Le voyageur insista: il était déjà en retard, et d’impérieux motifs

l’obligeaient à rejoindre en toute hâte la _conduite d’argent_ arrêtée

près de Tubac. Le proscrit finit par se rendre à ses instances, et

consentit, quoique avec une répugnance marquée, à l’accepter pour

compagnon. Il mit pied à terre et resserra la sangle de son cheval;

puis, se tournant vers moi:--Seigneur Français, me dit-il, si jamais le

hasard veut que vous me rencontriez encore, peut-être serez-vous bien

aise de me rappeler que nous avons partagé l’hospitalité du même foyer.

Un peu surpris de cet étrange adieu, je cherchais encore une réponse,

que déjà les deux voyageurs avaient piqué des deux dans la direction de

la grande Ourse.

--L’agneau et le jaguar, murmura l’un des deux chasseurs de bisons en

secouant la tête d’un air mystérieux et solennel, l’agneau et le jaguar

ne font pas longtemps route ensemble!...

Puis le chasseur rassembla les tisons épars et se coucha, les pieds

tournés vers le foyer. Son compagnon et moi, nous fîmes de même. Le

reste de la nuit se passa tranquillement, et la rosée pénétrante des

matinées d’Amérique put seule nous réveiller. L’ours n’avait

heureusement pas emporté notre déjeuner: quelques lanières de viande,

derniers restes du bison dont il avait dévoré le corps, sifflèrent

bientôt sur les charbons ardents, et je pus me convaincre, pour la

seconde fois, que les voyageurs n’ont pas exagéré la succulence de la

chair du bison. Cependant le soleil s’élevait à l’horizon pendant que

nous déjeunions avec un véritable appétit de chasseurs; et le spectacle

que ses rayons découvrirent à nos yeux, en dissipant les brouillards de

la plaine, nous annonça une journée pour le moins aussi aventureuse que

la nuit qui l’avait précédée.

Les hauteurs verdoyantes de la savane se couvraient de longues files de

bisons. Il eût été, pour les deux chasseurs, plus que téméraire

d’attaquer de front des troupeaux aussi serrés. Pour tuer un ou deux

bisons sans trop de danger, il n’est qu’un moyen: c’est de les séparer

du troupeau; l’adresse et l’agilité du chasseur font le reste. Contre

l’attente de mes deux compagnons, les _cibolos_ défilaient en mugissant,

parallèlement à la rivière, et nul d’entre eux ne se hasardait de notre

côté.

Le premier Européen qui vit un bison dut être, à mon avis, fort effrayé.

Le bison est d’une taille supérieure à celle du taureau ordinaire; une

crinière épaisse, noire ou couleur de rouille, couvre son cou, ses

épaules, son poitrail, et flotte jusqu’à ses pieds. Le train de derrière

de l’animal, à partir de la bosse qui charge les épaules, est couvert

d’un poil court et rude comme celui du lion, et, comme celui du lion,

constamment fouetté par une queue nerveuse. Sa course pesante ébranle le

sol, ses mugissements déchirent l’air; ses yeux, qui n’expriment qu’une

férocité stupide, et les cornes noires, aiguës, implantées sur son large

front, achèvent d’en faire un objet d’épouvante.

Tout en observant, non sans dépit, la manœuvre de ces gigantesques

troupeaux, l’un des deux chasseurs examinait en connaisseur mon cheval,

que l’obscurité de la nuit l’avait empêché jusqu’alors de remarquer.

--_Caramba!_ disait-il, ce large poitrail, ces jambes fines, ces naseaux

bien ouverts, ces reins allongés, annoncent un coureur peu ordinaire.

--Mon cheval, répondis-je avec la fatuité d’un propriétaire, défierait

un cerf pour l’agilité, une mule pour la fatigue...

--Et un bison pour la vitesse, interrompit le chasseur. Eh bien! pour en

venir au fait, seigneur Français, vous pourriez me rendre un signalé

service!

--Parlez.

--Vous voyez là-bas ce troupeau de _cibolos_ qui semblent nous éviter.

Puisque votre cheval est si bon coureur, galopez hardiment jusqu’à ces

peureux, et tirez-leur un coup ou deux de votre fusil à bout portant,

s’il est possible; vous en blesserez pour le moins un; le troupeau tout

entier se mettra à votre poursuite, mais vous le distancerez facilement;

les plus agiles, par conséquent les plus forts, vous suivront seuls de

près en se séparant de la bande, et nous en ferons notre affaire.

