jusqu’au ciel, car, au moment même où il les prononçait, un homme entra
dans la salle où nous étions, et dans cet homme, que la Providence
semblait ramener à la ferme, je reconnus Bermudes-el-Matasiete. Un
mouchoir à carreaux, tout maculé de larges taches de sang desséché,
était son unique coiffure. Les boutons de métal et les galons d’argent
qui, bien que ternis rehaussaient encore quelque peu sa veste et ses
pantalons de cuir, avaient disparu jusqu’au dernier. Des lambeaux de
chemise s’échappaient par les déchirures de la veste en mèches effilées,
et les doigts des pieds sortaient de ses chaussures usées par la marche.
Quant à sa figure, elle gardait encore l’expression d’intrépidité
chevaleresque qui déjà m’avait frappé. Le soleil avait seulement ajouté
une teinte plus foncée encore au hâle de ses joues.
--Est-ce bien toi, Matasiete? s’écria don Ramon en s’avançant vers lui
comme pour s’assurer qu’il n’était pas le jouet d’une illusion.
--_Matasiete_! Vous pouvez bien dire _Mataquince_ (tue-quinze), s’écria
le chasseur en se redressant d’un air théâtral: oui, c’est bien moi,
quoique vous ayez peut-être cru ne plus me revoir.
--J’avoue, lui dis-je, que je commençais à craindre que vous ne
revinssiez pas.
Lorsque, quinze jours auparavant, j’avais rencontré dans les bois le
chasseur mexicain et son compagnon d’armes le Canadien, la mâle
physionomie, les allures résolues de ces deux aventuriers avaient
produit sur moi une vive impression. Notre rencontre n’avait dû être
pour eux qu’un incident ordinaire dans la vie des bois, un fait
insignifiant depuis longtemps oublié. Je rappelai donc à Bermudes la
soirée qu’il avait passée à mon bivouac, dans les bois de Fronteras,
après avoir retrouvé les traces d’un parti d’Indiens qui avaient donné
l’alarme aux habitants de ce village. Je lui rappelai comment, dépouillé
pat les brigands du fruit d’une périlleuse campagne, privé de son
cheval, dont ils ne lui avaient laissé que la selle, il avait fait vœu
devant moi de les poursuivre jusqu’au fond de leurs déserts, de porter
sur sa tête la selle de son cheval jusqu’à ce qu’il l’eût mise sur le
dos de l’un d’eux, de les attaquer et de les tuer partout où il les
rencontrerait, de vendre leurs enfants comme esclaves, et de consacrer
le produit de la vente aux âmes du purgatoire (_animas benditas_).
Bermudes avait, on le voit, avec ces saintes âmes un compte assez
délicat à régler. Sa réponse m’indiqua cependant qu’il regardait cette
affaire d’honneur comme conclue; elle me prouva aussi qu’il se souvenait
parfaitement de notre rencontre, car ces coureurs des bois n’oublient
jamais l’homme qu’ils n’ont même fait qu’entrevoir: ils en
remontreraient sur ce point aux physionomistes les plus exercés.
Toutefois je dus renoncer pour le moment à entendre le récit de
l’aventureuse campagne de Matasiete. Je m’étais aperçu que le chasseur
désirait entretenir don Ramon en particulier, et j’ajournai toute
nouvelle question à un moment plus opportun.
En quittant Matasiete, je me dirigeai instinctivement vers l’endroit où
j’avais vu les _cepos_ et les autres instruments de supplice usités dans
l’hacienda: c’était l’heure où le péon devait subir la peine encourue
par sa maladresse. On sait que le _cepo_ ou cep est formé de deux
traverses de bois qui se superposent l’une à l’autre. Une demi-lune ou
échancrure semi-circulaire, pratiquée dans chacune de ces traverses,
sert à enfermer les jambes ou le cou du patient. Ces traverses de bois
sont exhaussées de façon à ce que les jambes soient plus élevées que la
tête, qui s’appuie sur la nuque dans une position d’abord peu gênante,
et au bout de quelques heures insupportable. Une demi-douzaine de
_cepos_ ainsi disposés s’élevaient dans une petite cour, dominés par un
pilori ou _picota_ qui ne servait que dans les occasions solennelles.
