--Donne, que je voie à mon tour, quoique ma vue soit bien troublée.

Anastasio lui tendit le précieux caillou.

--C’est dans le ruisseau que tu as trouvé ce filon, n’est-ce pas?

continua-t-il.

--Oui, dit Pedro; réjouis-toi d’avoir versé ton sang pour le défendre!

Le blessé ne répondit rien, mais un sentiment de joie vint éclairer un

moment sa figure pâle, puis il ferma les yeux comme s’il n’eût pas voulu

distraire sa pensée de ce spectacle fascinateur. Pedro s’approcha de

lui.

--Nous exploiterons cette mine ensemble quand tu seras guéri, lui

dit-il; je n’attends que toi pour cela; aussi ai-je eu la force de ne

rien laisser lire sur ma figure de la joie que je ressentais. Sois

tranquille, l’eau recouvre entièrement le filon, et personne ne se doute

de ma découverte.

La respiration haletante du blessé se fit entendre plus distinctement

dans la cabane; il essaya de parler encore, mais il ne put prononcer que

ces mots:--Jésus! que j’ai soif!--si bas, que nous les entendîmes à

peine. On s’empressa de satisfaire son désir, après quoi les deux

frères, obéissant à un préjugé généralement répandu en Sonora qui fait

considérer tout étranger comme médecin ou horloger, me prièrent

d’examiner la blessure, que le gambusino avait pansée selon la mode du

pays. J’avais déjà été trop souvent consulté en pareille matière pour

perdre mon temps à protester de mon ignorance, et je consentis à faire

ce qu’ils me demandaient. Le mineur leva donc l’appareil et m’expliqua

le mode de pansement, que je dus naturellement trouver parfait[30].

J’ordonnai même, pour l’acquit de ma conscience, de le renouveler

souvent. Les deux frères furent complétement de mon avis, et

s’applaudirent naïvement de m’avoir consulté.

[30] Ce mode de pansement, emprunté aux Indiens, est des plus étranges

et mérite d’être décrit. Le pays abonde en fourmis d’une grosseur

peu commune, mais dont la piqûre n’a rien de venimeux. On en

recueille une certaine quantité dans un verre profond, puis, quand

on a étanché le sang qui coule de la blessure, on en rapproche

soigneusement les deux lèvres, qu’on expose à la morsure de ces

insectes. Quand les deux antennes, ou tenailles, dont leur tête est

garnie se sont enfoncées de côté et d’autre, on sépare avec les deux

ongles le corselet à l’endroit où il se joint à la partie

postérieure du corps; la fourmi, en expirant, enfonce plus

profondément ses tenailles, qui restent ainsi fixées sur l’une et

l’autre lèvre de la plaie. Des herbes aromatiques écrasées, entre

autres l’_oregano_, servent à diminuer l’inflammation.

