colère et de désappointement que donnent ces animaux en voyant leur
abreuvoir occupé; le moment n’est pas encore venu où la faim et surtout
la soif les pousseront à nous attaquer.
--Ainsi, demandai-je au chasseur, vous persistez à croire qu’il y en a
deux?
--Il y a encore une chance, reprit-il.
--Oui, qu’il y en ait trois, n’est-ce pas?
--Ne sommes-nous pas trois? Mais, non! Si ce n’est pas le mâle avec la
femelle, l’un d’eux cédera la place à l’autre, car autrement deux
jaguars mâles n’attaquent jamais de compagnie. Dans le cas contraire, un
double avertissement nous fera tenir sur nos gardes; car Dieu, qui a
donné les sonnettes au plus dangereux des serpents pour avertir l’homme
de son approche, a donné aux bêtes fauves des yeux qui luisent dans la
nuit et des voix rugissantes qui précèdent leur attaque.
Cette assertion n’était qu’à moitié rassurante, mais enfin le danger
était encore éloigné; comme l’avait dit le chasseur, le moment n’était
pas venu où la soif ferait taire chez ces animaux la crainte
involontaire que leur inspire la présence de l’homme. Tout redevint muet
dans les bois, dont la lune éclairait alors les profondeurs
silencieuses. Les deux chasseurs reprirent leur attitude indolente;
néanmoins le Canadien, au lieu de s’étendre de nouveau sur la mousse,
s’adossa contre le tronc d’un arbre, sa carabine entre les jambes, et
bourra sa pipe pour conjurer un reste de sommeil. J’avais assez appris à
connaître le cours des étoiles pour lire sur la voûte du ciel que
l’heure approchait où les mystères du désert commencent à s’accomplir.
Je n’étais pas fâché d’entendre le son de la voix humaine troubler le
silence solennel de la nuit et je priai Bermudes de continuer son récit,
si toutefois il croyait en avoir le temps.
--Nous avons encore, me répondit-il, au moins une heure devant nous, et
c’est plus qu’il n’en faut pour que je finisse. Puis il reprit:
Je courus au foyer, je saisis un tison, et le lançai vers la rivière. A
la clarté qu’il répandit un instant avant de s’éteindre dans l’eau, je
crus apercevoir confusément des formes humaines. Je revins
précipitamment vers le Canadien; il était debout.
--Vite au canot, pour l’amour de Dieu! lui dis-je à l’oreille, ces
diables rouges sont dans l’île.
J’avais à peine achevé, qu’une flèche vint en sifflant traverser le
bonnet du Canadien, qui hésitait encore. Des hurlements, répétés par les
échos des deux rives, déchirèrent nos oreilles. Nous nous élançâmes du
côté de la pirogue. Trois Indiens se précipitèrent sur nous; j’en
renversai un d’un coup de couteau, le Canadien abattit l’autre, et,
pendant que le troisième courait rejoindre ses compagnons, un coup de ma
carabine l’étendit roide mort. Gagner le canot et pousser au large fut
pour nous l’affaire d’un instant. Des flèches lancées dans l’obscurité
ne nous atteignirent pas. Quand nous fûmes hors de la portée des
Indiens, je racontai à mon associé comment une partie de nos ennemis
étaient parvenus à gagner notre retraite en remettant à flot des arbres
échoués dans leur île. Je lui montrai du doigt le radeau qui portait le
reste de la bande suivant doucement le fil de la rivière, dont le
courant était peu rapide à cet endroit.
--Allons à leur île, lui dis-je; nous surprendrons leur butin, qu’ils
ont abandonné pour venir à nous.
--Plus tard, me répondit-il; je veux auparavant dire un mot à ceux qui
se sont cachés sous ces feuillages.
Arrivés à portée de carabine, le Canadien lâcha les avirons et fit feu
sur le radeau. Nous entendîmes aussitôt le bruit que faisaient plusieurs
corps en s’élançant dans l’eau. A mon tour, je couchai en joue ces corps
noirs, à peine visibles dans l’obscurité. Nous avançâmes encore et nous
leur fîmes essuyer une nouvelle décharge; mais tous avaient plongé sous
l’eau ou gagné l’île, et nous n’aperçûmes plus rien. Les hurlements de
ces païens nous apprirent leur rage et notre triomphe. La partie était
gagnée pour nous, honteusement perdue pour eux.
