Les deux vaqueros se rejetèrent vivement en arrière, tandis que

l’Endemoniado se relevait comme lancé par la détente d’un ressort caché.

Grâce au bandeau de cuir qui l’aveuglait, il resta d’abord frissonnant

sur ses jambes, les naseaux retroussés, le corps tremblant, Benito

profita de ce court répit pour s’affermir sur sa selle, se pencha en

avant, et leva le bandeau qui cachait les yeux de l’Endemoniado. Alors

commença entre le cheval et l’homme une lutte vraiment admirable.

Effrayé de revoir tout d’un coup la clarté du jour qui éblouissait ses

yeux sanglants, secouant sa crinière emmêlée et que la rage hérissait,

le fougueux animal fit entendre un hennissement terrible, et bondit

successivement, en se tordant sur lui-même, vers les quatre points

cardinaux, comme pour flairer le vent. Benito, sans paraître ébranlé de

ces mouvements impétueux, se tenait encore sur la défensive, repoussant

violemment du pied les dents aiguës qui cherchaient à déchirer ses

jambes. Trompé dans son espoir, l’Endemoniado s’enleva brusquement sur

ses jarrets. En vain les éperons, qui frappaient ses aines, lui

arrachèrent un rugissement: le cheval, au lieu de retomber sur ses

jambes, s’abattit violemment sur le dos. Tous les spectateurs poussèrent

un cri; mais le pommeau seul de la selle avait heurté le sol avec un

retentissement lugubre, en meurtrissant le garrot de l’animal; Benito,

prévoyant le choc, avait rapidement sauté à terre. Bientôt, au milieu

d’un nuage de poussière, les spectateurs émerveillés virent le dompteur

de chevaux se remettre rapidement en selle, contre toutes les règles de

l’équitation, du côté hors montoir, à l’instant où le cheval étonné se

relevait en poussant de nouveaux hennissements. A son tour, le vaquero

paraissait ivre de fureur: pour la première fois de sa vie, il avait

vidé les arçons. Impatient de venger son affront, ses jambes ne

cessèrent de serrer les flancs du cheval que pour tracer jusque sous son

ventre les sillons sanglants de ses éperons; ses bras ne lâchèrent le

caveçon de crin que pour faire pleuvoir, drus comme la grêle, les coups

de la cravache plombée sur la peau meurtrie de l’Endemoniado. Cependant

l’avantage n’était encore ni d’un côté ni de l’autre, et, après quelques

minutes de cette lutte acharnée, les deux antagonistes restèrent un

instant immobiles. Des applaudissements retentirent de toutes parts, et

certes, pour mériter l’admiration de ces centaures, il fallait avoir

accompli plus qu’il n’est donné à l’homme d’accomplir. Soit que le

vaquero fût un de ceux que le danger ou les applaudissements enivrent,

soit qu’il se crût capable de faire plus encore, il profita de cette

trêve pour tirer un couteau effilé passé dans la jarretière de sa botte.

--Holà! s’écria don Ramon, spectateur moins impassible d’une lutte où il

s’agissait, selon toute apparence, de la vie d’un cheval; le drôle

va-t-il égorger l’Endemoniado?

Un éclair d’indignation jaillit des noires prunelles de Maria-Antonia à

la supposition qu’un homme qu’elle avait distingué pût être un lâche;