La mésaventure du péon m’avait vivement touché, et je m’étais promis de
lui porter quelque secours; mais la Providence, qui se sert des moyens
les plus ordinaires pour venir en aide aux nécessiteux, m’avait déjà
devancé, et indemnisé mon protégé plus largement que je ne comptais le
faire moi-même. Sur un des cepos, un homme seul était étendu, le corps
et la figure exposés aux rayons d’un soleil dévorant, tantôt
s’exhaussant sur les coudes, tantôt se faisant de ses mains un abri
contre la clarté qui l’aveuglait. Ma surprise fut extrême quand, à la
place du péon, je reconnus mon ami Martingale.
--Par quelle singulière aventure, lui demandai-je, vous trouvez-vous
dans cette position critique?
--Hélas! seigneur cavalier, c’est par suite de mon bon cœur et de ma
mauvaise étoile, et aussi par la protection de mon ami Benito, le
nouveau majordome; mais, puisque le hasard vous rend témoin de mon
infortune, mon honneur exige que vous en sachiez le motif.
J’écoutai la justification de Martingale.
--Ce motif est des plus honorables, reprit-il. Quand j’appris qu’un de
mes compères[45] avait à passer huit heures au cepo, je pensai qu’il ne
serait peut-être pas fâché de se distraire, et je vins ici avec quelques
piastres et un jeu de cartes en poche. Mon compère n’avait
malheureusement pour capital disponible que ses huit heures de cepo; le
connaissant d’habitude pour fort solvable, je lui proposai de jouer
d’abord deux réaux contre sa parole. Il accepta. Je jouai avec si peu de
chance, que, malgré la martingale infaillible dont j’ai le secret, je
perdis les deux réaux, puis successivement tout mon argent. Alors mon
compère me proposa, pour m’acquitter, de jouer ses huit heures de cepo,
si bien que je ne rattrapai rien de mon argent et que je ne gagnai que
les sept heures qui lui restaient à faire, car notre partie avait duré
une bonne heure. Cependant il fallait faire agréer le changement en
question au majordome, qui, vous le savez, est fort de mes amis; mon
honneur me faisait un devoir de solliciter cette faveur, d’autant
plus...
[45] Compère, _compadre_, n’a ici d’autre sens que celui de _confrère_
ou _compagnon_.
--D’autant plus, interrompis-je, que vous espériez qu’il vous la
refuserait.
--Lui, me la refuser! protesta Martingale offensé. Benito me l’accorda,
au contraire, avec une courtoisie, un empressement dont je lui sais
très-bon gré... mais qu’il me payera.
Je calmai l’irritation de Martingale en lui donnant la piastre que je
destinais au péon. Au moment où le joueur repentant me promettait
solennellement de garder cette piastre pour les grandes occasions, je
fus rejoint par Bermudes.
--Vous me pardonnerez, me dit-il, si tantôt je n’ai répondu que d’une
manière évasive à vos questions; mais j’avais à m’occuper avec le
seigneur don Ramon de la réalisation de certaines marchandises
très-précieuses pour moi, car, pour m’en rendre possesseur, j’ai joué ma
vie.
--C’est la seule chose que je n’aie pas encore mise sur une carte,
interrompit Martingale; ce devait être une belle partie.
--Comme vous n’en jouerez probablement jamais, mon brave, reprit
Bermudes. Quant aux détails de cette partie, continua-t-il en se
tournant vers moi, je venais vous dire, seigneur cavalier, que, s’il
vous plaisait de les apprendre, vous me trouverez ce soir, à l’heure de
l’_oracion_[46], tout disposé à vous les communiquer: je serai à l’_Ojo
de Agua_, où mes occupations m’appellent.
[46] Angélus.
Le soir venu, je me dirigeai vers l’endroit qu’on appelait Ojo de Agua.