--A l’île maintenant! dit mon associé; et il rama vigoureusement dans
cette direction.
Après avoir débarqué, nous restâmes un instant indécis, cherchant à
découvrir au milieu des ténèbres quelque indice qui pût nous guider vers
le camp des Apaches. Je fis entendre alors le cri de _Santiago!_
accompagné d’un certain claquement de langue familier à l’oreille de mon
cheval, bien persuadé que, s’il était parmi le butin, il répondrait à
mon appel. En effet, un hennissement se fit entendre assez près de nous
et nous mit dans la direction. Après avoir fait quelques pas, nous
tombâmes sur un groupe de mules et de chevaux étroitement garrottés. A
côté de ces animaux s’élevait un monceau de selles, d’étoffes, de
couvertures, et d’autres objets pillés par ces larrons. Je fis rouler
d’un coup de pied tout cet amas de paquets, parmi lesquels je distinguai
notre ballot de peaux de loutres à peu près intact. Au moment où je me
baissais pour le ramasser, je crus remarquer un mouvement presque
imperceptible sous une couverture. Je la soulevai, et j’aperçus un jeune
Indien à qui probablement la garde du butin avait été confiée. Le
louveteau, qui se voyait pris, resta silencieux, laissant lire dans ses
yeux farouches plutôt la colère que la peur. Je l’enveloppai sans
cérémonie dans une couverture, et j’appelai mon associé resté en
sentinelle sur le bord de l’eau. Un coup de carabine me répondit, et le
Canadien accourut vers moi.
--Je viens d’en envoyer un rejoindre les autres, et les coquins vont
nous laisser encore quelques instants de répit; mais il n’y a pas de
temps à perdre.
Je confiai aussitôt mon jeune prisonnier au Canadien et je coupai les
entraves de mon cheval. En quelques minutes, deux chevaux furent
harnachés tant bien que mal.
--En selle! dis-je au Canadien; chargez-vous de nos peaux, je fais mon
affaire de ce jeune garçon, qui ne se doute pas qu’il aura l’honneur de
délivrer quelques âmes du purgatoire; ne vous inquiétez pas du reste;
mon cheval obéit à ma voix, et le vôtre le suivra.
Je coupai les liens des autres animaux, car je pensais que les Indiens
emploieraient à réunir leur butin dispersé un temps précieux pour nous;
puis, montant à cheval, je les poussai dans la direction du gué que
j’avais remarqué la nuit précédente. Les chevaux et les mules délivrés
hennissaient de joie, les Indiens hurlaient comme une bande de loups qui
fuient devant un jaguar; nos cris de triomphe répondaient à tous ces
cris, et les échos du fleuve répétaient en mugissant un tapage vraiment
infernal. Arrivés au bord opposé de la rivière, une marche forcée nous
mit bientôt à l’abri de toute poursuite, et c’est ainsi que nous sommes
arrivés ce matin à l’hacienda, après avoir reconquis notre butin, mon
cheval, et fait prisonnier un jeune Indien que je vendrai le plus cher
possible, car on me l’achètera pour en faire un chrétien[49], et sa
rançon me servira à m’acquitter envers les âmes du purgatoire.
[49] Bien que l’esclavage n’existe pas au Mexique, la loi permet
d’acheter ces enfants, sous le prétexte spécieux de les convertir à
la foi chrétienne; cette indulgence de la loi favorise parfois
d’odieuses spéculations.
Le récit de Bermudes était terminé. Après une courte pause, me voyant
sans doute plus préoccupé de mon propre danger que de ses aventures, le
chasseur mexicain ajouta:
--Il est temps maintenant de songer à vous.
--Le moment est donc venu? lui demandai-je.