puis un superbe sourire d’orgueil vint éclairer ses traits à la vue de

Benito, qui, dans un accès de témérité folle, enivré sans doute par la

présence de l’objet aimé, coupait le caveçon du cheval, et se mettait

ainsi sans bride, sans point d’appui, à la discrétion d’un animal

indomptable. Débarrassé de l’étreinte du _bozal_ qui comprimait ses

naseaux, l’Endemoniado aspira bruyamment l’air des forêts, fit onduler,

en secouant la tête, les flots de sa crinière dorée, et s’élança dans la

direction de l’arbre ébranché. Telle était l’impétuosité de son élan,

qu’on ne pouvait douter qu’il n’allât se briser lui-même à l’obstacle

placé sur son chemin. Rien ne semblait donc pouvoir arracher le cavalier

au sort qui l’attendait. L’Endemoniado n’était plus qu’à quelques pas du

tronc fatal, quand, par un mouvement aussi subit qu’imprévu, Benito tira

son chapeau à larges ailes, et, au moment où un élan suprême allait

achever la lutte, le chapeau, interposé brusquement entre l’arbre et le

cheval, fit faire à celui-ci un bond de terreur en sens contraire. Nous

eûmes alors l’étrange spectacle d’un cavalier sans bride guidant à son

gré sa monture indomptée, qui s’élançait d’un côté ou de l’autre, selon

que l’épouvantail voltigeait de l’œil droit à l’œil gauche. Ce fut ainsi

que l’Endemoniado repassa en frémissant de rage devant l’estrade, où

Maria-Antonia paya au vaquero d’un seul regard le prix de son heureuse

témérité. L’orgueil du triomphe, qui faisait éclater l’énergique et mâle

beauté du cavalier et resplendir son front, au-dessus duquel le vent

secouait sa chevelure flottante, justifiait merveilleusement le choix de

la jeune fille. Redonnant une nouvelle impulsion au cheval haletant et

déconcerté par cette résistance inattendue, Benito le laissa s’élancer

dans la direction de la forêt. Nous le suivîmes encore quelques

instants, balancé comme un roseau par les sauts prodigieux de l’animal

qui dévorait l’espace, et nous l’eûmes bientôt perdu de vue. Quelques

cavaliers s’élancèrent après lui; mais telle était la vitesse de sa

course, qu’ils revinrent promptement, renonçant à une poursuite inutile.

Je ne parlerai pas de tous les commentaires qui accompagnèrent la

disparition de Benito. Les uns le regardaient comme perdu, malgré ce

premier triomphe, car une des victimes de l’Endemoniado avait échappé

aussi à l’arbre fatal, et ce n’était que bien loin de l’hacienda qu’on

avait trouvé son cadavre, couvert de blessures et foulé aux pieds. Les

autres auguraient mieux de l’habileté du jeune vaquero. L’arrivée de

Martingale, qui tenait un faisceau de lances à la main, mit bientôt fin

aux conjectures, en rappelant que le _mayordomo_ (majordome, c’était

Cayetano qui était investi de cette dignité) devait commencer la course

du taureau.

Les toriles étaient vides; un taureau seul y était resté; c’était celui

que j’avais vu terrasser la veille. Cayetano, la figure encore agitée de

passions jalouses, prit une des garrochas et entra seul dans l’arène. Le

taureau fut détaché des liens qui le retenaient aux poteaux, et n’eut

pas besoin d’être excité pour se ruer à la rencontre du toréador

amateur. Cayetano fit quelques passes, en cavalier consommé, pour éviter

ses premières atteintes, et attendit l’instant favorable pour piquer

l’animal. L’occasion se présenta bientôt. Quand le taureau baissa la

tête pour ramasser ses forces et s’élancer de nouveau sur son ennemi, la

pointe de la garrocha s’enfonça à la jointure de l’épaule, et le bras

vigoureux de Cayetano le contint en arrêt; mais, au moment où il jetait

autour de lui un regard de triomphe, la garrocha se brisa dans sa main,

et il ne put, dans le premier moment de surprise, éviter le choc du

taureau. Cayetano porta vivement la main à sa cuisse, et quelques

gouttes de sang vinrent rougir ses _calzoneras_ de toile blanche. Un

juron arraché par l’humiliation plutôt que par la douleur s’échappa de

sa bouche, puis il demanda une nouvelle garrocha, tandis qu’il gagnait

l’extrémité opposée de la lice.

