Je ne me crois certes pas foncièrement différent des hommes

MIENNE

JUSTIFICATION DU TIRAGE

Il a été tiré

5 exemplaires sur Japon, numérotés de 1 à 5.

15 exemplaires sur Hollande, numérotés de 6 à 20.

30 exemplaires sur Arches, numérotés de 21 à 50.

La présente édition est l’édition originale de cet ouvrage.

_Tous droits de reproduction réservés._

_Copyright 1923 by Edgar Malfère._

BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON

THIERRY SANDRE

MIENNE

ROMAN

--«Elle semble votre propriété,

car c’est vous seul qui pouvez la

rendre heureuse.»

[Illustration: colophon]

AMIENS

LIBRAIRIE EDGAR MALFÈRE

7, RUE DELAMBRE, 7

1923

Treizième mille.

ON TROUVE CHEZ LE MÊME ÉDITEUR:

JEAN SECOND: _LE LIVRE DES BAISERS_, texte latin de JEAN SECOND

accompagné d’une traduction par THIERRY SANDRE, précédé d’un poème

de PIERRE LOUYS, suivi de quelques imitations de Ronsard, Baïf et

Belleau, le tout dédié à l’unique Psyché.

JOACHIM DU BELLAY: _LES AMOURS DE FAUSTINE_. Poésies latines

traduites pour la première fois et publiées avec une introduction

et des notes par THIERRY SANDRE.

PROCHAINEMENT:

MUSÉE: _LA TOUCHANTE AVENTURE DE HÉRO ET LÉANDRE_ remise au jour,

traduite en prose nouvellement et publiée, avec la translation en

vers qu’en fit Clément Marot et quelques autres pièces utiles ou

curieuses, par THIERRY SANDRE.

A FRANCIS CARCO,

amicalement

et en souvenir des jours

de Jean-Marc Bernard, de Jean Pellerin

et de Paul-René Cousin,

jours heureux.

--θεδέ δέ σοι πῆμ᾽ οὐδέν, ἀλλ᾽ αὐτὸς σὺ σοί

--Un Dieu t’a fait ce mal? Non, c’est toi-même à toi.

_Le 9 août 1923._

_VOUS désiriez savoir ce qu’il y a de vrai dans cette aventure où mon

nom fut mêlé et dont une partie de la presse parisienne s’est longuement

occupée pendant au moins trois jours? Vous l’auriez su plus tôt, chère

vieille grande amie qui connaissez à peu près tout de mon existence, ou

tout ce qui en est avouable, même à la chère vieille grande amie que

vous êtes pour moi; vous l’auriez su plus tôt, n’en doutez point, si

j’avais appris plus tôt que vous désiriez le savoir. Mais, dans la

soirée du jour où le scandale éclata, je quittai Paris en ordonnant à ma

concierge de garder mon courrier jusqu’à nouvel ordre. Je me promettais

de ne lui donner ce nouvel ordre qu’après un mois de silence: pendant un

mois je voulais disparaître, être seul, être loin, je voulais ne pas

déplier un journal, ne pas ouvrir une lettre, même une lettre de vous,

chère vieille grande amie; et vous me pardonnerez quand vous saurez

tout, puisque je suis prêt à vous en dire plus que vous ne désiriez en

savoir peut-être: et vous saurez tout, parce que j’ai besoin d’un

confident,--mieux: d’une confidente, car les femmes sont seules dignes,

à mon avis, de porter le poids de certaines confidences._

_Votre lettre m’est enfin arrivée aujourd’hui, avec une cinquantaine

d’enveloppes que je n’ai pas encore décachetées. Elle m’appelle aux

confidences? Mais comment n’ai-je pas songé à me réfugier tout de suite

auprès de vous? J’y ai songé. C’est une pudeur qui m’a retenu,

l’indispensable pudeur de l’amitié, vertu difficile dont on fit

justement une déesse en des temps plus barbares que le nôtre. Il y a des

secrets que la bouche refuse de révéler, même à voix basse. Ainsi chacun

de nous, souvent, à l’insu de ceux qu’il aime, enferme dans son cœur de

quoi composer un drame. Si l’on pouvait y voir jusqu’au fond, quelles

tragédies ne découvrirait-on pas dans le cœur des moins suspects? Nous

côtoyons à tout instant des abîmes, et nous sommes devant nos plus chers

amis comme ces anarchistes qui ont l’air timide et cachent dans leur

poche une bombe dont un rien provoquerait l’explosion._

_Doit-on avouer qu’on est dangereux? On peut s’en vanter, certes, car à

notre époque on est volontiers vaniteux, et vaniteux sans propos, à

moins que l’on ne se montre humble sans plus de propos, autre forme de

vanité; mais qui oserait avouer simplement? La franchise est terrible.

Si je ne vous le disais pas, je dirais que je n’ai jamais rencontré

d’homme ni de femme sincère: nous avons peur de nous faire voir tels que

nous sommes, et nous préférons par scrupule ressembler à tout le monde,

ou par orgueil nous mettre en scène comme des monstres que nous ne

sommes pas toujours. N’étant pas meilleur qu’un autre, je serais

incapable de livrer devant vous, sous votre regard, chère vieille grande

amie, le secret de mon cœur. Mais je peux vous écrire ce que je me

senss incapable de vous avouer de vive voix. Et je veux vous l’écrire.

Aussi bien je me laisserai moins facilement emporter que si je parlais.