--Est-ce sérieusement que vous parlez? demandai-je. Le chasseur me

regarda d’un air étonné.--Et si mon cheval venait à s’abattre?

--Il ne s’abattra pas.

--Mais enfin s’il s’abattait?

--Alors il est certain que vous auriez peu de chances de leur échapper.

Cependant cela s’est vu; mais, dans le cas où vous succomberiez si

glorieusement, je vous promets de faire en votre honneur un massacre

affreux de _cibolos_.

--Écoutez, dis-je alors au boucanier, il y a mille services que je

serais enchanté de vous rendre de préférence à celui-là; j’ai déjà

chassé très-involontairement le tigre il y a quelques jours, l’ours la

nuit dernière, et je ne me soucie pas de me faire chasser maintenant par

le bison. J’ai bien réfléchi, et j’aime mieux vous prêter mon cheval.

--Je n’osais vous demander cette faveur, et, ajouta naïvement le

chasseur, je croyais vous faire plaisir en vous offrant cette

distraction.

Je le remerciai de ses bonnes intentions, et, bien qu’enchanté de me

tirer quelque peu en Gascon de ce mauvais pas, je remis en soupirant la

longe de mon cheval entre ses mains. Le boucanier commença par le

desseller, plia en quatre la couverture qui lui servait de manteau, et

l’assujettit sur le dos du cheval au moyen de la longue _faja_ de crêpe

de Chine roulée autour de son corps. Puis, ôtant lui-même ses

_calzoneras_, ses brodequins de peau de daim et sa veste, il resta

nu-pieds, en caleçons courts et en manches de chemise.

--Comme la partie que je vais jouer ne laisse pas d’être assez délicate,

dit-il, je ne saurais donner à ce cheval et à moi trop de liberté dans

les mouvements, et vous allez voir quel parti l’on peut tirer d’un

animal convenablement arrangé.

Ainsi équipé, et après avoir suspendu à la selle une espèce d’estoc

affilé et tranchant, le chasseur sauta en croupe; il s’assura qu’au

besoin la _faja_ pourrait lui servir d’étriers et supporter tout le

poids de son corps en lui permettant de laisser aux reins de sa monture

toute leur élasticité. Alors, avec une habileté qui devait pour le moins

égaler celle des anciens Numides, il rassembla son cheval, le lança en

avant, le retint, roula dans sa main gauche le _cabresto_[52], dont il

maintint l’extrémité, partit comme une flèche, et revint près de moi

avec la même rapidité.

[52] On appelle _reata_, ou _cabresto_, ou _cabestro_, la longue corde

qui sert à la fois de _lazo_ et de licou.

--Vous ne savez pas ce que vaut un pareil cheval! me dit-il, et je m’en

veux presque de vous priver d’une occasion de connaître quel trésor vous

avez là.

J’avoue que, manié par ce sauvage écuyer, mon cheval me paraissait

n’être plus le même animal qu’entre mes mains; toutefois je recommandai

instamment au chasseur de ne pas trop l’exposer aux cornes des bisons.

--Nous courrons les mêmes chances, reprit le boucanier en riant; puis il

nous donna ses instructions. Nous devions nous coucher à plat ventre, le

fusil à la main, sur le talus qui encaissait la rivière, et surveiller à

travers les hautes herbes les mouvements des animaux qu’il lancerait

vers nous.

--Du reste, ajouta-t-il, vous avez le temps, seigneur Français,

d’assister, avant de vous mettre en embuscade, à une course comme

rarement vous aurez l’occasion d’en voir. Je veux vous montrer ce qu’on

peut attendre d’un bon cheval monté par un bon chasseur.

Presque aussitôt il se lança, ventre à terre, dans la direction du

troupeau de _cibolos_, dont le vent nous apportait les mugissements

éloignés. Je restai debout sur le bord de la rivière, pour ne rien

perdre du spectacle intéressant qui m’était promis. Le chasseur commença

par faire un assez grand détour, franchissant avec une aisance

imperturbable les nopals épineux et les inégalités de terrain dont la

plaine était semée; le cheval paraissait plutôt voler que courir, et

jetait au vent des hennissements joyeux; puis le cavalier disparut

derrière une colline assez élevée. Cependant le compagnon du hardi

boucanier avait planté en terre une baguette de saule surmontée d’un

mouchoir à carreaux rouges. Je lui demandai si c’était un signal pour

son camarade.

