Dans l’agitation de la fièvre, j’avais oublié les instructions du pauvre

Anastasio, et je m’étais trompé de route; le chemin que je suivais se

dirigeait vers l’ouest, ainsi que je le vis à la position du soleil.

--Écoutez, me dit l’inconnu en me donnant de nouveau à boire, mais aussi

parcimonieusement que la première fois, vous pouvez arriver au coucher

du soleil à l’hacienda de la Noria. Suivez mon conseil, allez à

l’hacienda, vous y serez bien reçu.

J’alléguai mon extrême faiblesse. L’inconnu réfléchit, puis il reprit:

--Je ne puis vous attendre pour vous y conduire; des raisons impérieuses

m’obligent à me trouver bien loin d’ici à la chute du jour. Des motifs

non moins puissants devraient peut-être m’interdire l’accès de

l’hacienda; mais, comme ma route me conduit tout près, j’y passerai pour

vous faire envoyer un cheval de rechange et de l’eau, car, exténué comme

vous semblez l’être, ainsi que votre monture, vous n’arriveriez pas seul

aujourd’hui; et dans ces solitudes sans eau, avec un soleil comme

celui-ci, quand on n’arrive pas aujourd’hui on n’arrive pas demain.

Tâchez cependant de reprendre des forces et d’avancer un peu: en suivant

pas à pas la trace de mon _lazo_, que je laisserai traîner dans le

sable, vous ne serez plus exposé à vous égarer de nouveau.

Je le remerciai vivement de sa bonne intention.--Une dernière

recommandation, ajouta-t-il: n’oubliez pas de dire que le hasard seul

vous a conduit à l’hacienda.

En disant ces mots, le cavalier déroula le faisceau que formait sa

courroie de cuir tressé, et s’éloigna au grand trot en laissant derrière

lui un léger sillon sur le sable. L’espoir d’arriver bientôt à un

endroit habité, l’eau qui m’avait un peu désaltéré, me rendirent quelque

force. Pour la première fois ma position m’apparut ce qu’elle était

réellement, et je remontai sur mon cheval, que j’avais accroché par la

bride; mais le pauvre animal n’avait pas trouvé comme moi de l’eau pour

apaiser momentanément sa soif, et, le cou tendu, l’oreille basse, l’œil

éteint, il se traînait plutôt qu’il ne marchait, malgré les

sollicitations réitérées de l’éperon. En vain les molettes de fer

tourmentaient ses flancs ensanglantés; ses efforts redoublés ne

parvenaient point à lui faire hâter le pas. De temps en temps je

m’arrêtais, cherchant à distinguer les traces à peine visibles du lazo

sur le sable, espérant aussi que les voix de ceux que j’attendais

frapperaient mon oreille; mais tout faisait silence. Des bouffées de

vent chaud, haleine embrasée du désert, rasaient seules la terre en

soupirs inégaux. Je reprenais alors ma marche pénible en répétant

machinalement cette phrase: «Quand on n’arrive pas aujourd’hui, on

n’arrive pas demain.» Déjà l’ombre des bois de fer s’allongeait sur le

sable, qui, échauffé par le soleil de toute la journée, renvoyait des

effluves brûlantes; des nuées de moucherons, avant-coureurs du

crépuscule, bruissaient au loin; tous les signes précurseurs de la nuit

se montraient un à un, et personne ne venait. La douleur physique se

joignait à l’angoisse morale; je sentais ma langue se gonfler, ma gorge

s’embraser. Tout à coup mon cheval hennit, et, comme si quelque

mystérieux avertissement lui arrivait sur l’aile du vent, il prit

aussitôt une marche presque rapide. Moi-même, au moment où le disque du

soleil s’échancrait sur la lisière du bois à l’horizon, je crus entendre

des mugissements lointains de bestiaux. Plus de doute, je devais être

près de quelque _rancho_. Une demi-heure me suffit pour atteindre ces

arbres derrière lesquels le soleil était descendu. Une plaine immense

s’ouvrit alors devant moi, et j’eus sous les yeux le spectacle le plus

radieux, spectacle dont je voudrais pouvoir décrire le charme et la

majesté, mais dont ceux-là seuls peuvent se faire une idée qui ont

éprouvé les tortures de la soif au milieu de déserts enflammés dont ils

ignoraient l’étendue.