--Il approche du moins, reprit le chasseur. Ne vous apercevez-vous pas
que le silence devient de plus en plus profond autour de nous? Ne
sentez-vous pas que l’odeur des plantes a presque changé, et que, sous
l’influence de la nuit, elles exhalent de nouveaux parfums? Quand vous
aurez plus longtemps vécu dans le désert, vous apprendrez que chaque
heure du jour comme chaque heure de la nuit y a sa signification, son
caractère propre. A chaque heure, une voix se tait, comme une voix
nouvelle s’élève. A présent, les bêtes féroces vont saluer les ténèbres,
comme demain les oiseaux salueront le jour qui naîtra. Nous touchons au
moment où l’homme perd le prestige imposant que Dieu a mis sur son
front, car la nuit son œil s’éteint, tandis que celui des animaux
s’allume et perce l’obscurité la plus profonde: l’homme est le roi du
jour, le jaguar est le roi des ténèbres.
En prononçant ces mots empreints d’une emphase tout espagnole, le
chasseur se leva et prit, à la place qu’il avait quittée, un paquet
qu’il déroula: c’étaient deux peaux de moutons recouvertes de leur
toison. Puis il tira son couteau de sa gaîne.
--Voilà vos armes, me dit-il.
--Et que diable voulez-vous que je fasse de cela? lui répondis-je.
J’espérais que vous alliez me donner au moins une carabine.
--Une carabine! reprit Bermudes; pensez-vous que j’en aie une provision?
Je n’ai que celle-ci, et, quelque bien placée que je la croie entre vos
mains, elle le sera mieux encore dans les miennes; car en tout il faut
de l’habitude, et vous m’avez dit que c’était la première fois que vous
chassiez le tigre.
Matasiete s’obstinait à appeler cela _chasser_!
--Laissez-moi vous expliquer au moins, continua-t-il, l’usage de ces
armes. Vous allez rouler ces deux peaux autour de votre bras gauche, et
vous prendrez le couteau de la main droite; vous mettrez en terre le
genou droit, et vous appuierez votre bras enveloppé sur le genou gauche.
De cette façon, le bras protégera votre corps et votre tête, tandis que
votre genou protégera le ventre; car les tigres ont la mauvaise habitude
de chercher à éventrer leur ennemi d’un coup de patte. Si vous êtes
attaqué, vous présentez votre bras, et, pendant que les crocs de
l’animal s’enfoncent dans la laine, au lieu d’être éventré, c’est vous
qui, d’un coup de couteau, lui ouvrez le ventre de bas en haut.
--Ceci me semble incontestable, lui dis-je, mais j’aime mieux croire que
deux chasseurs comme vous ne manqueront pas un tigre; mon parti est
pris, je chasserai les mains dans mes poches, ce sera plus original.
--Mais s’il y en a deux?
--Eh bien! vous êtes deux. D’après votre raisonnement, les tigres
n’attaquent de compagnie que dans le seul cas de la réunion du mâle et
de la femelle: nous ne pouvons donc avoir sur les bras plus de deux
tigres à la fois... à moins pourtant qu’il ne nous soit réservé cette
nuit de constater, à nos dépens, un cas de polygamie contraire à toutes
les lois de l’espèce.
A défaut de son armure de peaux de moutons, le chasseur insista pour me
faire prendre le couteau, que j’acceptai. C’était une lame longue et
pointue, avec un manche de corne hérissé de gros clous de cuivre. Puis
les deux associés amorcèrent leurs carabines, et nous n’échangeâmes plus
d’autre parole. Tant que la lune n’avait pas été élevée dans le ciel,
ses rayons obliques avaient encore versé çà et là, à travers les troncs
d’arbres, assez de lumière pour éclairer les labyrinthes du bois; mais,
au moment où les préparatifs des deux chasseurs furent achevés, la lune
dardait perpendiculairement à la terre ses clartés, qui, dès lors
interceptées par le feuillage, laissaient la forêt dans une obscurité
complète, tandis qu’elles se répandaient sans obstacle sur la source et
sur la clairière, presque aussi vivement illuminées qu’en plein jour.
Nous étions abrités par un palétuvier dont les branches inclinées vers
la terre formaient une arche assez large. A une vingtaine de pas devant
nous, retenu par la longe qui l’attachait, le poulain, dont l’instinct
devait servir de guide aux chasseurs, s’était couché près de la source.