--Non, me dit le chasseur; les bisons sont comme les taureaux, le rouge

les irrite. Si Joaquin en détourne un ou deux, ce mouchoir les attirera

infailliblement ici, et nous les tuerons à bout portant; vous aurez soin

de les viser au mufle au moment où ils s’élanceront sur nous.

--Est-il donc indispensable, demandai-je au boucanier, de les attirer

justement ici?

--C’est mon métier, répondit le boucanier, qui, comme Matasiete,

oubliait que je n’étais pas chasseur de profession. Il achevait à peine

de parler, que nous pûmes remarquer une sorte de frémissement et

d’agitation dans les rangs du troupeau de bisons qui couvraient les

pentes inférieures de la colline derrière laquelle Joaquin avait

disparu. C’était l’aventureux chasseur qui venait de gravir la hauteur

en sens opposé. Arrivé au sommet, il poussa deux cris aigus, auxquels

répondirent des mugissements prolongés, s’élança du sommet de la colline

en bas, comme un bloc de rocher qui s’éboule, et disparut au milieu de

cette forêt pressée de cornes et de crinières noires. Le troupeau

s’ébranla et fit, dans la direction de nos signaux, un mouvement

alarmant; mais bientôt il se dispersa en groupes nombreux de différents

côtés. Je revis alors Joaquin galoper de nouveau, sain et sauf, au

milieu des trouées qu’il venait d’ouvrir. Deux bisons d’une taille

énorme semblaient être les guides d’une des colonnes détachées du

troupeau principal, et ce fut vers ces deux monstrueuses bêtes que le

chasseur parut diriger ses attaques. Voltigeant sur les flancs du

bataillon, allant, venant avec une légèreté, une audace, qui tenaient du

prodige, Joaquin paraissait et disparaissait tour à tour, sans toutefois

que les deux chefs se détachassent de leurs compagnons. Enfin il se fit

un vide presque imperceptible entre la petite troupe et les buffles

conducteurs. Rapide comme l’éclair, le chasseur s’y précipita; mais,

soit qu’il eût trop présumé de l’agilité de son cheval, soit que ce fût

une ruse de ses farouches antagonistes, je vis avec une angoisse

inexprimable le flot vivant, un instant séparé, se rejoindre, et le

malheureux boucanier serré comme dans un gouffre dont la bouche béante

se serait refermée sur lui. J’oubliai le cheval pour ne penser qu’à

l’homme, et j’échangeai un regard plein d’anxiété avec le compagnon du

pauvre Joaquin. Les joues basanées du chasseur s’étaient couvertes d’une

pâleur mortelle; la carabine à la main, il allait s’élancer au secours

de son camarade, quand il poussa un cri de joie et s’arrêta. Violemment

pressé entre les cornes des deux bisons qui s’étaient enfin éloignés de

la colonne dont ils formaient la tête, Joaquin s’était dressé debout sur

son cheval, que protégeait contre les coups de cornes l’épaisse

couverture de laine attachée sur son corps. Pendant que le groupe serré

se dirigeait ainsi vers nous sans se désunir, le boucanier tira son

estoc, posa un pied sur les épaules laineuses du bison, plongea la

pointe meurtrière au défaut des os, et, dans l’instant où l’animal

faisait un dernier effort pour ne pas mourir sans vengeance, s’élança

impétueusement à terre. Il était temps, car au même moment mon pauvre

cheval, soulevé sur le front du bison, était violemment culbuté. Ce fut

ce qui le sauva: il échappa ainsi à l’étreinte de ses deux ennemis, et,

se relevant presque aussitôt, se mit à fuir, poursuivi toujours par les

deux _cibolos_. Quant à Joaquin, il courut parallèlement à sa monture,

dont il n’avait pas lâché la longe, parvint à s’en rapprocher

insensiblement, saisit la crinière du cheval, s’enleva de terre, et se

remit en selle en poussant un hourra de triomphe.

