Les ferventes prières du propriétaire durent certainement monter

jusqu’au ciel, car, au moment même où il les prononçait, un homme entra

dans la salle où nous étions, et dans cet homme, que la Providence

semblait ramener à la ferme, je reconnus Bermudes-el-Matasiete. Un

mouchoir à carreaux, tout maculé de larges taches de sang desséché,

était son unique coiffure. Les boutons de métal et les galons d’argent

qui, bien que ternis rehaussaient encore quelque peu sa veste et ses

pantalons de cuir, avaient disparu jusqu’au dernier. Des lambeaux de

chemise s’échappaient par les déchirures de la veste en mèches effilées,

et les doigts des pieds sortaient de ses chaussures usées par la marche.

Quant à sa figure, elle gardait encore l’expression d’intrépidité

chevaleresque qui déjà m’avait frappé. Le soleil avait seulement ajouté

une teinte plus foncée encore au hâle de ses joues.

--Est-ce bien toi, Matasiete? s’écria don Ramon en s’avançant vers lui

comme pour s’assurer qu’il n’était pas le jouet d’une illusion.

--_Matasiete_! Vous pouvez bien dire _Mataquince_ (tue-quinze), s’écria

le chasseur en se redressant d’un air théâtral: oui, c’est bien moi,

quoique vous ayez peut-être cru ne plus me revoir.

--J’avoue, lui dis-je, que je commençais à craindre que vous ne

revinssiez pas.

Lorsque, quinze jours auparavant, j’avais rencontré dans les bois le

chasseur mexicain et son compagnon d’armes le Canadien, la mâle

physionomie, les allures résolues de ces deux aventuriers avaient

produit sur moi une vive impression. Notre rencontre n’avait dû être

pour eux qu’un incident ordinaire dans la vie des bois, un fait

insignifiant depuis longtemps oublié. Je rappelai donc à Bermudes la

soirée qu’il avait passée à mon bivouac, dans les bois de Fronteras,

après avoir retrouvé les traces d’un parti d’Indiens qui avaient donné

l’alarme aux habitants de ce village. Je lui rappelai comment, dépouillé

pat les brigands du fruit d’une périlleuse campagne, privé de son

cheval, dont ils ne lui avaient laissé que la selle, il avait fait vœu

devant moi de les poursuivre jusqu’au fond de leurs déserts, de porter

sur sa tête la selle de son cheval jusqu’à ce qu’il l’eût mise sur le

dos de l’un d’eux, de les attaquer et de les tuer partout où il les

rencontrerait, de vendre leurs enfants comme esclaves, et de consacrer

le produit de la vente aux âmes du purgatoire (_animas benditas_).

Bermudes avait, on le voit, avec ces saintes âmes un compte assez

délicat à régler. Sa réponse m’indiqua cependant qu’il regardait cette

affaire d’honneur comme conclue; elle me prouva aussi qu’il se souvenait

parfaitement de notre rencontre, car ces coureurs des bois n’oublient

jamais l’homme qu’ils n’ont même fait qu’entrevoir: ils en

remontreraient sur ce point aux physionomistes les plus exercés.

Toutefois je dus renoncer pour le moment à entendre le récit de

l’aventureuse campagne de Matasiete. Je m’étais aperçu que le chasseur

désirait entretenir don Ramon en particulier, et j’ajournai toute

nouvelle question à un moment plus opportun.

En quittant Matasiete, je me dirigeai instinctivement vers l’endroit où

j’avais vu les _cepos_ et les autres instruments de supplice usités dans

l’hacienda: c’était l’heure où le péon devait subir la peine encourue

par sa maladresse. On sait que le _cepo_ ou cep est formé de deux

traverses de bois qui se superposent l’une à l’autre. Une demi-lune ou

échancrure semi-circulaire, pratiquée dans chacune de ces traverses,

sert à enfermer les jambes ou le cou du patient. Ces traverses de bois

sont exhaussées de façon à ce que les jambes soient plus élevées que la

tête, qui s’appuie sur la nuque dans une position d’abord peu gênante,

et au bout de quelques heures insupportable. Une demi-douzaine de

_cepos_ ainsi disposés s’élevaient dans une petite cour, dominés par un

pilori ou _picota_ qui ne servait que dans les occasions solennelles.