Cette journée laborieuse était enfin achevée, la nuit était venue, et

les laveurs avaient suspendu leurs occupations. Tout était silencieux

dans la cabane comme au dehors; mais, ainsi que l’avait prévu Salazar,

les gémissements du blessé m’empêchèrent de dormir. Couché en travers de

la porte restée ouverte, je prêtais l’oreille au bruit des plus agités,

harmonie funèbre qui se mariait bien à la plainte du blessé, et je

contemplais l’horizon noir et borné de cette vallée si fertile en or,

théâtre de tant de luttes sanglantes. Le sommet de la sierra, qui

donnait naissance au ruisseau dont j’entendais le murmure, était couvert

d’un dais de vapeur que la lune irisait çà et là. Au milieu de cette

nature silencieuse, ce brouillard lumineux paraissait un voile

mystérieux jeté par Dieu sur la source de ces trésors, dont sa volonté

confie la distribution au caprice des eaux. Un pin se profilait en noir

sur le ciel transparent, et s’élevait comme le sombre protecteur de ces

hauts lieux. Au-dessous de lui, la cascade formée par le torrent

semblait une cataracte d’argent tombant sur cette terre d’or. Peu à peu

les objets devinrent moins distincts à mes yeux, que la fatigue

appesantissait, et déjà mon esprit flottait entre l’assoupissement et la

veille, quand je crus entendre au loin des cris étouffés et voir des

lueurs indécises scintiller comme des feux follets sur la hauteur. Le

sommeil finit cependant par prendre le dessus, et je ne sais combien de

temps je dormis, jusqu’au moment où une clarté subite me fit ouvrir de

nouveau les yeux. Un spectacle étrange me frappa: la vallée tout entière

était vivement illuminée; des flammes ondoyantes s’élançaient depuis

l’extrémité inférieure du tronc jusqu’aux plus hautes branches du pin

qui dominait le ruisseau. Des nuages de fumée montaient en

tourbillonnant jusqu’au ciel, qui en était obscurci. Les cimes des

arbres voisins étaient colorées de reflets incandescents. Des branches

détachées du tronc enflammé tombaient en traçant des raies de feu. A la

lueur de ce brasier gigantesque, des hommes allaient et venaient; des

clameurs confuses éclataient de tous côtés. Des épées nues, des piques,

des couteaux, brillaient au milieu de ces groupes divers.

--Nacome! Nacome! criait-on de toutes parts. Je me retournai pour

avertir Anastasio et son frère; je les distinguai, à la lueur qui

pénétrait jusqu’au fond de notre cabane, levés tous deux et paraissant

tenir conseil. Le blessé s’agitait convulsivement sur son lit de

douleur.

--Eh bien! dis-je au gambusino, ceux de Nacome veulent-ils décidément

venir nous attaquer?

Le gambusino secoua la tête. Son visage était soucieux et pâle; une

terreur dont il ne se rendait pas compte semblait le dominer malgré lui.

--Non, non, me répondit-il; les laveurs de Nacome n’auraient pas allumé

ce flambeau infernal pour nous attaquer. Un voyageur ne peut non plus

avoir mis le feu à cet arbre, car, si des raisons inconnues l’eussent

forcé à bivouaquer là-haut, la prudence lui eût également commandé de ne

pas se trahir. Pourvu que ce ne soit point...

Il n’acheva pas, mais le signe de croix qu’il fit dévotement compléta sa

pensée. Puis il reprit:

--Ne croyez-vous pas, seigneur étranger, que si Satan règne par la

puissance de l’or, une terre qui en produit tant doit être plus qu’une

autre soumise au prince des ténèbres?

Le spectacle qui s’offrait à nous était réellement empreint d’un

caractère diabolique propre à éveiller des idées superstitieuses, et,

l’avouerai-je? je manquai d’arguments pour rassurer Pedro.

--_Ave Maria!_ s’écria Anastasio; n’as-tu pas entendu des gémissements

semblables à ceux de notre père expirant dans la nuit fatale où nous

l’avons perdu? Ah! le _gambuseo_ est un affreux métier! Écoutons.

Nous fîmes silence, mais nous n’entendîmes que le sifflement de la

flamme, le craquement du bois qui éclatait au milieu du feu, la

respiration oppressée du blessé.

--Fais comme moi, Pedro, continua Anastasio, renonce à ton métier; tôt

ou tard tu en seras victime.

--Jamais je n’y renoncerai! s’écria le gambusino, qui parut avoir pris

une détermination bien arrêtée, et engagea son frère à sortir avec lui

pour éclaircir leurs doutes.

--Allez-vous m’abandonner ainsi? s’écria le blessé avec angoisse. Pour

l’amour de la sainte Vierge, que quelqu’un reste avec moi!

--Ce sera vous, seigneur cavalier, me dit Pedro; mais écoutez, avant

tout, une recommandation solennelle.

--Parlez, lui dis-je, et croyez que s’il est en mon pouvoir d’exécuter

ce que vous me demanderez, je suis prêt à le faire.

--Je ne sais ce qui peut m’être réservé là-haut, reprit-il; plaise à

Dieu que je n’y rencontre que des ennemis terrestres! mais, si je n’en

reviens pas, promettez-moi de ne pas partir avant six jours d’ici. D’ici

là, le pauvre Cirilo (il montrait le blessé) sera mort ou rendu à la

santé. L’abandonner maintenant, ce serait le tuer. S’il est mort avant

ce temps et que je ne sois pas de retour, ni mon frère non plus, je vais

confier à votre loyauté, seigneur cavalier, un secret dont vous ferez

votre profit. Quand vous aurez récité sur le corps de Cirilo les prières

des morts, après lui avoir fait donner une sépulture chrétienne, si

c’est en votre pouvoir, vous fouillerez à l’endroit où il repose

maintenant, et, à un pied sous terre, vous trouverez l’or que j’ai

recueilli dans ce _placer_; il y en a une quantité assez considérable.

Je n’ai personne à qui le laisser, autant vaut que vous en profitiez

qu’un autre.

