Des domestiques allumèrent les bougies dans leurs verrines, et, à la

clarté qu’elles répandirent, je pus distinguer la taille gracieuse d’une

des deux femmes voilées, qui se relevaient à leur tour; je pus voir

aussi une main blanche et mignonne ajuster coquettement les plis du

voile de soie; mais ce fut tout, car les deux femmes, la mère et la

fille sans doute, disparurent à l’instant. Force me fut alors de

reporter mon attention sur la singulière réunion au milieu de laquelle

le hasard m’avait jeté. Tous les objets qui frappaient mes yeux, depuis

mon entrée dans l’hacienda, avaient, je dois en convenir, outre un

certain caractère de féodalité rustique et de simplicité patriarcale, un

parfum de mystère fort à mon goût. Le souper auquel je fus invité ne

démentit pas ces premières apparences. Une table longue, et si étroite

que chacun des convives pouvait manger dans l’assiette de son vis-à-vis,

était chargée de tous les mets dont la cuisine mexicaine peut affliger

un convive européen. Le haut bout de la table était occupé par le

maître, qui s’appelait don Ramon, le chapelain de l’hacienda et moi. Les

deux femmes que j’avais remarquées pendant la récitation du rosaire ne

parurent point au souper. La foule des serviteurs des deux sexes, que

les mœurs mexicaines admettent à la table du maître, étaient assis à

l’autre bout. Hormis une belle pièce de venaison, les plats nombreux

étalés à profusion ne pouvaient guère exciter que l’étonnement ou le

dégoût. Partout on voyait des poulets, ici découpés en morceaux et

nageant dans un océan de sauce au piment rouge qu’un novice aurait pris

pour des tomates, là enterrés sous une montagne de riz qui exhalait une

horrible odeur de safran, et que perçaient, comme des souches dans un

terrain en friche, de longs piments verts. Plus loin, un coq laissait

voir l’affreux mélange d’olives rances, de raisins secs, d’arachides et

d’oignons dont il était farci. Un plat de grains de blé vert à la sauce

blanche faisait pendant à un autre chargé d’épis de maïs rôti. Enfin des

courges sucrées, des _garbanzos_, des pourpiers, des légumes sans nom

comme sans couleur, flanquaient d’énormes morceaux de bœuf à moitié

refroidi. La sensualité des commensaux de don Ramon se délectait

néanmoins à l’aspect de tant de merveilles. L’absence de toute espèce de

liquide était un fait remarquable au milieu de cette abondance de mets.

Au Mexique on ne boit qu’après le repas.

Je répondis aux questions que m’adressa mon hôte sur Arispe par quelques

renseignements que son ignorance, suite inévitable de sa vie isolée, lui

rendait précieux. Ayant ainsi satisfait sa curiosité, je crus pouvoir le

questionner à mon tour. Je tenais à savoir si c’était bien Cayetano que

j’avais rencontré près de la porte de l’hacienda; mais le nom du

contrebandier paraissait inconnu à mon hôte ainsi qu’à tous ses

commensaux.

Quand les nombreux convives eurent satisfait leur appétit, un des

serviteurs se leva et apporta deux énormes verres de la capacité de

plusieurs litres, comme ceux des temps antiques; chaque convive se

désaltéra l’un après l’autre dans ces verres qu’on fit circuler; puis la

séance fut levée, et on alla se préparer aux fatigues du lendemain, car

don Ramon m’avait annoncé pour le jour suivant un des _herraderos_[39]

annuels. C’était en l’honneur de cette fête qu’un grand souper avait eu

lieu contrairement à l’usage qui ne compose ce repas du soir que d’une

tasse de chocolat: cette circonstance m’expliqua l’absence des

maîtresses de la maison.

[39] On désigne ainsi les jours consacrés chaque année à compter et à

marquer le bétail.

En prononçant au souper le nom de Cayetano, j’avais surpris dans les

yeux de Benito une expression de sombre défiance; je n’avais point alors

cru devoir réitérer mes questions, espérant que bientôt l’occasion

s’offrirait d’éclaircir mes doutes. Mon espoir ne fut pas trompé. Au

moment où je sortais de la salle à manger, je fus accosté à la porte par

mon nouvel ami Juan, ou Martingale, pour adopter le sobriquet que lui

avaient donné ses compagnons, et qu’il justifiait si bien.

--Benito, me dit-il, a deviné que vous vouliez parler à don Ramon de

l’homme à la cicatrice.