La mésaventure du péon m’avait vivement touché, et je m’étais promis de

lui porter quelque secours; mais la Providence, qui se sert des moyens

les plus ordinaires pour venir en aide aux nécessiteux, m’avait déjà

devancé, et indemnisé mon protégé plus largement que je ne comptais le

faire moi-même. Sur un des cepos, un homme seul était étendu, le corps

et la figure exposés aux rayons d’un soleil dévorant, tantôt

s’exhaussant sur les coudes, tantôt se faisant de ses mains un abri

contre la clarté qui l’aveuglait. Ma surprise fut extrême quand, à la

place du péon, je reconnus mon ami Martingale.

--Par quelle singulière aventure, lui demandai-je, vous trouvez-vous

dans cette position critique?

--Hélas! seigneur cavalier, c’est par suite de mon bon cœur et de ma

mauvaise étoile, et aussi par la protection de mon ami Benito, le

nouveau majordome; mais, puisque le hasard vous rend témoin de mon

infortune, mon honneur exige que vous en sachiez le motif.

J’écoutai la justification de Martingale.

--Ce motif est des plus honorables, reprit-il. Quand j’appris qu’un de

mes compères[45] avait à passer huit heures au cepo, je pensai qu’il ne

serait peut-être pas fâché de se distraire, et je vins ici avec quelques

piastres et un jeu de cartes en poche. Mon compère n’avait

malheureusement pour capital disponible que ses huit heures de cepo; le

connaissant d’habitude pour fort solvable, je lui proposai de jouer

d’abord deux réaux contre sa parole. Il accepta. Je jouai avec si peu de

chance, que, malgré la martingale infaillible dont j’ai le secret, je

perdis les deux réaux, puis successivement tout mon argent. Alors mon

compère me proposa, pour m’acquitter, de jouer ses huit heures de cepo,

si bien que je ne rattrapai rien de mon argent et que je ne gagnai que

les sept heures qui lui restaient à faire, car notre partie avait duré

une bonne heure. Cependant il fallait faire agréer le changement en

question au majordome, qui, vous le savez, est fort de mes amis; mon

honneur me faisait un devoir de solliciter cette faveur, d’autant

plus...

[45] Compère, _compadre_, n’a ici d’autre sens que celui de _confrère_

ou _compagnon_.

--D’autant plus, interrompis-je, que vous espériez qu’il vous la

refuserait.

--Lui, me la refuser! protesta Martingale offensé. Benito me l’accorda,

au contraire, avec une courtoisie, un empressement dont je lui sais

très-bon gré... mais qu’il me payera.

Je calmai l’irritation de Martingale en lui donnant la piastre que je

destinais au péon. Au moment où le joueur repentant me promettait

solennellement de garder cette piastre pour les grandes occasions, je

fus rejoint par Bermudes.

--Vous me pardonnerez, me dit-il, si tantôt je n’ai répondu que d’une

manière évasive à vos questions; mais j’avais à m’occuper avec le

seigneur don Ramon de la réalisation de certaines marchandises

très-précieuses pour moi, car, pour m’en rendre possesseur, j’ai joué ma

vie.

--C’est la seule chose que je n’aie pas encore mise sur une carte,

interrompit Martingale; ce devait être une belle partie.

--Comme vous n’en jouerez probablement jamais, mon brave, reprit

Bermudes. Quant aux détails de cette partie, continua-t-il en se

tournant vers moi, je venais vous dire, seigneur cavalier, que, s’il

vous plaisait de les apprendre, vous me trouverez ce soir, à l’heure de

l’_oracion_[46], tout disposé à vous les communiquer: je serai à l’_Ojo

de Agua_, où mes occupations m’appellent.

[46] Angélus.

Le soir venu, je me dirigeai vers l’endroit qu’on appelait Ojo de Agua.