En parlant, le mieux disposé risque d’être dupe de ses intentions, et de

s’apitoyer sur son propre compte ou de se noircir à l’excès, car la

parole grise, et la vérité ne peut qu’y perdre. Or je vous ai promis la

vérité, et vous saurez tout de ce scandale qui vous inquiéta._

_Et d’abord, il ne faut point user d’un si grand mot pour ce qui ne fut

qu’un incident. Quelques journalistes se sont plu à en exagérer

l’importance parce qu’ils manquaient à ce moment de sujets de

chroniques. Pour moi, je ne m’émeus guère des traits que plusieurs de

ces messieurs ne me ménagent pas depuis quinze ans que j’expose au Salon

des pierres sculptées: ils gagnent leur vie comme ils peuvent, ces

malheureux, et c’est sans méchanceté que, le plus souvent, ils

déshonorent une famille ou réduisent un artiste à la misère dont ils ne

sont pas sortis. La plupart d’entre eux seraient bien en peine si on

leur remontrait qu’ils assument trop légèrement de lourdes

responsabilités. Au reste, vais-je vous laisser croire longtemps que mon

affaire fut si grave?_

_J’avais envoyé cette année au Salon un simple moulage, faute de temps,

et aussi parce que j’étais sans goût pour tailler dans la pierre une

œuvre autour de laquelle j’attendais moins de bruit. Une œuvre d’art,

poème, tableau, sonate ou statue, n’est belle que si elle saigne du sang

de l’artiste; nul artiste ne l’ignore et ne s’y trompe; les profanes,

eux, parlent d’imagination: nous voyons autrement, mais l’ignorance de

la foule nous permet de souffrir en public sans crainte d’être surpris

sous le voile de l’art: et j’espérais que ma statue de cette année

passerait insoupçonnable. C’était une femme, nue, couchée sur le côté

droit, les jambes ramenées le long des cuisses relevées, et le visage

enfoui dans le creux des bras croisés haut: étude évidente d’une torsion

de buste toute en souplesse, étude sans quoi que ce fût de hardi, et

l’on n’apercevait de la poitrine de cette femme que la naissance du sein

gauche. Il n’y avait rien là, vous le concevez, qui pût arrêter la

foule. Le temps n’est plus où Clésinger, pour s’astreindre aux

convenances, ajoutait un aspic à sa_ Rêverie d’Amour _afin qu’on la

tolérât sous le nom qu’elle a toujours de_ Femme au Serpent. _Rien ne

m’empêchait d’appeler mon œuvre_: Souvenir, _titre modeste, et banal à

souhait. Bref, une semaine entière s’écoula depuis le jour du

vernissage, et ma statue n’avait été remarquée à peu près par personne,

et deux critiques seulement l’avaient signalée en quatre mots comme

honorable, sans plus._

_L’incident eut lieu le huitième jour, soudain. J’appris, par des

reporteurs qui venaient m’interroger, qu’un inconnu s’était jeté comme

un furieux sur le moulage de mon Souvenir et l’avait détruit à coups de

marteau._

--_Un inconnu? demandai-je._

--_La police ne donne que les initiales de son nom._

_Et on me les répéta._

--_Ce détail vous éclaire-t-il?_

--_Non, répondis-je._

--_C’est un fou, proposa l’un des journalistes._

--_Je ne crois pas, dit un autre, puisque le marteau trouve la

préméditation._

_Ils discutaient entre eux et ne prenaient pas garde à mon silence.

Après quelques phrases violentes ou spirituelles, sans un regret pour

mon œuvre perdue, ils conclurent que le vandale, le barbare, et

l’iconoclaste, ne pouvait être qu’un maniaque ennemi de la liberté dans

l’art, du nu, de l’obscène et de la pornographie. Conclusion précipitée,

et savoureuse façon de me défendre, mais conclusion moins puérile que

feinte, chacun d’eux désirant persuader à ses confrères qu’il la

répandrait et supputant déjà qu’un furieux dont la police réservait le

nom, ne devait pas être n’importe qui. Mon silence témoignait qu’ils se

trouvaient en face d’un petit mystère._

_Quand ils surent, le lendemain, que j’avais quitté Paris en demandant à

la police que l’affaire n’eût pas de suites, ils me punirent de ma

discrétion par des perfidies à double entente, de saugrenues hypothèses,

et des échos impudents. Mais je n’en fus informé que plus tard,

lorsqu’il était trop tard pour exiger des rectifications où pour

distribuer quelques gifles. Paris oublie si vite! Lui remettrais-je

aujourd’hui en mémoire ce scandale périmé?_

_Voilà toute l’affaire, mon amie: Toute l’affaire officielle,

naturellement. Considérée de haut, elle est bien, comme je vous l’avais

annoncé, sans importance, et elle ne valait pas le tapage qu’on fit

autour d’elle. Pour tout le monde, elle peut demeurer inexpliquée et ne

mériter point d’explications. Pour vous, chère vieille grande amie qui

avez la complaisance de vous intéresser à moi, je conterai le plus

fidèlement possible l’histoire dont le scandale de mon_ Souvenir

_détruit n’est que le dénouement, ou du moins le dernier épisode, car

tout n’est peut-être pas encore fini_.

_N’attendez pas que mes confidences vous révèlent des aventures

extraordinaires: ne serais-je pas un piètre conteur de commencer mon

récit par le dernier chapitre? C’est le secret de ma vie que je vais

vous conter. Ne souriez pas. Je n’ai que trente ans, et vous, fière de

vos soixante-dix ans que vous opposez toujours à mon inexpérience, vous

me répéterez que je nais à peine. Mais un homme, à trente ans, joue sa

vie; plus tôt, il se cherche; plus tard, il se surclasse. Acceptez cette

formule qui n’est qu’une formule, chère vieille grande amie, et vous

accepterez mieux que, vous ayant à peu près tout confié des secrets de

ma jeunesse, j’aie pu vous dérober pendant quelque temps le secret de ma

trentaine: il ne m’appartenait pas en toute propriété, et il me semblait

capital, parce que je ne suis qu’un homme entre ces pauvres hommes qui

voudraient bien qu’après tant de peines endurées pour l’attendrir, le

bonheur ne fût pas une invention charitable des poètes._

On ne prononce de certains mots qu’avec appréhension: bonheur est de

ceux-là, et d’instinct on l’écrirait volontiers par une majuscule, si

l’on ne redoutait pas aussi de le charger d’emphase. A mesure que

l’humanité vieillit et que dans son progrès elle abandonne peu à peu les

dieux successifs qu’elle a révérés sous différents noms, elle tend à ne

plus se dissimuler qu’elle n’en eut réellement jamais qu’un seul et

qu’elle n’en aura peut-être jamais d’autre; et c’est celui que les

prudents n’osent pas nommer: le Bonheur. Mais on croit moins aux dieux

peut-être qu’on n’aimerait à y croire, et, si les hommes étaient plus

assurés que le bonheur fût de ce monde, ils le révéreraient avec une

ardeur moindre.

Pour ma part, j’ai laissé de ma laine aux buissons des sentiers où j’ai

flâné. Je préférais d’abord les sentiers abrupts que le hasard emplit de

surprises: mon imagination aimait à vagabonder, et l’univers s’ouvrait

devant mes yeux comme un incunable aux gravures charmantes dont j’étais

trop jeune pour apprécier la saveur. J’y en trouvais une, que j’y

mettais, je n’en disconviens pas; mais j’avais ainsi le tort d’être un

enfant précoce. Je désirai trop tôt de savoir ce que signifiaient les

dessins mystérieux qui couvraient sur deux colonnes la plupart des pages

de ce magnifique exemplaire du _Jardin de Plaisance_ que mon père

m’avait abandonné généreusement. Hélas! je lus trop, je ne m’en tins pas

au _Jardin de Plaisance_, qui suffisait d’ailleurs à marquer ma

destinée, et les livres les plus beaux ne sont gorgés que du

désenchantement de leurs auteurs. On ne résiste pas à la tristesse

qu’impose le génie. Elle enveloppe, elle prend, elle emporte. Loin

d’affaiblir cependant, elle soutient et nourrit en quelque façon celui

qu’elle envoûte. Et l’univers assombri ressuscite avec un charme neuf.

