Ce ne fut qu’après avoir vu mes deux compagnons disparaître dans les

hautes herbes, que je reportai mes regards sur le paysage, dont je

n’avais pu encore admirer qu’en passant les magnificences. Les prairies

qui se terminent au San-Pedro, du côté de Tubac, n’ont pour bornes, dans

la direction opposée, que les eaux du Missouri. C’était bien là le

désert tel que je l’avais rêvé. Au delà de la rivière, de vertes savanes

ondulaient à perte de vue. A mes pieds, un petit lac, séparé du

San-Pedro par une étroite langue de terrain, et qui jadis avait dû faire

partie de la rivière, étendait ses eaux bourbeuses. Sur les larges

feuilles des plantes aquatiques, des serpents d’eau faisaient reluire au

soleil leurs corps visqueux, entrelacés en hideux réseaux. Au-dessus du

lac voltigeaient des essaims de grues attirées par ces nombreux

reptiles. De longues caravanes de bisons traversaient la plaine

silencieuse. D’autres, disséminés par groupes ou par couples, paissaient

l’herbe épaisse, ou, couchés sur la pente des collines, promenaient un

regard tranquille sur leurs vastes domaines. Plus loin, ces sauvages

animaux se livraient de rudes combats; leurs sourds mugissements

arrivaient à mes oreilles comme le murmure lointain de la mer, et, comme

s’il eût fallu que, même dans le désert, l’homme révélât sa présence, un

parti de chasseurs, d’une tribu d’Indiens amis, descendait en ce moment

le cours du San-Pedro sur des radeaux formés de larges bottes de roseaux

soutenues par des calebasses vides. Une _recua_ de mules chargées de

lingots d’argent et escortées de leurs guides se dessinait en une longue

file à l’horizon. Je restai longtemps ravi devant ce spectacle solennel,

prêtant l’oreille à l’harmonie mélancolique de la clochette des mules et

aux cadences indiennes, qui troublaient, en mourant graduellement, le

silence des solitudes.

Cette _conduite d’argent_ sous l’unique surveillance de quelques

arrieros eût suffi pour me rappeler que je foulais une terre primitive.

Dans l’intérieur de la république, un régiment n’est quelquefois pour

ces riches caravanes qu’une trop faible escorte. Sur certaines

frontières, des sommes immenses peuvent impunément traverser les villes

et les villages avec le nombre d’hommes strictement nécessaire pour

charger et décharger les mules à chaque halte. Par un contraste digne de

remarque, nulle part la propriété privée n’est plus respectée que dans

cet État lointain, où les déportés aux _présides_, l’écume des grandes

villes, formèrent d’abord le noyau de la population. Les crimes qui s’y

commettent accusent l’effervescence des passions plutôt que les froids

calculs de la cupidité. Chacun y vit, pour ainsi dire, au dehors; le

foyer n’a pas de secrets, sauvegardé qu’il est par la bonne foi

publique. Malheureusement, chaque jour, des gens sans aveu, des voleurs,

des assassins échappés aux prisons ou au glaive de la justice, viennent

demander un asile à ces solitudes. Telle est l’influence mauvaise et

toujours plus active sous laquelle, en Sonora, les mœurs tendent à

s’altérer. Ainsi la corruption des États du centre (_Tierra adentro_)

atteint peu à peu les frontières mêmes de la république, et on peut

prévoir le jour où la Sonora n’aura gagné, en échange de ses vieilles

mœurs, que les vices et la misère, partout inséparables d’une

demi-civilisation.