--Comment Benito le connaît-il? demandai-je à Juan.

--Cela ne me regarde pas; mais seriez-vous par hasard l’ami de Cayetano?

--Non, je ne suis pas l’ami de cet homme.

--Tant mieux! Alors vous êtes peut-être son ennemi?

--Pas davantage.

--Tant mieux, reprit encore Juan.

--Il paraît donc, répliquai-je impatienté de ces questions, que j’ai des

actions de grâces à rendre au hasard qui fait que je ne suis ni l’ami ni

l’ennemi de Cayetano?

--Qui sait? reprit Martingale d’un air mystérieux. Certaines gens, quand

ils haïssent bien un homme, voient de mauvais œil non-seulement ses

amis, mais ses ennemis; la haine, comme l’amour, a sa jalousie. Du

reste, c’est dans votre intérêt que je vous dis cela; vous êtes ici

étranger, seul, et je verrais avec peine qu’il vous arrivât malheur.

Maintenant adieu, je vais poursuivre ma veine; Benito est furieux contre

vous, car j’ai déjà regagné une manche de mon dolman. Ah! je remercie le

ciel que vous ayez pu arriver jusqu’à la noria!

En disant ces mots, le drôle s’esquiva si rapidement, que je ne pus lui

faire aucune question au sujet de l’ancien pêcheur de tortues. Le soir,

retiré dans la chambre qu’on m’avait assignée, et dont les murailles

étaient complétement nues, je réfléchissais aux événements de la

journée, tout en prêtant l’oreille aux derniers bruits qui s’éteignaient

peu à peu à mesure que les valets regagnaient les communs. Le silence

régna bientôt dans toute l’étendue du vaste bâtiment, et ne fut plus

troublé que par le murmure lointain des bestiaux qui s’écartaient des

auges de la noria livrée alors aux habitants de la forêt. Je me

disposais à m’endormir à mon tour, quand un bruit de pas se fit entendre

à travers les barreaux de fer de ma fenêtre. Ma chambre étant située au

rez-de-chaussée, je vis distinctement, de l’endroit où j’étais couché,

deux individus passer à peu de distance en se parlant assez bas pour que

je ne pusse entendre que le mot _endemoniado_[40], qui revint plusieurs

fois de suite. Puis les deux personnages s’éloignèrent avec un éclat de

rire qui ne me laissa plus de doute sur celui qui l’avait poussé:

c’était bien Cayetano, c’était bien ce rire sardonique qui m’avait

frappé pendant une autre nuit. La présence de cet homme dans

l’_hacienda_ me sembla de sinistre augure.

[40] Endiablé.

Il était à peine jour quand je me levai le lendemain matin, sans me

ressentir en rien des fatigues de la veille, et je m’empressai de me

rendre dans le salon (_asistencia_) où l’on avait récité le rosaire. Don

Ramon, sa fille Maria-Antonia et le chapelain y étaient déjà réunis. Je

pus alors admirer la beauté de la jeune fermière, que j’avais seulement

devinée la veille. Le _rebozo_ qui cachait son visage pendant la prière

tombait négligemment drapé sur son épaule. Son vêtement consistait en

une simple chemise brodée à manches courtes, et qui, malgré les plis du

rebozo, ne cachait qu’à demi sous les garnitures de dentelle son sein et

ses épaules. Un jupon de soie, serré par une ceinture de crêpe de Chine

écarlate autour de sa taille que n’emprisonnait jamais le corset,

dessinait les riches contours de ses hanches, s’arrêtait à la cheville,

et laissait dans toute sa liberté, sous un bas découpé à jour, un de ces

pieds à coudes élevés, un de ces pieds petits, mignons, cambrés, qui ne

paraissent faits que pour fouler la laine et chausser le satin. Bien que

Maria-Antonia ne fût, à proprement parler, que la fille d’un riche

paysan, le sang andalou avait gardé chez elle toute sa distinction, et

la femme la plus fière de la pureté de sa race n’eût dédaigné ni ses

traits gracieux ni la blancheur de ses mains. Quand j’entrai, elle

jouait avec les glands d’or d’un chapeau d’homme qu’elle tenait à la

main, ce qui indiquait qu’on allait monter à cheval.

