--Nous prêtâmes l’oreille avec anxiété; les voix lointaines des Indiens

qui appelaient leur camarade retentissaient dans les bois. Le Canadien

répondit à cet appel en cherchant à imiter le cri du chasseur à la

poursuite du cerf. Un second appel encore plus éloigné nous fit

comprendre que les deux Indiens souhaitaient bonne chance à leur

compagnon, et nous n’entendîmes plus rien. Tout cela s’était passé en

moins de temps que je n’en mets à vous le dire, et le crépuscule durait

encore. Ce n’était qu’à la faveur de cette demi-obscurité que nous

pouvions espérer de surprendre les deux autres Apaches, et il fallait se

hâter. Comme nous nous éloignions de l’île où étaient campés les

Indiens, et que nous n’étions plus que deux contre deux, nous avions

moins de précautions à prendre, et nous marchions plus vite dans la

direction des voix que nous avions entendues. Nous arrivâmes ainsi à un

petit ruisseau qui se jetait dans la rivière, et nous en remontâmes le

cours en silence pendant quelques minutes. L’instinct du chasseur me

disait que les cerfs devaient venir se désaltérer le matin à la source,

et ce même instinct avait dû diriger de ce côté nos Indiens, qui

probablement étaient en chasse. Comme vous allez voir, nous ne nous

étions pas trompés. Ce que nous aperçûmes vaut la peine que je vous en

parle: vous saurez combien ces drôles sont rusés.

Le ruisseau que nous remontions formait à sa source une espèce de petit

étang au milieu d’une clairière entourée de buissons et d’arbres serrés

les uns contre les autres. Nous avions gagné si doucement cet abri de

lianes et de troncs d’arbres, le bruit de notre marche ressemblait si

bien au frémissement des branches agitées par le vent du matin, que deux

cerfs de très-grande taille qui gambadaient près de là ne prirent nul

ombrage, et continuèrent à bondir au milieu des hautes herbes, que

dépassaient leurs têtes et leurs ramures. Nous aperçûmes bientôt deux

autres cerfs qui se tenaient à quelque distance des premiers, les

regardant avec curiosité, et cependant avec une visible défiance, car

ils avançaient d’un pas, puis reculaient de deux. Bien que la lueur

douteuse du jour n’éclairât encore que confusément les objets, nous

pûmes remarquer un étrange contraste entre ces deux couples de cerfs.

Chez les premiers, la fixité des prunelles, je ne sais quoi de brusque

et de saccadé dans les mouvements, étaient autant de signes suspects qui

motivaient pleinement l’épouvante et la surprise des seconds. Cependant

la curiosité sembla l’emporter sur la peur; ceux-ci se hasardèrent

timidement à faire un pas vers le centre de la clairière. Alors les deux

cerfs que nous avions vus d’abord firent quelques pas à reculons. Ce

mouvement les rapprocha de nous et les mit à la portée de notre bras. Le

Canadien et moi nous restions immobiles, le couteau entre les dents.

Tout à coup les buissons qui nous entouraient craquèrent avec bruit, la

main puissante du Canadien avait saisi l’un des deux cerfs; l’animal, ou

plutôt l’Indien déguisé[48], hurla pour la dernière fois, au moment où

je m’élançais sur le dos de l’autre en m’écriant:--Ah! chien! à défaut

de selle, je te monterai à poil. L’étreignant alors entre mes jambes, je

levai mon couteau sur lui; mais, d’un effort désespéré, il évita le

coup, jeta sa tête d’emprunt loin de lui et s’échappa de dessous moi. En

vain je le saisis par la jambe; un dernier effort qu’il fit m’envoya

rouler sur l’herbe si brusquement, que je regardai, en me relevant, si

sa jambe n’était pas restée dans ma main, tant j’avais peine à croire

qu’il eût échappé si facilement à la vigueur de mon poignet. En un bond

cependant il s’était mis hors de ma portée. Je le poursuivis vivement ma

carabine à la main; mais le démon courait comme un daim effarouché, et

je vis bien que je ne pourrais jamais l’atteindre. Alors, dans un

transport de rage, je le visai, et l’Indien ne bougea plus; le son de ma

carabine fut renvoyé d’écho en écho au milieu du silence universel.

[48] C’est sous ce déguisement que les Indiens chassent le cerf à

l’affût, et peuvent choisir pour victimes les plus beaux de ceux

qu’ils ont ainsi attirés près d’eux.