C’était une petite source à un quart de lieue de l’hacienda, dans une

situation des plus pittoresques. Au pied d’un talus assez bas qui

bornait un amphithéâtre de petites collines, la source remplissait un

bassin circulaire à la surface duquel des plantes aquatiques étendaient

leurs larges feuilles lustrées. Un cèdre s’élevait sur le talus, et ses

branches inférieures venaient tremper jusque dans l’eau les mousses

parasites dont elles étaient chargées. Des acajous aux troncs noueux,

des sumacs, des _palos mulatos_ à la peau exfoliée, s’étageaient en

groupes serrés au-dessus du cèdre. Du côté opposé, une clairière d’une

trentaine de pas de diamètre, s’étendant jusqu’à d’épais fourrés de

frênes, de palétuviers, formait comme un carrefour percé de sombres

arcades. Tel était l’endroit où m’attendait le chasseur mexicain. Je le

trouvai nonchalamment étendu sur la mousse, et, goûtant la fraîcheur de

l’ombre à l’entrée d’une des avenues obscures qui s’ouvraient sur la

clairière. Sa carabine à canon bleu était à côté de lui. Je félicitai

Bermudes d’avoir choisi pour notre rendez-vous un site dont la beauté

sauvage devait en quelque sorte prêter un nouveau charme au récit de ses

aventures.

--Je suis charmé, me dit-il avec un sourire dont je ne compris pas

d’abord toute l’ironie, que l’endroit soit de votre goût; mais vous

verrez d’ici à peu de temps qu’il est encore mieux choisi que vous ne

pensez.

Je n’avais pas oublié le chasseur canadien, et je m’informai de ce qu’il

était devenu.

--Vous le verrez tout à l’heure, dit Bermudes; il est occupé à terminer

quelques dispositions relatives à notre réunion de ce soir.

Le soleil couchant illuminait les profondeurs de la forêt quand le

_coureur des bois_ vint nous rejoindre. Le géant canadien tenait d’une

main sa carabine, de l’autre il traînait en laisse un petit poulain qui

boitait pitoyablement et regimbait de toutes ses forces.

--Eh bien! Dupont (ce ne fut pas sans peine que je reconnus ce nom

français singulièrement défiguré par la prononciation mexicaine), a-t-on

disposé les feux autour de la Noria? demanda Bermudes.

Le Canadien répondit affirmativement, et, après avoir attaché le poulain

par une longue et forte corde au tronc du cèdre qui s’inclinait sur la

source, il vint s’étendre sur la mousse, près de nous. Quant à moi, je

commençais à ne plus rien comprendre à ce poulain et à ces feux allumés

contre l’usage autour de la Noria. Je voulus connaître l’objet de ces

préparatifs: Matasiete me répondit que c’était pour écarter les bêtes

féroces. J’insistai pour avoir une réponse plus précise; le chasseur se

mit à rire.

--Eh quoi! n’avez-vous pas deviné? me dit-il.

--Non.

--Eh! _caramba!_ vous êtes avec nous à l’affût du tigre qui donne le

cauchemar à l’honoré seigneur don Ramon!

--A l’affût d’un tigre! m’écriai-je; vous voulez rire à mes dépens?

--Non certes, et je vais vous prouver que tout cela est très-sérieux.

En disant ces mots, Matasiete se leva, et, m’invitant à l’accompagner,

il me conduisit sur le bord du bassin de la source. A la lueur du

crépuscule, je remarquai alors sur le terrain humide de formidables

empreintes.

--Ces empreintes sont d’avant-hier, dit le chasseur, j’en suis certain.

Il y a donc vingt-quatre heures que le jaguar n’a bu. Or, comme à vingt

lieues de distance il n’y a de l’eau qu’à la Noria et à cette source, le

tigre, effrayé d’un côté par les feux de la Noria, attiré de l’autre par

la soif et odeur du poulain, viendra infailliblement ici ce soir.

Ce raisonnement me parut d’une logique inattaquable. Il n’y avait plus à

en douter, je me trouvais, sans aucune espèce d’arme, transformé tout

d’un coup en chasseur de tigres. Je revins m’asseoir sur la mousse. Un

moment je me demandai si quelque nécessité impérieuse ne réclamait pas

ma présence immédiate à l’hacienda; puis l’amour-propre prit le dessus,

et je demeurai, bien qu’il me parût assez bizarre de chasser ainsi le

tigre en amateur, sans armes et les bras croisés.

Quant aux deux associés, ils s’établirent commodément sous les arches

d’un palétuvier, comme s’ils se fussent exclusivement reposés sur moi du

soin de leur sûreté. Le Canadien étendit mollement ses membres robustes

sur le gazon, et je ne pus m’empêcher de contempler avec admiration,

dans son insouciance héroïque, ce dernier débris d’une race

d’aventuriers qui s’éteint.