En effet, des chevaux nous attendaient dans la cour; on servit le

chocolat, et nous partîmes pour aller au-devant de la _recogida_. En

sortant de la cour d’entrée, don Ramon, avec cet œil du maître auquel

rien n’échappe, aperçut dans le toril le taureau que j’avais vu opérer

la veille, et demanda pourquoi il se trouvait là.

--C’est le taureau du majordome, répondit Martingale, que son office

retenait derrière nous.

Nous tournâmes le mur d’enceinte, et nous gagnâmes un bois épais qui

s’étendait à quelque distance. C’était par là que devait déboucher la

_recogida_. Nous fîmes halte à la lisière du bois. Un dais de vapeurs

épaisses s’étendait au-dessus de la cime des arbres; la forêt était

ensevelie dans l’ombre et le silence le plus profond. Ce silence fut

bientôt troublé par des hurlements aigus, quoique lointains encore; un

bruit sourd se fit entendre, la terre trembla; puis ces rumeurs se

rapprochèrent et grossirent; des vaqueros débouchèrent impétueusement

dans la plaine par toutes les issues du bois; nous n’eûmes que le temps

de nous jeter de côté. Une colonne serrée se précipita derrière eux avec

le bruit du tonnerre, mugissant, hennissant et fuyant éperdue devant une

vingtaine d’autres cavaliers qui faisaient tournoyer leurs lazos dans

l’air. Ces cavaliers se lançaient à corps perdu dans le centre de ce

torrent, culbutant les traînards, se ruant sur les récalcitrants,

semblables au milieu des flots de sable soulevés par cette tempête

d’animaux, à des hommes frappés de vertige. Nos chevaux bondissaient

sous nous, excités jusqu’à l’ivresse par ce tumulte. Le chapelain,

rejetant son capuchon sur ses épaules, fut le premier à nous donner

l’exemple et à suivre le torrent. Maria-Antonia, en digne fille d’un

_hacendero_, en digne femme future d’un de ces centaures, lâcha aussi la

bride à son cheval et s’élança après le chapelain, tandis que les

longues tresses de ses cheveux se déroulaient sur ses épaules. Elle

était belle ainsi, belle d’une admirable et sauvage beauté. Don Ramon

poussa à son tour son cheval impatient, et, bon gré, malgré, je fus

forcé de suivre la cavalcade. En quelques minutes nous atteignîmes les

barrières des toriles, qui se refermèrent sur le troupeau emprisonné. Ce

fut pendant quelques instants une confusion inexprimable, le plus

formidable tumulte qu’on puisse imaginer. De terribles élans ébranlaient

les estacades; un crescendo de hennissements et de mugissements furieux

faisait hennir et mugir en même temps les échos des bois. Enfin ce

tumulte s’apaisa, les colères impuissantes se calmèrent, et l’on procéda

à l’_herradero_. Des trépieds chargés de bois sec avaient été allumés à

l’entrée des toriles; les fers mis sur ces brasiers furent bientôt

rougis, et les vaqueros, un instant reposés, se préparèrent à commencer

leur rude et dangereuse besogne.

Je ne sais si le hasard seul avait rapproché Maria-Antonia d’un vaquero

qui, après s’être distingué entre tous par son activité, reprenait un

instant haleine. Ce vaquero n’était autre que Benito. La mauvaise humeur

qui la veille altérait sa physionomie avait fait place à une expression

de noblesse intrépide dont je fus frappé pour la première fois. La

fierté du sang espagnol s’alliait chez lui à l’énergie sauvage des

Indiens, premiers dominateurs de ces déserts. Un teint olivâtre, une

barbe un peu clairsemée, une chevelure légèrement ondée qui couronnait

son front, une taille droite et souple comme un bambou, révélaient en sa

personne une race perfectionnée par le croisement. Benito ne tarda pas à

apercevoir la jeune fille, qui tressaillit sous ses regards de feu.

Presque en même temps le visage d’Antonia se colora d’une vive rougeur;

elle se hâta de couvrir chastement de son _rebozo_ ses tresses rebelles

et ses épaules nues, mais elle ne s’éloigna pas. Je pris dès lors un

intérêt plus vif à cette rude pastorale, à ce dialogue muet et passionné

entre un homme à moitié sauvage, inflexible et dur comme le bois de fer,

et une amazone intrépide qui semblait ne garder de la femme que la

pudeur et la beauté.

Deux sumacs chargés de leurs grappes de fleurs répandaient une ombre

épaisse à quelques pieds des deux enceintes; une estrade grossière

s’élevait sous leur feuillage. Don Ramon demanda à qui ils étaient

redevables de cette galanterie improvisée.

