais déjà l’intuition, et dès lors le drame
de ma vie se nouait. Aussi bien je ne m’appartenais plus et je n’étais
plus à mes seuls ordres.
--Je serai à vous quand vous voudrez.
J’avais cette promesse. Mais combien d’ombres autour d’elle! Mon
orgueil, si longtemps comprimé, se redressait et, du même coup, je ne
discernais rien du plus proche avenir. Ou peut-être, et je ne m’en
rends compte que maintenant, je préférais ne rien prévoir et, dans ma
joie enfin acquise, me laisser gouverner par les circonstances. J’aimais
et je croyais enfin être aimé. Quand on peut se dire cette petite
phrase, tous les trésors du monde s’évanouissent, tous les raisonnements
cèdent. Un homme se dissout si vite et si volontiers! Et je ne suis pas
plus grand que nature.
--Je serai à vous quand vous voudrez.
J’avais cette promesse. Je ne cherchai pas plus loin. Tous les voiles
qui me cachaient la vie passée, les goûts, les sentiments de celle que
j’aimais, je ne m’inquiétais pas de les écarter. J’accueillais la déesse
avec son mystère: je l’avais si longtemps attendue sans succès! Mon
allégresse était aveugle. Je devinais que je pénétrais dans une contrée
inconnue où je n’aurais pas refusé de me perdre.
--Je serai à vous quand vous voudrez.
Promesse! L’amour n’est jamais si beau qu’à cet instant pour un homme.
Et posséder n’est plus rien ensuite, sinon le plus souvent le point
critique où la passion commence à décliner. Les femmes le savent
d’instinct, qui résistent avant de se plier au désir d’un amant plus
pressé. C’est que pour l’homme l’amour n’est pas toujours la grande
affaire de la vie, et ceux qui aiment semblent avoir hâte d’épuiser leur
joie. Les femmes conçoivent l’amour tout autrement, même quand elles n’y
réfléchissent pas, et jeunes filles elles trouvent en des fiançailles
qui se prolongent un contentement que les voluptés futures ne
transformeront peut-être pas de façon avantageuse. Mais une femme, qui
sait où elle va, sait mieux aussi qu’à l’heure qu’elle voudra se donner,
elle marquera peut-être l’heure de ses déceptions. De là vient qu’elle
temporise, et nous croyons, nous autres hommes, à des pudeurs où à une
lutte contre ce que la société nomme le devoir; mais la pudeur recouvre
des craintes plus secrètes, et le devoir retient rarement jusqu’au bout
une femme qui aime, car c’est dans l’amour, même illégitime, qu’une
femme accomplit et a conscience d’accomplir sa destinée. N’étais-je pas
excusable, puisque j’aimais, d’en voir une preuve ici?
--Je serai à vous quand vous voudrez.
Elle m’avait jeté sa promesse au visage comme une provocation et comme
un encouragement dont elle avait besoin plus que moi sans doute,
puisqu’elle avait fui sur ces paroles téméraires. Je compris que tant
d’audace avait dû lui être pénible. Et je compris qu’elle mettait dans
sa promesse quelque chose de désespéré. Avait-elle deviné que, si elle
n’osait pas faire cette démarche hardie, j’allais disparaître de
nouveau, et qui sait avec quelles résolutions? En le supposant, je me
dépouillai des craintes qui avaient suivi ma surprise, je fus peu à peu
envahi d’attendrissement et de gratitude.
--Femme adorable, murmurai-je pour moi seul.
Mais je regardai tout aussitôt autour de moi. Avais-je déjà compromis
mon secret, mon beau secret qui ne m’appartenait pas? C’était notre
secret. Je regardais avec satisfaction les gens que je rencontrais. Ils
ne savaient pas qu’ils rencontraient un homme heureux. J’avais pour les
passants, pour le reste du monde, une indulgente pitié: je disais bien
que ma jeunesse me venait enfin.
--Quand vous voudrez!
Je ne voulais plus rien, plus rien que ce qu’elle voudrait. Elle
promettait d’être à moi; j’étais à elle depuis longtemps.
Rentré chez moi, je m’enfermai dans ma chambre, non sans faire observer
au portier que je ne sortirais pas. Avouerai-je que, déjà fat,
j’espérais recevoir quelque lettre, comme la veille, ou mieux même? Et
puis, ce qui est moins ambitieux, j’avais envie de solitude, ou plutôt
d’isolement. Une chambre d’hôtel, où pas un meuble, pas un objet, pas un
souvenir ne nous attache, est un endroit propice à la méditation.
Ailleurs, l’esprit se laisse distraire avec trop de complaisance. Dans
ma chambre, nue et froide, car elle s’ouvrait à l’est, je ne pouvais
considérer mon aventure qu’avec plus de lucidité.
Mais comment saisir au vol tant de pensées contradictoires, souvent si
frêles qu’elles meurent à l’instant qu’on les sent naître, comment
saisir tant de fantômes d’espoirs, de projets, d’objections, de
souvenirs, et de scrupules, qui traversent l’esprit d’un amoureux? Je
n’en garderais qu’une poussière aux doigts, comme les enfants quand ils
ont pris un merveilleux papillon.
Aussi bien, à mesure que le jour s’écoulait, je me défendais plus mal
contre l’inquiétude. Étais-je déjà si exigeant? Parce que je ne recevais
pas la lettre que j’espérais, devais-je retomber dans les seules
appréhensions qui semblèrent toujours l’aliment préféré de mes rêveries?
Hélas, j’ai toujours eu plus de penchant pour la tristesse que pour la
gaieté, et j’ai tiré moins de bénéfices et moins de plaisir, si le mot
n’exagère pas, de mes bons moments que des mauvais. Maintes fois j’ai
gâté par ma faute des joies qui méritaient d’être franchement savourées.
Qu’est-ce donc qui m’obligeait, cette fois encore, sinon ma sotte manie,
de pousser au noir mes pensées?
--Je serai à vous quand vous voudrez.
Qu’avais-je le droit de désirer plus outre à cette heure? N’était-ce pas
assez d’une si belle promesse, si je daignais me rappeler que, la
veille, un regret sans mesure me tourmentait?
Je n’avais pas de lettre. Je n’en eus pas. La nuit vint. J’en passai la
plus grande partie à ma fenêtre. L’air était doux. Il y avait quelques
étoiles au ciel. J’entendais le bruit faible de la mer proche. Jamais
amant sur le point de triompher après une longue attente ne fut moins
assuré que moi.
--Je serai à vous quand vous voudrez.
La phrase volontaire me harcelait. Je me la disais et me la redisais, je
la disséquais, je la retournais. C’est une bien petite phrase, bien
simple; mais elle engageait l’avenir, et quel avenir? Elle m’effrayait.
* * * * *