Un large tapis d’un gazon vert et lustré, découpé sous les pieds des

hommes et des animaux en chemins tortueux, couvrait la surface de cette

plaine. De nombreux gommiers serrés les uns contre les autres

suppléaient, par l’entrelacement de leurs cimes, à la maigreur de leur

feuillage, et protégeaient ces gazons de leur ombre. L’air humide et

frais qui venait caresser mon visage au sortir des bois étouffants que

je laissais derrière moi m’annonçait que l’eau devait circuler partout

sous une légère croûte de terre, et féconder cette délicieuse oasis. En

effet, au milieu de ce vert tapis et sous l’ombrage de beaux frênes, une

source abondante remplissait une large citerne. Une vaste roue mise en

mouvement par quatre paires de mules vidait et remplissait tour à tour

les cent seaux de cuir attachés à sa circonférence, et versait à flots,

dans de gigantesques troncs d’arbres creusés, une eau limpide et pure

qui étincelait glorieusement aux rayons du soleil couchant. Épanchée en

mille filets de rubis au pied des gommiers, cette eau abreuvait leurs

racines et portait jusqu’à l’extrémité de leurs branches une fraîcheur

vivifiante. Des milliers de bestiaux de toute espèce venaient s’abreuver

dans les auges de bois sans pouvoir tarir la source féconde qui les

remplissait. Plus loin, au milieu d’une poussière dorée soulevée sous

leur galop retentissant, une troupe immense de chevaux bondissaient, les

naseaux ouverts, la crinière au vent, dans toute l’impétuosité sauvage

de leurs allures.

C’étaient des courses folles, des ruades furieuses, des élans indomptés,

un tournoiement à donner le vertige. Le bruit des sabots qui frappaient

le sol retentissait comme un tonnerre lointain. Les rauques

hennissements des étalons, les mugissements des taureaux, dominaient de

temps en temps ce formidable et joyeux tumulte. Parfois un escadron

nombreux se détachait du groupe des chevaux, et se précipitait l’œil

enflammé vers le commun abreuvoir. Les moutons s’écartaient en

bondissant, tandis que les taureaux, levant leur mufle humide et noir,

se disposaient à repousser les envahisseurs à coups de cornes. Des

chacals et autres rôdeurs nocturnes, poussés aussi par la soif et

oubliant que le soleil brillait encore, que l’homme était proche,

montraient de loin leurs museaux effilés, leurs yeux brillants, sans

pouvoir attendre le retour des ténèbres pour prendre leur part à la

_noria_[33], qui, comme la providence de ce désert, versait à tous sans

distinction le trésor de ses eaux. Telles devaient être les citernes des

temps bibliques auprès desquelles les patriarches plantaient leurs

tentes et donnaient l’hospitalité aux anges voyageurs.

[33] _Noria_: on appelle ainsi le _chapelet hydraulique_ qui sert à

faire monter l’eau d’un puits ou d’une citerne, et, par extension,

le puits ou la citerne même.

En un instant, cheval et cavalier, nous nous mîmes à boire comme si nous

eussions voulu épuiser la _noria_. Il fallut cependant s’arrêter pour

reprendre haleine, et c’est alors que je crus entendre parler tout près

de moi. Je prêtai l’oreille, et j’entendis le dialogue suivant, car un

groupe de frênes me dérobait les interlocuteurs:

--Allons, Juan, je pense qu’il est temps de me mettre en route, car,

depuis bientôt quatre heures que je te donne des revanches, le voyageur

à la recherche duquel on m’a envoyé doit avoir eu plusieurs fois le

temps de mourir de soif.

--Tu es bien pressé parce que tu gagnes, José, et tu n’es si humain à

présent que parce que tu veux faire _charlemagne_. A l’heure qu’il est,

ton voyageur a déjà cessé de vivre, et tu le retrouveras toujours.