--C’est à Benito Goya, répondit Juan en portant la main à son chapeau.

Don Ramon fronça le sourcil comme s’il désapprouvait cet hommage qui ne

s’adressait pas à lui seul; mais il s’assit néanmoins sur l’estrade à

côté de sa fille et du chapelain: pour moi, préférant garder la liberté

de mes mouvements, je refusai la place qu’on m’offrit.

Les vaqueros voltigeaient en dehors des toriles. Quand leurs yeux

exercés apercevaient un cheval, un taureau ou une génisse qui n’étaient

pas marqués au fer de l’hacienda, leur lazo tournoyait une seconde en

air et ne manquait jamais, au milieu de cette forêt de cornes et de

têtes, d’aller atteindre la bête désignée. Alors le flot s’ouvrait

devant l’animal tiré hors de l’enceinte. Un second vaquero s’approchait,

jetait nonchalamment son lacet par terre, l’élevait brusquement, piquait

sa monture, et, avant qu’il pût opposer de la résistance, le cheval ou

le taureau, violemment tiré dans deux directions opposées, s’abattait

lourdement sur le sable, faute de point d’appui. En un clin d’œil, le

fer ardent sifflait sur la chair; un petit nuage de fumée tourbillonnait

sur le flanc de l’animal, qui tremblait douloureusement, se dégageait

des liens qui cessaient de l’étreindre, et regagnait le bois ou la

plaine avec l’empreinte du propriétaire. Ce fut bientôt autour de nous

une vapeur épaisse au milieu de laquelle on ne distinguait plus que

confusément des corps fauves frémissant sur le sable, des figures

bronzées et des lueurs de fer rougi. De temps à autre, un bond

prodigieux jetait partout le désordre; c’était un vaquero emporté par un

poulain encore indompté qui se débattait, mais en vain, sous la douleur

de sa brûlure et sous l’étreinte de son cavalier.

J’ai dit que c’était au moment de _briser_ le cheval que le danger

commençait pour le vaquero. Voici comment il est d’usage de procéder:

quand le poulain a été terrassé et marqué, selon la force de résistance

qu’il oppose, on le maintient par terre ou on le laisse se relever sur

ses jambes. Un bandeau de cuir est jeté sur ses yeux. L’animal, privé de

lumière, se laisse presque toujours assez docilement seller et sangler.

Une corde de crin est nouée au-dessus des naseaux de manière à former à

la fois une espèce de caveçon qu’on appelle _bozal_, et une bride qui

sert à diriger le cheval. Le vaquero, après s’être assuré que la selle

ne tournera pas, chausse ses longs éperons, et, selon la position du

cheval, se laisse enlever par lui, ou saute brusquement en selle et lève

le bandeau de cuir. Le cheval hésite un instant; mais bientôt la vue des

savanes qu’il a l’habitude de parcourir en liberté, l’odeur des forêts

natales, le poids qui l’opprime pour la première fois, lui arrachent un

hennissement de fureur; son hésitation a cessé. Il essaye d’abord de

secouer la selle, mais la sangle creuse dans son ventre un large et

profond sillon. Il cherche à mordre les jambes du cavalier, mais le

bozal qui comprime ses naseaux est rudement tiré en sens inverse. Il

tente de se dérober en traçant des courbes immenses, en lançant des

ruades désespérées; il se dresse presque droit sur ses jambes de

derrière pour jeter bas son cavalier par un bond furieux en avant.

Efforts inutiles! jusqu’alors inébranlable sur sa selle, l’homme est

resté passif: il attaque à son tour. Deux coups d’éperons lancés par lui

jusque sous les aines arrachent au cheval un cri rauque de surprise et

de douleur. Ivre d’impuissante colère, d’orgueil froissé, l’animal

furieux se ramasse sur ses jarrets nerveux, qui se détendent comme un

double ressort d’acier: il franchit d’un bond une prodigieuse distance,

et s’arrête subitement; mais le vaquero a jeté instinctivement son corps

en arrière, et son buste se maintient dans un merveilleux équilibre. Ses

éperons retentissent de nouveau sur les flancs du cheval, qui repart

sans s’arrêter, parce que les molettes labourent ses flancs, et que la

_cuarta_ meurtrit sa croupe. Enfin, après cette nouvelle course, les

naseaux de l’animal, comprimés par le caveçon, ne laissent plus échapper

qu’une respiration sifflante, ses flancs fument et saignent. Lorsqu’il a

cherché inutilement, dans l’excès de sa terreur et de sa rage, à se

briser lui-même pour briser son cavalier contre un tronc d’arbre, le

cheval se reconnaît vaincu, il obéit à l’impulsion du corps, à l’éperon,

à la voix; en un mot, il est dompté. Quant au vaquero, il reprend

haleine, allume un cigare, et remet de nouveau sa selle, encore humide,

sur le dos d’un autre animal.