M’ayant fait cette confidence, il se disposait à sortir, quand, après un

moment de réflexion, il ajouta cette recommandation singulière, où se

révélait complétement l’étrange caractère du gambusino:

--Si vous craigniez par hasard de vous charger de l’héritage que je vous

laisse, à cause des tentatives qu’on pourrait faire pour vous en

dépouiller, éparpillez-le plutôt que de le laisser enfoui; car, une fois

arraché à la terre, l’or est fait pour profiter à l’homme: c’est Dieu

qui le veut ainsi.

Presque aussitôt Pedro et Anastasio sortirent l’épée à la main. Je

restai sur le seuil de la cabane, et je les vis se perdre dans les

ténèbres de la vallée. Pendant longtemps encore l’arbre embrasé répandit

une lumière éclatante, jusqu’au moment où les flammes cessèrent de

tourbillonner. Le cercle éclairé par l’incendie se rétrécit alors peu à

peu; le tison colossal s’affaissa bientôt sur lui-même, s’éteignit dans

le torrent avec un sifflement lugubre, et tout rentra dans l’obscurité.

Seulement, à de longs intervalles, les flammes, soudain ranimées,

lançaient encore un éclair jusqu’à moi. Je persistais à croire que

c’étaient les laveurs de Nacome qui venaient surprendre ceux de

Bacuache, mais rien, dans le silence de la nuit, ne justifiait cette

appréhension. Je faisais donc d’inutiles efforts pour deviner la cause

de cette bizarre alerte, quand, à la lueur d’un de ces jets de flamme

dont j’ai parlé, je vis un homme s’avancer presque en rampant de mon

côté.

--Qui va là? criai-je à l’inconnu, que je ne distinguai qu’un instant.

--Chut! c’est moi, moi, Rivas, dit l’homme à voix basse; et en effet je

reconnus la voix du mutilé. Je lui adressai précipitamment quelques

questions sur la cause de cette alarme imprévue. Il y répondit par un

éclat de rire si singulier, qu’un fou seul pouvait rire ainsi, car je

n’avais pas oublié ce que m’avait dit Anastasio. Rivas s’accroupit près

de moi, et me dit, de manière à ce que je pusse seul l’entendre:

--Votre domestique avait raison, je m’étais trompé! Ce n’étaient pas

eux, vous savez, ceux que j’ai fait sauter! Mais cette fois-ci, j’en

suis sûr, j’ai reconnu leurs voix; malheureusement ils n’étaient que

deux!... il m’en manque encore un!... je le trouverai plus tard... C’est

pour cela que j’ai allumé ce grand feu, et puis je voyais ainsi ceux que

j’ai poussés au fond du précipice agiter leurs membres brisés, et

j’étais content! Ceux de Subiate sont morts trop vite... N’est-ce pas

encore là le jugement de Dieu? Au revoir, seigneur cavalier, je vais

chercher le troisième.

A ces mots, le fou s’éloigna précipitamment, avant que j’eusse pu

l’arrêter. J’étais encore tout étourdi de cette révélation, quand

j’entendis la voix des deux frères qui regagnaient leur cabane.

--Eh bien! leur criai-je, qu’avez-vous découvert?

--Rien, répondit Anastasio, si ce n’est deux cadavres que nous avons

trouvés au bas du ravin; mais, si c’est le diable qui les y a

précipités, il a du moins fait justice des deux plus mauvais drôles de

ce pays, où certes ils ne manquent pas! J’avoue que j’ai un poids énorme

de moins sur la poitrine: pourtant je me demande encore qui a pu mettre

le feu à cet arbre?

Je lui racontai ce que m’avait dit Rivas.

--Il pourrait bien n’avoir pas tort aujourd’hui, dit Anastasio; mais

néanmoins je me mettrai demain en quête de lui: c’est un fou d’une trop

dangereuse espèce.

Pendant six jours que je passai à Bacuache, toutes les recherches faites

pour découvrir le mutilé furent inutiles; il s’était probablement

éloigné dans la direction du grand désert, et depuis ce jour on

n’entendit plus parler de lui. Pendant ce laps de temps, Anastasio était

parvenu à troquer mon cheval estropié, moyennant retour, contre un autre

en meilleur état, et nous convînmes de faire encore route ensemble. Je

n’avais pas oublié la phrase d’adieu du chasseur mexicain, et je me

promettais bien de pousser un jour ou l’autre jusqu’à l’hacienda de la

Noria. Je ne voulais pas perdre une occasion si précieuse d’étudier

quelque nouvel aspect de cette vie mexicaine, qui, avec le désert ou

l’océan pour cadre, gardait toujours pour moi l’intérêt d’un roman.