Joies incomparables du pessimisme, danger séduisant, trébuchet des âmes

jeunes, qui vous expliquera? Mais il faut avoir eu l’enfance difficile

pour affronter sous de tels auspices les rigueurs attendues de la vie.

A quinze ans, j’étais persuadé que le bonheur n’est pas de ce monde. Il

m’avait manqué les caresses d’une mère, qui mourut en m’enfantant. Ce

que j’apprenais des hommes peu à peu par les offenses involontaires

qu’ils m’infligeaient, me rétrécissait le cœur. Le travail, où je me

réfugiai, me sauva. A quinze ans, orphelin désemparé dans les remous de

mon siècle, je niais à peu près tout. A vingt ans, j’étais moins

ambitieux: je n’osais rien affirmer. Je déroutais seulement mon

inquiétude à force de labeur. J’avais entrepris de représenter des êtres

vivants, puis des rêves, voire des idées, dans des blocs d’argile que je

pétrissais voluptueusement, car l’argile cède aux doigts comme un corps

de femme, et je m’attaquais à la pierre même, qui déconcerte autant

qu’une âme de jeune fille. Si je compare mes déceptions à celles que

doit éprouver un écrivain pour exprimer d’une matière aussi liquide que

les mots tout ce qu’il sent ou tout ce qu’il pense, je peux me féliciter

d’avoir choisi la sculpture. Mais satisfait, pouvais-je l’être? Toute

œuvre réalisée est toujours inférieure au projet d’où elle sortit. Les

artistes les plus grands sont les plus malheureux des hommes. J’ai

souvent pleuré de n’être pas même un de ces artistes les plus grands.

Dans ma vingtième année, j’ai souffert surtout parce que je doutais.

Il me serait facile ici, pour les besoins de ma cause, d’intenter procès

à mon époque. Je répudie ces subterfuges. Il est vrai que je suis né à

un moment des siècles où l’orgueil de l’individu s’est trouvé débridé

par cette espèce de divinisation laïque de l’être humain que la doctrine

de Luther a fait accepter sous le masque du libéralisme, alors que, dans

le même temps, par un retour curieux, les masses d’individus groupés que

sont devenues les nations allaient se précipiter sans intelligence vers

un gouffre au fond duquel devait se dissoudre la dignité méprisée de la

personne humaine. Il est vrai que toute une génération, héritière d’un

siècle de théories contradictoires, a été ballottée au milieu d’erreurs

morales et métaphysiques excessives et déprimantes, et que, dans

l’alternative où elle fut jetée, ou de l’acceptation d’un destin qu’on

sentait provisoire si l’on croyait encore à la vertu des formules

républicaines, ou du renoncement total à ces droits de l’homme qu’un

peuple enthousiaste avait proclamés avec imprudence, si l’on songeait à

résoudre la question politique, dès lors quotidienne, par le socialisme

ou la monarchie, elle fut une génération inquiète. Il est vrai que, dans

de telles conjonctures où les égoïsmes du dehors et du dedans couvaient

de vagues menaces, quiconque osait réfléchir n’osait rien entreprendre à

long terme. Et les artistes mêmes, quantité négligeable au regard de la

foule, élite submergée, burent le vin lourd des époques incertaines.

Mais à quoi bon déclamer? Chacun de nous disparaît dans les tourbillons

de l’Histoire, qui se rit de nos raisonnements. Je voulais relever sans

plus que je suis de ceux qui ont grandi sous un ciel d’angoisse, qui ont

pressenti tout jeunes qu’ils serviraient de gré ou de force à de grandes

aventures nationales, qui ont prévu le peu de bonheur probable que le

destin leur mesurait, qui eurent vingt ans aux abords de 1910, et qui

allèrent vers leur destin, en se sachant écrasés d’avance, sans plainte,

sans morgue, le regard droit, la bouche close, le cœur pantelant.

Un mot me presse, que j’ai retardé, que je ne peux pas ne pas écrire: la

guerre. 1914. La guerre. Chaque fois que j’écris ce mot redoutable, mes

yeux se troublent, je pose ma plume, et je suis envahi de souvenirs. On

a dit beaucoup de choses sur la guerre de 1914. On en dira beaucoup de

choses encore. Elle nous domine. Moi qui la fis comme combattant dans

les rangs de l’infanterie, moi qui la vis d’en bas, de tout près, de

trop près pour en parler sans passion, je ne peux rien en dire, sinon

qu’elle a du moins révélé brusquement à plusieurs millions d’hommes à la

fois ce que c’est que le malheur. De calamité si étendue, on n’avait pas

d’exemple. Tous les pays, ni tous les hommes d’un même pays, n’en

furent point frappés de la même manière. Mais les hommes qui en

souffrirent le plus, ceux qui en furent les ouvriers enthousiastes ou

contraints, je sais ce qu’ils ont retiré de l’épreuve. Ils sont mes

frères, je les connais. Qui ne fut pas soldat à côté d’eux, ne les

connaîtra jamais: ils ont, la guerre finie, gardé le silence et la

dignité de leurs jours de misère. C’est qu’ils sont revenus des champs

de la mort avec une vertu souveraine qui ne s’acquiert que par la

souffrance: la pitié. Ces hommes ont vu l’épouvantable visage de la

Gorgone: ils ont vu, je dis vu, senti, touché le malheur. Ils en

demeurent imprégnés. Ils en demeurent pour toujours animés d’une

émouvante tendresse. Ceux qui tuaient ont appris combien la mort est

facile et la vie précaire: affreuse révélation, d’où leur vint le désir

d’oublier tant d’horreurs encourues, et d’achever ce qui leur restait de

vie, de vie précaire, dans la tendresse dont ils convoitaient le repos.