Quelques minutes se passèrent avant qu’il pût être obéi; enfin il vint

de nouveau se mettre en face du taureau. Cependant une hésitation

singulière se trahissait dans son maintien; je savais Cayetano trop

brave pour attribuer son émotion à la crainte: je l’avais vu calme et

froid dans des circonstances plus critiques. Bientôt à cette hésitation

succéda un air d’abattement plus inexplicable encore, car son sang ne

coulait pas. Enfin, au moment où il levait machinalement une seconde

fois la garrocha à la hauteur du poitrail du taureau, son cheval effrayé

se cabra, recula, et, sans chercher à s’y opposer, Cayetano se laissa, à

la surprise générale, entraîner hors de l’arène. Des cris, des sifflets,

des huées, accueillirent la fuite du toréador, qui, insensible à ces

outrages, s’éloignait en chancelant sur sa selle comme un homme ivre, et

la figure couverte d’une pâleur mortelle.

--Le chapelain! le chapelain! crièrent quelques voix d’un ton ironique,

voilà un chrétien en danger de mort. Et les sifflets poursuivirent de

nouveau le majordome, objet d’une haine unanime. Cependant le chapelain,

qui avait pris au spectacle un vif intérêt, paraissait se soucier assez

peu d’abandonner sa place sur l’estrade. Il hésitait à prendre au

sérieux cet appel à ses fonctions; mais, sur un signe de don Ramon, il

monta à cheval en maugréant, et suivit le fugitif.

Profitant du tumulte et de l’issue qu’on lui laissait ouverte, le

taureau s’était élancé dans la direction de la forêt sans qu’on songeât

à l’en empêcher. Ce dénoûment ne faisait que médiocrement le compte des

vaqueros, qui fondaient sur la course du taureau l’espoir d’un amusement

plus prolongé. A défaut de la course, ils se livrèrent à mille prouesses

équestres qui m’eussent vivement intéressé, si ma pensée ne se fût

reportée involontairement vers le héros de cette journée. En ce moment,

Benito expiait peut-être un triomphe passager par une mort cruelle, loin

de tout secours humain. Une angoisse bien autrement profonde était

empreinte sur le visage de la fille de l’hacendero. En vain son père

l’engageait à quitter l’estrade, puisque tout était fini: ses regards

restaient fixés vers l’horizon, tandis que sa main froissait

convulsivement les fleurs des sumacs. Le soleil montait lentement et

commençait à embraser la campagne sans qu’aucun indice annonçât le

retour de Benito, et cependant plus d’une heure s’était écoulée. Enfin

un long soupir s’échappa des lèvres de la jeune fille, qui reprirent

leur teinte rosée; une joie indicible rayonna sur sa figure, car un

léger nuage de poussière surgissait à l’horizon, et son cœur lui disait

que cette poussière était soulevée par celui qu’elle attendait. Le

dompteur de chevaux arrivait en effet, rapide comme le nuage poussé par

le vent. Les vaqueros suspendirent leurs jeux, et n’eurent que le temps

de se former en une double haie pour recevoir leur camarade victorieux.

Un coup d’œil suffit pour nous apprendre que l’indomptable Endemoniado

était enfin dompté. A ses flancs haletants, à ses yeux éteints, à sa

croupe ternie sous une couche de poussière collée par la sueur, il était

facile de voir que le redoutable animal n’obéissait plus qu’à la vive

terreur que lui inspirait son cavalier. Celui-ci, la figure enflammée et

sillonnée çà et là de longues déchirures, la chevelure en désordre, les

habits en lambeaux, portait tous les signes d’une victoire chèrement

disputée. Au moment où les derniers bonds que ses éperons arrachèrent à

l’Endemoniado le firent arriver sous l’estrade, Benito se pencha

brusquement en arrière et poussa un cri: le cheval s’arrêta court, la

voix de son vainqueur suffisait à le conduire. Ce fut alors un hourra

général parmi les vaqueros. Avec une grâce courtoise que n’eût pas

désavouée le plus parfait gentilhomme, Benito s’inclina sur la selle

comme pour déposer aux pieds de Maria-Antonia l’hommage de sa victoire.