--Qu’avez-vous fait? s’écria le Canadien; vous avez donné l’éveil au

camp!

--Que voulez-vous? repris-je, il aurait averti ses camarades; mieux vaut

que ma carabine l’ait devancé.

Toutes les récriminations étaient inutiles, le Canadien ne répondit pas;

il se dirigea vers l’Indien que j’avais abattu pour reconnaître s’il

était bien mort, ce dont il n’eut point de peine à s’assurer.

--Avisons maintenant au moyen de nous tirer de ce mauvais pas, dit-il;

en voilà toujours trois qui ne nous feront plus de mal. Vous savez le

proverbe: Morte la bête...

Il s’arrêta. Depuis longtemps il n’en avait pas tant dit, mais c’était

son chant de victoire à lui. Nous tînmes un second conseil, dont le

résultat fut que nous devions nous cacher jusqu’au soir, s’il était

possible, pour ne reprendre la piste que dans la nuit. Restait à choisir

l’endroit. Les bois nous offraient bien un asile à peu près introuvable;

mais, si les Apaches nous y découvraient, ils pouvaient nous y

envelopper de tous côtés, à moins qu’ils ne préférassent incendier la

forêt et nous brûler avec elle. Comme nous étions encore à délibérer, un

affreux concert de hurlements aigus, auprès desquels les rugissements

que vous entendrez ce soir ne sont que des bruissements de moustiques,

éclata de toutes parts. Le bruit de ma carabine avait donné l’alarme aux

Indiens, et les limiers avaient découvert nos traces, que nous n’avions

pas pris la peine de cacher. Tout brave que je suis, cette musique

infernale figea le sang dans mes veines. Il n’y avait plus à hésiter.

Les voix confuses de nos ennemis nous apprenaient qu’ils s’étaient assez

éloignés de la rivière pour que nous pussions en gagner les bords à la

faveur des arbres sans être vus. Nous volions plutôt que nous ne

courions, espérant trouver le canot des Indiens que nous avions tués, à

l’endroit où ils l’avaient amarré. Au bout de quelques instants, les

cris redoublèrent; les Indiens venaient probablement de découvrir la

selle que j’avais cachée sous les broussailles; puis tout bruit cessa,

et le tumulte fit place à un silence plus terrible encore que les

clameurs sauvages qui l’avaient précédé. Des hurlements de deuil

troublèrent seuls ce silence à trois reprises différentes; trois fois

les Indiens avaient trouvé un guerrier mort: nous n’avions pas pu mieux

faire.

Dieu ne voulut pas que notre espoir fût trompé. La pirogue était encore

à la même place, à côté d’une autre beaucoup plus grande qui avait servi

à transporter le second détachement des Indiens. Celle-ci était trop

lourde pour que nous pussions en tirer à deux le parti convenable. Déjà

nous avions sauté dans la plus petite, et nous cherchions à entraîner la

plus grande avec nous pour rendre la poursuite impossible à nos ennemis,

quand de nouveaux hurlements nous apprirent que nous étions aperçus. Une

grêle de flèches vint tomber près de nous; sans hésiter davantage, nous

poussâmes notre pirogue en pleine eau, et nous nous mîmes à ramer de

toutes nos forces pour gagner le second îlot dont je vous ai parlé, et

qui seul pouvait nous offrir un refuge. Nous avions sur nos ennemis une

avance considérable, et le bras de la rivière était assez large pour

nous mettre à l’abri d’une seconde décharge de flèches. Notre pirogue

volait sur l’eau sous l’impulsion vigoureuse du Canadien. Ah! me

disait-il d’un air de regret, si vous saviez manier l’aviron comme moi,

je ferais faire à ces coquins une promenade sur l’eau qui leur coûterait

tous leurs guerriers un à un; mais avec vous nous serions pris à

l’abordage.--Nous n’étions plus qu’à quelque distance de l’île quand nos

ennemis se précipitèrent dans leur embarcation et se mirent à notre

poursuite. Le Canadien cessa un instant de ramer et me dit:

--Maintenez-vous ici, s’il est possible, pendant quelques instants; car

je ne puis résister au désir d’envoyer une balle à ces chiens affamés.