Repos! Tendresse! Pitié! Vœu de tous les hommes, quelle que soit leur

existence! Cris terribles du jour, quand amour est le cri déchirant de

la nuit! Pseudonymes effrayés du dieu qu’on n’ose pas nommer de son vrai

nom! De quel sinistre éclat ne retentissez-vous point dans le désert

qu’est une âme humaine! Mais la divinité qui se dérobe est sourde, et la

voix s’épuise qui la supplie, et le malheureux se retrouve en face de

son malheur qu’il ne reconnaît plus ou qu’il ne reconnaît que pour s’en

accuser. Hélas! à vouloir porter trop haut la cause de ses peines, on

risque d’attirer sur soi le blâme et les sourires. Et quel mérite

excuserait tant de présomption? Et ne saurons-nous pas rester des

hommes capables d’assumer leur part, leur grande part de responsabilité?

Et n’aurons-nous pas le courage de subir humblement jusqu’au bout la vie

que nous voulûmes?

Comme tout le monde, je suis pour une grande part responsable du malheur

de ma vie. J’étais revenu des champs de la mort; désormais je pouvais

disposer de ma liberté. J’avais échappé par chance au hasard des

batailles; la paix me rendait à mes travaux, à mes rêves, à mes projets,

à mon art, peu importe dans quelles conditions. Sous un ciel délivré de

ses nuages, je pouvais essayer de reprendre, à trente ans, une existence

que pratiquement je n’avais pas encore commencée: je redevenais, je

devenais enfin un homme, maître de son petit domaine. Je ne me dissimule

pas que j’avais tout loisir de mener ma barque où il me plairait. Si je

ne l’y ai pas menée, je n’accuse personne; je n’accuse que moi seul, que

ma jeunesse tourmentée peut-être exposait aux faiblesses d’un cœur

tendre. Mais comme je ne veux pas avoir l’air de tirer vanité de ma

faute, j’ajouterai qu’il sied de me tenir compte aussi d’un élément qui

entre dans presque toutes les combinaisons humaines: c’est le hasard.

* * * * *

UN enfant qui ne fut pas élevé par sa mère arrive à l’âge d’homme en

méprisant les femmes, ou en les craignant, ce qui revient souvent au

même. Tout jeune, je méprisais aussi les femmes, par précaution. C’est

pourquoi je fus bouleversé par la première qui m’émut.

J’avais dix-neuf ans, et je venais de recevoir des félicitations d’un

vieux sculpteur, membre de l’Institut, mais grand artiste, pour une

_Salomé_ que j’avais soumise à son jugement et qu’il avait eu

l’indulgence de regarder. La bonté de ce vieillard me stimula. Je crus

avec moins d’incertitude que je pouvais suivre le chemin où je m’étais

engagé. Je passai plusieurs semaines dans la joie. Je travaillais

quatorze heures par jour, et je ne m’arrêtais que lorsque mes mains

fatiguées ne m’obéissaient plus. Alors je souriais d’aise.

Résolument, je m’étais mis de bonne heure à tailler mes projets en

pleine matière définitive. Il me passionnait de jouer la difficulté; je

comprends aujourd’hui que j’y cherchais un apaisement. Mais à cette

époque j’étais heureux de la peine que je me donnais, outre que je

risquais, à chaque œuvre nouvelle, de dépenser en pure perte des sommes

d’argent relativement importantes qu’il me fallait chercher ailleurs par

des besognes commerciales. Je n’étais pas riche. Mon père, indifférent,

m’avait abandonné dès mes premières paroles aux soins d’un oncle, du

reste gêné, qui ne me pardonnait ni mes rêveries d’enfant ni

l’antipathie que, jeune homme, j’avais montrée pour la médecine. Bref,

comme je ne pouvais pas espérer un héritage que les débauches de mon

père compromettaient fortement, je me suffisais en fournissant à

d’industrieux intermédiaires soit des maquettes de statues que je

retrouvais ensuite au Salon, corrigées ou respectées par quelqu’un de

ces amateurs au nom illustre qui encombrent toutes les classes de l’art,

soit des sujets achevés que des marchands répandaient à plusieurs

centaines d’exemplaires en simili-bronze pour dégoûter évidemment de la

sculpture les petits bourgeois provinciaux, soit encore des dessins de

meubles hardis à l’intention des snobs, soit même des modèles de robes

destinés aux couturiers du VIIIᵉ arrondissement. Ainsi je gagnais, non

sans heurts, assez d’argent pour ne rien demander à mon oncle et pour me

procurer de surcroît les blocs de pierre dont j’aventurais

tranquillement le prix.

Ces détails, sur lesquels j’ai l’air de m’appesantir, ne sont pas sans

intérêt pour moi: je m’y révèle tout entier, consciencieux à la fois et

téméraire. Mais j’en sortirai. J’hésite peut-être encore un peu de

toucher à mon secret. Nous éprouvons tant de répugnance à nous laisser

pénétrer! D’autres l’ont remarqué avant moi: en France, et ailleurs

aussi sans doute, dans tous les pays fiers de leur civilisation, un

homme consent moins à paraître tel qu’il est que tel que paraissent être

ceux qu’il appelle, d’un mot décisif, ses semblables. Par crainte du

ridicule, fondement de toute société qui a souci de sa gloire, un homme

cache qu’il est capable de n’être point pareil à ses voisins, et

singulièrement quand l’amour est en jeu. On n’ignore pas que trois

hommes réunis au fumoir, après dîner, ne sauraient causer que de femmes,

et presque toujours de la façon la moins digne, comme s’ils éprouvaient,

à rabaisser les indispensables compagnes de leurs joies et de leurs

douleurs, le besoin trouble de s’avilir eux-mêmes. C’est une espèce de

tradition, je le sais bien, et qui garde sa rigueur lorsque ces hommes

sont à jeun; et je ne doute pas que chacun d’eux, pris à part, ne soit

peut-être écœuré des propos qu’il recueillit avec complaisance ou qu’il

tint lâchement; mais qui aurait le courage de se singulariser, dans

cette bourgeoisie qui tend à devenir la classe unique de notre France,

en avouant qu’il ne méprise ni les femmes ni l’amour? Irai-je affronter

le ridicule sans quelques réticences?

Je ne me crois certes pas foncièrement différent des hommes

d’aujourd’hui. Ils peuvent sembler plus occupés de soucis plus

immédiats, car il nous plaît assez de nous guinder. Quel homme n’a pas

aimé cependant? Quel homme osera dire qu’il n’a pas tressailli, au moins

une fois, à l’attrait d’une femme, à l’espoir de la conquérir, au regret

de la perdre? Pourtant, lorsque je veux me remémorer quelle histoire

d’amour m’a touché le mieux entre tant d’histoires que les poètes nous

ont contées, je m’en rappelle dix, vingt, trente, dont le personnage

principal est une femme, et fort peu dont un homme soit le héros. Les

poètes sont-ils à ce point timides? Et pourquoi, contre si peu

d’interprètes trouvés dans le cours des âges par la passion de Tristan,

la désolante aventure de Don Juan a-t-elle été si souvent reprise? Un

homme ne peut-il faire figure sans déroger que de séducteur et de

bourreau? La passion d’amour est-elle donc le privilège des femmes, ou

les hommes la tiennent-ils, dans leur éternelle fatuité, pour une

faiblesse qui les déshonore? Mais combien de malentendus ont dû naître

entre les meilleurs amants, si l’un des deux résistait à sa franchise!