De nouveaux cris s’élevèrent, et tandis qu’un mélange de confusion,

d’orgueil et de joie empourprait le beau visage de la jeune fille, une

grappe fleurie de sumac vint tomber dans les mains de Benito. Le jeune

homme ne put alors cacher son émotion; il pâlit, balbutia, et, comme

s’il eût faibli sous le choc d’une fleur lancée par la main d’une femme,

l’inébranlable cavalier parut chanceler pour la première fois sur sa

selle. Je m’approchai de lui pour le complimenter. En cet instant, ma

vie avait à ses yeux un prix inestimable: n’étais-je pas le témoin du

plus glorieux, du plus doux de ses triomphes? Aussi, dans l’ivresse de

sa joie, probablement aussi pour cacher son trouble, m’étreignit-il

vivement dans ses bras nerveux. Benito Goya m’avait pardonné.

Quelques heures après, au moment où je rentrais seul à l’hacienda, je me

croisai avec un des héros subalternes de cette journée, avec Juan,

l’heureux possesseur du dolman qu’il avait regagné la veille. Malgré ce

succès, il semblait plongé dans une profonde tristesse. Comme j’hésitais

à l’interroger, il m’adressa le premier la parole:

--Avouez, seigneur cavalier, me dit-il, que Benito Goya est un heureux

mortel; car, si je ne me trompe, nous aurons sous peu, dans sa personne,

un nouveau maître à l’hacienda.

--Ce ne sera que justice, ce me semble, dis-je à Martingale, car il est

aussi beau qu’il est brave; mais est-ce cette pensée qui cause votre

tristesse?

--Oh! non; c’est ce pauvre _mayordomo_!

--Cayetano?

--Hélas! oui, reprit Juan avec un redoublement de grimaces

mélancoliques; il est mort!...

--Mais il était à peine blessé!

Juan prit un air mystérieux.

--Il paraît, me dit-il, qu’on avait enduit les cornes du taureau avec le

suc du _palo mulato_[42], et que la mort du pauvre majordome a été aussi

horrible que prompte. Vous n’avez pas oublié l’homme qui vous a

rencontré mourant de soif, et qui avait averti Benito de vous apporter

de l’eau? Eh bien! c’est Feliciano, le frère d’un ancien ami de

Cayetano. Cet ami, possesseur d’un secret que le majordome eût voulu lui

arracher avec la vie, avait confié à son frère, avec le secret fatal,

les alarmes que lui causait le caractère bien connu de Cayetano. Ces

alarmes n’étaient que trop fondées. Le frère de Feliciano s’est embarqué

un jour avec le majordome, et depuis on ne l’a plus vu reparaître.

Feliciano a compris que son frère avait été tué; il s’est mis à la

recherche de l’assassin. Ayant appris que Cayetano vivait parmi nous, il

s’est rendu à l’hacienda, où il est arrivé juste à temps pour le voir

mourir. Alors il lui a parlé d’événements qui se sont passés il y a déjà

longtemps; ces révélations ont déterminé chez le moribond une crise

effrayante. Il a maudit, blasphémé Dieu comme un païen, jusqu’au moment

où d’horribles convulsions ont mis fin à ses souffrances. Certainement

le majordome est mort en état de péché mortel, puisqu’il n’a pas voulu

se confesser.

[42] Espèce de sumac vénéneux. C’est un grand arbre à peau jaune

recouverte d’un épiderme rougeâtre, continuellement exfolié. Son suc

laiteux est corrosif et fournit un poison très-violent.

--Oui, oui, dit le chapelain, qui s’était approché de nous; et, citant

l’Évangile avec plus d’à-propos que de savoir, il ajouta:--Le Seigneur a

dit: «Celui qui frappera avec l’épée périra par le taureau.»