Je pris l’aviron; le Canadien visa au hasard sur le groupe, fit feu, et

l’un des rameurs sauvages, en tombant par-dessus le bord de la pirogue,

manqua de la faire chavirer. Je n’essayerai pas de décrire la rage de

nos ennemis, qui cessèrent de ramer à leur tour pour nous envoyer de

nouveau leurs flèches impuissantes. Quelques coups de rames nous firent

arriver sur le bord; nous mîmes pied à terre, et, emportant notre canot

sur nos épaules, nous nous enfonçâmes dans les bois qui couvraient

l’île. Nous ensevelîmes la pirogue sous d’épaisses broussailles, et,

cela fait, nous cherchâmes un endroit où nous pussions nous défendre

sans être enveloppés. Près de la rive où nous avions débarqué, un

monticule couronné de grands arbres s’élevait à pic du côté de l’eau, et

du côté de l’île en pente assez douce. Ce fut le poste que nous

choisîmes.

Cependant le bruit des avirons ne paraissait pas se rapprocher de nous;

je soupçonnai quelque ruse, et m’avançai avec précaution derrière le

tronc d’un gros acajou qui s’inclinait un peu sur la rivière; la

pirogue, au lieu de venir aborder à l’endroit où nous étions descendus,

glissait le long de l’île pour la doubler. Il était dès lors évident que

les coquins voulaient se mettre hors de la portée de nos carabines,

prendre pied à une assez grande distance pour que nous ne pussions nous

opposer à leur débarquement, et s’avancer vers nous à l’abri des arbres

et des buissons. Heureusement notre position sur l’éminence nous

mettait, par derrière, à l’abri d’un coup de main, et ne nous rendait

accessibles que par devant. Après le débarquement des Indiens, un

silence complet régna pendant quelques instants. Il ne nous restait plus

guère qu’à recommander notre âme à Dieu et à faire payer le plus

chèrement possible notre mort inévitable. Nos poires à poudre étaient

pleines, nos sacs garnis de balles; nous portions sur nous assez de

_pinole_ et de _cecina_ pour soutenir un siége de vingt-quatre heures,

et par-dessus tout j’inspirais à mon compagnon une inébranlable

confiance, comme aussi, je dois l’avouer, je comptais raisonnablement

sur lui.

Au bout de quelques minutes, qu’il était permis, dans notre position, de

trouver longues, une douzaine de ces chacals parurent enfin sur la

lisière du bois à une bonne portée de carabine. Avec leurs figures

barbouillées de rouge et de jaune, leurs longs cheveux nattés, les

lanières découpées qui ceignaient leurs bras et leurs jambes, ils

avaient une tournure et un aspect diaboliques. Il y avait surtout parmi

eux un grand coquin qui m’inspira dès l’abord une vive antipathie. Ils

firent halte tous à la fois et parurent se consulter, après quoi le

grand diable s’avança de quelques pas, et nous fit signe impérieusement

de venir les trouver.

--Tirerai-je dessus? demandai-je au Canadien.

--Pas encore, me répondit mon associé; ils sont trop loin, et, dans

notre position, chacun de nos coups doit porter.

--Bon, j’attendrai, repris-je.

Une nouvelle sommation de leur part n’obtint, comme la première, aucun

succès; ils continuèrent à s’avancer, et le Canadien fit feu, un Apache

tomba; une minute après, il fut suivi d’un autre que j’attrapai en

visant mon grand Indien. Nos ennemis se jetèrent alors à plat ventre, un

nuage de poussière s’éleva en l’air, et nous ne vîmes plus rien;

quelques flèches seulement sifflèrent à nos oreilles, et d’autres

vinrent s’enfoncer à nos pieds. Nous fîmes feu une seconde fois, et avec

succès, autant que je pus en juger par les hurlements qui suivirent

notre décharge. Un voile de poussière sans cesse renouvelé nous dérobait

les Indiens, et quand il s’abattit, une douzaine de ces démons enragés

gravissaient la colline sur laquelle nous étions retranchés. Leurs

épouvantables figures barbouillées vinrent presque se coller contre les

nôtres, et nous sentîmes passer sur notre front le souffle ardent de

leur haleine. Le Canadien en abattit un à bout portant, tandis que la

crosse de son fusil brisait le crâne d’un autre; tout à coup je vis mon

compagnon rouler en bas de l’éminence, enlacé par trois Indiens, et je

l’entendis me crier d’une voix étouffée:

--Feu! feu! dussiez-vous me tuer avec eux!

