m’embarquai de nouveau. Je saluai de loin, du pont de la _Balandre_ qui
me remportait, la côte de Californie, qui m’apparaissait comme une
vapeur bleuâtre; je revis les lames écumer sur les récifs des îles de
Cerralbo et d’Espiritu-Santo; puis, des hauteurs de la _commandance_ de
San-Blas, je jetai un coup d’œil d’adieu sur cette mer vermeille que je
venais de traverser pour la dernière fois, et dont les premiers souffles
du _cordonazo_ et les premiers nuages d’octobre commençaient à troubler
l’azur. A mes pieds, des rafales impétueuses, avant-coureurs des orages
qui s’abattent sur le golfe, courbaient la cime des arbres. Le soleil
aspirait à longs traits les vapeurs qui devaient bientôt se précipiter
en pluies torrentielles. La maladie, la mort semblaient prêtes à
s’abattre sur la ville, plus triste, plus désolée que jamais, car, aux
approches de la saison des pluies, l’heure de la migration périodique de
la plupart des habitants était déjà venue.
Nous ne tardâmes pas à gagner Tépic, ville d’environ vingt mille
habitants, et qui, sous une tiède température, s’élève, comme une
plate-forme verte et toujours fraîche, au-dessus des plages torréfiées
de San-Blas. Nous franchîmes en trois jours les soixante lieues qui
séparent Tépic de la capitale l’État de Jalisco, Guadalaxara, qui compte
cent cinquante mille habitants, ville renommée dans toute la république
pour ses manufactures et l’adresse de ses enfants à manier le couteau;
puis nous prîmes, pour ainsi dire, à travers champs pour gagner
San-Juan.
Sur ces nouvelles voies de communication, la scène change; ce ne sont
plus de rares voyageurs apparaissant à de longues distances au milieu
des déserts: d’interminables files de mules encombrent les routes; de
lourds chariots dont l’essieu crie font poudroyer, sous leur attelage de
bœufs, la poussière des grands chemins; les salteadores, à moitié voilés
de leurs mouchoirs de soie, attendent la proie qui leur a été désignée,
et échangent avec les voyageurs sans bagage des saluts d’une courtoisie
désintéressée. Vous sentez que la vie circule plus active entre les
membres épars de ce grand corps qui compose la république; mais des
dangers encore inconnus vous menacent. Les croix de meurtre s’élèvent çà
et là; des histoires lugubres vous sont racontées dans les hôtelleries,
et le conteur, qui vous épie, cherche à juger, d’après votre contenance,
s’il doit ou non vous livrer aux bandits dont il s’est fait l’éclaireur;
puis vous avez à subir l’hospitalité mexicaine avec son cortége
inévitable de misère, de saleté, de dénûment.
Tous les inconvénients que je viens d’énumérer semblèrent, pour ainsi
dire, se grouper autour de nous dans la _venta_ où nous étions descendus
la veille de notre arrivée à San-Juan de los Lagos. Vers cinq heures du
soir, après douze heures environ passées à cheval et sous les flots
d’une pluie torrentielle, nous avions aperçu, à travers un voile de
brouillard, les murs blancs et les tuiles rouges de cette _venta_
isolée. M. D... prit aussitôt les devants pour nous assurer dans ce
pauvre gîte un souper et un abri.--Un mot en passant sur les formalités
d’introduction dans les _posadas_ du Mexique. On pénètre d’abord sans
obstacle dans la grande cour carrée de l’hôtellerie, sur laquelle
s’ouvrent, au rez-de-chaussée, les chambres destinées aux voyageurs. La
plupart du temps, le maître de l’hôtellerie, le _huesped_, absent, ou
occupé au fond d’une écurie lointaine à régulariser sur un papier sale
sa comptabilité de fourrages, n’a garde de répondre à la voix qui
l’appelle. L’arrivant n’a rien de mieux à faire alors qu’à pousser à
cheval une reconnaissance dans toutes les chambres, dont les portes
restent ouvertes, et il prend celle qui lui convient. Son choix est
bientôt fait, car l’ameublement est dans toutes exactement le même: un
banc et une table de bois, un lit en maçonnerie, voilà tout. Le prix ne
varie pas non plus; il est fixé à un _réal_ (60 centimes) par jour. Vous
dessellez ensuite votre monture en attendant le _huesped_, qui arrive
enfin, et qui, vous trouvant installé, murmure de n’avoir pas été
prévenu; après quoi, vous vous occupez de la nourriture de votre cheval,
puis, le cas échéant, vous songez à vous-même et vous demandez à souper.