--Tu n’es pas raisonnable non plus, Juan. Je m’arrête un instant pour

remplir la gourde qu’on m’envoie porter à un pauvre diable qu’on trouve

à moitié mort sur le chemin, tu veux me démontrer une martingale

infaillible, et en conséquence tu ne cesses de perdre depuis quatre

heures; il faut que tout cela finisse. Je serai bien avancé quand, pour

te gagner ton _dolman_, j’aurai laissé un homme mourir de soif!

Presque au même instant je vis les deux joueurs sortir de l’espèce de

bosquet où ils s’étaient retirés. Je reconnus le perdant au dolman qu’il

tenait à la main, comme pour tenter la cupidité de son antagoniste et le

décider à lui offrir une dernière revanche. L’autre joueur tirait un

cheval par la bride; il me demanda si je n’avais pas rencontré un

voyageur étendu sans connaissance sur le grand chemin.

--Si c’est de moi que vous parlez, lui dis-je, vous pouvez gagner le

dolman de ce drôle, car Dieu merci! je ne vous ai pas attendu.

--Ah! vive Dieu! que je suis aise! s’écria le joueur malheureux. Benito,

mon ami, tu ne peux à présent refuser mon enjeu.

Une expression de mauvaise humeur se peignit sur la figure de Benito; il

était évidemment contrarié que je ne fusse pas mort de soif et que ma

résurrection lui enlevât le prétexte de ne plus risquer son gain. En

revanche, Juan était radieux. Je sentis instinctivement que, par un

brusque revirement d’idées, j’avais un ami dans l’homme qui avait voulu

me sacrifier à l’espoir d’une revanche, et un ennemi dans celui qui tout

à l’heure plaidait ma cause avec tant d’humanité.

Je laissai les deux joueurs continuer leur partie, et je m’acheminai,

suivi de mon cheval, vers l’hacienda. J’étais encore à quelque distance

de la ferme, et déjà le crépuscule envahissait le paysage, quand je

remarquai de vastes enclos de pieux (_toriles_) qui s’élevaient à droite

et à gauche de la route. L’un était désert; dans l’autre, la poussière

était soulevée en épais tourbillons. Quelques mugissements étouffés se

faisaient entendre. M’étant approché de l’enclos, je distinguai à

travers les pieux un taureau qui se débattait, et, monté sur le taureau,

un homme armé d’un couteau, tandis qu’un autre individu entourait de

cordes les pieds de l’animal et le maintenait de haute lutte. L’homme au

couteau semblait aiguiser, en les amincissant à l’extrémité, les cornes

de la bête, qui luttait en vain pour se débarrasser de sa rude étreinte.

Le taureau ayant fini par rester immobile, le cavalier trempa avec

précaution dans une calebasse une espèce de tampon grossier qu’il

promena plusieurs fois sur les cornes de l’animal, comme pour les

enduire d’une préparation liquide. Cette opération terminée, le taureau

fut délivré de ses liens, et, au moment où il se relevait furieux, les

deux individus avaient gagné et barricadé avec de fortes traverses de

bois une entrée du _toril_ opposée à l’endroit où je me trouvais, et

déjà ils s’éloignaient en toute hâte. J’avais reconnu dans l’homme monté

sur le taureau le cavalier dont la gourde pleine d’eau et les

renseignements m’avaient été si utiles quelques heures auparavant. Quel

motif avait pu retenir à l’_hacienda_ cet homme qui paraissait craindre

de s’y présenter? Une nouvelle rencontre, plus imprévue encore que la

précédente, vint bientôt donner un autre cours à mes pensées. La taille

et la tournure d’un cavalier qui passa près de moi au galop me

rappelèrent un homme dont le souvenir se mêlait à une scène terrible

qu’un intervalle de six mois ne m’avait pas fait oublier: je veux parler

du contrebandier Cayetano[34]. Ce ne fut pas sans effort que je

surmontai l’impression pénible causée par cette apparition, en cherchant

à me convaincre que j’étais la dupe de quelque étrange ressemblance.