J’avais déjà bien du mal à tenir les cinq autres en respect à l’aide de

ma carabine, et j’eus un moment d’angoisse horrible à la vue de ces

reptiles enroulés autour du Canadien, qui, seul contre trois, cherchait

en vain à dégager son couteau, les soulevait un instant avec une force

d’Hercule, et retombait lourdement avec eux. Bientôt la tête de l’un des

trois Indiens alla se briser avec un bruit sourd contre une pierre; j’en

vis un autre lâcher prise; je m’élançai sur le troisième le couteau à la

main, mais un coup violent de casse-tête m’arracha un cri de douleur et

fit tomber mon couteau. Je me retournai: j’étais en face du grand Apache

dont l’aspect m’avait si fort déplu. Ma carabine levée en l’air comme

une massue fit reculer l’Indien, et je pus, après avoir ramassé mon

couteau, battre en retraite jusqu’au haut de l’éminence pour prendre du

champ et faire feu. Revenu alors de sa surprise, mon ennemi s’élança

vers moi, et, sans que j’eusse pu l’esquiver, sa _macana_ s’abattit sur

ma tête. Ébloui, aveuglé, je perdis l’équilibre, et je tombai sans

connaissance. Une sensation de fraîcheur extraordinaire me tira de cette

torpeur: j’avais roulé dans la rivière qui coulait à nos pieds.

Ici les gémissements du poulain effrayé m’engagèrent à interrompre de

nouveau le conteur, bien que son récit commençât à m’intéresser

vivement.

--Sont-ce les maringouins, cette fois, qui arrachent à ce pauvre animal

ces gémissements de terreur?

--Il est possible que non, reprit Bermudes: écoutons!

--Tenez, voyez là-bas, lui dis-je en lui montrant un jeune peuplier dont

la cime s’élevait au-dessus du dôme de verdure qui couronnait les

hauteurs voisines; ce n’est pas le vent qui agite cet arbre, tandis que

les autres sont immobiles.

Le chasseur écouta. Le peuplier balançait toujours en oscillations

irrégulières sa cime blanchie par la lune, et il n’était que trop facile

de distinguer au milieu du bruissement du feuillage le frôlement sourd

d’un corps contre le tronc. Ce pouvait être quelque taureau sauvage;

mais des signes particuliers ne me laissèrent aucun doute à cet égard.

Un grognement étouffé particulier à la race féline, puis un bruit aigu

de griffes acérées grinçant sur l’écorce, retentissaient avec une

sonorité lugubre.

--C’est le jaguar, dit Matasiete.

--Éveillerai-je le Canadien? lui demandai-je.

--Pas encore. En ce moment, l’animal fait le brave; mais son heure n’est

pas venue, et à présent il a plus peur que vous.

Le fait était contestable; mais ma physionomie dut trahir alors un excès

d’assurance, car le chasseur reprit aussitôt:

--Vous auriez tort, du reste, de croire que la chasse au jaguar n’offre

pas de danger. Vous allez être à même de juger combien une heure de plus

passée sans boire aura aigri le caractère de celui-ci. J’ai vu plus d’un

homme intrépide pâlir au rugissement terrible de ces animaux. Mais, à

propos! avez-vous déjà chassé le tigre?

--C’est la première fois, si pourtant vous appelez cela chasser le

tigre, dis-je en montrant mes mains désarmées, et j’ai de bonnes raisons

de croire que ce sera la dernière.

--Quand le moment sera venu, dit le chasseur, je songerai à vous, et

vous remettrai une arme sûre qui entre mes mains n’a jamais manqué son

coup. Vous en serez content.

Cette promesse me fit respirer plus à l’aise, et sur la proposition de

Bermudes, j’écoutai la suite de son histoire.

--Ce qui devait me perdre me sauva, reprit-il; la fraîcheur de l’eau me

rendit l’usage de mes sens, qui m’avaient presque abandonné. Quand je

revins à la surface, au bout de quelques secondes, je pus voir mon

ennemi acharné, qui, penché sur la rivière, épiait mon agonie avec une

joie cruelle, brandissant d’une main le casse-tête qui m’avait étourdi,

et de l’autre mon couteau que j’avais lâché en tombant. Puis, quand il

m’aperçut nageant de toutes mes forces vers la terre pour rejoindre mon

associé, il poussa un hurlement de rage et se précipita d’un bond à ma

poursuite. Je redoublai d’efforts pour m’éloigner; mais l’Indien nageait

plus vite que moi, qui me sentais affaibli par la perte de mon sang. De

temps à autre cependant je me retournais pour calculer les progrès qu’il

faisait, et chaque fois ce visage horriblement barbouillé faisait

briller plus près de moi, entre deux rangées de dents aiguës, le couteau

qui devait me frapper. En cet instant je promenai un regard désespéré

sur la rive qui semblait fuir devant moi. Mon pauvre associé, bien que

débarrassé pour le moment de ses ennemis, était dans une situation des

plus critiques. Sa carabine, dont il avait fait un si terrible usage,

appuyée contre son épaule, tenait seule en respect les Apaches, que

j’entendais hurler comme des chiens qui acculent un taureau. Je ne me

sentis pas la force de retenir un cri de détresse.