Je le vis bientôt relever la tête et commencer à donner des signes
d’inquiétude. A cette inquiétude vague succédèrent de petits cris de
terreur entrecoupés et des efforts pour briser ses liens; ces efforts
étant impuissants, il resta immobile, mais tout son corps tremblait, et
ses naseaux laissaient échapper des hennissements d’angoisse. Un souffle
de terreur planait dans l’atmosphère. Tout à coup un rugissement
caverneux, parti du sommet des hauteurs voisines, fit vibrer les échos
du bois. Le pauvre animal cacha sa tête dans l’herbe. Un profond silence
suivit ce formidable avertissement. Les deux chasseurs sortirent de leur
retraite en se courbant, et j’entendis le double craquement de la
carabine qu’ils armaient.
--Restez en arrière, me dit le Canadien à voix basse.
--Non pas, s’il vous plaît, répondis-je aussitôt; j’aime mieux être
entre vous. Puis j’ajoutai:--Croyez-vous qu’il y en ait deux?
Au moment où le Canadien me répondait par un signe dubitatif, un arbre
qui s’élevait près de la source, parcouru par des griffes acérées,
trembla depuis les branches inférieures jusqu’au sommet.
--Deux! dit le chasseur mexicain.
--Est-ce tout? demandai-je.
--Oui, jusqu’à présent.
Un rugissement terrible qui éclata à mes oreilles comme le son de dix
clairons m’empêcha d’ajouter aucune observation. Je vis un corps fauve
et blanc s’abattre sur le poulain que la terreur aplatissait contre le
sol; j’entendis un craquement d’os brisés suivi presque aussitôt d’une
détonation: c’était le Mexicain qui avait tiré.
--Votre couteau, dit-il au Canadien en sautant en arrière près du
coureur des bois, qui s’apprêtait à faire feu à son tour; à vous,
là-haut!
Je levai les yeux dans la direction indiquée par Bermudes, qui saisit le
couteau du Canadien. Au sommet et à travers les rameaux du cèdre incliné
sur la source, je vis deux larges prunelles luisantes comme des charbons
allumés qui épiaient tous nos mouvements; c’était le second jaguar, dont
la queue fouettait le feuillage et faisait tourbillonner des flocons de
mousse arrachée aux branches. Immobile près de son compagnon, le
Canadien ne perdait pas de vue les deux prunelles sanglantes dont son
_rifle_ suivait tous les mouvements. Cependant le jaguar blessé par
Bermudes s’était élancé d’un bond jusqu’à lui; la lune éclairait alors
en plein le terrible animal. Une de ses pattes, presque séparée de
l’épaule par la balle du chasseur, laissait couler des flots de sang.
Ramassé sur lui-même pour tenter un dernier élan, le jaguar courbait la
tête et rampait en rugissant avec fureur. Ses prunelles enflammées se
dilataient outre mesure. Bermudes, calme et sur la défensive, le
regardait fixement en faisant luire à ses yeux la lame de son couteau.
Enfin le jaguar recueillit ses forces et bondit en avant; mais ses
muscles, déchirés par la balle, avaient faibli, et il retomba épuisé à
la place que le chasseur venait d’abandonner en sautant de côté. Rien ne
me séparait plus du tigre quand, frappé deux fois par le poignard du
brave Matasiete, il poussa un dernier et effroyable rugissement, se
tordit et expira: la lame lui avait traversé le cœur.
--C’est égal, s’écria Bermudes, voilà une peau affreusement abîmée; je
ne parle pas de la mienne, et il montrait son bras déchiré par une
longue estafilade. Il achevait à peine, qu’un second rugissement se fit
entendre du côté du cèdre; une détonation y répondit, et un bruit de
branches brisées, suivi d’une lourde chute, annonça un de ces coups
d’adresse qu’un _rifleman_ du Nord est seul capable d’exécuter. Le
Canadien avait visé son ennemi, _au juger_, entre les deux yeux. Quand
les deux chasseurs faisant le tour du bassin, eurent retrouvé le corps
du jaguar, leurs cris de triomphe m’apprirent que l’infaillible coup
d’œil du Canadien ne l’avait pas trompé. Je m’approchai non sans quelque
compassion, d’une autre victime de l’homme et du tigre, je veux parler
du poulain sacrifié. Le pauvre animal gisait immobile sur l’herbe. Une
empreinte saignante sur le sommet de la tête, une autre sur le museau,
et la fracture complète des vertèbres du cou, prouvaient que la mort
avait dû être instantanée. Déjà roide et glacé comme lui, le premier
jaguar gisait à ses côtés, et je le mesurais encore de l’œil, mais à
distance, quand les deux associés arrivèrent, traînant la femelle, dont
la balle avait brisé le crâne. Cette fois, du moins, la peau restait
intacte.