Je repris le chemin de Tubac. Après avoir marché quelques heures, je

m’aperçus que le soleil, près de se coucher, ne lançait déjà plus sur

les prairies que des rayons obliques, et je m’étonnai de n’avoir pas

atteint le préside. Je marchai encore, et bientôt il fallut me rendre à

une terrible évidence. Trompé par cette interminable succession de

vertes collines, je m’étais complétement égaré. Je montai sur la plus

haute des éminences qui m’entouraient: si loin que mon œil pût plonger,

je ne vis devant moi que les immenses savanes qui se déroulaient à

l’infini sans arbres, sans maisons, sans abri! La rivière, qui seule

aurait pu me guider, cachée par les ondulations du terrain, était

invisible comme le préside. Deux coups de feu, que je tirai comme signal

d’alarme, n’éveillèrent aucun écho. J’étais donc condamné à passer la

nuit dans le désert, et ce n’était pas sans angoisse que je voyais

arriver le moment où ces plaines immenses, qui devaient abriter tant

d’hôtes redoutables, seraient envahies par l’obscurité. Un petit nuage

gris, qui tranchait sur la pourpre pâlissante de l’horizon, me rendit

tout à coup quelque espoir. Ce nuage, qui semblait toucher la terre, et

dont le sommet était plus large, plus transparent que la base, devait

être la fumée d’un feu allumé dans la savane. Je me dirigeai rapidement

de ce côté, tout en me demandant qui j’allais rencontrer près de ce feu.

Était-ce une halte de chasseurs, un bivouac d’Indiens _bravos_[50], ou

un _hato_[51] de muletiers? La _conduite d’argent_ que j’avais aperçue

le matin me revint en mémoire, et ce souvenir me rassura. L’obscurité

croissait cependant, et bientôt je ne distinguai plus le nuage. Quelques

instants se passèrent dans une cruelle incertitude; mais, quand la nuit

fut tombée tout à fait, la lueur du feu se dessina claire et brillante

au milieu des ténèbres. Je pus me remettre en marche.

[50] Féroces.

[51] Halte.

A mesure que j’avançais, la zone de flamme s’élargissait graduellement,

et j’aperçus enfin la silhouette noire de deux hommes assis près d’un

brasier. Deux énormes chiens, qui se précipitèrent vers moi avec des

aboiements furieux, ne me laissèrent pas le temps de reconnaître, avant

de m’approcher davantage, à qui j’allais avoir affaire. Une voix rude

rappela fort heureusement les dogues, qui revinrent à pas lents se

coucher près du feu. Malgré cette démonstration pacifique, l’aspect de

mes deux futurs hôtes n’était rien moins que rassurant. La physionomie

la plus débonnaire emprunte toujours quelque chose de menaçant aux

reflets d’un brasier, et les figures sauvages des deux inconnus

n’étaient nullement adoucies par ces lueurs sinistres. Leurs vêtements

de toile blanche étaient littéralement roidis par une épaisse croûte de

sang caillé, et, au moment où j’entrai dans la zone de lumière, je

remarquai aussi des traces de sang sur les poils des deux dogues, qui me

regardaient en grognant.

--Approchez sans crainte, me dit l’un des deux hommes; nous avons

entendu la voix d’un chrétien, et vous n’avez plus rien à redouter.

Avant tout, mettez pied à terre, car ces chiens sont dressés à ne voir

un ennemi que dans un homme à cheval: les Apaches ne vont jamais à pied.

--Volontiers, repris-je en descendant de cheval; mais je ne veux pas

être indiscret, et je n’ai qu’à vous demander le chemin du préside de

Tubac, dont je dois être tout près.

--A moins qu’une demi-douzaine de lieues ne soient rien pour votre

cheval, vous en êtes tout près en effet, répondit assez brusquement mon

interlocuteur. Puis, voyant mon étonnement, il ajouta: Si, comme le

prouvent votre question et votre surprise, vous êtes égaré, ce que vous

avez de mieux à faire sera de passer la nuit près de ce brasier, car

vous vous égareriez de nouveau, sans espoir de trouver un feu pour vous

chauffer et une tranche de bison pour souper.