--A nous maintenant! dit le chasseur resté avec moi, en reprenant son

poste à la vue des deux bisons, qui, acharnés à la poursuite du cheval

et du cavalier, se dirigeaient vers nous d’un pas inégal, tandis que la

colonne, privée de ses deux guides, s’enfuyait vers les collines. Nous

nous jetâmes à plat ventre sur la berge inclinée de la rivière, et nous

attendîmes les deux cibolos, qui s’arrêtèrent un instant, découragés, en

poussant des mugissements de rage et en creusant la terre de leurs

cornes. Le boucanier agita vivement alors le mouchoir rouge au bout de

sa baguette. A l’aspect de la couleur détestée, les deux animaux

semblèrent saluer avec une joie féroce un but qui du moins ne reculait

pas devant leurs attaques: ils s’élancèrent vers nous. Joaquin s’était

jeté de côté, son rôle était rempli. On se ferait difficilement une idée

de l’aspect terrifiant du bison furieux et blessé. A chacun de ses

mouvements, des ruisseaux de sang s’élançaient de droite et de gauche,

empourprant les flots de sa crinière noire; une écume sanglante

rougissait ses naseaux, dont le formidable sifflement retentissait

toujours plus près de nous. L’autre bison le devançait couvant de son

œil stupide et féroce le mouchoir que le vent de la rivière agitait

seul; car le chasseur était, comme moi, la carabine à la main. Une

minute de plus, et nous allions avoir à nous défendre contre ces deux

animaux irrités. Heureusement, quelques secondes après, le bison blessé

s’abattit lourdement et expira.--Feu! s’écria le chasseur. Atteint de

trois balles dans la tête, l’autre bison s’arrêta, tomba et vint heurter

le sol presque à la crête du talus qui nous protégeait. Joaquin arrivait

au petit trot, frais et souriant comme le cavalier qui vient dans un

manége de faire admirer toutes les qualités de son cheval. Il examina le

dernier cibolo tombé.

--Vive Dieu! dit-il, vous avez logé vos deux balles dans sa tête, et ce

n’est pas trop mal pour un débutant. Quant à moi, désormais je ne veux

plus chasser le bison qu’à cheval.

--Pas avec le mien, j’espère? me hâtai-je de répondre, car c’est un

miracle que le pauvre animal ait échappé aux cornes des cibolos.

--Je comptais cependant ne pas m’en tenir là seulement avec votre

cheval; mais la première fois que je trouverai l’occasion de me monter

convenablement, je ne la manquerai pas. Eh! par Dieu! je crois que la

Providence a exaucé mes vœux, car voici précisément un cheval qu’elle

m’envoie, tout sellé, tout bridé, ma foi!

Nous vîmes en effet un cheval tout bridé, tout sellé, qui galopait vers

la rivière presque aussi rapidement que s’il eût fui devant un troupeau

de cibolos. Les larges étriers de bois qui battaient ses flancs

l’excitaient encore à courir plus vite. Sa course avait dû cependant

être déjà longue, à en juger par l’écume et la sueur qui baignaient son

poitrail. Le cavalier qui venait en toute apparence d’être désarçonné ne

pouvait être que bien loin de nous.

--Si je ne me trompe, s’écria Joaquin, c’est le cheval du voyageur qui

nous a annoncé la visite de l’ours. Il lui sera arrivé malheur dans la

savane; car, bien qu’il ne fût pas très-brave, il paraissait être trop

bon cavalier pour s’être laissé jeter par terre. Vous me permettrez

bien, j’espère, d’user encore de votre monture pour m’approprier

celle-là.

En disant ces mots, le boucanier détacha la _reata_ roulée autour du cou

de mon cheval, fit un nœud coulant à l’extrémité de la corde, et

s’élança à la poursuite de l’animal échappé. Avec l’habileté qui

distingue les cavaliers mexicains, il eut bien vite jeté son nœud

coulant sur le cheval fugitif, qui, se sentant pris, s’arrêta et se

laissa emmener sans résistance. L’inspection de la selle ne put rien

nous apprendre de précis sur le sort du malheureux voyageur. Cependant

une écorchure profonde et récente du cuir, écorchure qui commençait à la

hauteur de l’étrier droit, pouvait indiquer que le cavalier avait été

enlevé de force, traîné à terre, et que son éperon avait tracé ce sillon

au moment de la chute. En outre, les cordons de cuir qui retenaient sa

valise avaient été coupés et non brisés ou dénoués, et on se rappellera

peut-être que cette valise contenait un sac d’or. Les boucaniers

secouèrent la tête.