Faut-il que je précise ici qu’en vieillissant, ou parce que j’aimai, je

regardai l’amour avec des yeux sérieux? J’en eus la révélation

nécessaire, au moment qu’un vieux sculpteur m’encourageait dans mes

travaux et que peu à peu montait autour de moi l’appréhension d’une

catastrophe universelle, deux choses propres à me faire perdre mon

sang-froid ou à me précipiter aux pires erreurs. Encore est-il bon que

je dise aussi sans plus attendre que ce n’est point sur le moment que je

pris conscience de tout le pathétique de cette révélation. Le hasard

seul, si l’on refuse comme moi d’y voir une volonté mystérieuse, me

donna par la suite la vraie mesure de ce qui ne fut d’abord à peu près

rien.

Fier, comme s’il en eût été l’instigateur, du succès de ma _Salomé_, mon

oncle m’avait invité à passer le mois de juillet dans sa petite villa de

la côte normande. C’était une maisonnette fort simple, construite à peu

de frais en un temps où l’endroit n’était pas encore à la mode, et qui

gagnait chaque année de la valeur parce qu’elle était bien située. Mon

oncle songeait à la vendre pour en placer le bénéfice, qu’il supputait

considérable, en viager. Il songea sans doute que la présence chez lui

d’un neveu dont quelques journaux avaient parlé en termes flatteurs,

rehausserait le prix de la maison et rappellerait l’attention des

acquéreurs éventuels. Il m’invita. J’avais besoin de repos après mes

récents excès de travail. Je m’y rendis, emmenant pour tout bagage une

énorme valise de cuir fauve. J’ai oublié bien des choses moins

anciennes. Je n’ai rien oublié des moindres circonstances de ce séjour

chez mon oncle. Je les évoquai trop souvent depuis.

M’y voici donc. Quel éblouissement! Nos voisins avaient une invitée, une

vieille dame aux cheveux blancs, arrivée deux jours avant moi. Mon oncle

la connaissait à peine, mais il connaissait intimement les voisins,

bourgeois cossus, industriels retirés des affaires. Tous m’accueillirent

avec un intérêt qui m’eût paru exagéré, car au milieu de mes plus vives

ardeurs j’ai toujours gardé le sentiment du ridicule, si je ne m’étais

pas ému tout à coup de me trouver devant la nièce de la vieille dame,

une jeune fille dont le moins que je puisse dire, ou redire, est qu’elle

me bouleversa.

Je redirai que j’avais dix-neuf ans. Elle en avait quinze ou seize. La

beauté féminine était en quelque sorte de mon commerce familier. Réduite

en ses éléments par mes études, admirée dans les innombrables

représentations que nous ont transmises les siècles, vue sur tant de

corps de modèles que j’avais eus sous les yeux, détaillée et

reconstituée par mes mains, elle ne pouvait guère m’offrir d’autre

surprise que celle qu’offre toujours à un artiste une beauté vivante. Ce

n’est donc point par sa seule beauté que cette jeune fille me frappa, et

je l’affirme aujourd’hui d’autant plus calmement qu’il me souvient que

je ne pensai pas à l’examiner comme j’avais coutume d’examiner

d’instinct toute femme belle que je rencontrais. Mais je n’affirme pas

que je ne la jugeai pas d’ensemble plus belle que les autres femmes.

J’eus seulement l’impression très nette qu’elle était différente, qu’il

y avait d’une part les autres femmes, toutes les autres femmes, et

d’autre part cette jeune fille. Et qu’elle fût jeune fille et non point

femme, c’est une distinction que je ne fis pas non plus d’abord.

J’étais allé chez mon oncle pour y prendre du repos. J’y trouvai

l’amour. Au milieu de mes longues promenades à pied dans la campagne et

des heures que je restais assis au fond de notre jardin à épier des

sorties ou des rentrées qui me troublaient chaque fois, je connus que

j’aimais. Un pareil événement donnait un démenti formel à mes opinions.

Mon pessimisme d’adolescent avait fondu soudain. Était-ce possible? J’en

demeurais charmé.

Je voyais souvent la jeune fille. Nous causions. Elle me parlait

librement de toutes choses. Nous discutions aussi parfois, et j’étais

ravi lorsqu’en fin de compte je m’apercevais que nous avions tous deux

bien des goûts et des sentiments sinon identiques, du moins parallèles.

Elle ne mettait dans nos entretiens aucune coquetterie. J’étais de mon

côté toujours en surveillance. Rien ne trahissait, je le crois encore,

que j’eusse pour elle le moindre penchant, et rien ne me permettait de

supposer qu’elle en pût avoir pour moi.

Le charme durait depuis quinze jours, quand, un dimanche matin, mon

oncle entra dans ma chambre comme je m’éveillais à peine, et me dit sans

détour:

--Mon petit, tu vas me faire le plaisir de préparer ta valise et de

filer par le train de midi trente.

Mes yeux s’écarquillèrent.

--Sois plus poli, continua mon oncle, et ne joue pas l’innocent avec

moi.

--L’innocent? demandai-je, véritablement étonné.

--Ne m’interromps pas. Où te crois-tu donc? Je m’imaginais que, l’âge

aidant, tu étais devenu sérieux. Mais je me suis trompé. En tout cas,

que tu sois sérieux ou non, je ne tolérerai pas que tu profites de mon

hospitalité pour abuser plus longtemps d’une gamine.

--Moi? criai-je.

J’avais rougi comme sous une gifle.

--Je n’ignore rien, articula mon oncle. Je viens de tout apprendre. Et

l’on m’a prié de t’éloigner. C’est du propre!

Le pauvre homme était plus confus que mécontent. Je l’assurai que

j’avais été correct.

--N’importe, conclut-il. Je veux croire que tu ne t’es pas conduit en

goujat. Mais cette petite n’est plus la même depuis que tu es ici, et sa

tante désire que l’aventure ne se prolonge point.

--Je partirai, dis-je.

Et je partis en effet par le train de midi trente, avec mon énorme

valise de cuir fauve, sans avoir revu celle à qui je devais de si simple

façon la révélation de l’amour. Toute ma vie allait dépendre de cette

aventure minime.