Cette dernière raison me parut concluante; j’étais à jeun depuis le

matin, et j’acceptai de grand cœur la modeste hospitalité que le lieu et

le moment rendaient pour moi si précieuse. Débarrassé de mes

préoccupations les plus poignantes, c’est-à-dire la faim, la soif et la

solitude, je promenai un regard moins distrait autour de moi. A moitié

enseveli dans l’ombre noire, à demi éclairé par la flamme pétillante, un

troisième individu était couché non loin du foyer; soit qu’il dormît

d’un bien lourd sommeil, soit qu’il fût plongé dans une très-profonde

méditation, il n’avait point paru entendre les aboiements des chiens ni

le bruit de mon arrivée. Sa figure était cachée par l’obscurité, et ce

que je voyais de son costume ne se distinguait en rien de celui que je

portais moi-même. Un cheval, attaché par une courroie retenue à un

piquet, paissait l’herbe près de lui. Plus loin, des peaux étendues par

terre, le cadavre d’un quadrupède fraîchement écorché, des ustensiles ou

des armes de toute espèce, prouvaient que mes deux amphitryons

exerçaient dans ces prairies le rude et dangereux métier de chasseurs de

bisons. Rassuré à cet égard, j’entravai mon cheval sans le desseller, et

je m’assis.

Cependant nos hôtes s’occupaient des préparatifs du souper, qui devait

consister en un morceau de bison cuit à l’étouffée (_tatemado_); ils

allèrent chercher l’eau que nous devions boire à une rivière voisine que

j’appris avec étonnement être le San-Pedro, dont je me croyais si

éloigné, et vers lequel j’étais revenu sans m’en douter. Tout était donc

disposé pour le repas, et l’individu couché ne semblait nullement se

préoccuper de ces apprêts, qui me paraissaient à moi si importants; mais

il y a cette différence entre l’Européen et le Mexicain, que le dernier,

insensible à la faim comme à la soif, se trouve dans l’abondance là même

où le premier succombe à la faim. Sur l’invitation de nos hôtes (car

j’appris alors que cet homme était comme moi un étranger pour les

chasseurs de bisons), il sembla secouer sa torpeur, et vint s’asseoir

pour prendre aussi sa part de l’hospitalité du désert.

La stature de ce nouveau convive, qui m’inspira dès ce moment une

curiosité indéfinissable, indiquait la vigueur et l’agilité; sa figure

était sombre, imposante; ses traits durs, fortement accentués,

révélaient une force morale supérieure peut-être à sa force physique.

Les premiers mots qu’il prononça en murmurant une espèce de _benedicite_

n’étaient pas entachés de cette prononciation vicieuse qui distingue les

habitants de l’État de Sonora; il était facile de reconnaître en lui un

homme des États du centre de la république.

Quand notre repas fut achevé, je pris la parole:--Il est d’usage, dis-je

en me tournant vers les deux chasseurs, que celui qui reçoit

l’hospitalité prévienne les questions que son hôte peut lui adresser; je

vous dirai donc qui je suis, d’où je viens, et où je vais.

J’eus bientôt donné tous les détails qui me concernaient, et je dois

avouer que ces détails semblèrent très-médiocrement intéresser mon

auditoire. Cependant, quand je parlai de la _conducta_ du matin, je crus

remarquer que l’inconnu m’écoutait avec un redoublement d’attention.

--Une _conducta_! dit-il quand j’eus terminé mon récit. Et d’où diable

peut-elle venir dans ces déserts?

--Mais de Santa-Maria ou de Chihuahua apparemment, repris-je; elle ne

fait ce détour que pour éviter les Comanches. Êtes-vous donc depuis si

peu de temps dans ce pays que vous ne sachiez pas cela?

--En effet, dit l’inconnu, je suis étranger, et, puisque vous m’avez

donné l’exemple, seigneur Français, je satisferai votre curiosité, bien

que mes confidences puissent être plus dangereuses que les vôtres.