--Asseyez-vous près de moi, me dit Bermudes, et je vais vous raconter ce

qui nous est arrivé depuis le soir où vous nous avez donné l’hospitalité

à votre bivouac. Nous avons du temps devant nous, car les bêtes féroces

ne s’éveillent que quand l’homme dort; les ténèbres doublent leur force

et leur fureur. Il est à peine sept heures, et je ne pense pas que nous

recevions avant onze heures la visite du jaguar que nous guettons.

J’avais donc quatre heures à passer dans une attente qui, bien qu’assez

pénible, n’étouffait pas tout à fait la curiosité presque affectueuse

qu’avaient éveillée en moi le chasseur mexicain et son compagnon

d’aventures. Le récit de Bermudes devait m’offrir un épisode attachant

de la lutte des habitants des frontières avec les hordes indiennes,

lutte incessante dans laquelle, agresseurs et attaqués tour à tour, ils

préparent sans s’en douter le triomphe futur de la civilisation. C’en

serait fait bientôt de ces populations qui naissent sur les confins du

désert, si, de temps à autre, la Providence ne suscitait dans leur sein

de ces redoutables _frères de la carabine et du couteau_ qui vont porter

jusque sous la hutte du sauvage la terreur du nom des blancs. C’étaient

deux aventuriers de cette espèce que le hasard avait amenés deux fois

sur ma route. Le vœu de Matasiete avait-il été accompli? Par quel

prodige de ruse et d’audace avait-il pu l’être? Le récit de Bermudes

allait me l’apprendre, et en d’étranges circonstances: par une

plaisanterie toute naturelle à ses yeux, le rude chasseur avait ajouté,

comme un encadrement pittoresque, la réalité d’un danger présent au

souvenir de ses dangers passés. Je n’étais venu que pour écouter, et,

d’un moment à l’autre, le récit pouvait faire place à l’action.

--Après que nous eûmes pris congé de vous, dit le chasseur, nous

passâmes deux jours à reconnaître les traces des Apaches, qu’il nous fut

très-aisé de suivre en dépit de mille détours; je retrouvai même parmi

les vestiges nombreux qui facilitaient notre exploration les empreintes

des pas de mon cheval. Une inspection plus attentive de ces empreintes

m’apprit que le pauvre animal trébuchait sous un fardeau probablement

au-dessus de ses forces. Ma fureur s’accrut encore à cette pensée.

Bientôt des empreintes nombreuses de chevaux et de mules se confondirent

avec celles de mon propre cheval, d’où nous conclûmes que de nouvelles

déprédations venaient d’être commises; puis, arrivés au bord d’un des

bras du Rio San-Pedro, nous perdîmes subitement toute trace des fuyards.

C’était le troisième jour de marche depuis notre rencontre. Nous eûmes

beau passer et repasser plusieurs fois la rivière et chercher partout;

les galets qui en couvraient les bords à une grande distance n’avaient

conservé nul vestige des Indiens. Nous nous trouvions dépistés pour la

seconde fois. Le soir nous surprit déjà bien loin de la rivière et

accablés de fatigue. C’était au tour du Canadien de faire sentinelle, et

je dormais profondément, quand mon compagnon m’éveilla.

--Qu’est-ce? lui demandai-je. Avez-vous découvert enfin la bonne voie?

--Voyez, me dit-il, fidèle à son habitude de parler dans les bois le

moins qu’il peut. Je me frottai les yeux, et j’aperçus derrière nous des

lueurs qui rougissaient l’horizon.

--C’est une colline dont on brûle les herbes, lui dis-je.

--Vous dormez encore, reprit mon compagnon.

Je me frottai de nouveau les yeux; je vis alors que la lueur lointaine

ne devait pas être produite par une nappe de flammes continue, mais bien

par des feux assez rapprochés les uns des autres. La fumée n’était pas

noire, comme celle des herbes vertes qui brûlent avec les herbes sèches;

elle montait vers le ciel en colonnes déliées. Enfin ces foyers étaient

enveloppés à leur base d’une ceinture de vapeurs qui serpentaient au

loin dans la plaine. Ce brouillard indiquait le cours tortueux de la

rivière, et les Indiens devaient avoir établi leur camp sur une des îles

qu’elle embrasse dans ses replis: mon camarade avait raison.

--En marche, lui dis-je.