J’arrivai ainsi, fort préoccupé, devant la porte de l’hacienda, et

j’entrai dans la cour, qu’à mon grand étonnement je trouvai déserte.

[34] Voyez _Cayetano le Contrebandier_, page 89.

Avant de raconter les scènes dont je fus témoin dans l’hacienda, je dois

dire en quoi consistent les métairies qui portent ce nom au Mexique.

Dans les contrées centrales de la république, les haciendas sont, pour

ainsi dire, des forteresses, bien qu’elles n’aient ni ponts-levis, ni

tours, ni fossés. Construites en pierres de taille ou en briques, avec

leurs terrasses crénelées, leurs portes massives, les barreaux de fer de

leurs fenêtres, elles peuvent être facilement défendues. L’histoire des

guerres civiles du Mexique, depuis quelques années, est féconde en

exemples de siéges réguliers soutenus par ces espèces de manoirs

féodaux. Ce dernier mot est exact, bien qu’appliqué à une république:

les tenanciers de ces haciendas ne sont, à proprement parler, que des

vassaux, pour ne pas dire des serfs. Construites au milieu de vastes

solitudes, ces métairies voient se grouper autour de leur enceinte un

grand nombre de familles errantes, heureuses de trouver, dans les

moments de crise, une protection dans les murs des fermes, du travail

sur leurs terres, et une consolation religieuse dans leurs chapelles. La

condition de ces travailleurs est certes inférieure à celle des nègres

de nos colonies, car ils ne peuvent pas, comme eux, racheter leur

liberté par leur travail. Les propriétaires les payent, il est vrai, en

argent; mais, au bout de quelques jours, forcé d’acheter de son maître,

qui les vend à un prix quintuple de leur valeur, tous les objets de

consommation, le travailleur libre du Mexique devient bientôt un

débiteur tellement insolvable, qu’il ne peut même s’acquitter par toute

une vie de labeur, tant le salaire qu’il reçoit est inférieur à la

dépense que le monopole lui impose!

Ce qui est vrai des contrées centrales de la république peut aussi

s’appliquer aux contrées reculées, comme celle où était située

l’hacienda de la Noria. Seulement les haciendas, n’ayant pas été bâties

par les Espagnols, n’ont pas l’air de grandeur qui caractérise tous les

travaux des conquérants du Mexique. L’hacienda de la Noria était un

bâtiment en pisé, recrépi et blanchi à la chaux. Ce bâtiment formait un

vaste parallélogramme dans lequel étaient compris les logements des

maîtres et ceux des hôtes nombreux qu’ils pouvaient accueillir. Plus

loin s’élevaient des communs destinés aux serviteurs de toute espèce. Il

était à remarquer qu’on n’y voyait ni étables, ni écuries, non plus que

dans les autres fermes de ce genre. Hormis de vastes enclos de pieux où

les moutons et les chèvres sont parqués la nuit, chevaux, mules, vaches

et taureaux sont abandonnés à l’état sauvage. On retrouve la même

insouciance dans les travaux de culture: l’homme ne vient que très-peu à

l’aide de la nature pour fertiliser les pâturages où ces troupeaux

innombrables doivent trouver leur subsistance. Chaque année, avant le

retour de la saison des pluies, lorsque huit mois de soleil ont jauni

l’herbe des plaines et des collines, il incendie ces chaumes desséchés

pour faire place à l’herbe nouvelle. Souvent alors le voyageur voit le

soir les collines en flammes rougir l’horizon et jeter des lueurs

ardentes au milieu des solitudes qu’il parcourt. Ce sont, à quelques

exceptions près, les seuls indices d’industrie agricole qu’il remarque

dans ces contrées.