--Avez-vous beaucoup d’hommes de cette trempe dans votre pays? me

demanda don Ramon en me montrant une demi-douzaine de ces vaqueros, qui,

dans l’intervalle d’une lutte à l’autre, essuyaient leurs fronts

ruisselants. J’évitai de répondre à cette question: la comparaison des

écuyers de nos cirques avec ces hardis dompteurs de chevaux était trop

humiliante pour mon amour-propre d’Européen. Je demandai à don Ramon si

parfois on n’avait pas de malheurs à déplorer dans ces luttes équestres.

--Oui, oui, cela se voit de temps à autre, me répondit-il d’un air

presque satisfait; tenez, il y a l’_Endemoniado_, que mes drôles se sont

bien gardés d’amener à l’_herradero_.

Les vaqueros se récrièrent d’un commun accord, et l’un d’eux s’excusa en

affirmant que personne ne l’avait aperçu.

--Qu’est-ce que l’_Endemoniado_? demandai-je à don Ramon. Je me

rappelais avoir entendu Cayetano prononcer ce nom la nuit précédente.

--C’est un cheval qui n’a été monté que deux fois, et que mes vaqueros

ne se soucient pas de monter une troisième.

--Pourquoi cela?

--Le premier qui l’a monté a été mis en pièces; le second a eu la tête

brisée contre cet arbre ébranché que vous voyez là-bas.

--Et vous n’avez pas fait tuer un si dangereux animal?

--Oh! comme ce sont _mes_ vaqueros et _mes_ chevaux, ces affaires se

passent en famille; chevaux et vaqueros ont parfaitement de droit le

s’entre-tuer sans que j’aie rien à voir là dedans.

Un rire d’approbation grossière accueillit cette singulière profession

d’impartialité, que ces hommes, qui faisaient si bon marché de leur vie,

trouvèrent très facétieuse. Mais cette gaieté fut de courte durée. A la

vue d’un homme qui arrivait inopinément, traînant un cheval avec mille

efforts, une stupéfaction profonde remplaça sur ces rudes figures le

sourire qu’avait provoqué la déclaration du maître. L’homme était

Cayetano, le cheval l’_Endemoniado_. Un air de satisfaction féroce

enlaidissait encore le visage amaigri de l’ancien contrebandier, qui

apparaissait comme un fantôme sinistre au milieu de ceux dont il était

venu depuis peu partager les travaux sous un nom d’emprunt.

Instinctivement je me mis à l’écart pour ne pas me laisser apercevoir

par Cayetano, sans cependant le perdre de vue. Un nœud coulant qu’il

était parvenu à serrer à l’extrémité de la lèvre supérieure du cheval

contraignait, par une étreinte douloureuse, l’_Endemoniado_ à

l’obéissance. Cette lèvre gonflée témoignait de la résistance du

quadrupède, qui justifiait parfaitement son nom. C’était un alezan

brûlé, à balzanes blanches, _buvant dans le blanc_, comme on dit en

termes de manége: signe infaillible d’un caractère vicieux. Son œil, à

moitié voilé par une houppe de crins qui tombait sur son front, brillait

d’un morne éclat. Ses oreilles étaient pointées en avant; sa longue

crinière flottait en désordre, et ses sabots durs et pointus rendaient

un son métallique contre les cailloux chaque fois qu’il s’élançait sur

Cayetano, qui, d’un coup retentissant de sa cravache plombée, le

repoussait en arrière. En un met, l’aspect du cheval était plus

effrayant encore que celui de son redoutable guide.

--Vos vaqueros vont me savoir gré de leur amener ce bel animal, n’est-il

pas vrai? dit Cayetano en s’adressant à don Ramon, tandis qu’un sourire

brutal crispait sa figure; d’autant plus que ce n’est pas sans peines;

car voilà deux jours que je le poursuis.