J’appris plus tard que la _bonanza_[31] trouvée par Pedro Salazar était

devenue de plus en plus riche, mais qu’il avait vendu son filon, d’abord

parce que l’argent lui manquait pour le fouiller profondément, ensuite

parce qu’il prétendait n’être pas embarrassé pour en trouver d’autres

qui, sans lui, demeureraient peut-être inconnus. Le gambusino était donc

resté docile à la voix intérieure qui le poussait vers de nouvelles

découvertes: sa mission, répétait-il avec une naïve emphase, était celle

du torrent auquel Dieu ordonne de charrier dans la vallée l’or arraché

des montagnes, et il attendait avec résignation, au milieu de fatigues

et de périls journaliers, le moment où il irait, comme le torrent,

mourir au terme d’une course orageuse dans un désert ignoré.

[31] Riche filon à fleur de terre.

V

LE DOMPTEUR DE CHEVAUX

Bacuache n’était point le but unique de mon excursion dans les solitudes

septentrionales du Mexique: je voulais pousser jusqu’à la limite du

désert, c’est-à-dire jusqu’au préside de Tubac. Mon guide Anastasio, que

je consultai sur ce nouveau voyage, m’engagea vivement à revenir sur mes

pas. L’honnête et fidèle garçon avait promis à son maître de me ramener

sain et sauf; il ne voulait pas manquer à son serment. Je réussis

pourtant à vaincre sa résistance. Vingt lieues environ séparent Bacuache

de Tubac. Bien qu’Anastasio n’eût pas un jour à perdre pour aller

dénoncer à Arispe la mine d’or trouvée par son frère, il voulut faire

avec moi une partie de la route, et me conduire à une distance assez

rapprochée du préside pour que je pusse le gagner sans danger. De mon

côté, je promis, une fois seul, de suivre scrupuleusement l’itinéraire

tracé par mon guide, et de ne point m’écarter des chemins battus, ou du

moins des vestiges de sentiers qui portent ce nom au Mexique. En

conséquence je renonçai à ma visite à l’_hacienda de la Noria_, qui

m’eût imposé un long et périlleux détour. Tous ces points arrêtés, nous

convînmes de partir avant le jour, pour arriver le surlendemain de bonne

heure à l’endroit où Anastasio pourrait me quitter et reprendre la route

d’Arispe.

L’obscurité la plus profonde régnait encore quand nous quittâmes le

village des _gambusinos_. Nous traversâmes silencieusement le rio de

Bacuache, non sans que je me fusse retourné en arrière pour jeter un

dernier coup d’œil sur le _placer_ auquel je disais adieu. Quelques feux

brillaient encore à travers les interstices des cabanes de bambous. Le

sommet de la sierra, dépouillé par l’incendie de sa couronne de verdure,

dessinait son arête tranchante sur le ciel sans étoiles. Nous donnâmes

de l’éperon à nos chevaux, et bientôt nous eûmes perdu de vue le

_placer_. Quand parurent les premières blancheurs de l’aube, elles

éclairèrent devant et derrière nous un nouvel horizon. Des plaines

arides et sans eau, tel était le pays que nous avions à traverser. Outre

la portion de pinole contenue dans la valise d’Anastasio, chacun de nous

s’était muni d’une outre pleine. C’étaient là, du moins je le croyais,

toutes nos provisions. Quand le jour fut venu, je ne vis pas sans

surprise une tête de mouton fraîchement coupée qui pendait à la selle

d’Anastasio, et je lui demandai ce qu’il en comptait faire.

--C’est l’espoir de notre déjeuner de demain, me répondit le guide. Ce

sera le dernier repas que nous ferons ensemble, et je veux que vous me

disiez si vous avez jamais mangé rien de plus succulent qu’une tête de

mouton, _tatemada_, cuite à l’étouffée, relevée de piment et arrosée

d’eau-de-vie. Je porte tout ce qu’il faut dans une de mes

_mochilas_[32].

[32] Poches en cuir faisant partie du harnachement en usage dans ces

contrées, où l’on est forcé d’emporter les vivres avec soi.

A mesure que nous avancions, le paysage prenait un aspect tout nouveau.