Tous les ans, une _recogida_ ou battue s’opère sur toute l’étendue de

l’_hacienda_; des milliers de chevaux, de mulets et de taureaux sont

poussés au milieu des _toriles_. Les poulains, les jeunes taureaux que

la reproduction a ajoutés à la richesse des propriétaires, sont

terrassés par les _vaqueros_[35] à l’aide de leur lazo et marqués du fer

distinctif de l’hacienda. Les poulains âgés de cinq ans sont domptés,

c’est-à-dire montés deux ou trois fois (_quebrantados_); puis

_novillos_, génisses et poulains vont tâcher d’oublier au milieu de

leurs _querencias_[36] la honte que la selle a imprimée à leurs flancs

vierges, ou le signe de servitude que le fer rouge a creusé sur leur

chair encore fumante. Ils attendent ainsi le moment où une vente

définitive les enlèvera à leurs solitudes et les amènera au milieu des

villes de l’intérieur. Là, aux risques et périls des propriétaires ou

des passants, les chevaux s’accoutument à l’aspect des maisons, au

roulement tout nouveau pour eux des voitures, et même à la présence de

l’homme. Sous les rudes cavaliers mexicains, sous les piqûres des

éperons de fer en usage parmi eux, éperons démesurés dont certaines

molettes ont six pouces de diamètre, cette seconde éducation se fait

aussi brusquement que la première. L’épithète de _quebrantados_

(brisés), qu’on applique aux chevaux ainsi domptés, est d’une justesse

irréprochable. Souvent, après trois ans d’indépendance absolue, pendant

lesquels la présence de l’homme n’est pas venue leur rappeler l’affront

qu’ils ont subi, ces animaux n’ont pas encore oublié les terribles

_vaqueros_ qui ont ployé leurs reins et brisé leur orgueil.

[35] Cavaliers; littéralement, vachers.

[36] Endroits où les troupeaux se tiennent d’habitude.

Dès l’enfance, le vaquero a été dressé à l’équitation; à peine ses

jambes peuvent-elles serrer un cheval, que son père l’attache avec un

mouchoir au troussequin de la selle, et le fait galoper avec lui par

monts et par vaux. C’est ainsi qu’il grandit. Un jour vient où ses

jambes se sont arquées le long des flancs du cheval, où tout son corps

s’est assoupli à ses bonds inégaux. Le vaquero apprend alors dans ses

courses vagabondes à jeter le lazo, à connaître la terre (_saber la

tierra_), c’est-à-dire à joindre au raisonnement de l’homme l’instinct

du cheval, qui discerne, à vingt lieues de distance, les senteurs des

plantes qu’il est accoutumé à fouler, les émanations des arbres qui

l’abritent chaque nuit, et se précipite en ligne droite, à travers les

plaines, les montagnes ou les torrents, vers sa _querencia_ préférée. Au

milieu des solitudes où il passe sa vie, sans chemins tracés, sans

connaître les lieux où une poursuite acharnée peut l’avoir conduit, le

vaquero n’hésite jamais sur le chemin qu’il doit prendre; la mousse des

arbres, le cours des rivières ou des ruisseaux, la position du soleil,

l’inclinaison des herbes, les soupirs du vent, sont autant de voix,

autant de signes que le désert semble multiplier sur ses pas pour lui

indiquer sa route. A cette singulière finesse de perception, le vaquero

unit une rare sobriété: des bribes de _tortillas_[37], un morceau de

viande séchée, une grenade, un piment, une cigarette de paille de maïs,

le soutiennent tout un jour; des flaques d’eau rousse oubliées par le

soleil dans l’empreinte d’un pied de buffle ou de cheval le désaltèrent;

la fraîcheur de la nuit, la chaleur du jour, le trouvent également

insensible. Lancé à la poursuite de quelque animal, rien n’arrête son

essor, ni ravins, ni torrents, ni bois. Vêtu de cuir des pieds à la

tête, il galope intrépidement au milieu des forêts comme au milieu des

plaines. Tantôt penché à droite ou à gauche de sa monture comme un corps

désossé, tantôt le torse incliné sur l’avant de la selle, ou la tête

renversée sur la croupe du cheval de manière à éviter le choc des

grosses branches qui lui briseraient le crâne, il ne ralentit jamais

l’impétuosité de sa course. Quand son inévitable lazo a étreint l’animal

qu’il poursuit et qu’il veut dompter, l’intrépidité vient à l’aide de la

souplesse et de la vigueur. C’est alors que le rôle du vaquero est

périlleux. Cependant, au bout de deux heures au plus d’une lutte dans

laquelle il a senti son infériorité, le cheval revient le corps couvert

d’écume, l’œil abattu, souple, docile, dompté. Parfois aussi il ramène

inanimé le cavalier qu’il a brisé contre un rocher; mais le vaquero est

mort comme il devait mourir, sans avoir été désarçonné!