A ces mots, les deux chasseurs de bisons tournèrent vers l’inconnu des

regards où se peignait une surprise mêlée de ce vif intérêt qu’en

certaines circonstances les récits d’aventures éveillent chez l’homme

sauvage comme chez l’homme civilisé. L’étranger reprit:--Cette main que

je lève ici vers le ciel a jusqu’à présent été pure de sang humain, et

cependant j’ai été traité comme un assassin, et ma tête a été mise à

prix comme celle d’un vil meurtrier!

--A quel prix votre tête est-elle mise? demanda l’un des deux

boucaniers.

--Est-ce pour gagner ce prix?

--Non, reprit simplement le chasseur; votre tête, valût-elle vingt mille

piastres, serait sacrée pour moi comme celle d’un hôte: c’est uniquement

pour savoir à combien on estime la vie d’un homme dans _Tierra adentro_.

--A cinq cents piastres.

--C’est cher pour la vie d’un homme; mon camarade et moi, nous exposons

chaque jour la nôtre pour une peau de _cibolo_ qui ne vaut que cinq

piastres. Qu’avez-vous donc fait?

--Une bonne action. Il y a six mois, j’étais alors marchand de bestiaux,

et je revenais d’une _hacienda_ voisine de Guadalaxara, où j’étais allé

traiter une affaire. A quelques lieues de la ville, je trouvai sur la

grande route un homme assassiné. Ému de compassion et croyant

m’apercevoir que cet homme vivait encore, je descendis de cheval pour

lui donner des soins et bander une large blessure qu’il avait à la

gorge; mais il était trop tard, et le voyageur expira dans mes bras. Je

continuai ma route, emmenant son cheval avec l’espoir que cet indice

pourrait faire reconnaître le cavalier; mais je n’avais pas fait une

lieue, qu’un détachement de dragons, qui me suivait au galop, fondit sur

moi et m’arrêta comme l’assassin de l’homme dont j’avais pansé la

blessure. J’eus beau protester de mon innocence, un des dragons

m’attacha les mains avec le ceinturon de son sabre, et ce fut ainsi que

j’entrai dans Guadalaxara. L’homme assassiné était un sénateur; la

justice, vendue à la famille de la victime, poursuivit son œuvre

d’iniquité, et je fus jeté dans la prison de la ville. Après une

détention prolongée, je comparus devant le juge criminel.--Vous vous

prétendez innocent, me dit-il, mon cher ami; mais vous pensez bien que

je ne m’en rapporterai que médiocrement à votre parole.--Je vis où le

juge prévaricateur voulait en venir.--Avez-vous, continua-t-il, des

témoins à décharge?--Je calculai rapidement le peu de ressources qui me

restaient, et je répondis:--J’ai mille témoins que je rassemblerai prêts

à déposer en ma faveur.--C’est quelque chose, dit le juge; mais la

famille du sénateur a deux mille témoins contre vous; vous voyez que la

partie n’est pas égale.--Je compris que j’étais perdu, et je courbai la

tête devant l’arrêt qui me condamna, en n’appelant de cet arrêt qu’à moi

seul et à Dieu.

L’inconnu garda quelques instants le silence en creusant le sol de son

couteau. Une contradiction évidente m’avait frappé dans son récit.

--Ne m’avez-vous pas dit, lui demandai-je, que vous étiez seul quand

vous aviez rencontré le sénateur assassiné? Comment donc vous

trouviez-vous à même de fournir mille témoins?

L’étranger sourit de ma naïveté.

--Ne savez-vous pas que, pour la justice de notre pays, mille témoins

sont mille piastres, et que la somme que j’offrais ne pouvait

contre-balancer les sacrifices d’une famille puissante qui achetait

argent comptant la conscience de mon juge? A défaut d’argent, il me

fallut dès lors user d’adresse. Je m’échappai de prison, et depuis ce

temps, traqué par la justice, poursuivi d’État en État par des ordres

sans cesse renouvelés d’extradition, je suis arrivé dans ces déserts, ne

respirant que la vengeance. Dans ces déserts, je me suis fait des

partisans, et, si j’ai bien pris mes mesures, peut-être le temps

n’est-il pas loin où, des bords de l’océan Atlantique jusqu’à ceux de

l’océan Pacifique, cette justice vénale, à son tour, tremblera devant

moi!