* * * * *

SI j’essayais de réduire les sentiments divers que j’éprouvai pendant

cette quinzaine de jours où plus rien n’exista pour moi que cette jeune

fille tout de suite aimée, j’étais obligé de reconnaître qu’au fond de

mon enthousiasme il n’y avait que de l’égoïsme.

--Elle n’est plus la même depuis que tu es ici, m’a dit mon oncle,

songeais-je dans le train qui m’emportait loin d’elle. Elle m’aimait

donc? Elle aurait donc pu être à moi?

Pensée mesquine, je le concède, où je retrouvais, non sans amertume, ce

goût du triomphe et cette fatuité de propriétaire qui, soupçonnés

seulement, m’avaient fait mépriser d’abord les hommes pour leur

suffisance, et les femmes pour leur résignation. Mais je pensais presque

aussitôt:

--Qui sait si je n’aurais pas pu la rendre heureuse?

Et je ne me jugeai pas plus beau d’avoir ainsi pensé: je ne voyais

encore là que de l’égoïsme. Ce n’est que bien plus tard que je compris

que mon dernier regret rachetait l’apparente lâcheté du premier, car on

aime quand on désire se dévouer; et ce n’est qu’à présent que je

constate que j’aimai totalement d’emblée: je voulais faire le bonheur de

celle qui eût fait le mien.

Quelle dérision! Quel espoir! Quelle vanité! Même si tout ce qui nous

vient du dehors ne nous empêchait pas de réaliser nos plus chers désirs,

nous saurions nous en empêcher nous-mêmes, tant nous avons peu de soin

de notre propre intérêt. Nous sommes tous égoïstes, mais nous poussons

parfois l’égoïsme jusqu’à ne pas permettre que ce soit des autres que

nous arrivent nos chagrins ou nos embarras. J’ai rêvé souvent de ce

Prométhée que, pour le punir de son orgueil, le dieu des dieux enchaîne

sur la montagne où un vautour lui déchiquetait le foie. Et je crois

sincèrement que Prométhée eût refusé que son supplice prît fin par ordre

du bourreau, ou même qu’il se le fût imposé, s’il avait prévu la

décision du maître de l’Olympe. Mais ce sont des sentiments que nous

n’osons pas avouer que nous avons, et nous préférons parler de fatalité.

J’accorde que, dans cette aventure puérile, je ne soignai pas beaucoup

mon intérêt. Je m’y conduisis proprement comme un sot. Et je me le

reproche chaque fois que j’y reporte mes regrets. Tout en eût peut-être

été si différent! Il m’aurait suffi d’un peu d’audace. J’en étais

dépourvu. J’ai peut-être perdu toute ma vie en quinze jours, en une

heure peut-être. Mais les regrets ne servent de rien.

L’admirable, ou le naturel, c’est que, dans ces quinze jours où toute ma

vie s’est louée, j’ai vécu comme dans un rêve. Nos promenades, nos

entretiens, nos sourires, me paraissaient être tout ce que je pouvais

souhaiter. Pas une fois il ne me vint à l’esprit de situer dans l’espace

et dans le temps celle qui enchantait mes heures. Je dévidai devant elle

tous mes souvenirs d’enfance, toutes mes inquiétudes, toutes mes

intentions; elle me connut sans avoir à le désirer. D’elle cependant je

ne connus pas grand’chose. Elle se réservait, et je ne le remarquai pas

tout de suite. Quand je m’avisai d’y prendre garde, après l’avoir

quittée, j’y découvris une marque de pudeur, et donc d’amour, comme il

me semblait que mes confidences étaient aussi une preuve d’amour, sur un

autre plan. Car, en matière d’amour, il nous plaît de tout faire

converger au centre de nos préoccupations, et de la façon qui nous est

le plus favorable.

Ces subtilités qu’ici j’étire comme si j’avais eu dès le début

l’impression qu’elles devaient pour moi devenir capitales, je ne m’y

suis pas arrêté longtemps. L’amour, on le sait, ne se nourrit que dans

le loisir, et d’autre part il exige aussi la présence de l’objet aimé,

ou du moins l’espoir d’une présence.

Pour moi rien de tel. Je n’avais que dix-neuf ans, j’y insiste; j’étais

pauvre, obligé de travailler pour subsister et pour subvenir en même

temps aux exigences de ma passion de sculpteur. Revenu piteusement à

Paris, je ne pus pas m’offrir le luxe de ruminer mes regrets. Le

travail, on ne l’a pas assez dit, est un grand médecin. Je m’y livrai.

Ce ne fut pas néanmoins sans quelque gêne. Il y avait en moi comme un

malaise que je n’avais jamais ressenti, et je ne m’en suis débarrassé

qu’en l’analysant. On est à moitié guéri quand on sait de quoi l’on

souffre. L’Église catholique n’a probablement institué la confession que

pour amener ses fidèles à s’interroger et par suite à se mieux

conduire; Socrate ne préconisait pas d’autre méthode; on n’a pas encore

étudié d’assez près l’influence de la morale socratique sur la morale

chrétienne, par où le monde moderne se relie à l’ancien; mais laissons

ces problèmes. A dix-neuf ans, je n’avais point tant réfléchi, et tout

en me penchant sur moi-même comme sur un modèle que j’examinerais avant

de le reproduire, je m’instruisais de l’expérience des autres.

Je lus alors un ouvrage d’aspect didactique et personnel qui m’éclaira

soudainement. Il traitait de l’amour. Une phrase en jaillit entre toutes

pour moi. Je l’ai répétée si souvent que je la sais encore sans faute:

«L’homme qui a éprouvé le battement de cœur que donne de loin le chapeau

de satin blanc de ce qu’il aime est tout étonné de la froideur où le

laisse l’approche de la plus grande beauté du monde.» Il ne m’en fallut

pas davantage. C’est qu’il m’était nécessaire que la plus grande beauté

du monde, que la simple beauté ne me laissât plus indifférent. Au risque

de me faire honnir par toutes les femmes, s’il y en avait d’assez

patientes pour lire ma confession, j’avoue que j’employai toute mon

énergie à me délivrer du fantôme de ma petite bien-aimée. Et j’avoue

aussi que j’y parvins sans trop d’efforts, car la vie qui nous entraîne

efface peu à peu, en les remplaçant par d’autres, souvent moins

précieuses, les plus charmantes visions dont nos regards sont pleins.

Un mois après l’avoir perdue, je ne souriais plus qu’avec

attendrissement quand je pensais à ma petite bien-aimée, et j’étais

content de moi. J’allais jusqu’à m’admirer.

