accent étranger; mais je soutiens toujours que nous ne devons pas être
loin d’eux.
--De qui parlez-vous? leur demandai-je.
--D’un parti de maraudeurs indiens que nous poursuivons depuis plusieurs
jours, reprit l’individu à veste de cuir, et dont nous avons perdu la
trace ce soir dans l’obscurité. Nous avons aperçu votre bivouac en la
cherchant, et, si vous voulez bien le permettre, nous nous reposerons
quelques heures en votre compagnie, seigneur cavalier.
En achevant ces mots, il déposa par terre, avec un soupir de
soulagement, la selle qui chargeait ses épaules.
--Volontiers, lui répondis-je enchanté de ce renfort inespéré, et voici
quelqu’un qui vous donnera des renseignements à l’égard des Indiens,
ajoutai-je en montrant Anastasio.
Les deux individus s’assirent sans façon à la mode du désert.
--Ah! les chiens! m’ont-ils fait _boucaner_[28]!
[28] En français-canadien, _boucane_ veut dire pipe; _boucaner_,
fumer, dans le sens figuré qu’on attache trivialement à ce mot.
Cette phrase, que prononça en français, avec l’accent traînard
particulier aux Normands, l’homme à la barbe blonde, me causa un vif
plaisir, car je fus certain d’avoir enfin devant les yeux un véritable
chasseur canadien, un rejeton de l’ancienne souche normande, un de ces
_coureurs de bois_ dont j’avais entendu raconter tant de prouesses
merveilleuses.
--Soyez le bienvenu, l’ami, lui dis-je à mon tour en français.
--Quoi! s’écria le Canadien, vous êtes Français! Touchez là, me dit-il
en me tendant sa large main avec une visible satisfaction; il y a bien
longtemps que je n’ai entendu parler ma langue. Du diable si je
m’attendais à trouver ici un compatriote avec qui je ne serai pas forcé
de _jargonner_ espagnol!
Pendant que nous échangions quelques phrases, Anastasio faisait part de
sa découverte au chasseur mexicain.
--Avais-je raison? s’écria le Canadien d’un air de triomphe.
--Je ne demande pas mieux que de m’être trompé, répliqua le Mexicain.
Puis, s’adressant à Anastasio:
--N’avez-vous pas remarqué, parmi les traces que vous avez trouvées près
de ce village, celles d’un cheval qui, par une singularité remarquable,
a le sabot droit de devant un peu plus large que le gauche?
--Ma foi non, dit le domestique; mais ce dont je suis sûr, c’est que le
parti qui a laissé ces empreintes est en marche depuis longtemps.
--Depuis quatorze jours, ni plus ni moins, reprit le Mexicain, depuis
que, profitant d’une négligence de notre part, ils nous ont dépouillés,
ce Canadien et moi, du produit d’une année de campagne, et, par-dessus
tout, d’un cheval que j’aimais comme un enfant.
A ce mot, le gambusino tressaillit douloureusement et cacha sa figure
dans l’ombre.
--Je ne regrette, moi, qu’une magnifique collection de peaux de loutres,
dont la moindre valait trente piastres (150 francs), ajouta le chasseur
canadien; mais patience, rira bien qui rira le dernier!
--C’est ma faute aussi, reprit le Mexicain; car, depuis le jour où j’ai
manqué à mon serment envers les âmes du purgatoire, tout a été pour moi
de travers.
Ces paroles avaient été dites avec un accent de componction dont je ne
pus m’empêcher de sourire.
--Ainsi, lui dis-je, vous ne croyez pas les âmes du purgatoire
étrangères à votre mésaventure? Je serais curieux de savoir en quoi vous
avez pu les offenser si gravement. Racontez-nous cela en prenant votre
part de notre souper.
--Volontiers, dit le Mexicain en jetant un regard de convoitise sur les
deux volailles qu’Anastasio achevait de débrocher. A l’exception du
gambusino Rivas, nous étions, autant qu’il m’en souvient, tous plus ou
moins affamés, et un moment de silence solennel précéda le souper. La
flamme du foyer éclairait alors un des groupes les plus bizarres que mes
souvenirs me rappellent: elle faisait ressortir les formes musculeuses
du coureur des bois canadien, jetait des reflets cuivrés sur la figure
déjà bronzée du chasseur mexicain, et donnait un aspect plus lugubre
encore au visage ravagé du gambusino.