--Je me suis toujours défié, dit Joaquin, des _tierra-adentrenos_.

Puisque votre route est vers Tubac, seigneur cavalier, je vous

accompagnerai; ce cheval vient du côté du _préside_, et je ne serais pas

fâché d’en savoir un peu plus long sur tout cela.

J’acceptai volontiers la proposition du chasseur. Je baignai mon cheval

pour effacer les traces sanglantes des prouesses de Joaquin; je le

ressellai; le boucanier détacha les deux chiens qu’il avait attachés à

un bouquet de saules, et, après que j’eus pris congé de son camarade,

nous partîmes, moi sur mon cheval, et Joaquin sur celui que le hasard

lui avait envoyé.

A deux cents pas de là, nous vîmes couchées dans l’herbe les _armas de

agua_ que le mouvement furieux du cheval avait détachées de la

selle.--Peut-être, dis-je à Joaquin, allons-nous trouver le sac d’or du

voyageur?--Le boucanier ne me répondit que par un sourire d’incrédulité.

Nous marchâmes encore une heure au grand trot. A une lieue environ de

Tubac, les chiens aboyèrent, et s’enfoncèrent dans un petit vallon où

nous les suivîmes; là un spectacle effrayant nous attendait. Au milieu

d’une mare de sang, la face tournée contre terre, gisait le malheureux

que nous avions vu, quelques heures auparavant, partir en compagnie du

proscrit.

--Le proverbe a raison, dit tristement le boucanier; le jaguar et

l’agneau ne font pas longtemps route ensemble. Le pauvre diable!

ajouta-t-il d’un air de compassion; timide et craintif comme il semblait

l’être, il ne devait être frappé que par derrière: et, tenez, voici la

trace du jaguar. C’est bien là l’empreinte de son pied telle que je l’ai

remarquée sur les cendres de notre foyer; mais d’autres traces se mêlent

aux siennes, et celles-là, je ne les connais pas.

Le boucanier examina les empreintes encore fraîches avec l’attention

minutieuse que ses compatriotes portent dans ces sortes d’enquêtes, où

la race américaine trouve occasion de déployer sa merveilleuse sagacité.

Plein de confiance dans l’instinct presque divinatoire du chasseur des

prairies, j’écoutai avec un vif intérêt Joaquin, lorsqu’après avoir

soigneusement étudié le terrain, puis médité profondément, il se

rapprocha de moi, et me dit avec l’accent d’une inébranlable

conviction:--Voici ce que j’affirmerais devant Dieu et devant les

hommes, quand même ce cadavre serait celui de mon frère: l’homme que je

soupçonnais n’est pas coupable de ce meurtre; le crime a été commis

malgré lui. Ici (et il montrait la trace des genoux) le voyageur a

demandé merci; l’homme de Tierra Adentro l’a protégé de son corps, ainsi

que l’atteste l’empreinte de ces talons près de l’empreinte des genoux;

et c’est là, ajouta-t-il en montrant la trace de la pointe du pied,

qu’un chacal a frappé par derrière le malheureux, que son compagnon

défendait. Le chacal sera frappé à son tour! J’ai dit.

C’était la première fois que j’entendais un Mexicain s’exprimer avec

cette solennité devant la mort. Je serrai silencieusement la main de

Joaquin. Quelques heures après, je me séparais du boucanier; ce fut

encore ému de cette scène lugubre que je rentrai dans Tubac, où je me

gardai bien de parler de ma triste rencontre. Tout, du reste, était en

émoi dans le préside; car, chose inouïe, la nuit précédente, une

_conduite d’argent_ avait été attaquée, et une somme considérable

enlevée par des inconnus. Ce fait était aussi parfaitement explicable

pour moi que l’avaient été pour le chasseur de bisons les circonstances

de l’assassinat du malheureux voyageur; cette fois, comme l’autre, je

reconnaissais l’intervention du _tierra-adentreno_.