Là encore de nouvelles tribulations vous attendent; car, pour peu que
l’hôte soit de mauvaise humeur, ou que vos façons d’agir lui aient
déplu, vous courez le risque de n’avoir que des refus, ou, à
grand’peine, le rebut des mets préparés. Ce sans-façon à l’égard des
voyageurs n’est pas poussé, il faut le dire, au delà de certaines
limites dans les villes où les _posadas_ sont nombreuses; mais, dans les
_ventas_ protégées par leur isolement contre toute concurrence, il se
transforme en un insupportable arbitraire.
Au moment où je venais d’obtenir, à force d’instances et en bravant
mille rebuffades, un médiocre souper, un mouvement inusité se fit dans
la venta. Une lourde berline de voyage, attelée de huit mules, était
entrée dans la cour. La caisse percée à jour, le train à moitié brisé,
paraissaient avoir servi de cible aux carabines des routiers. Un
cavalier, dont le cheval perdait des flots de sang, précédait la massive
voiture. Un voyageur presque mourant fut à grande peine tiré de
l’intérieur, soigneusement fermé. Le _huesped_ désœuvré, qui se
promenait dans la cour en sifflant, s’en alla recevoir les arrivants.
Comme la nuit tombait, les portes de la venta furent fermées par une
chaîne de fer, et je pus apprendre du cavalier qui accompagnait la
berline le mot de cette lugubre énigme. Son maître, le voyageur moribond
qu’on venait de transporter dans une chambre voisine, était parti de
Mexico pour aller établir à San-Juan une banque de jeu. Trente mille
piastres en argent et en or remplissaient les coffres de la voiture. A
quelques lieues de l’hôtellerie, des voleurs les avaient attaqués,
blessés et dépouillés. A en croire le narrateur, des joueurs habitués de
la banque tenue par son maître à Mexico, informés du but de leur voyage,
les avaient suivis de venta en venta, de _meson_ en _meson_, et livrés
aux routiers qui les avaient _débanqués_ sur le grand chemin.--Je vous
confie ce récit sous le sceau du secret, ajouta le cavalier, car un
malheur de plus peut nous frapper, si la nouvelle de notre désastre
parvenait aux oreilles de la justice; l’intervention de l’alcade
achèverait de nous ruiner.
Cette crainte ne me surprit nullement, tant est grand l’effroi que la
justice mexicaine inspire à ceux qu’elle a la prétention de protéger. Je
promis donc le silence au cavalier, qui s’éloigna pour aller soigner son
maître. M. D..., présent à cet entretien, avait peine à contenir son
indignation. Fort de l’expérience que m’avait donnée un long séjour dans
la république, j’essayai en vain de lui faire comprendre que le
gouvernement fédéral ne rétribuant point les juges, ceux-ci étaient bien
forcés de vivre aux dépens des plaideurs, qui, de leur côté, n’avaient
que fort peu de goût pour cette intervention intéressée. Ce n’était pas,
au reste, la seule preuve que M. D... devait me donner de sa fâcheuse
ignorance en matière de jurisprudence mexicaine. Cette rencontre
d’hôtellerie n’était que l’avant-coureur de scènes moins tragiques, dans
lesquelles M. D... allait se trouver, non plus témoin, mais acteur
involontaire.
La _villa_[53] de San-Juan de los Lagos, où nous arrivâmes après dix
jours de route, est bâtie au fond d’un bassin circulaire si profond,
qu’à peine aperçoit-on de loin le sommet des deux tours de sa
cathédrale. Quant à la villa, on ne la devine que du sommet du talus
escarpé qui l’entoure de tous côtés. La population de San-Juan n’est en
réalité que de quelques milliers d’âmes; mais chaque année, au mois de
décembre, la foire qui s’y tient, foire célèbre dans toute la
république, y attire près de trente mille étrangers qui s’y logent comme
ils peuvent. La plupart campent sur les hauteurs qui dominent la ville,
car, dans l’intérieur, les boutiques, les auberges, les baraques même,
sont louées à un prix exorbitant pendant les quinze jours que dure la
foire.