[37] Galettes de maïs cuites sur une plaque de fer, et qui remplacent

le pain presque partout.

J’avais souvent rencontré dans mes courses à travers le Mexique

quelques-uns de ces vaqueros isolés, et j’avais pris plaisir à leurs

entretiens, au récit naïf de leurs sauvages exploits: jamais cependant

je ne les avais vus réellement à l’œuvre. J’arrivais à l’hacienda de la

Noria dans les circonstances les plus favorables pour jouir d’un

spectacle que je désirais depuis longtemps.

J’avais traversé la cour déserte, et j’approchais d’un péristyle qui

abritait l’entrée principale du bâtiment, quand j’entendis une voix

prononcer d’un ton monotone des prières coupées de répons que d’autres

murmuraient en chœur. C’était un samedi soir, et les habitants de

l’hacienda, pour clore la semaine, récitaient le rosaire en commun,

selon l’antique usage espagnol. J’attachai mon cheval à un pilier, et

j’entrai dans la salle. Un grand nombre de personnes, tant maîtres que

valets, étaient dévotement agenouillées. La voix que j’avais entendue

était celle du chapelain de l’hacienda. Un homme d’une cinquantaine

d’années, qui paraissait être le propriétaire, s’inclina gravement à mon

arrivée, qui n’interrompit point la pieuse occupation des assistants; il

me fit signe de prendre place parmi eux, et je m’agenouillai comme les

autres, tout en promenant à la dérobée un regard curieux sur ceux qui

m’entouraient.

Le lieu choisi pour la prière commune était une grande salle carrée aux

murs blanchis à la chaux, et enjolivés d’arabesques en détrempe où l’on

reconnaissait l’imagination vagabonde et la main peu exercée de quelque

artiste nomade. Les solives qui formaient le plafond étaient des troncs

de palmier aussi soigneusement équarris que le permet la dureté de leurs

fibres. La faible clarté qu’une seule chandelle répandait dans cette

salle laissait dans une sorte de demi-obscurité les physionomies

énergiques et bronzées de ces hardis habitants qui s’établissent sans

crainte sur les frontières indiennes; mais ce qui attira

particulièrement mon attention fut un groupe de deux femmes

agenouillées. Malheureusement des _rebozos_[38] de soie bleue et blanche

les enveloppaient de la tête à la ceinture assez étroitement pour ne

laisser apercevoir que leurs yeux. Ces yeux, comme ceux de toutes les

Mexicaines, étaient grands et noirs. Une voix qu’il était permis de

trouver harmonieuse et douce entre toutes, même dans un pays où les

femmes ont en partage un organe séduisant, m’indiqua que l’une des deux

inconnues au moins devait être jeune. Au moment où je les examinais avec

attention, deux hommes entrèrent sur la pointe du pied dans la salle, et

je reconnus les joueurs que j’avais laissés terminant leur partie. Les

cartes avaient sans doute été favorables à Juan, car il portait encore

son dolman orné de boutons à grelots. Il voulut bien, en entrant, me

faire un salut gracieux, tandis que son camarade Benito, qui me gardait

toujours rancune, selon toute apparence, ne daigna pas même me regarder:

il est vrai que, dès son entrée, ses yeux s’étaient fixés sur celle des

deux femmes qui paraissait la plus jeune, pour ne plus la quitter.

Toutes ces observations faites, je n’éprouvai plus qu’un désir extrême

de voir terminer cet interminable rosaire, et ce fut avec un vif

sentiment de satisfaction que j’entendis résonner le dernier _ora pro

nobis_, et que je vis tous les assistants se lever.

[38] Écharpes de soie ou de coton fabriquées dans le pays, qui servent

à voiler la figure et les épaules.

Scènes de la vie sauvage au Mexique · 第 14 / 23 段