--Amen! dit Martingale s’inclinant avec une humilité naïve devant

l’autorité de son curé; mais qui diable a pu empoisonner les cornes du

taureau?

Si l’on se rappelle l’opération bizarre à laquelle j’avais assisté la

veille sans être vu, et la part qu’y avait prise Feliciano, on ne sera

point embarrassé de répondre à cette question, sous laquelle Juan

dissimulait prudemment une dangereuse complicité.

VI

BERMUDES-EL-MATASIETE

A une portée de fusil de l’_hacienda_, une trentaine de huttes

capricieusement groupées servaient d’habitations aux _peones_ ou

travailleurs à gages. L’aspect de ces cabanes n’annonçait pas la misère:

il semblait que la nature se fût complu à jeter le voile d’une

végétation luxuriante sur les parois de bambous ou de fagots qui

disparaissaient sous les larges feuilles et les tiges grimpantes des

calebassiers aux calices d’or. Chaque hutte s’élevait au milieu d’un

enclos formé par une haie vive de cactus cierges, que des volubilis aux

clochettes multicolores couvraient de leurs réseaux serrés: mais

l’intérieur des cabanes était loin de répondre à ces riants dehors; tout

y trahissait le dénûment affreux qui est le partage du _peon_. Sur la

terre qu’on lui concède, chaque travailleur ne peut en effet cultiver à

son profit que le carré de piment et de tabac qui lui est accordé par le

maître de la ferme, et le temps qu’exige l’exploitation de ce petit coin

de terre est pris sur ses heures de repos. Un monopole impitoyable le

force d’acheter à l’hacienda le blé, le maïs, les objets manufacturés

nécessaires à sa consommation, et dont le prix dépasse de beaucoup son

modique salaire. Le travailleur libre d’une hacienda achète donc presque

tout à crédit, et le propriétaire reste éternellement son créancier.

Aussi le _dia de raya_ (le jour de paye) est-il, dans ces fermes, un

jour néfaste, au lieu d’être, comme partout ailleurs, un jour de fête,

car chaque semaine ajoute une nouvelle charge au fardeau déjà si lourd

qui pèse sur le péon.

La condition de ces travailleurs à gages, on peut l’affirmer sans

crainte, est pire que celle des nègres de nos colonies, et cependant

jamais la philanthropie n’a accordé à leur triste sort un peu de cette

compassion qu’elle prodigue si souvent à de moins réelles misères. Le

nègre esclave a sa cabane où il se repose après les heures de travail,

dont la loi fixe le nombre. Une distribution copieuse de poisson salé,

son mets favori, répare ses forces, et, s’il tombe malade, les soins

d’un médecin ne lui manquent jamais. L’insouciance du maître laisse, au

contraire, le péon exposé sans défense aux atteintes de la maladie et de

la faim. L’esclave noir peut entrevoir le moment où il rachètera une

liberté dont il ne saura que faire sans doute, mais dont la perspective

lui sourit; le travailleur libre n’a devant lui qu’un esclavage sans

limite, car son salaire sera toujours inférieur aux dettes que le

monopole le force à contracter. L’influence de l’ancien joug espagnol

pèse encore, on le voit, sur une partie de la population mexicaine

presque aussi lourdement qu’au jour de la conquête: la république a

continué sans remords l’œuvre de l’absolutisme.