Les aboiements des dogues interrompirent en ce moment le narrateur. Nous

prêtâmes l’oreille, un bruit de pas retentissait dans les hautes herbes.

Les dogues venaient de se précipiter furieux à travers la savane, et

bientôt nous entendîmes ces mots, proférés d’une voix lamentable:

--Jésus-Maria! vais-je être dévoré par des chiens, quand j’échappe à

peine à la griffe des ours?

--Pied à terre! pied à terre! ou vous êtes un homme perdu! cria l’un des

chasseurs, qui rappelait en vain ses deux chiens sourds à sa voix; mais

les chiens dépassèrent le nouveau venu sans faire attention à lui, et

aboyèrent avec fureur à quelques pas plus loin. Pendant ce temps, le

cavalier dont nous venions d’entendre les cris de détresse avait pu se

rapprocher de nous, et bientôt nous vîmes descendre de cheval, près de

notre foyer, un homme pâle et tremblant qui promenait autour de lui des

regards plaintifs en murmurant des patenôtres. Le cheval, tout

frissonnant, les yeux fixes, les naseaux ouverts, paraissait plus

épouvanté encore que le cavalier. Comprenant qu’un danger imminent nous

menaçait, et sans prendre le temps de questionner cet homme, nous nous

levâmes tous. Les deux chasseurs de bisons saisirent leurs carabines, le

proscrit se mit en selle et dégaîna la longue rapière attachée à ses

arçons. Le nouveau venu parut alors reprendre un peu de courage, et,

d’une voix étouffée, il bégaya ces mots:--Voyez là-bas! Jésus-Maria,

délivrez-nous!

Il nous suffit d’un coup d’œil jeté dans la direction indiquée pour

avoir le mot de cette énigme. Un peu au delà du cercle de lumière tracé

par le foyer, une forme effrayante se balançait de gauche à droite avec

un grognement sourd entremêlé d’un claquement de dents formidable. Les

deux dogues, les poils hérissés, les yeux sanglants, tenaient en arrêt

un animal auquel l’obscurité prêtait de colossales dimensions: c’était

un ours gris, la terreur des prairies. De tout le continent américain,

l’ours gris est, à vrai dire, le plus redoutable habitant. Égal en

grosseur à un taureau de taille ordinaire, sa force est prodigieuse, et

sa férocité est au niveau de sa force. Presque invulnérable, grâce à

l’épaisse fourrure qui le couvre, une blessure le rend furieux: malheur

au chasseur dont la balle ne l’a pas atteint dans l’œil, dans la tête ou

dans le cœur, car alors il se précipite sur son agresseur, et le

malheureux, eût-il la force d’un bison, est infailliblement étouffé.

Caché dans les cavernes ou dans des trous qu’il se creuse lui-même,

l’ours gris saisit au passage le buffle le plus puissant, et entraîne

son cadavre près de sa tanière pour l’y dévorer à l’aise. Tel était

l’ennemi inattendu qui semblait tracer autour de nous un infranchissable

blocus, et auquel un cavalier bien monté eût pu seul se flatter

d’échapper.

--Remontez à cheval tous, dit l’un des chasseurs à voix basse.

Le voyageur ne se le fit pas répéter deux fois. Quant à moi, le conseil

était moins facile à suivre, car mon cheval, bien qu’entravé, s’était de

bonds en bonds éloigné de notre formidable visiteur, et avait disparu

dans l’obscurité. Mon fusil était resté attaché à ma selle, et, pour la

seconde fois, je me trouvais, à pied et sans armes, devant un danger

presque inévitable. Combien alors je regrettai l’absence du brave

Matasiete ou de son compagnon, dont le _rifle_ nous eût infailliblement

délivrés en logeant une balle dans cet œil qu’il me semblait voir

reluire dans les ténèbres! Fort heureusement l’instinct de mon cheval

abrégea pour moi cette périlleuse recherche. A peine avais-je fait

quelques pas un peu au hasard, que je fus aperçu par le fidèle et

clairvoyant animal, qui s’arrêta comme pour m’attendre. Quelques

instants après, j’étais en selle, et, mon fusil à la main, je rejoignais

mes compagnons.