--Oh! m’écriai-je, oh! par la vie de votre mère, allez-vous me laisser

égorger sous vos yeux?

Le Canadien retourna vivement la tête sans laisser dévier le canon de

son arme. A l’aspect de l’Indien qui déjà étendait le bras pour me

saisir, la compassion l’emporta sur le soin de sa sûreté, et, faisant

rapidement volte-face, il ajusta une seconde. Le coup partit; j’entendis

la balle siffler, et l’eau se teignit en rouge autour de moi. L’Indien,

blessé mortellement, roula des yeux égarés, et, au moment où il se

débattait dans son agonie, je lui arrachai mon couteau et le lui

plongeai à deux reprises dans la gorge. Ma première pensée fut alors de

chercher des yeux mon brave compagnon; il avait disparu. Mais tenez,

ajouta Bermudes, il vous racontera mieux que moi ce qui s’est passé dans

ce moment.

--C’est bien simple, dit le Canadien. Après avoir déchargé ma carabine

et avoir rendu ce petit service à mon associé, je pensai bien qu’il

allait faire ses efforts pour me rejoindre. Je profitai donc de la

stupéfaction causée chez les Indiens par la mort de leur chef, et, comme

je ne pouvais recharger ma carabine, je me précipitai en faisant le

moulinet sur les cinq coquins qui m’entouraient et qui restaient seuls

des douze qui nous avaient assaillis. J’étais déjà presque hors de la

portée de leurs flèches, qu’ils n’étaient pas revenus de leur surprise.

Alors je battis en retraite à reculons vers la rivière. Vous saurez,

monsieur, qu’il n’est pas impossible de parer une flèche avec la main.

La pointe va droit au but; mais l’autre extrémité, garnie de plumes,

tournoie de façon à décrire un rond large et brillant en traversant

l’air: on peut donc se baisser pour éviter la flèche, ou même l’écarter

avec la main. C’est ainsi que j’arrivai à l’endroit où mon associé

prenait pied. Je n’étais blessé que légèrement en trois ou quatre

endroits; les arbres avaient protégé ma retraite. Maintenant Bermudes

vous dira le reste, ajouta l’honnête Canadien, qui semblait scandalisé

d’en avoir tant dit.

--En nous voyant de nouveau réunis, reprit alors Bermudes, les Indiens

découragés par la perte de leurs compagnons, remirent leur vengeance à

un moment plus opportun; car, lorsque la chance ne tourne pas en leur

faveur, ce n’est pas pour eux un déshonneur de fuir, même devant un

ennemi inférieur en nombre. J’étais d’avis de les poursuivre jusqu’à

leur camp, et de combattre encore les guerriers qui sans doute étaient

restés au nombre d’une douzaine en corps de réserve auprès de leur

butin; mais je ne pus faire partager cette opinion à mon associé. Il

allégua que les coquins avaient trop soif de notre sang pour ne pas

revenir nous attaquer en plus grand nombre, que nous avions une bonne

position, une pirogue sous la main, et que nous pourrions toujours nous

en servir pour aller jusqu’à eux, s’ils ne venaient pas à nous. Encore à

moitié étourdi du coup que j’avais reçu, et voyant mon sang couler en

abondance, je renonçai à ma première idée. Nous laissâmes les Indiens se

rembarquer à l’endroit où ils avaient pris pied, et nous ne songeâmes

plus qu’à nous reposer et à panser nos blessures. Examen fait de nos

ressources, nous avions encore quelques morceaux de viande sèche; ma

poudre était, il est vrai, gâtée par l’eau, mais la corne de mon associé

en contenait une quantité suffisante; nous n’avions donc guère à

redouter le blocus qu’il nous fallait subir.