Le but de mon excursion à Tubac était désormais atteint. J’avais vu de

près ces derniers vestiges des mœurs primitives qui se conservent encore

dans quelques parties de la république, et que la civilisation bâtarde

dont le siége est à Mexico tend de plus en plus à effacer. Il fallait

songer maintenant à regagner les régions du centre. Quelques jours après

mon arrivée à Tubac, une caravane d’_arrieros_ devait partir dans la

direction du sud; je me joignis à eux, croyant bien en avoir fini cette

fois avec la vie d’aventures. C’était à tort cependant que je comptais

ne plus revoir, autrement que dans mes souvenirs, quelques-uns des

représentants de cette société si franchement barbare qui se maintient

au Mexique en présence de la société prétendue civilisée. Parmi les

types bizarres qui s’étaient succédé devant mes yeux, il en était un, le

_salteador_, ou voleur de grand chemin, qui venait de se révéler à moi,

mais seulement dans le demi-jour, et que je devais retrouver l’occasion

d’observer, pour ainsi dire, en pleine lumière. Le sinistre personnage

qui m’avait raconté au bivouac des chasseurs de bisons ses démêlés avec

la justice m’avait appris comment, au Mexique, s’ouvre la destinée d’un

brigand; le même homme allait m’apprendre, à quelques jours de distance,

comment elle se termine. Ce n’est point par la pendaison, comme on

serait tenté de le croire. Tel qui a commencé par lutter contre les

juges finit d’ordinaire par s’arranger à l’amiable avec eux, souvent

même par leur dicter des lois. C’est le dénoûment comique de plus d’une

sombre tragédie.

Je dois dire avant tout quelques mots d’un compagnon de voyage, d’un

compatriote, que le hasard semblait m’envoyer tout exprès pour me faire

connaître, au sortir des fatigues de mon excursion si périlleuse, des

dangers que je n’avais pas soupçonnés. Le soir de notre troisième étape,

nous étions campés non loin d’un ruisseau tributaire du Rio-Bacuache. De

bruyants éclats de rire m’attirèrent sur les bords de ce ruisseau, où

quelques femmes d’_arrieros_ lavaient les _calzoncillos_ de leurs maris.

Un homme qui portait sur sa figure, rougie par le soleil, une expression

de franchise et de gaieté toutes françaises, faisait assaut de quolibets

avec les laveuses, et le grasseyement parisien qu’il introduisait dans

la prononciation mexicaine avait de quoi justifier amplement l’hilarité

générale. On devine si entre le Parisien et moi la connaissance fut

bientôt faite. M. D... parcourait à pied le Mexique: c’est par goût

qu’il voyageait ainsi, et, sachant que dans ce pays on méprise quiconque

n’est pas cavalier, il avait acheté un cheval, mais seulement pour s’en

servir à la traversée des villes ou des villages. Le reste du temps, il

menait le cheval en laisse. Fils d’un manufacturier de Paris, mon

nouveau compagnon, à la veille de payer, par un riche mariage,

l’établissement paternel, avait reculé devant l’engagement qu’il allait

contracter. Il avait quitté Paris pour ne pas perdre sa liberté. Depuis

six ans, l’Amérique du Sud, comme l’Amérique du Nord, l’avait vu errant,

colportant de maison en maison quelques menues marchandises dont le

produit le faisait vivre. Sobre, patient, résigné, assez intrépide pour

voyager seul d’un bout à l’autre des Amériques, ne regrettant rien d’une

vie plus aisée, doué d’une fermeté d’âme égale à celle de ses muscles

infatigables, trop fier pour tendre la main dans l’adversité, assez

généreux pour l’ouvrir dans la fortune, joignant enfin, par un bizarre

mélange, aux instincts chevaleresques de notre nation l’étroitesse

d’idées commerciales qu’on a pu lui reprocher quelquefois, tel était

l’homme que le hasard m’avait fait rencontrer au fond des solitudes

mexicaines. Ce type est moins rare qu’on ne pourrait le supposer dans

les deux Amériques. M. D..., au moment où je le rencontrai, était

attaché à une maison française qui avait désiré utiliser sa connaissance

pratique des affaires. Son mandat l’appelait à la foire annuelle et

célèbre de San-Juan de los Lagos. Cet itinéraire s’accordant avec le

mien, il fut convenu que nous ferions route ensemble. J’y mis une

condition cependant: c’est que M. D... dérogerait en ma faveur à ses

habitudes et voyagerait à cheval. La condition fut acceptée de bonne

grâce, et, le lendemain de notre rencontre, nous partîmes après avoir

pris congé des _arrieros_, et décidés à faire diligence pour ne pas

manquer l’ouverture de la foire de San-Juan.

Scènes de la vie sauvage au Mexique · 第 21 / 23 段