[53] On appelle _villa_ toute ville qui n’a pas de congrès, auquel cas
elle a droit au nom de _ciudad_ (cité).
L’origine de cette foire fut d’abord toute religieuse. Notre-Dame de
Saint-Jean des Lacs était en grande renommée pour les miracles de toute
espèce qu’elle opérait, soit pour la guérison des infirmités les plus
incurables, soit pour l’apaisement des consciences les plus désespérées.
Un pèlerinage à San-Juan, accompagné de riches offrandes, ne suffisait
pas, dans le dernier cas, pour obtenir le résultat désiré. Le pénitent
devait en outre descendre à genoux la côte rapide qui mène à la place,
traverser celle-ci, monter les douze degrés de la cathédrale; là, il
attendait sur le parvis, les genoux en sang, que le prêtre reçût
l’offrande et lui donnât l’absolution. Aujourd’hui, bien que le
caractère religieux de cette foire se soit en partie effacé, on voit
encore plusieurs fois par jour des malheureux acheter ainsi le pardon
des crimes dont ils sont souillés. Cette pénitence doit, comme on le
comprend sans peine, rendre à la longue la conscience aussi calleuse que
les genoux. Cela n’empêche pas la population mexicaine de témoigner un
vif intérêt à ceux qui se l’imposent, et d’étendre sur le passage des
pénitents des tapis, des manteaux et des _sarapes_.
Comment, à la longue, le pèlerinage de San-Juan se transforma en foire,
c’est ce qu’il est facile d’expliquer. Les marchands ne tardèrent pas à
venir exploiter les pénitents, dont le nombre était grand; les joueurs
vinrent exploiter les marchands; les pauvres Indiens vinrent faire bénir
à San-Juan leurs poules, leurs ânes et leurs chiens. Les voleurs vinrent
mettre à contribution à leur tour les pénitents, les marchands, les
joueurs, les Indiens, et une nuée de courtisanes s’abattit comme des
sauterelles dévorantes sur cette mêlée de dupes et de fripons. Telle fut
l’origine de la foire actuelle. C’est parmi ce ramassis de gens sans
aveu, de filles perdues, de joueurs, de voleurs, que se débattent des
affaires immenses; et tel est le danger permanent de ce rassemblement,
que les négociants ne traitent, littéralement parlant, que le pistolet
ou le sabre d’une main et la marchandise de l’autre. Les environs de la
ville, battus en tous sens par des hordes errantes de _rateros_[54] et
de _salteadores_, n’offrent pas plus de sécurité que l’intérieur:
malheur aux petits marchands, aux pèlerins isolés que leur mauvaise
étoile livre sans armes à ces chacals affamés! Le soir, quand
l’_oracion_ a sonné, on barricade soigneusement les boutiques, et,
tandis que les marchands calculent leur recette, la ville reste livrée
aux joueurs, aux courtisanes et aux voleurs que, dans ce pays fanatique,
le sacrilége même n’arrête pas.
[54] Voleurs en petit, voleurs à pied, l’opposé de _salteadores_.
Telle était la ville où une singulière mésaventure survenue à mon
compagnon de voyage allait me forcer de prolonger mon séjour. J’ai dit
que le Parisien, après avoir longtemps mené par goût la vie du marchand
nomade, était devenu le chargé d’affaires d’une grande maison de
commerce. Malheureusement M. D... n’avait pas encore eu le temps de se
familiariser avec son nouveau rôle, et il apportait avec lui à San-Juan
une cargaison de menues marchandises dont il espérait se défaire
avantageusement. Il n’avait jamais visité certains États du Mexique où,
malgré les efforts de la diplomatie européenne, la vente en détail est
interdite aux étrangers; il ignorait qu’à San-Juan cette loi vexatoire
fût en vigueur. Agissant en conséquence, il eut bientôt placé à très-bon
prix une partie de ses marchandises de détail. Quand il me fit part du
résultat de ses premières opérations, je l’avertis du danger qu’il
courait en les prolongeant. Déjà il était trop tard. Une dénonciation
avait été portée contre M. D... La justice espagnole, avec une célérité
digne des cadis d’Orient, condamna le pauvre négociant, sans même
l’entendre, à la confiscation de tous les intérêts qu’il avait en main,
à dix-huit mois de travaux forcés à la Laguna de Chapala, et un mandat
d’amener fut immédiatement lancé contre le délinquant.