C’était une petite source à un quart de lieue de l’hacienda, dans une
situation des plus pittoresques. Au pied d’un talus assez bas qui
bornait un amphithéâtre de petites collines, la source remplissait un
bassin circulaire à la surface duquel des plantes aquatiques étendaient
leurs larges feuilles lustrées. Un cèdre s’élevait sur le talus, et ses
branches inférieures venaient tremper jusque dans l’eau les mousses
parasites dont elles étaient chargées. Des acajous aux troncs noueux,
des sumacs, des _palos mulatos_ à la peau exfoliée, s’étageaient en
groupes serrés au-dessus du cèdre. Du côté opposé, une clairière d’une
trentaine de pas de diamètre, s’étendant jusqu’à d’épais fourrés de
frênes, de palétuviers, formait comme un carrefour percé de sombres
arcades. Tel était l’endroit où m’attendait le chasseur mexicain. Je le
trouvai nonchalamment étendu sur la mousse, et, goûtant la fraîcheur de
l’ombre à l’entrée d’une des avenues obscures qui s’ouvraient sur la
clairière. Sa carabine à canon bleu était à côté de lui. Je félicitai
Bermudes d’avoir choisi pour notre rendez-vous un site dont la beauté
sauvage devait en quelque sorte prêter un nouveau charme au récit de ses
aventures.
--Je suis charmé, me dit-il avec un sourire dont je ne compris pas
d’abord toute l’ironie, que l’endroit soit de votre goût; mais vous
verrez d’ici à peu de temps qu’il est encore mieux choisi que vous ne
pensez.
Je n’avais pas oublié le chasseur canadien, et je m’informai de ce qu’il
était devenu.
--Vous le verrez tout à l’heure, dit Bermudes; il est occupé à terminer
quelques dispositions relatives à notre réunion de ce soir.
Le soleil couchant illuminait les profondeurs de la forêt quand le
_coureur des bois_ vint nous rejoindre. Le géant canadien tenait d’une
main sa carabine, de l’autre il traînait en laisse un petit poulain qui
boitait pitoyablement et regimbait de toutes ses forces.
--Eh bien! Dupont (ce ne fut pas sans peine que je reconnus ce nom
français singulièrement défiguré par la prononciation mexicaine), a-t-on
disposé les feux autour de la Noria? demanda Bermudes.
Le Canadien répondit affirmativement, et, après avoir attaché le poulain
par une longue et forte corde au tronc du cèdre qui s’inclinait sur la
source, il vint s’étendre sur la mousse, près de nous. Quant à moi, je
commençais à ne plus rien comprendre à ce poulain et à ces feux allumés
contre l’usage autour de la Noria. Je voulus connaître l’objet de ces
préparatifs: Matasiete me répondit que c’était pour écarter les bêtes
féroces. J’insistai pour avoir une réponse plus précise; le chasseur se
mit à rire.
--Eh quoi! n’avez-vous pas deviné? me dit-il.
--Non.
--Eh! _caramba!_ vous êtes avec nous à l’affût du tigre qui donne le
cauchemar à l’honoré seigneur don Ramon!
--A l’affût d’un tigre! m’écriai-je; vous voulez rire à mes dépens?
--Non certes, et je vais vous prouver que tout cela est très-sérieux.
En disant ces mots, Matasiete se leva, et, m’invitant à l’accompagner,
il me conduisit sur le bord du bassin de la source. A la lueur du
crépuscule, je remarquai alors sur le terrain humide de formidables
empreintes.
--Ces empreintes sont d’avant-hier, dit le chasseur, j’en suis certain.
Il y a donc vingt-quatre heures que le jaguar n’a bu. Or, comme à vingt
lieues de distance il n’y a de l’eau qu’à la Noria et à cette source, le
tigre, effrayé d’un côté par les feux de la Noria, attiré de l’autre par
la soif et odeur du poulain, viendra infailliblement ici ce soir.
Ce raisonnement me parut d’une logique inattaquable. Il n’y avait plus à
en douter, je me trouvais, sans aucune espèce d’arme, transformé tout
d’un coup en chasseur de tigres. Je revins m’asseoir sur la mousse. Un
moment je me demandai si quelque nécessité impérieuse ne réclamait pas
ma présence immédiate à l’hacienda; puis l’amour-propre prit le dessus,
et je demeurai, bien qu’il me parût assez bizarre de chasser ainsi le
tigre en amateur, sans armes et les bras croisés.
Quant aux deux associés, ils s’établirent commodément sous les arches
d’un palétuvier, comme s’ils se fussent exclusivement reposés sur moi du
soin de leur sûreté. Le Canadien étendit mollement ses membres robustes
sur le gazon, et je ne pus m’empêcher de contempler avec admiration,
dans son insouciance héroïque, ce dernier débris d’une race
d’aventuriers qui s’éteint.