--En marche, reprit le Canadien, et nous revînmes sur nos pas. Nous

avançâmes alors avec plus de prudence que nous n’avions fait jusque-là,

car la campagne était ouverte, et nous avions à redouter que les Indiens

n’eussent mis quelques-uns des leurs en vedette, bien que, se fiant sur

leur nombre, ils ne semblassent guère prendre de précautions pour cacher

leurs traces. Nous avions remarqué plus de vingt empreintes différentes,

toujours à la file les unes des autres. Chaque Indien, comme vous le

savez, s’applique à marcher, pour ainsi dire, dans les pas de celui qui

le précède, et le nombre de nos ennemis pouvait bien être estimé à une

trentaine à peu près. Heureusement nous pûmes, sans être découverts,

gagner le bord de l’eau. Nous ne nous étions pas trompés dans nos

conjectures. Sur un îlot entouré d’arbres, des feux étaient allumés de

distance en distance, et nous pûmes distinguer les corps rouges de ces

chiens affamés, qui reluisaient à la clarté du feu dans les intervalles

des arbres. Autant que je pus le voir, tous portaient au poignet gauche

le bracelet de cuir[47] qui sert à distinguer le guerrier indien de ces

lâches corbeaux qu’on est exposé à rencontrer de temps en temps dans les

déserts. J’avais donc affaire à des ennemis dignes de moi.

[47] Ce bracelet de cuir et une espèce de paumelle qui entoure la main

gauche sont les signes distinctifs des Indiens guerriers. Le premier

sert à amortir le coup de fouet de la corde de l’arc quand il se

détend, la seconde empêche les pennes de la flèche de déchirer la

peau de la main.

Ici Bermudes fit une pause, et nous pûmes entendre les ronflements du

Canadien, que le récit des exploits du chasseur mexicain avait plongé

dans un assoupissement profond. La nature apathique de l’homme du Nord

m’offrit un contraste frappant avec celle de l’homme du Midi, nerveux,

impressionnable, railleur, relevant d’une pointe gasconne un courage

d’ailleurs à toute épreuve.

--Vingt fois, reprit l’aventurier, je levai ma carabine à la hauteur de

mon épaule, prêt à céder à une irrésistible tentation en abattant un de

ces diables rouges, et vingt fois mon compagnon abaissa le canon de mon

arme. Je consentis cependant à écouter les conseils de la prudence, et

je réprimai ma fougue impatiente: ce ne fut pas sans peine.

Rappelez-vous que nous suivions leur piste depuis dix-sept jours, et

vous penserez bien qu’il ne pouvait être question de reculer au moment

où nous venions de les joindre. Seulement il fallait choisir le moment

de l’attaque; la prudence nous ordonnait de reconnaître les lieux avant

de commencer les hostilités, nous étudiâmes donc le terrain. Autour de

nous, sauf une frange continue d’osiers et de cotonniers, les rives

étaient alternativement boisées et coupées de plaines ou de clairières.

Plus loin, en suivant toujours le cours de l’eau et à moitié noyée sous

la brume du matin, une autre petite île s’élevait à une double portée de

carabine de celle où nos voleurs étaient campés. Les coquins avaient

choisi là un poste inabordable par surprise. La lune éclairait en plein

la nappe d’eau qui entourait leur île, au point qu’on pouvait voir

parfaitement de petits remous écumeux que formait le courant autour de

quelques grosses pierres échouées au fil de la rivière: on distinguait

même les feuilles des plantes aquatiques que la lune blanchissait

autour. Cette disposition indiquait qu’en cet endroit l’eau devait être

guéable. Nous nous éloignâmes doucement de ce gué, que les Indiens

avaient probablement suivi et devaient suivre encore au point du jour

pour sortir de l’île; puis nous allâmes établir notre blocus sous les

osiers, à quelque distance.