--En effet, dit don Ramon, j’étais étonné de ne pas te voir ici. Allons,

mes enfants, qui de vous va monter l’_Endemoniado_? Pour l’honneur de

l’hacienda, ce cheval ne doit pas aller se vanter à ses camarades de

vous avoir fait peur à tous.

Personne ne répondit à ce défi, car personne n’osait tenter

l’impossible. Pendant que l’hacendero jetait autour de lui des regards

mécontents, Cayetano semblait chercher des yeux quelqu’un qu’il

n’apercevait pas; tout à coup, à la vue de Benito, qui, malgré lui

ramené vers l’estrade, s’enivrait d’une contemplation muette:

--Seigneur don Ramon, s’écria-t-il, voici quelqu’un qui ne se refusera

pas à monter l’Endemoniado en présence de vos seigneuries.

Et il lança sur le jeune homme un regard farouche que celui-ci lui

rendit aussitôt.

--Si vous pensez, dit Benito en s’avançant vers don Ramon, que je doive

me faire tuer pour soutenir l’honneur de l’hacienda, je suis prêt,

seigneur don Ramon, à exécuter ce que vous m’ordonnerez.

Comme le gladiateur prêt à mourir en saluant César, Benito s’inclina

gracieusement devant l’hacendero. Celui-ci sembla hésiter en rencontrant

le regard suppliant de sa fille.

--Je n’ai pas le droit, s’écria-t-il, de t’ordonner de te faire tuer

pour moi; mais, si tu veux tenter l’aventure, je t’en accorde pleine et

entière permission.

--C’est bien, reprit Benito, je monterai l’Endemoniado.

--Si cependant vous avez peur, dit Cayetano en ricanant d’un air de

mépris, je le monterai pour vous.

--Chacun son rôle, reprit Benito. Vous devez, ainsi qu’il a été convenu

hier, donner au taureau que nous prête don Ramon le premier coup de

_garrocha_[41].

[41] Lance armée d’un fer très-court, entouré à sa naissance d’un

bourrelet qui l’empêche de blesser mortellement le taureau.

--Et aussi le dernier coup d’épée, si on l’exige, répondit Cayetano avec

un rire bruyant.

--Non pas, s’il vous plaît! s’écria le propriétaire; je vous prête un

taureau pour vous amuser, mais non pas pour le tuer.

On s’occupa de seller l’Endemoniado, tâche qui n’était pas facile, car,

pour le seller, il fallait le maintenir sur ses jambes, et, comme s’il

eût deviné le projet des vaqueros, il commença de lancer des ruades

furieuses. Un lazo fut passé sous le paturon de la jambe gauche de

derrière et serré fortement sur le poitrail du cheval, de manière à

coller la cuisse contre le ventre. La jambe droite de devant fut repliée

sur elle-même par un moyen semblable, et, ainsi maintenu en équilibre,

l’Endemoniado fut condamné à l’immobilité. Benito saisit sa lourde selle

par le pommeau et la jeta sur le dos du cheval, qui frémit et trembla

quand ses reins en ressentirent le poids, et quand les larges étriers de

bois rebondirent sur ses flancs. La sangle fut ensuite serrée violemment

sous le ventre, puis le vaquero s’assit sur le sable pour attacher à ses

pieds les courroies de ses éperons. En ce moment, je jetai les yeux sur

l’estrade. Maria-Antonia était immobile; mais ses grands yeux noirs,

démesurément ouverts, étincelaient sur sa figure pâlie, et l’agitation

de son sein trahissait son angoisse. Don Ramon lui-même semblait

effrayé, et j’espérai un instant qu’il allait retirer la permission qui

exposait l’intrépide jeune homme à une mort presque certaine; mais il

n’en fut rien. Quand Benito eut achevé de chausser ses éperons, les

liens qui retenaient les jambes du cheval furent relâchés, et le bandeau

de cuir attaché sur ses yeux. Cependant, quoique maintenu par la corde

qui tordait sa lèvre, les écarts furieux de l’Endemoniado ne

permettaient pas encore de le monter. On fut obligé de le faire

agenouiller, et deux vaqueros, mordant chacun une de ses oreilles, le

maintinrent ainsi un instant. Benito s’élança sur le dos du cheval.

--Lâchez-le! s’écria-t-il d’une voix ferme.

Scènes de la vie sauvage au Mexique · 第 15 / 23 段