Je dirigeais souvent mes promenades vers les cabanes habitées par les

péons. La boutique qui contenait les denrées et les objets manufacturés

s’élevait au milieu du village. Un matin, je m’étais arrêté devant cette

boutique pour observer les diverses transactions dont elle était le

théâtre. Chaque péon tirait de sa poche un roseau creux long de six

pouces, et dans lequel étaient roulés deux petits carrés de papier

indiquant, l’un le _doit_, l’autre l’_avoir_. Ces écritures sont d’une

simplicité primitive. Une raie horizontale, tracée d’un bout à l’autre

du papier, est la base du compte courant. Sur cette ligne longitudinale,

d’autres raies perpendiculaires plus ou moins prolongées (telle est

l’étymologie du mot _raya_ ou paye), des zéros et des demi-zéros,

servent à désigner les piastres et les demi-piastres, les réaux et les

demi-réaux. Au milieu des acheteurs, qui ne se retiraient qu’après avoir

longuement débattu leurs prix, je remarquai bientôt un individu plus

hâve et plus maigre que les autres, qui se promenait avec hésitation en

jetant sur la boutique des regards d’ardente convoitise. A la

persistance avec laquelle il fumait cigarettes sur cigarettes, il était

facile de voir que le pauvre péon cherchait à endormir les tiraillements

d’un estomac affamé. Enfin il parut prendre une détermination héroïque,

et s’avança vers la boutique en demandant un _cuartillo_ de maïs.

--Voyons votre compte, dit le commis.

Le péon tira de sa poche son roseau, et en fit sortir son _grand-livre_;

mais autant la ligne horizontale de l’_avoir_ était parcimonieusement

semée d’hiéroglyphes, autant celle du _doit_ était surchargée de signes

de toute espèce. Le commis refusa durement de lui vendre jusqu’à nouvel

ordre, et lui rendit son compte. Le péon avait, selon toute apparence,

prévu cette réponse, et la résignation aurait dû lui être facile;

cependant un désappointement douloureux se peignit sur sa figure, et ce

fut d’une main tremblante qu’il essaya de faire rentrer dans l’étui de

roseau le papier qu’il roulait convulsivement. Je me sentis alors ému de

compassion, et je payai au commis le modeste emprunt que le pauvre

travailleur était venu solliciter en vain. Le péon me témoigna

sur-le-champ sa reconnaissance en m’empruntant un second réal (60

centimes), et en me priant de l’accompagner dans sa cabane pour guérir

sa femme, malade depuis fort longtemps. J’appris, dans le court trajet

que nous fîmes ensemble, que c’était cette maladie qui l’avait assez

arriéré pour qu’on lui refusât un crédit dont il avait plus besoin que

jamais.

Je trouvai dans la hutte du péon le dénûment que je m’attendais à y

rencontrer. Quelques vases de terre cuite, deux ou trois têtes de bœuf

desséchées qui servaient de siéges, composaient tout l’ameublement. Deux

enfants nus, le ventre ballonné, les jambes grêles, les cheveux

pendants, allaient et venaient autour d’une femme dont la figure pâle et

amaigrie indiquait le dernier terme d’une maladie de langueur. Étendue

plutôt qu’assise sous un hangar qui s’élevait sur la cour intérieure,

cette femme balançait d’une main affaiblie, à l’aide d’une ficelle

d’aloès, un petit hamac suspendu aux piliers du hangar, et dans lequel

un jeune enfant dormait au soleil: c’était un triste tableau. Je

cherchai à rassurer le père en lui conseillant de substituer au piment

et au fruit des cactus, dont toute la famille se nourrissait, un système

d’alimentation mieux approprié à la débile santé de sa femme; mais je ne

me dissimulais pas que, pour ces malheureux privés de tout, ma recette

était impraticable. Le père m’écoutait cependant en se frottant les

mains et en donnant tous les signes d’un contentement que je n’osais

regarder comme l’effet de mes exhortations. Aux questions que je lui

adressai sur cette joie subite et singulière, il répondit que la sainte

Vierge venait de lui envoyer une idée, et que l’abondance ne tarderait

pas à rentrer dans son logis. En parlant ainsi, il caressait de l’œil

une vieille carabine toute rouillée qui se trouvait dans un coin de la

cabane. C’est en vain que je l’interrogeai sur l’usage qu’il comptait en

faire; le péon ne voulut pas s’expliquer, et se contenta de me répéter

que c’était une triomphante, une glorieuse idée. Je le quittai donc sans

avoir pu lui arracher son secret, mais rassuré par la pensée que cette

carabine rongée par la rouille ne pouvait être que fort inoffensive,

excepté pour celui qui s’en servirait.