Nous tînmes conseil à voix basse. Nous connaissions assez les habitudes

des Indiens pour présumer qu’ils n’avaient choisi ce poste avec tant de

soin que pour y passer un jour à chasser, et qu’à cet effet ils se

disperseraient par petites troupes. Ce n’était que grâce à cette

circonstance que nous pouvions espérer d’en venir à bout. Comme j’avais

dormi quelques instants, j’engageai le Canadien à en faire autant, et je

m’assis à côté de lui. Il ne tarda pas à ronfler comme il fait en ce

moment, tandis qu’à travers les pousses serrées qui m’abritaient je

continuais à surveiller l’ennemi. La rivière murmurait doucement, et

j’aurais, je crois, cédé à l’envie de dormir, si le silence de la nuit

n’eût été troublé de temps à autre par les hurlements des Indiens.--Oui,

oui, me disais-je, hurlez de joie, coquins, jusqu’au moment où nos

carabines vous feront hurler de douleur.--Enfin ils parurent dormir

aussi, car je les vis s’étendre autour de leurs feux, et je n’entendis

plus que le murmure de l’eau et le bruit des feuilles sous la brise. Les

heures s’écoulèrent ainsi bien lentement. Au point du jour notre sort

allait se décider. Dans ces moments-là, seigneur cavalier, on est

heureux de ne laisser personne après soi. Malgré moi, je ne pouvais me

défendre de quelques tristes pressentiments quand j’entendais les

craquements sourds des arbres et les cris de la chouette au milieu des

grands bois qui s’étendaient derrière nous. Je commençais à frissonner

sous le brouillard qui s’épaississait au-dessus de ma tête, quand, à la

lueur grisâtre du jour qui se levait, je crus apercevoir quelque

mouvement dans l’île. J’éveillai à mon tour mon camarade, après avoir

toutefois prié Dieu, la sainte Vierge et les saintes âmes du purgatoire

de me venir en aide.

Quelques corbeaux croassaient déjà en saluant l’aube. Bientôt nous

reconnûmes le bruit de l’eau agitée, et à la clarté du crépuscule, nous

distinguâmes, dans un canot, d’abord un, puis deux, puis trois Indiens

qui traversaient avec précaution la rivière en se dirigeant vers le bord

où nous étions. Le Canadien me serra violemment le bras; nous mîmes tous

les deux un genou en terre, après avoir renouvelé l’amorce de nos

carabines, prêts à faire feu, si le hasard les amenait de notre côté,

et, dans une anxiété terrible, nous attendîmes.

En ce moment, Bermudes fut encore interrompu; le poulain se cabra

brusquement, et les buissons craquèrent avec un bruit si lugubre, que je

ne pus m’empêcher de tressaillir.

--N’avez-vous pas entendu un hurlement? dis-je à Bermudes.

Le chasseur secoua la tête en riant.

--Quand vous aurez une fois, une seule fois, entendu le rugissement du

tigre, reprit-il, vous ne serez plus exposé à le confondre avec les

bruissements des maringouins. D’ici à quelques heures vous serez à cet

égard aussi savant que moi.

C’était une fausse alarme. Le chasseur continua.

--Vous concevez que, si nous étions découverts, c’en était fait de nous,

car nous avions tous ces démons à la fois sur les bras. Ce fut donc pour

nous un moment plein d’angoisse que celui où ils prirent pied à terre.

Pendant quelques minutes, qu’ils passèrent à se consulter, nous restâmes

sans haleine; heureusement Dieu voulut qu’ils se dirigeassent dans le

sens opposé à notre cachette. Les trois Apaches remontèrent le cours de

l’eau. J’avais toujours avec moi cette maudite selle que, dans un moment

d’exaspération, j’avais fait vœu de mettre sur le corps d’un de ces

brigands mort ou vif. Je la cachai sous les branches, puis, profitant de

la lisière d’arbustes qui entourait la rivière, nous nous glissâmes

silencieusement derrière les Indiens. Le Canadien, malgré son grand

corps, rampait avec l’agilité d’un boa, et je le suivais de mon mieux.

Nous avions à peine parcouru ainsi une centaine de _vares_, quand nous

fîmes lever devant nous un cerf magnifique, qui s’élança du côté de nos

ennemis. Le sifflement aigu de la corde d’un arc nous annonça qu’il

avait été vu, et l’animal revint s’abattre à vingt pas devant nous,

serré de près par l’Indien qui l’avait blessé et qui accourait

l’achever. Le cerf, en se défendant, renversa son antagoniste, et

j’étais encore stupéfait de cette alerte imprévue, que le Canadien, que

je croyais près de moi, s’était déjà élancé en avant, et, clouant d’une

main l’indien sur le sol d’un coup de couteau, étouffait de l’autre dans

son gosier un hurlement d’agonie que nous fûmes seuls à entendre.

--Et d’un, dit le Canadien.

Scènes de la vie sauvage au Mexique · 第 17 / 23 段