En présence de cet arrêt que l’exécution devait suivre de près, le mieux
à faire était de soustraire d’abord à la rapacité de la justice tout ce
qui pouvait être saisi, puis de s’assurer une espèce d’_habeas corpus_
ou sauf-conduit personnel. Je me mis à la disposition de M. D... pour
lui aplanir les démarches que nécessitait sa position critique. Mon
compagnon avait expédié à l’assesseur de la Barca, petite ville à
quarante lieues de San-Juan, un exprès sur le meilleur de nos deux
chevaux pour solliciter le sauf-conduit indispensable. La liberté, la
fortune de M. D..., dépendaient de la fidélité du messager. Chaque jour,
j’allais moi-même sur la route attendre le retour de l’envoyé. Enfin il
arriva, et me remit le sauf-conduit; mais, par une fatalité singulière,
le jour même où je revenais à San-Juan porteur de cette bonne nouvelle,
M. D... avait été incarcéré: le sauf-conduit était arrivé une heure trop
tard. Je dus donc m’adresser à l’alcade de San-Juan pour réclamer la
mise en liberté de mon compatriote.
J’avais déjà plusieurs fois eu affaire aux alcades du Mexique, et chaque
fois aussi l’imprévu de leurs décisions, la naïveté de leurs arrêts, la
bonhomie de leurs injustices, avaient été pour moi de nouveaux sujets de
surprise. J’avoue cependant qu’en me dirigeant vers la demeure de
l’alcade de San-Juan, je ne m’attendais guère aux nouvelles révélations
que cette entrevue allait me procurer sur les mœurs mexicaines.
Au moment où j’étais introduit dans le hangar qui servait de salle
d’audience, un visiteur causait déjà avec l’alcade. Nonchalamment étendu
sur une _butaca_[55], ce visiteur portait dans toute sa splendeur le
pittoresque et riche costume mexicain[56]; l’or, le velours, la soie,
s’étalaient à profusion sur ses vêtements; ses bottes de cheval,
brodées, valaient certainement plus de quatre cents francs, et le reste
était à l’avenant. On comprendra ma surprise quand je reconnus dans ce
personnage si magnifiquement équipé le proscrit mystérieux des savanes
de Tubac. Mon premier mouvement fut de laisser échapper une exclamation
d’étonnement; je me retins, et j’attendis, à tout hasard, que le bandit
voulût bien me reconnaître lui-même; mais, comme la mienne, sa figure
resta impassible. L’alcade et lui fumaient une cigarette; il y avait
entre eux une intimité évidente. Seulement l’alcade, sans doute par
déférence pour son hôte, était assis sur un simple tabouret en roseaux.
[55] Fauteuil de cuir à bascule.
[56] Le costume mexicain complet, harnachement de cheval compris, vaut
dix ou quinze mille francs.
--Seigneur alcade, lui dis-je, j’ai l’honneur de baiser les mains de
votre seigneurie et de vous prier de prendre connaissance de ce papier;
mais peut-être, malgré l’urgence de l’affaire qui m’amène, suis-je
importun dans ce moment?
--Nullement, me dit l’alcade en tendant la main; ce cavalier et moi
n’étions occupés qu’à causer d’amitié.
L’alcade parcourut des yeux le sauf-conduit que je lui avais présenté,
et me le rendit au bout de quelques minutes, en me disant:
--J’en suis fâché, mais vous venez trop tard; le cavalier dont le nom
est mentionné dans cet écrit est déjà en prison.
--Je le sais, lui dis-je, mais c’est à tort.
--Et depuis quand la justice se trompe-t-elle? reprit l’alcade d’un ton
solennel.