--Savez-vous que vous chassez parfaitement le jaguar, seigneur cavalier?
me dit Bermudes.
--C’est vrai, mais il faut que j’y sois forcé.
--Comment, forcé?
--Eh parbleu! pouvais-je m’en aller? qu’auriez-vous dit, si j’avais
refusé de rester avec vous?
--J’aurais dit que vous aviez peur.
--Et que direz-vous maintenant?
--Que vous êtes un brave!
--Eh bien! c’est ce qui vous trompe, répliquai-je; j’ai eu peur,
très-peur même, et je suis resté!
Les deux chasseurs se montrèrent disposés à passer la nuit près du butin
qu’ils avaient si bien acquis. Pour moi, qui ne pouvais que gagner à
échanger les carreaux de ma chambre contre un bon lit de mousse, je me
rangeai à leur avis, à condition toutefois qu’on allumerait du feu. Mon
désir fut satisfait. Notre foyer répandit bientôt de joyeuses lueurs sur
les beaux arbres qui ombrageaient la source, et les harmonies de la
solitude ne tardèrent pas à nous endormir.
Le lendemain matin, à mon réveil, je trouvai les deux associés, les bras
ensanglantés, la chemise retroussée jusqu’au coude, occupés à écorcher
les deux jaguars. Quand ils eurent fini cette besogne, qu’ils avaient
accomplie avec la dextérité de gens habitués à de semblables opérations,
ils chargèrent les peaux sur leurs épaules, et nous reprîmes tous les
trois le chemin de l’hacienda. Des félicitations sans nombre nous
accueillirent à notre arrivée; la belle Maria-Antonia voulut bien y
joindre les siennes: je n’ai pas besoin de dire que je n’en pris
naturellement qu’une part très-modeste.
--Ah çà! mon fils, dit don Ramon à Bermudes après lui avoir compté les
vingt piastres de prime pour les deux têtes de jaguar, il y a ici une
foule de prétentions à l’égard du jeune païen que tu as ramené. Chacun
de nous voudrait acheter une occasion méritoire d’être agréable à Dieu
en arrachant une âme aux griffes de Satan, et j’espère que tu seras
raisonnable dans tes désirs.
Bermudes se gratta l’oreille, passa la main plusieurs fois dans son
épaisse chevelure, et répondit:
--J’ai fait vœu de consacrer le produit de ma prise aux âmes du
purgatoire. Or comme nous voulons tous faire une œuvre également
méritoire, je ne saurais l’estimer à un prix trop élevé, comme aussi
vous ne sauriez acheter trop cher cette occasion d’être agréable à Dieu.
Ce dilemme du rusé chasseur sembla fort embarrassant au seigneur don
Ramon, qui jugea prudent de remettre la discussion à un moment plus
favorable. Il se retira, laissant Bermudes répondre aux nombreuses
questions qui de toutes parts lui étaient adressées. Parmi les
assistants, un seul ne paraissait point partager la curiosité générale.
Il se tenait à l’écart, faisant sauter en l’air une piastre qu’il avait
dans la main, et murmurait entre ses dents:
--Je n’ai jamais joué d’Indiens sur une carte; ce serait pourtant une
belle partie, surtout avec mon infaillible martingale.
Puis s’approchant de moi, ce dernier personnage, qu’on a déjà reconnu,
me dit à voix basse:
--Je n’ai pas oublié votre recommandation, seigneur cavalier; voici
votre piastre que je vous ai promis de réserver pour une occasion
solennelle, et je tiendrai parole.