--Vous autres _Américains_[29], dit le chasseur mexicain après s’être
signé dévotement, vous ne croyez à rien; mais, comme j’ai déjà eu
l’honneur de vous le dire, je n’en suis pas moins convaincu que les âmes
du purgatoire sont la cause de ma mésaventure. Avant d’être associé avec
ce seigneur canadien, la chasse était déjà mon principal métier. J’ai
passé bien des nuits à l’affût des cerfs, dont je vendais la peau assez
avantageusement, ou guettant aux abreuvoirs de la forêt les tigres et
les lions, pour lesquels les _hacenderos_ (propriétaires) me payaient
une prime de dix piastres par tête, en m’en laissant encore la peau
par-dessus le marché. Une légère partie de ces profits me servait à
faire dire des messes pour les âmes du purgatoire, et je puis dire que
mes affaires prospéraient. Puis je m’associai avec ce seigneur canadien,
et je laissai de côté les bêtes que j’avais chassées jusqu’alors pour
entreprendre avec lui l’exploitation des loutres et des castors. Or, un
jour que j’étais seul à l’affût de ces innocents animaux, j’aperçus les
ramures d’une magnifique paire de cerfs qui venaient se désaltérer à un
ruisseau sous un fourré assez épais. Mes premières chasses me revinrent
en mémoire, et j’éprouvai un vif désir de tuer ces deux cerfs. Comme
vous pensez, ce n’était pas aisé, mais j’espérais qu’en priant Dieu j’en
viendrais peut-être à bout. Je fis donc vœu mentalement que, si je les
abattais d’un coup, la peau de l’un serait pour moi, l’autre pour la
rédemption de quelques âmes du purgatoire; je glissai en même temps deux
balles de plus dans ma carabine, et je fis feu.
[29] En Sonora, tout étranger est Américain. Dans le sud du Mexique,
tout étranger est Anglais.
--Et vous les manquâtes tous les deux? lui dis-je.
--Oh! que non! Seulement, quand le nuage de fumée se fut dissipé, j’eus
la douleur de voir que mon cerf seul était resté sur le terrain, mais
que celui des âmes du purgatoire courait comme un démon.
--Pour un dévot aux âmes du purgatoire, c’était cependant un cas de
conscience facile à résoudre, lui dis-je en m’efforçant de garder mon
sérieux.
--Si j’avais eu moins de dévotion pour ces saintes âmes, je n’aurais pas
éprouvé une douleur si vive de voir leur messe s’enfuir à toutes jambes;
ce n’est que depuis le vol de mon cheval que j’ai pensé qu’en bonne
conscience j’aurais dû partager avec elles la moitié de la peau de mon
cerf; mais, ajouta le chasseur (et son regard devint menaçant), j’ai
fait un autre vœu, et celui-là, je le tiendrai. Depuis quatorze jours et
quatorze nuits nous sommes sur la trace de ces démons d’Apaches. Eh
bien! ce vœu, je le renouvelle ici!
Le chasseur se dressa sur ses pieds, étendit la main vers le ciel, et,
les yeux étincelants, les narines gonflées, il s’écria d’une voix que
les échos répétèrent après lui comme pour prendre acte de ses serments:
--Je fais vœu d’attaquer, accompagné ou seul, ces chiens partout où je
les rencontrerai, de les poursuivre, s’il le faut, jusqu’à leur village.
Je fais vœu de porter sur mes épaules cette selle, qui était celle du
pauvre animal qu’ils m’ont volé, et de ne la déposer que quand je
l’aurai mise sur le dos d’un de ces démons! Je fais vœu de vendre comme
esclaves leurs enfants maudits, et de consacrer cette fois le produit de
cette vente aux âmes du purgatoire. Puissent-elles me venir en aide!
--Et vous, demandai-je au Canadien, avez-vous fait un semblable vœu?
--Moi, répondit-il simplement, j’ai promis à mon associé de le suivre
partout où il irait et de faire ce qu’il ferait.