Je me complus, dans ma réponse, à reconnaître l’infaillibilité de la
justice mexicaine, et j’insistai pour obtenir l’élargissement de M. D...
--C’est impossible, reprit obstinément le magistrat; suivez bien mon
raisonnement: ce sauf-conduit est postérieur en date à l’arrestation de
votre compatriote, donc ce dernier est légalement incarcéré, et, malgré
votre désir, je ne puis maintenant vous mettre à sa place. Tout ce que
je puis faire pour vous, c’est de vous envoyer le rejoindre.
Je m’évertuais à faire comprendre à l’alcade le but de ma démarche,
quand le personnage aux galons d’or intervint officieusement.
--Seigneur alcade, dit-il, vous vous méprenez sur l’intention de ce
cavalier: son désir est de délivrer son compatriote, mais non de se
faire mettre en prison à sa place ou de l’y aller rejoindre. C’est
encore une méprise de vos alguazils que vous devriez casser aux gages.
--Il faudrait d’abord les leur payer, grommela l’alcade. Je puis faire
mettre les gens en prison, mais je ne puis en faire sortir personne.
Quant à mes alguazils, je leur ai donné carte blanche pour emprisonner
ceux qui leur paraîtraient suspects, et, à une piastre par tête, que le
prisonnier paye, bien entendu, leurs profits sont assez beaux pendant la
durée de la foire. Ce moyen de les payer est de mon invention, ajouta
glorieusement l’alcade.
La figure du proscrit parut se rembrunir.
--Ah! ce moyen est de votre invention, dit-il; alors je ne m’étonne plus
si, dans leur ardeur, ils ont arrêté le _Zurdo_[57] et le _Santucho_[58]
pendant qu’ils accomplissaient leurs dévotions.
[57] Le gaucher.
[58] L’hypocrite.
--Quoi! balbutia l’alcade interdit, ces deux personnages sont de
votre... connaissance?
--Oui, et c’était d’eux que je venais vous parler quand ce cavalier,
dit-il en me désignant, est arrivé. Puis-je savoir le délit dont ils se
sont rendus coupables?
--Je serais embarrassé, dit l’alcade qui semblait chercher à se
justifier, de préciser les faits; mais de pareils drôles...
--Eh bien! alors? interrompit le proscrit en regardant l’alcade avec un
froid sourire qui parut le glacer.
--Eh bien! mes alguazils ont pensé judicieusement que deux hommes qui
descendaient tous les jours la côte de San-Juan à genoux ne pouvaient
être que des gens souillés de crimes; c’est dans cette conviction qu’ils
les ont arrêtés.
--Pour gagner deux piastres. Eh bien! seigneur alcade, le _Zurdo_ et le
_Santucho_ sont blancs comme neige.
--Au fait, dit l’alcade, qui semblait n’avoir discuté que pour la forme,
nous sommes dans une ville célèbre par ses miracles.
--Le premier, reprit le _salteador_, a déjà depuis longtemps fait toutes
les pénitences nécessaires pour son arriéré, et ses promenades à genoux
n’avaient pour but que de le mettre un peu en avance. Quant au
_Santucho_, c’est une spéculation lucrative pour lui d’expier les péchés
des autres, ce qui fait qu’il a beaucoup de besogne. Vous trouverez bon,
j’espère, que je prenne les mesures nécessaires pour faire mettre en
liberté deux pénitents aussi recommandables.
--Certainement! s’écria l’alcade; je l’aurai même pour très-agréable.
--Quant à vous, seigneur cavalier, reprit le proscrit, si vous voulez
bien recourir à ma protection, je pourrai faire aussi quelque chose pour
votre compatriote.
Converti par l’exemple de l’alcade, je crus devoir répondre à cette
offre par une courtoise inclination de tête.
--A une condition cependant; cet élargissement vous coûtera cent
piastres. C’est à prendre ou à laisser, vous y réfléchirez. C’est le
prix d’un voyage vers l’assesseur; si ce prix vous convient, vous
n’aurez qu’à venir me trouver ce soir à dix heures pour me donner votre
réponse.