--Tu aurais peut-être fait son malheur, me disais-je.

D’autres fois, plus égoïstement, je me disais:

--La connaissais-tu?

Et d’autres fois, raisonnable, je me demandais comment j’avais pu

divaguer à ce point, car mon oncle m’avait bien dit qu’elle n’était plus

la même depuis qu’elle m’avait rencontré, mais il ne m’avait ainsi

rapporté que les impressions de la vieille tante, et rien ne prouvait

que la nièce eût pour moi les sentiments qu’on m’avait fait l’honneur de

lui prêter.

Bref, ma passion s’éteignit comme le jour s’éteint au large sur la mer,

avec des couleurs violentes qui s’atténuent de teintes par ci par là

fort douces avant de capituler sous la nuit irrésistible.

Ma nuit fut sans étoiles et sans lune. Ah! pauvre petite bien-aimée!

pauvre amour! pauvre passion! pauvres rêves de bonheur! pauvres rêves!

Je m’étais réfugié dans le travail. Il m’avait repris. Fiévreusement,

comme si mes jours avaient été comptés, j’accumulais ébauches, plans,

projets, notes, indications, croquis, pochades, comme si j’étais

condamné, avant de disparaître pour toujours, à laisser au monde la

preuve que je méritais de vivre plus longtemps. Une autre fièvre

m’exaltait, dès le soleil couché, mais avec moins d’ardeur. Les quelques

amis que j’avais étaient comme moi. Nous cherchions vainement à trouver

du plaisir là où nos aînés se vantaient d’en avoir trouvé. Nous allions

de brasserie en brasserie, de bar en bar, de cabaret en cabaret. Nous

buvions sans goût en essayant de nous distraire au son de musiques

exotiques dans les boîtes de Montmartre. Nous achevions désespérément

nos débauches dans des chambres d’hôtel avec des filles respectueuses

que nous ne méprisions pas, mais qui ne nous satisfaisaient point. Nous

parlions d’art, de politique, beaucoup plus de politique, hélas, que

d’art, et c’est notre génération pensive qui, longtemps avant la guerre,

a vu la fin de cette vie montmartroise que nos pères ont dangereusement

illustrée.

Ces nuits des samedis de 1911, comment les oublierais-je? Je les passais

presque toutes avec des soldats venus à Paris en permission de

vingt-quatre heures. Moi-même je me préparais à endosser l’uniforme

militaire. Mais alors même que je n’avais pas encore servi, je savais

d’avance tout ce que le mot pathétique comporte d’obligations et de

renoncements. Il n’est rien de tel que d’être soldat pour s’affranchir

bon gré mal gré de tout orgueil et pour admettre qu’un individu ne

compte guère dans une société. Quelle atroce grandeur dans le geste

unanime de plusieurs milliers d’hommes qui se courbent sans murmurer

sous le devoir dont ils n’auront rien à attendre pour la plupart! C’est

peut-être la seule excuse d’une démocratie, cet élan d’abnégation de ses

jeunes hommes. Il serait trop monstrueux que, non contente de les

exposer par incurie au sacrifice, elle pût les y précipiter de force

tous.

Comme il est loin, le souvenir, même faible, de ma petite bien-aimée!

Quand je repasse en revue les événements de ces années lourdes, je n’y

découvre aucune place pour elle. Moi, qui lui avais donné toute son

importance, j’y tiens déjà si peu de place. Un reste d’orgueil qui

s’obstine m’y situe encore avec trop de complaisance, comme un point à

peine perceptible à mes yeux attentifs. Mais, tout bien pesé, je ne

reprends conscience de tant d’épreuves que par le réveil de quelque

douleur dont chacune m’accable et m’étonne chaque fois. Est-ce moi qui

ai pu m’évader de ces années d’épouvante? Est-ce moi qui respire encore,

qui sens encore mon sang battre à mes poignets, qui pense encore, qui

souffre encore? Est-ce moi qui peux avoir encore des souvenirs?

Quand j’ai dû revivre parmi les vivants, dans ce désordre général qui a

suivi les prodigalités innombrables de la guerre, je ne me suis pas

reconnu. J’avais commencé de lire un beau livre, assez triste; j’avais

noté au passage un épisode fort petit dont j’étais resté fort peu de

temps ému; et puis j’avais fait une maladie grave, très grave, mortelle;

et puis j’entrais soudain en convalescence. Tout me semblait nouveau

autour de moi, jusqu’à mon métier, jusqu’à mes plus vieux projets que je

prenais pour ceux d’un autre, jusqu’à ce désir de gloire que je doutais

d’avoir pu jamais imaginer, jusqu’à cette crainte de la mort que j’étais

humilié d’avoir pu concevoir. Qu’est-ce donc qui m’attendait chez moi?

Rien. Au cours de la tourmente, j’avais perdu mon père, mon oncle, mes

meilleurs amis que je chérissais davantage; j’avais perdu ma dernière

illusion, celle qu’il fût digne d’un homme de s’épuiser pour embellir la

cruelle vie quotidienne des autres hommes. J’étais véritablement un

convalescent désolé.

La vie eut raison de mon apathie. Peu à peu, et des amis nouveaux y

aidant, je retrouvai le goût de mon métier. Le travail m’avait déjà

sauvé du désespoir où trop de livres amers m’incitaient pendant mon

enfance morose. Le travail me sauva de la résignation périlleuse que

j’avais tirée de la guerre. Mais, pour me rendre à mon destin d’homme,

qui n’est que de souffrir de maux à sa taille et dont il est presque

toujours l’artisan vaniteux, il fallait que l’amour enfin me fût révélé

sous ses espèces les moins favorables.

* * * * *

QUE la vie soit plus forte que nous et qu’elle triomphe lentement de nos

résolutions, je ne suis pas le premier à l’avoir éprouvé. Les grands

destins sont rares. Pour le commun des hommes, poussière enlevée par le

vent, rien n’est durable, ni la joie, ni la paix, ni la douleur.