--Asseyez-vous près de moi, me dit Bermudes, et je vais vous raconter ce
qui nous est arrivé depuis le soir où vous nous avez donné l’hospitalité
à votre bivouac. Nous avons du temps devant nous, car les bêtes féroces
ne s’éveillent que quand l’homme dort; les ténèbres doublent leur force
et leur fureur. Il est à peine sept heures, et je ne pense pas que nous
recevions avant onze heures la visite du jaguar que nous guettons.
J’avais donc quatre heures à passer dans une attente qui, bien qu’assez
pénible, n’étouffait pas tout à fait la curiosité presque affectueuse
qu’avaient éveillée en moi le chasseur mexicain et son compagnon
d’aventures. Le récit de Bermudes devait m’offrir un épisode attachant
de la lutte des habitants des frontières avec les hordes indiennes,
lutte incessante dans laquelle, agresseurs et attaqués tour à tour, ils
préparent sans s’en douter le triomphe futur de la civilisation. C’en
serait fait bientôt de ces populations qui naissent sur les confins du
désert, si, de temps à autre, la Providence ne suscitait dans leur sein
de ces redoutables _frères de la carabine et du couteau_ qui vont porter
jusque sous la hutte du sauvage la terreur du nom des blancs. C’étaient
deux aventuriers de cette espèce que le hasard avait amenés deux fois
sur ma route. Le vœu de Matasiete avait-il été accompli? Par quel
prodige de ruse et d’audace avait-il pu l’être? Le récit de Bermudes
allait me l’apprendre, et en d’étranges circonstances: par une
plaisanterie toute naturelle à ses yeux, le rude chasseur avait ajouté,
comme un encadrement pittoresque, la réalité d’un danger présent au
souvenir de ses dangers passés. Je n’étais venu que pour écouter, et,
d’un moment à l’autre, le récit pouvait faire place à l’action.
--Après que nous eûmes pris congé de vous, dit le chasseur, nous
passâmes deux jours à reconnaître les traces des Apaches, qu’il nous fut
très-aisé de suivre en dépit de mille détours; je retrouvai même parmi
les vestiges nombreux qui facilitaient notre exploration les empreintes
des pas de mon cheval. Une inspection plus attentive de ces empreintes
m’apprit que le pauvre animal trébuchait sous un fardeau probablement
au-dessus de ses forces. Ma fureur s’accrut encore à cette pensée.
Bientôt des empreintes nombreuses de chevaux et de mules se confondirent
avec celles de mon propre cheval, d’où nous conclûmes que de nouvelles
déprédations venaient d’être commises; puis, arrivés au bord d’un des
bras du Rio San-Pedro, nous perdîmes subitement toute trace des fuyards.
C’était le troisième jour de marche depuis notre rencontre. Nous eûmes
beau passer et repasser plusieurs fois la rivière et chercher partout;
les galets qui en couvraient les bords à une grande distance n’avaient
conservé nul vestige des Indiens. Nous nous trouvions dépistés pour la
seconde fois. Le soir nous surprit déjà bien loin de la rivière et
accablés de fatigue. C’était au tour du Canadien de faire sentinelle, et
je dormais profondément, quand mon compagnon m’éveilla.
--Qu’est-ce? lui demandai-je. Avez-vous découvert enfin la bonne voie?
--Voyez, me dit-il, fidèle à son habitude de parler dans les bois le
moins qu’il peut. Je me frottai les yeux, et j’aperçus derrière nous des
lueurs qui rougissaient l’horizon.
--C’est une colline dont on brûle les herbes, lui dis-je.
--Vous dormez encore, reprit mon compagnon.
Je me frottai de nouveau les yeux; je vis alors que la lueur lointaine
ne devait pas être produite par une nappe de flammes continue, mais bien
par des feux assez rapprochés les uns des autres. La fumée n’était pas
noire, comme celle des herbes vertes qui brûlent avec les herbes sèches;
elle montait vers le ciel en colonnes déliées. Enfin ces foyers étaient
enveloppés à leur base d’une ceinture de vapeurs qui serpentaient au
loin dans la plaine. Ce brouillard indiquait le cours tortueux de la
rivière, et les Indiens devaient avoir établi leur camp sur une des îles
qu’elle embrasse dans ses replis: mon camarade avait raison.
--En marche, lui dis-je.