Je ne crus pas devoir accepter tout de suite, et je promis à mon
redoutable protecteur de l’aller trouver à l’adresse qu’il m’indiqua, si
je me décidais à faire ce sacrifice. Le proscrit se retira presque
aussitôt.
--C’est un grand seigneur? demandai-je alors à l’alcade, espérant
obtenir quelques renseignements sur la position nouvelle du fugitif de
Tubac.
--C’est un marchand de bestiaux, reprit l’alcade à haute voix. Puis, au
bout de quelques minutes de silence:
--C’est un chef de bande par occasion, reprit-il à voix basse.
--Un chef de bande de quoi?
--Eh! _caramba!_ de voleurs de grand chemin. Je vous dis cela parce que
vous le saurez ce soir et qu’il n’y a pas d’indiscrétion, sans quoi je
pourrais perdre la bienveillance qu’il m’a toujours témoignée; car,
ainsi que vous l’avez vu, il veut bien me traiter comme son égal.
--C’est beaucoup d’honneur pour vous, seigneur alcade!
Je considérais avec un étonnement qui approchait de la stupéfaction ce
magistrat, qui semblait se faire un mérite de la bienveillance d’un
brigand. Dans l’état d’impuissance où se trouve la justice au Mexique,
une pareille anomalie n’est cependant que trop fréquente. Un plus long
entretien était inutile; le juge ne pouvait rien, le brigand pouvait
tout. Je me retirai et saluai courtoisement l’alcade, que je n’avais pas
trouvé moins piquant que ses autres collègues de ma connaissance.
Revenu à mon hôtellerie, je reçus un message que M. D... me faisait
parvenir du fond de sa prison. Mon pauvre compagnon me parlait d’offres
mystérieuses qui lui avaient été faites; on avait promis de le mettre en
liberté moyennant cent piastres. Je reconnus l’intervention du
protecteur de l’Alcade, et, déterminé à accepter ses propositions dans
l’intérêt même du prisonnier, je résolus d’aller le voir sur-le-champ.
L’oraison venait de sonner, et la nuit était close quand je traversai la
grande place pour me rendre à l’endroit que m’avait indiqué le prétendu
marchand de bestiaux. C’était sur une des hauteurs qui dominent la
ville, près de la cathédrale, que le salteador avait dressé sa tente.
J’étais bien armé, et la distance à parcourir n’était pas très-grande.
Je laissai bientôt derrière moi la foule bruyante des promeneurs, et je
gravis la colline, dont le sommet était couronné de feux de distance en
distance. J’arrivai bientôt à la tente qu’on m’avait désignée, et qu’une
longue banderole blanche qui flottait au-dessus faisait aisément
reconnaître. Une multitude d’autres baraques étaient groupées autour de
cette tente; des _recuas_[59] de mules disséminées dans les espèces de
rues formées par les tentes ou les baraques, de longues rangées
d’_arparejos_ de bêtes de somme, indiquaient des campements de
muletiers. Des cuisines en plein vent, des établissements de jeux à ciel
ouvert, attiraient l’excédant de la sauvage population qui se pressait
sur la place, et on trouvait dans cet endroit, répétés en petit, les
curieux tableaux que présentait la ville même de San-Juan.
[59] Terme employé par les muletiers pour désigner une troupe de
mules.
A mes pieds, sous un dôme de fumée dont les tourbillons montaient
jusqu’à moi, une ville nouvelle semblait s’élever dans l’ancienne ville,
composée de baraques de bois, de tentes de feuillage ou de toile parées
de couvertures aux couleurs éclatantes. A travers les trouées que le
vent ouvrait dans ce dais de vapeurs fuligineuses, je voyais flotter les
larges banderoles des pavillons de jeux avec leurs inscriptions en
grandes lettres blanches: _Aqui hay partida_. Ces demeures mobiles
s’élevaient pressées comme les tentes d’un camp. Tous les fruits des
tropiques, amoncelés en pyramides, étaient réunis dans certains endroits
pour tenter la sensualité des promeneurs. A côté de ces pyramides
multicolores, des raves gigantesques artistement taillées en bouquets,
en soleils, en panaches, s’épanouissaient au-dessus de poêles où des
ragoûts sans nom cuisaient dans une graisse sifflante.