Jusque-là quelques sentiers à peine tracés avaient guidé notre marche

dans ces solitudes; ces sentiers vinrent aboutir à d’immenses savanes,

prairies sans arbres, sans buissons, mais qui, couvertes de hautes

herbes dont la tige grêle se courbait au moindre souffle d’air,

présentaient, au milieu de leur ceinture de collines bleues, l’image

d’un golfe agité. De loin en loin s’élevaient, pareilles à des dunes,

quelques collines sablonneuses. Çà et là des troncs d’arbres desséchés

figuraient au-dessus de ces vagues de verdure les mâts d’un navire à la

cape sur une mer houleuse. C’était en vain cependant que nous pressions

le pas de nos chevaux; les horizons de collines tour à tour franchis

semblaient reculer à l’infini devant nous. Bientôt le soleil couchant

jeta ses derniers rayons sur les sommités des grandes herbes. Dans la

savane éclairée de lueurs crépusculaires, tout encore rappelait l’aspect

de l’océan. Un buffle attardé, qui regagnait sa _querencia_ lointaine,

montrait, comme la baleine, son dos brun à la surface des herbes; un

daim bondissait de dune en dune et se perdait au loin, comme le

souffleur qui s’élance au-dessus des eaux pour se replonger dans

l’abîme. Enfin, quand la lune vint briller sur un ciel pur, ses rayons

frissonnèrent sur des flots mobiles tour à tour voilés d’ombres et

inondés de clartés argentées, tandis que des essaims de mouches à feu

traçaient en tous sens des raies lumineuses comme les étincelles

phosphorescentes des vagues. Les yeux fixés sur l’étoile du nord, qui

nous servait de boussole, nous avancions toujours. Bientôt cette

végétation devint moins pressée et ne ressembla plus qu’à des flaques

d’eau espacées; nous atteignîmes enfin des landes sablonneuses. Les

arbres reparurent alors, et nous fîmes halte au milieu d’un petit bois

qui étendait son taillis épais à droite et à gauche.

Une fois notre frugal repas du soir terminé, Anastasio songea au

déjeuner du lendemain. Les préparatifs dont il s’occupa méritent d’être

mentionnés. Tirant son couteau de sa gaîne, il creusa dans cette terre

friable un trou d’un pied de profondeur environ sur une largeur à peu

près égale, et remplit cette cavité d’herbes sèches auxquelles il mit le

feu, en y ajoutant de temps à autre une poignée de menues branches.

Quand il eut ainsi formé un foyer de braises ardentes, il combla le trou

avec du bois plus gros, qui ne tarda pas à s’enflammer à son tour, et

enfin couvrit ce bûcher d’un lit de pierres. A mesure que le bois se

consumait, les cailloux s’échauffaient, rougissaient, et, le bûcher

s’affaissant de plus en plus, ils atteignirent bientôt le fond de la

cavité, dont les parois de terre furent dès lors suffisamment chauffées.

Anastasio jeta dans ce four la tête de mouton couverte de son cuir, et

boucha de nouveau l’orifice avec des branches de bois vert sur

lesquelles il étendit et foula les déblais de terre. Cela fait, il

m’annonça que nous n’avions plus qu’à dormir jusqu’au lendemain matin.

Le lendemain, dès que le soleil parut à l’horizon, Anastasio sella et

brida nos deux chevaux pour la dernière fois. Quand il les eut attachés

à côté de nous, il tira des broussailles, où il les avait déposées pour

rafraîchir, nos outres, hélas! déjà diminuées, et mit son flacon

d’eau-de-vie à notre portée. Restait à creuser de nouveau le trou dans

lequel cuisait à l’étouffée la tête de mouton, espoir de notre déjeuner.

A peine le couteau eut-il légèrement remué la terre, qu’une odeur

aromatique s’éleva du sol comme d’un flacon qu’on débouche. La

_tatemada_, tirée du four, me parut d’abord médiocrement appétissante:

ce n’était plus qu’une masse informe carbonisée; mais Anastasio,

écartant avec précaution les parties consumées, mit à découvert la chair

purpurine que cachait cette carapace noirâtre, et je dois avouer que

notre repas d’adieu fut des plus succulents. Le moment vint enfin de

nous séparer. Toujours respectueux, Anastasio vint encore me tenir

l’étrier. Je pressai sa main comme celle d’un ami, puis, le cœur gros,

mais la bouche muette, pour ne pas trahir une faiblesse bien excusable,

nous nous dîmes adieu du geste. Je me dirigeai vers le nord; Anastasio

se tourna vers le sud, et le galop de son cheval l’eut bientôt dérobé à

ma vue.