Deux jours après, j’entrai le matin chez le propriétaire de l’hacienda;

je le trouvai pourpre de colère, et tançant rudement un pauvre diable

qui, une carabine sous le bras, la tête baissée, tournait gauchement son

chapeau entre ses mains. Je reconnus le péon.

--Ah! seigneur don Ramon, demandai-je à l’_hacendero_, quelle funeste

nouvelle venez-vous d’apprendre?

--Ce que je viens d’apprendre! s’écria don Ramon, c’est que mes gens

(Dieu me pardonne!) s’entendent avec les jaguars au détriment de mes

bestiaux. Encore un poulain que je viens de perdre par la maladresse de

celui-ci.

Puis il continua avec une véhémence toujours croissante:

--Vous savez que depuis quelque temps ces damnés jaguars font chaque

soir de nouveaux ravages dans mes troupeaux. Or, hier matin, ce drôle

m’aborde pour me faire part d’une idée que la sainte Vierge, disait-il,

lui avait envoyée dans mon intérêt.

--Je le croyais, interrompit humblement l’accusé.

--Il s’agissait, continua don Ramon, de se mettre à l’affût du jaguar

dans un endroit qu’il me désigna, et de l’y attirer au moyen d’un

poulain qui servirait d’appât. Il avait l’air si sûr de son fait, si

certain de gagner les 10 piastres (50 francs) de prime, que j’eus la

sottise de lui confier un jeune poulain de six mois. Voyons, drôle!

parle! Qu’as-tu fait de ce pauvre animal? Comment cela s’est-il passé?

--Eh bien! seigneur maître, dit timidement le péon, voilà donc que

j’étais embusqué depuis deux heures derrière un fourré; le poulain était

attaché à dix pas devant moi, regimbant, criant pour aller rejoindre sa

mère, lorsque tout à coup j’aperçois dans l’obscurité deux yeux qui

flamboyaient comme des cigarettes allumées. Je visai dans cette

direction, je recommandai mon âme à Dieu, et je fis feu en détournant la

tête.

--Et, au lieu du tigre, tu tuas le poulain! s’écria le propriétaire

exaspéré.

--Oh! seigneur maître, interrompit énergiquement le tireur blessé dans

son amour-propre, je n’ai fait que l’estropier!

--Tué ou estropié, n’est-ce pas la même chose? hurla l’hacendero. Eh

bien! va-t’en au diable! ou plutôt, va te faire mettre huit heures au

_cepo_.

--C’était cependant une heureuse idée, dit tristement le pauvre péon,

qui voyait s’évanouir l’abondance qu’il avait rêvée pour sa famille

affamée; puis il sortit la tête basse, l’air résigné, quoique deux

larmes sillonnassent ses joues amaigries. C’était donc les mains vides

qu’il devait rentrer dans sa cabane, c’était un supplice de huit heures

qu’il avait gagné en exposant sa vie, sauvée par un miraculeux hasard.

Je connaissais la profonde misère de ce malheureux, j’avais partagé son

espoir, bien qu’il m’eût fait un mystère de ses projets. Un dénoûment si

triste m’émut profondément.

--Ah! si Bermudes était ici, s’écria don Ramon, je n’aurais pas à gémir

sur tant de pertes réitérées. Que Dieu et Monseigneur saint Joseph

permettent que Bermudes revienne bientôt!

Ce Bermudes, surnommé _el Matasiete_[43], était ce même chasseur que

j’avais rencontré en compagnie d’un _coureur des bois_ canadien lors de

mon excursion au _placer_ de Bacuache, et qui m’avait donné, on s’en

souvient peut-être, rendez-vous à la Noria[44].

[43] Littéralement tue-sept.

[44] Voyez page 175.

Scènes de la vie sauvage au Mexique · 第 16 / 23 段