Il serait trop beau que la courbe d’une existence humaine fût

harmonieuse. Si l’on tenait quelque part un registre des feuilles de

température de nos péripéties morales, quelle collection de lignes

tourmentées ne s’offrirait pas aux curieux? De cet amas de singularités,

le philosophe peut déduire quelques réflexions relativement peu

nombreuses qui lui permettent d’établir une règle de vie des

collectivités; car, plus on considère les choses de haut, plus elles

semblent être simples et tendre vers une espèce d’unité dont les

politiques font leur profit. Mais si l’on regarde au contraire chacun

des individus de la collectivité, tout y paraît complexe, imprévisible,

fantasque et décourageant. Et c’est une des merveilles de ce monde que

tant de diversités si décevantes en particulier se fondent dans un tout

dont le contemplation satisfait les sages, amis de l’ordre. De là le

sourire amusé qu’ils ont en face de nos révoltes s’ils nous observent

dans l’ensemble, ou la pitié qui les étreint s’ils nous examinent en

détail. L’un d’eux m’enseigna que, pour lui, dès qu’il s’agit d’un être

humain, une seule constatation s’impose: c’est que tout est possible. Sa

formule sans hardiesse a du moins le mérite de n’être pas à la merci de

la mode et de faire une place large à l’indulgence.

Au mois de janvier 1920, je me contentais des raisons de vivre que peut

avoir un homme sans famille qui vient d’échapper à un désastre et qui

s’aperçoit qu’à trente ans, déjà vieux, quand toute œuvre d’art exige un

temps si long, il n’a même plus d’ambition pour le stimuler. Comme je

n’ai point souci de me poser en héros, je répète que je me confesse en

pleine sincérité. J’abandonne mon cas aux moralistes, s’il en vaut la

peine. Je leur saurais gré néanmoins d’essayer de me comprendre avant de

me foudroyer ou de m’absoudre: ce seul effort que je leur demande est à

peu près le seul que puisse demander un homme à un autre homme, faute de

quoi le premier venu s’érige en juge tranchant, alors que nous avons

tous besoin d’être compris et non jugés. Mais poursuivons.

Au mois de janvier 1920, j’allai chercher dans le Midi un peu de soleil

et un peu de réconfort. Paris tout entier semblait chercher lui aussi

son équilibre. Les premiers mois de la paix s’écoulaient difficilement.

Des menaces politiques agitaient le pays. Trop de malheureux impatients

faisaient craindre une révolution populaire que l’exemple de la Russie

bolcheviste rendait attrayante pour les uns et fatale pour les autres,

par contagion. De grands procès nés de la guerre mettaient au premier

plan trop d’ignominies et de suspicions. Dans le même temps, on sentait

que les Alliés sournoisement, comme de simples individus égoïstes, se

disputaient les dépouilles d’une victoire qu’ils contribuaient à

diminuer. A la faveur du désarroi général, les gens d’affaires

opéraient. Les banques se multipliant devenaient autant de baraques de

pari mutuel pour ces courses au billet de cent francs où se ruait la

foule. Et, si j’ai dit que, dans la période d’angoisse qui précéda la

guerre, les artistes avaient bu d’un vin lourd, ils ne burent après la

paix signée que de l’eau. Les moins pauvres sont descendus à la misère.

Il faut que l’amour de la beauté soit bien naturel pour que plus

d’artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, poètes, ne se soient pas

jetés dans l’épicerie rémunératrice. Mais chacun d’eux besogna comme il

put, et l’art français n’a pas capitulé.

Pour ma part, j’emportais à Nice deux commandes que m’avait données un

éditeur d’ouvrages de luxe dont la furie était presque étale: je devais

lui rapporter en avril quinze aquarelles destinées à une _Aphrodite_ de

Pierre Louÿs, et trente dessins au crayon noir pour une édition in-4º

des _Croix de Bois_ de Roland Dorgelès qu’un prix de littérature venait

d’imposer à l’attention du public. Je n’étais pas en effet un sculpteur

de l’école cubiste, mes pierres ne forçaient pas l’intérêt aveugle des

nouveaux-riches, et je gagnais ma vie par des expédients tout de même

honorables. Ainsi, parmi d’autres ouvrages qui m’avaient été proposés,

j’en avais retenu deux à mon goût, et je comptais illustrer l’un avec

mes rêves d’artiste impénitent et l’autre avec mes souvenirs douloureux.

A Nice, la fièvre de ces premiers jours de 1920 était moins ardente. Et

puis, à Nice, il y a du soleil en hiver et il y a la Méditerranée.

Quiconque y passa, retrouvera sous ma réserve toutes ses impressions de

cette unique Baie des Anges, comme au rappel de trois accords plaqués

sur un piano remontent en mémoire toutes les splendeurs assoupies d’une

sonate. Quant à celui qui n’a pas fait séjour sur cette côte, il

admettrait mal, si j’essayais de l’analyser par des mots trop précis,

l’émotion qui tombe pour moi du ciel méridional sur l’eau sans reflux. A

Nice, toutes les choses, tous les gens, toutes les joies, tous les

soucis, prennent une couleur spéciale. L’air qu’on y respire anesthésie

en quelque sorte, et libère à la fois les moindres possibilités du

sentiment. Ce n’est que sous l’influence de l’opium que j’éprouvai de

comparables délices. Et n’est-ce point une retraite par excellence que

celle où je pouvais espérer de goûter un bon repos propice à mon

travail?

Tous les matins, j’allais m’asseoir au soleil, devant la mer, un peu à

l’écart de l’endroit où la plus grande partie des hivernants se tient.

Je ne me lasse pas de regarder la mer: elle ne se ressemble jamais; elle

est mouvante; on la pétrit, dirais-je, des yeux, et tant de songes

complaisants naissent comme une écume fragile de ses agitations! Elle

est inépuisable et capricieuse.

Un matin, j’aperçus de loin que le banc où j’avais coutume de m’asseoir

était occupé. J’eus un mouvement de mauvaise humeur. Comme tous les

hommes, je suis aussi pour bien des choses un homme d’habitudes. Il me

déplut que mon banc ne fût pas libre ainsi que chaque jour. Je l’avais

pourtant choisi en dehors de la zone fréquentée par les promeneurs

ordinaires, et il m’était devenu le seul banc possible de tout le

rivage. Or une femme était assise sur mon banc. Jeune ou vieille, je ne

le distinguais pas, à cause de son ombrelle ouverte. Mais la question

piqua ma curiosité, et ma mauvaise humeur s’oublia.

Comme je m’approchais, elle se leva et fit trois pas pour s’accouder au

garde-fou qui borde la promenade. Je jugeai qu’elle était jeune et sa

silhouette me plut.

--Pourvu qu’elle ne s’en aille pas! me dis-je.

J’avais envie de la voir de près. Elle m’était encore cachée par son

ombrelle. Je m’amusai de ma curiosité. Ma mauvaise humeur première céda

sans trop de peine.

J’arrivais à mon banc. Je m’assis. J’avais manœuvré de manière à ne me

pas faire remarquer. Je souriais de la surprise que je causerais à

l’inconnue qui m’avait d’abord offensé.

Mienne: roman · 第 1 / 12 段