Nous fîmes bonne garde tout le reste du jour, sans que rien pût nous

faire soupçonner une nouvelle attaque; puis la nuit vint, paisible et

silencieuse. Cependant nos ennemis étaient près de nous. C’est toujours

un mauvais moment à passer que celui pendant lequel l’obscurité cache

les embûches de ces fils des ténèbres altérés de sang. Cette fois aucun

feu ne s’alluma. La grande île semblait aussi déserte qu’au premier jour

de la création; quelques arbres déracinés qui descendaient lentement le

cours de la rivière en troublaient seuls la tranquillité. Cette

immobilité de tout ce qui nous entourait ne promettait d’ailleurs rien

de bon: les Indiens comptaient sans doute sur le succès d’une ruse pour

en finir avec nous. Nous résolûmes de nous assurer de leurs intentions.

Nous remîmes, avec une précaution infinie, la pirogue à l’eau, et nous

avançâmes dans la direction de l’île; toujours même silence, même

immobilité. Nous étions les deux seuls êtres vivants sur cette nappe

d’eau.

--Que veut dire ceci? demandai-je au Canadien.

--Que les sauvages attendent que la lune se couche pour venir nous

attaquer et mettre à exécution quelque plan infernal que je ne devine

pas à présent.

Nous écoutâmes de nouveau pour essayer de surprendre un son, un bruit

quelconque. A force d’attention et de patience, nous crûmes distinguer à

la longue un clapotis d’eau moins régulier et un peu plus bruyant que

celui de la rivière contre ses bords; il nous sembla aussi que le son

partait des rives de l’île et se rapprochait de nous.

--Retournons à notre poste, dit le Canadien.

Nous revînmes à l’îlot aussi doucement que nous en étions sortis; le

clapotis suspect se faisait toujours entendre. Nous reprîmes notre

attitude d’observation, bien convaincus alors que la nuit ne se

passerait pas sans que nos ennemis tentassent une nouvelle attaque.

--Si nous allumions du feu, dis-je à mon compagnon, ces drôles verraient

que nous ne nous cachons pas, et nous découvririons peut-être le piége

qu’on nous tend.

Mon conseil fut goûté, et les reflets de la flamme éclairèrent bientôt

une partie de la rivière. Cependant le temps s’écoulait, et l’impatience

que j’éprouvais commençait à me faire ressentir une espèce de malaise

nerveux qui me rendait l’attente insupportable. Nous étions, le Canadien

et moi, adossés contre le même arbre, mais chacun dans un sens

contraire, ce qui nous permettait de surveiller tous les abords de notre

position. J’étais tourné vers le camp indien, mon compagnon vers

l’intérieur de l’îlot. La journée avait été assez laborieuse pour que la

privation de sommeil alourdît nos paupières. Tout se taisait à l’entour

de nous, les feuilles dans l’air, les insectes sous la rosée, la rivière

sous ses brouillards; involontairement aussi, mes yeux se fermaient

parfois. Alors, pour me tenir éveillé, je m’amusai à suivre dans leur

descente les arbres que charriait la rivière. Tantôt c’était un tronc

dépouillé de ses branches; plus loin, un arbre surnageant avec une

partie de son feuillage comme un berceau flottant; tous venaient

silencieusement échouer sur la pointe de l’îlot. J’arrivai

insensiblement à perdre tout sentiment de la vie réelle; mon corps était

assoupi, mes yeux seuls restaient ouverts. Un moment, je crus voir l’île

tout entière où étaient campés les Indiens s’avancer doucement vers

nous. J’attribuai d’abord au sommeil cette vision étrange, et je fis un

effort pour secouer ma torpeur. Mes yeux, fixés plus attentivement sur

la rivière, virent alors bien clairement une masse noire et compacte qui

semblait se diriger vers nous. Je n’étais donc pas dupe du sommeil: un

amas de troncs, de branches et de feuillage suivait le cours de l’eau.

A cet endroit, le récit de Bermudes fut de nouveau interrompu.--Écoutez,

me dit-il à voix basse.

Je prêtai l’oreille. Un grondement lointain retentissait.

--Voilà un premier avertissement, me dit le chasseur mexicain. Un second

rugissement, mais encore étouffé, se fit entendre, à la fois plaintif et

menaçant.

--Je m’étais trompé, reprit alors Bermudes.

--Que voulez-vous dire? lui demandai-je.

--Je croyais que c’était un tigre.

--Eh bien?

--Eh bien... il y en a deux!

Cette fois, j’éveillai précipitamment le Canadien.

--Deux tigres! lui dis-je à l’oreille.

--Deux tigres! répéta le Canadien en bâillant; diable! alors c’est vingt

piastres!

Le flegmatique coureur des bois ne voyait dans cette complication qu’une

double prime, et rien de plus.

Scènes de la vie sauvage au Mexique · 第 18 / 23 段