--En marche, reprit le Canadien, et nous revînmes sur nos pas. Nous
avançâmes alors avec plus de prudence que nous n’avions fait jusque-là,
car la campagne était ouverte, et nous avions à redouter que les Indiens
n’eussent mis quelques-uns des leurs en vedette, bien que, se fiant sur
leur nombre, ils ne semblassent guère prendre de précautions pour cacher
leurs traces. Nous avions remarqué plus de vingt empreintes différentes,
toujours à la file les unes des autres. Chaque Indien, comme vous le
savez, s’applique à marcher, pour ainsi dire, dans les pas de celui qui
le précède, et le nombre de nos ennemis pouvait bien être estimé à une
trentaine à peu près. Heureusement nous pûmes, sans être découverts,
gagner le bord de l’eau. Nous ne nous étions pas trompés dans nos
conjectures. Sur un îlot entouré d’arbres, des feux étaient allumés de
distance en distance, et nous pûmes distinguer les corps rouges de ces
chiens affamés, qui reluisaient à la clarté du feu dans les intervalles
des arbres. Autant que je pus le voir, tous portaient au poignet gauche
le bracelet de cuir[47] qui sert à distinguer le guerrier indien de ces
lâches corbeaux qu’on est exposé à rencontrer de temps en temps dans les
déserts. J’avais donc affaire à des ennemis dignes de moi.
[47] Ce bracelet de cuir et une espèce de paumelle qui entoure la main
gauche sont les signes distinctifs des Indiens guerriers. Le premier
sert à amortir le coup de fouet de la corde de l’arc quand il se
détend, la seconde empêche les pennes de la flèche de déchirer la
peau de la main.
Ici Bermudes fit une pause, et nous pûmes entendre les ronflements du
Canadien, que le récit des exploits du chasseur mexicain avait plongé
dans un assoupissement profond. La nature apathique de l’homme du Nord
m’offrit un contraste frappant avec celle de l’homme du Midi, nerveux,
impressionnable, railleur, relevant d’une pointe gasconne un courage
d’ailleurs à toute épreuve.
--Vingt fois, reprit l’aventurier, je levai ma carabine à la hauteur de
mon épaule, prêt à céder à une irrésistible tentation en abattant un de
ces diables rouges, et vingt fois mon compagnon abaissa le canon de mon
arme. Je consentis cependant à écouter les conseils de la prudence, et
je réprimai ma fougue impatiente: ce ne fut pas sans peine.
Rappelez-vous que nous suivions leur piste depuis dix-sept jours, et
vous penserez bien qu’il ne pouvait être question de reculer au moment
où nous venions de les joindre. Seulement il fallait choisir le moment
de l’attaque; la prudence nous ordonnait de reconnaître les lieux avant
de commencer les hostilités, nous étudiâmes donc le terrain. Autour de
nous, sauf une frange continue d’osiers et de cotonniers, les rives
étaient alternativement boisées et coupées de plaines ou de clairières.
Plus loin, en suivant toujours le cours de l’eau et à moitié noyée sous
la brume du matin, une autre petite île s’élevait à une double portée de
carabine de celle où nos voleurs étaient campés. Les coquins avaient
choisi là un poste inabordable par surprise. La lune éclairait en plein
la nappe d’eau qui entourait leur île, au point qu’on pouvait voir
parfaitement de petits remous écumeux que formait le courant autour de
quelques grosses pierres échouées au fil de la rivière: on distinguait
même les feuilles des plantes aquatiques que la lune blanchissait
autour. Cette disposition indiquait qu’en cet endroit l’eau devait être
guéable. Nous nous éloignâmes doucement de ce gué, que les Indiens
avaient probablement suivi et devaient suivre encore au point du jour
pour sortir de l’île; puis nous allâmes établir notre blocus sous les
osiers, à quelque distance.