Le gigantesque quadrupède était toujours à la même place, tenu en

respect par la lueur du feu et par le nombre de ses ennemis. Avec cette

gravité d’allure qui caractérise son espèce, il paraissait se demander

s’il nous attaquerait ou s’il lèverait le siége, bien que le claquement

presque convulsif des mâchoires décelât chez lui les tourments de la

faim. De notre côté, nous restions sur la défensive, et dans une

indécision à laquelle l’attaque ou la fuite de l’animal devait seule

mettre un terme. Pendant ces quelques minutes remplies par une pénible

attente, notre nouvel hôte, un peu plus rassuré, se hasarda à nous

apprendre le but de son voyage nocturne. Forcé de se rendre cette nuit

même à une lieue au delà de Tubac pour y rejoindre une _conduite

d’argent_, il avait été poursuivi avec acharnement depuis plus de deux

heures par l’ours que nous avions devant nous. Son cheval, forcé de

galoper avec un sac d’or attaché à la selle, allait peut-être tomber de

fatigue, quand les lueurs de notre bivouac lui étaient apparues comme un

phare de salut. On n’aura aucune peine à croire que nous écoutâmes ce

récit d’une oreille fort distraite. L’ours ne cessait de faire entendre

de sourdes aspirations; il humait l’air aux quatre points cardinaux,

puis il s’interrompait pour arracher avec ses griffes, dont il semblait

essayer la force, de larges plaques de gazon. La position devenait

critique; les dogues effrayés étaient revenus se coucher près de leurs

maîtres avec des hurlements d’angoisse. Le proscrit commença à

manifester une violente impatience, comme si chaque moment qui

s’écoulait fût un siècle de vie pour lui. Il allait et venait, l’épée à

la main, comme le matador dans l’arène.

--Eh quoi! seigneurs, disait-il, des hommes de cœur resteront-ils ainsi

à la merci d’un animal immonde? Faites feu sur lui, et moi je me charge

de l’achever.

Les deux chasseurs de bisons parurent se consulter.

--Au fait, dit l’un d’eux, nous avons quatre coups à tirer contre lui,

et, comme le dit ce cavalier, cinq hommes ne doivent pas rester ainsi

immobiles devant une bête, quelque féroce qu’elle soit.

--Patience, lui répondit son compagnon; laissez-moi d’abord essayer un

moyen plus pacifique, et, si ce moyen ne réussit pas, alors nous

attaquerons l’ours en nous remettant à la grâce de Dieu! C’est l’odeur

du bison fraîchement écorché qui retient ici cette bête affamée. Eh

bien! que deux d’entre nous tiennent l’ours en respect, pendant que les

trois autres traîneront loin du feu le cadavre du bison. L’ours pourra

ainsi se jeter sur la proie qu’il convoite, et nous serons délivrés de

notre ennemi.

L’expédient du chasseur de bisons fut adopté à l’unanimité, et nous nous

séparâmes en deux camps. Les deux chasseurs passèrent autour du bison

écorché le lazo du voyageur, qui en attacha l’autre extrémité au pommeau

de sa selle, et la lourde masse ne tarda pas à glisser sur l’herbe en y

traçant un large sillon. Le proscrit et moi étions restés à la même

place pour surveiller l’ours, qui, de son côté, continuait à nous

observer sans faire un pas. Au bout de quelques minutes, les deux

chasseurs et le voyageur revinrent se joindre à nous.

--C’est fait, dit l’un d’eux, et ce n’est pas sans regret que nous

sacrifions notre gibier à l’appétit de cet affreux animal.