Les instructions multipliées d’Anastasio me laissaient sans inquiétude

sur le chemin que je devais suivre; je me mis donc résolument en marche.

Mon cheval pouvait, grâce à la sobriété de ces animaux au Mexique,

fournir encore sans boire la journée qui nous séparait d’une petite

rivière. Mon outre était à moitié pleine. Il était à peine huit heures

du matin, et j’avais encore dix heures de soleil; mais ce soleil qui

m’éclairait embrasait aussi le désert. A mesure qu’il s’élevait sur

l’horizon, une réverbération brûlante montait du sol jusqu’à moi; des

rayons de feu me faisaient courber la tête et resserraient autour de mes

pieds gonflés le cuir de mes chaussures. Le souffle du midi desséchait

ma bouche; c’était du feu et non de l’air que j’aspirais par les

poumons. A mes côtés, les bois morts craquaient comme aux émanations

d’une fournaise. Je marchais depuis deux heures, quand un malaise

étrange s’empara de moi; un frisson parcourut mon corps, puis je

tremblai de froid au milieu de cet océan de feu. J’eus beau m’envelopper

de mon manteau, tout fut inutile. Je reconnus le retour d’un accès de

ces fièvres intermittentes que j’avais gagnées à San-Blas, où elles font

tant de ravages. Après avoir lutté quelques instants contre la

courbature subite qui brisait mes membres, je mis pied à terre et me

couchai sur le sol. J’étais au milieu d’un sentier tracé dans un bois

épais; j’espérais me réchauffer sur le sable brûlant. En effet, une

chaleur dévorante ne tarda pas à succéder au froid qui me faisait

trembler, et dans l’ardeur de la fièvre, sans penser à l’avenir,

j’épuisai ce qui me restait d’eau. Cependant le soleil s’élevait

toujours; la soif me dévorait de nouveau sous l’haleine suffocante du

vent qui murmurait tristement dans les feuilles; mais j’étais dans un de

ces moments où le malaise physique endort la raison: je prêtai l’oreille

au bruissement du feuillage, qui me semblait le murmure de l’eau, et

cette illusion apaisa momentanément ma soif. L’accès parut même diminuer

d’intensité, et je n’éprouvai plus au bout de quelques instants qu’une

extrême faiblesse. Je voulus alors remonter à cheval, et la lassitude me

rejeta découragé sur le sable de la route. La soif revint en même temps

plus ardente que jamais. Vide de sa dernière goutte d’eau, mon outre

gisait à côté de moi, racornie déjà par la sécheresse. De nouvelles

tentatives pour me remettre en route n’aboutirent qu’à me démontrer plus

clairement mon impuissance. Je finis par tomber dans une langueur

somnolente qui allait se changer en assoupissement, quand j’entendis un

bruit lointain semblable à celui d’un fourreau d’acier qui bat des

éperons de fer. Bientôt un cavalier bien armé et monté sur un cheval

vigoureux s’arrêta devant moi. J’ouvris les yeux.

--Holà! l’ami, me demanda-t-il d’une voix rude, que faites-vous donc là?

Ma longue barbe, mes habits usés et souillés de poussière, pouvaient

excuser jusqu’à un certain point cette apostrophe impérieuse et

familière. Je n’en fus pas moins choqué, et je répondis d’abord assez

brusquement à mon interlocuteur:--Vous le voyez, je suis occupé... à

mourir de soif.

L’étranger sourit. Une outre rebondie pendait à l’arçon de sa selle.

Cette vue, en redoublant ma soif, fit évanouir ma fierté. Je repris la

parole pour demander humblement à l’inconnu qu’il voulût bien me passer

l’outre précieuse.

--A Dieu ne plaise que je vous la refuse! me dit-il alors d’un ton plus

doux. J’étendis avidement la main; mais le cavalier, me voyant disposé à

ne pas laisser une goutte d’eau dans la bouteille de cuir, remplit une

calebasse qu’il me tendit, et dont j’avalai d’un trait le contenu. Quand

je fus un peu soulagé, mon sauveur me demanda quel chemin je suivais et

où j’allais.

--Au préside de Tubac, lui dis-je.

--Au préside de Tubac! répondit-il d’un air étonné; mais, vive Dieu!

vous lui tournez presque le dos.

Scènes de la vie sauvage au Mexique · 第 13 / 23 段