Nous tînmes conseil à voix basse. Nous connaissions assez les habitudes
des Indiens pour présumer qu’ils n’avaient choisi ce poste avec tant de
soin que pour y passer un jour à chasser, et qu’à cet effet ils se
disperseraient par petites troupes. Ce n’était que grâce à cette
circonstance que nous pouvions espérer d’en venir à bout. Comme j’avais
dormi quelques instants, j’engageai le Canadien à en faire autant, et je
m’assis à côté de lui. Il ne tarda pas à ronfler comme il fait en ce
moment, tandis qu’à travers les pousses serrées qui m’abritaient je
continuais à surveiller l’ennemi. La rivière murmurait doucement, et
j’aurais, je crois, cédé à l’envie de dormir, si le silence de la nuit
n’eût été troublé de temps à autre par les hurlements des Indiens.--Oui,
oui, me disais-je, hurlez de joie, coquins, jusqu’au moment où nos
carabines vous feront hurler de douleur.--Enfin ils parurent dormir
aussi, car je les vis s’étendre autour de leurs feux, et je n’entendis
plus que le murmure de l’eau et le bruit des feuilles sous la brise. Les
heures s’écoulèrent ainsi bien lentement. Au point du jour notre sort
allait se décider. Dans ces moments-là, seigneur cavalier, on est
heureux de ne laisser personne après soi. Malgré moi, je ne pouvais me
défendre de quelques tristes pressentiments quand j’entendais les
craquements sourds des arbres et les cris de la chouette au milieu des
grands bois qui s’étendaient derrière nous. Je commençais à frissonner
sous le brouillard qui s’épaississait au-dessus de ma tête, quand, à la
lueur grisâtre du jour qui se levait, je crus apercevoir quelque
mouvement dans l’île. J’éveillai à mon tour mon camarade, après avoir
toutefois prié Dieu, la sainte Vierge et les saintes âmes du purgatoire
de me venir en aide.
Quelques corbeaux croassaient déjà en saluant l’aube. Bientôt nous
reconnûmes le bruit de l’eau agitée, et à la clarté du crépuscule, nous
distinguâmes, dans un canot, d’abord un, puis deux, puis trois Indiens
qui traversaient avec précaution la rivière en se dirigeant vers le bord
où nous étions. Le Canadien me serra violemment le bras; nous mîmes tous
les deux un genou en terre, après avoir renouvelé l’amorce de nos
carabines, prêts à faire feu, si le hasard les amenait de notre côté,
et, dans une anxiété terrible, nous attendîmes.
En ce moment, Bermudes fut encore interrompu; le poulain se cabra
brusquement, et les buissons craquèrent avec un bruit si lugubre, que je
ne pus m’empêcher de tressaillir.
--N’avez-vous pas entendu un hurlement? dis-je à Bermudes.
Le chasseur secoua la tête en riant.
--Quand vous aurez une fois, une seule fois, entendu le rugissement du
tigre, reprit-il, vous ne serez plus exposé à le confondre avec les
bruissements des maringouins. D’ici à quelques heures vous serez à cet
égard aussi savant que moi.
C’était une fausse alarme. Le chasseur continua.
--Vous concevez que, si nous étions découverts, c’en était fait de nous,
car nous avions tous ces démons à la fois sur les bras. Ce fut donc pour
nous un moment plein d’angoisse que celui où ils prirent pied à terre.
Pendant quelques minutes, qu’ils passèrent à se consulter, nous restâmes
sans haleine; heureusement Dieu voulut qu’ils se dirigeassent dans le
sens opposé à notre cachette. Les trois Apaches remontèrent le cours de
l’eau. J’avais toujours avec moi cette maudite selle que, dans un moment
d’exaspération, j’avais fait vœu de mettre sur le corps d’un de ces
brigands mort ou vif. Je la cachai sous les branches, puis, profitant de
la lisière d’arbustes qui entourait la rivière, nous nous glissâmes
silencieusement derrière les Indiens. Le Canadien, malgré son grand
corps, rampait avec l’agilité d’un boa, et je le suivais de mon mieux.
Nous avions à peine parcouru ainsi une centaine de _vares_, quand nous
fîmes lever devant nous un cerf magnifique, qui s’élança du côté de nos
ennemis. Le sifflement aigu de la corde d’un arc nous annonça qu’il
avait été vu, et l’animal revint s’abattre à vingt pas devant nous,
serré de près par l’Indien qui l’avait blessé et qui accourait
l’achever. Le cerf, en se défendant, renversa son antagoniste, et
j’étais encore stupéfait de cette alerte imprévue, que le Canadien, que
je croyais près de moi, s’était déjà élancé en avant, et, clouant d’une
main l’indien sur le sol d’un coup de couteau, étouffait de l’autre dans
son gosier un hurlement d’agonie que nous fûmes seuls à entendre.
--Et d’un, dit le Canadien.