--Je me charge du reste, dit le proscrit. Sans descendre de cheval, il

se pencha jusqu’à terre, prit dans le foyer une souche enflammée, et, la

bride dans les dents, le tison d’une main, son épée de l’autre, il piqua

droit à l’ours. Ce fut un moment terrible pour nous tous. A la vue du

cavalier qui s’avançait lentement vers lui, poussant à coups d’éperon

son cheval haletant, épouvanté, l’ours fit entendre une espèce de

beuglement, et se dressa sur ses pattes de derrière en battant l’air

avec celles de devant. Puis, soit intimidé par la contenance intrépide

de son agresseur, soit effrayé par la vue du tison, il retomba sur les

quatre pattes et commença à reculer. Enfin je le vis avec un

inexprimable soulagement de cœur décrire un grand cercle autour de nous

et disparaître dans les ténèbres. Nous restâmes silencieux pendant

quelques minutes, prêtant l’oreille au froissement des herbes, et nous

ne tardâmes pas à entendre, dans la direction que l’ours avait suivie,

une respiration bruyante, un grognement joyeux et le sourd

retentissement d’un corps lourd traîné sur le sol. L’ours avait saisi sa

proie et l’emportait dans son repaire pour la dévorer à son aise. Le

siége était levé, la savane était redevenue praticable. Le proscrit

rengaîna son épée, et s’avançant vers les deux chasseurs de bisons qui

avaient repris leur place près du feu:

--Il ne me reste plus, leur dit-il, mes chers amis, qu’à vous remercier

de l’hospitalité que vous avez bien voulu m’accorder; je m’en

souviendrai toujours. Maintenant je vais où mon destin m’appelle!

Et, se penchant sur sa selle, il tendit aux deux chasseurs, avec une

dignité courtoise, une main qu’ils pressèrent vivement dans leurs mains

calleuses.--Plaise à Dieu, seigneur cavalier, dit l’un d’eux en même

temps, que vous trouviez partout, comme ici, un asile sûr pour vous

abriter, et un accueil aussi cordial que le nôtre!

Je voulais moi-même exprimer au proscrit l’intérêt que m’inspirait sa

triste destinée; mais je fus devancé par le voyageur au sac d’or, qui

avait hâte de s’assurer pour le reste de la nuit la compagnie d’un

cavalier aussi intrépide.

--Pourrais-je vous demander, seigneur cavalier, dit cet homme en

balbutiant, de quel côté vous pensez vous diriger?

L’inconnu montra du doigt un côté de l’horizon où depuis quelque temps

on pouvait voir une colonne de flamme se dessiner sur les ténèbres en

spirale rougeâtre. Était-ce un signal donné au proscrit par quelques

compagnons qui de loin veillaient sur lui? Une question que je hasardai

à ce sujet n’obtint qu’une réponse évasive. Le proscrit dirigea sa main

vers le ciel, où les étoiles du Chariot traçaient déjà leur course

elliptique.

--Ce sont ces étoiles qui me guident, me dit-il. En marchant dans cette

direction, je ne puis manquer d’atteindre le préside de Tubac.

--Quel heureux hasard! s’écria le voyageur. Justement des affaires

pressantes m’appellent de ce côté, et, bien que le pays, Dieu merci,

n’ait jamais été infesté par les _salteadores_ (voleurs de grande

route), je ne serais pas fâché de faire route avec un homme aussi brave

que vous. Après tout, je réponds d’une somme considérable qui m’a été

confiée.

--La somme contenue dans ce sac? demanda le proscrit en regardant le

voyageur avec une singulière expression de pitié.

--Oui, trois mille piastres en or.

--Eh bien! croyez-moi, attendez ici le jour. La nuit est sombre, mon

cheval est rapide, et peut-être ne pourriez-vous pas me suivre.

Croyez-moi, vous dis-je, restez ici.

Scènes de la vie sauvage au Mexique · 第 20 / 23 段