La nuit venue, je méditais dans ma chambre sur l’inutilité d’un plus
long séjour à l’hacienda, où rien ne me retenait désormais, quand on
vint frapper à ma porte, qui s’ouvrit sur mon invitation. Je vis entrer
le chasseur mexicain, dont le front était soucieux.
--Seigneur cavalier, me dit-il, vous qui chassez si bien le tigre, vous
plairait-il de nous accompagner encore à la chasse aux loutres, et, par
occasion, à la chasse aux Indiens!
--Ceci mérite réflexion, lui répondis-je; les plus belles choses sont
celles dont il faut le moins abuser. Je suis fort satisfait de ma chasse
aux tigres, celle aux loutres me sourirait assez; mais je refuse
formellement de chasser à l’Indien.
Bermudes soupira d’un air tragique.
--Hélas! seigneur cavalier, je n’en puis dire autant: il faut que je
donne encore la chasse à ces païens. J’ai joué, j’ai perdu mon Indien
avec ce drôle si bien nommé Martingale, et les âmes du purgatoire sont
de nouveau obligées de me faire crédit!
Après avoir cherché à consoler de mon mieux le pauvre chasseur, je
convins de quitter l’hacienda le lendemain avec lui et le Canadien; puis
je le congédiai, sans me dissimuler que la créance des âmes du
purgatoire était fort aventurée, et qu’elles couraient grand risque de
n’avoir jamais en Bermudes qu’un débiteur insolvable.
VII
LE SALTEADOR
Le moment approchait pour moi de dire adieu à la vie du désert. Je ne
voulais pas cependant reprendre la route d’Hermosillo sans avoir visité
le préside de Tubac. C’était le terme que j’avais fixé à ma longue
excursion dans les solitudes mexicaines. Les rencontres, les incidents
variés qui avaient marqué la première partie de mon voyage n’étaient pas
faits pour lasser ma curiosité. Aussi le jour du départ me trouva-t-il
tout prêt, tout disposé à braver de nouveaux périls et de nouvelles
fatigues. Je ne regrettais qu’une chose: l’avouerai-je? c’était de trop
bien connaître le terrain où j’allais marcher. L’imprévu avait été
jusqu’à ce jour le plus grand charme de mes explorations aventureuses,
et l’imprévu n’allait-il pas me manquer?--La Sonora, me disais-je, n’a
plus rien à m’apprendre.--Je me trompais: le hasard me devait montrer
encore deux faces nouvelles d’un monde dont je croyais avoir pénétré
tous les mystères. Après une visite aux prairies illustrées par Cooper,
où je pourrais admirer la vie sauvage dans toute l’indépendance et la
fierté de ses allures, il m’était réservé de contempler, dans une petite
ville plus rapprochée des provinces centrales, à la foire de San-Juan de
los Lagos, la lutte de la barbarie et de la civilisation représentées,
comme elles le sont trop souvent au Mexique, par leurs plus tristes
abus, par leurs plus impurs éléments.
C’était en compagnie du chasseur mexicain Bermudes Matasiete et du
coureur des bois canadien que je devais faire le trajet de l’hacienda de
la Noria jusqu’au préside de Tubac. Les deux aventuriers se dirigeaient
vers les prairies, poussés par la haine sauvage qu’ils avaient vouée aux
Indiens, et un peu aussi par cette irrésistible attraction que le désert
exerce sur le chasseur, comme la mer sur le matelot. La chasse aux
loutres n’était pour eux, bien entendu, qu’un prétexte. Décidé à ne
quitter les deux chasseurs qu’à la limite des prairies, je pris gaiement
congé du maître de l’hacienda, don Ramon, après avoir choisi dans sa
_caponera_ deux beaux chevaux que je lui payai généreusement, et sans
marchander, vingt-cinq francs par tête. Nous partîmes, et deux jours de
marche nous conduisirent à Tubac, grossier jalon planté par une
civilisation douteuse sur les confins de la république et du désert. A
une petite distance de Tubac, au delà de la rivière de San-Pedro,
commencent les prairies. Je suivis les deux chasseurs jusqu’aux bords de
la rivière: c’est là que nous nous séparâmes, et je ne les vis pas sans
quelque émotion s’enfoncer dans ces solitudes, où tant d’hommes
intrépides ont trouvé leur tombeau.