Puis il fit un signe au Mexicain; alors celui-ci se leva de nouveau,
prit sa selle, la chargea sur ses épaules et me dit:
--Nous nous sommes assez reposés; recevez mes remercîments pour votre
hospitalité; il est temps que nous allions reprendre la trace perdue,
car, avec un vœu comme le mien, on ne dort et on ne s’arrête que le
moins possible. Si le hasard vous conduit à l’_hacienda de la Noria_, et
que je sois encore de ce monde, j’espère que vous me trouverez quitte
cette fois avec les âmes du purgatoire. Adieu, seigneur cavalier.
Le Canadien me donna une vigoureuse poignée de main, jeta sa carabine
sur son épaule et le suivit. Moi, je contemplais d’un œil étonné ces
deux intrépides aventuriers, qui osaient se mettre seuls à la poursuite
d’une tribu en ne comptant que sur leur courage pour mettre à fin une si
périlleuse aventure. Les deux chevaliers errants se perdirent bientôt
dans l’obscurité de la nuit, et je n’entendis plus le bruit des herbes
qu’ils froissaient dans leur marche.
--Ce sont deux hommes perdus! dis-je à Anastasio.
--Qui sait? me répondit flegmatiquement le domestique en s’allongeant
près du feu.
Le sommeil, plus fort qu’un reste d’appréhension, ne tarda pas à me
fermer les yeux, pendant que je réfléchissais encore à la singularité de
cette rencontre. Le lendemain, la lune allait disparaître derrière les
montagnes, quand nous reprîmes notre course vers Bacuache. Comme la
journée précédente, nous n’avançâmes que très-péniblement vers notre
but; nos chevaux pouvaient à peine marcher, tant ils avaient la corne
usée. Rivas nous suivait sans effort à pied, grâce à cette lenteur
forcée, et nous formions ainsi un assez lamentable trio de voyageurs.
Cependant, quand le jour vint, comme notre compagnon faisait de temps à
autre certaines haltes, nous ne tardâmes pas à le laisser en arrière,
jusqu’à ce qu’enfin, au détour de la route, nous le perdîmes
complétement de vue. Je l’appelai à plusieurs reprises, mais ma voix se
perdit au milieu du silence; personne ne répondit à mon appel.
--Ne vous en occupez pas davantage, seigneur cavalier, me dit Anastasio,
il est probablement en quête de quelque _creston_; car il est bon que
vous sachiez que nous marchons déjà sur une terre fertile en or, et,
tout seul et tout isolé qu’il se trouve, son instinct aura repris le
dessus. Il est comme mon frère, il est né gambusino, rien ne l’en
détournera, et il mourra comme il est né. Je ne crois pas, du reste,
ajouta Anastasio, qu’il ait la tête bien saine. Depuis la mort de son
fils, dont j’avais entendu parler, une manie sombre s’est emparée de
lui. Il croit reconnaître partout la voix des assassins de son enfant.
Selon toute apparence, la terrible vengeance qu’il vient d’exercer n’a
frappé que des innocents, et malheureusement il ne s’en tiendra pas là.
Je donnai un regret au pauvre mutilé; mais bientôt les objets nouveaux
qu’on rencontre à chaque pas en voyage chassèrent de mon esprit le
souvenir du gambusino. Enfin, après huit heures de cette marche pénible,
nous arrivâmes à un endroit où quelques groupes disséminés de laveurs
d’or en guenilles, qui nous lancèrent un regard oblique, exerçaient déjà
leur industrie. Quelques pas plus loin, à un détour où la route se
démasque derrière un épais rideau d’arbres, j’aperçus dans une gorge
aussi longue qu’étroite des cabanes de ramée ou de bambous verts, qui de
loin semblaient se confondre avec les sapins groupés sur les pentes des
montagnes: c’était Bacuache. Avant de traverser pour la dernière fois le
lit de la rivière d’où j’étais sorti quelques minutes auparavant, je
m’arrêtai sur l’esplanade que forme la berge occidentale, pour embrasser
d’un coup d’œil l’ensemble du _placer_. Devant moi s’ouvrait l’étroite
vallée bornée de trois côtés par des hauteurs à pentes rapides couvertes
de sapins épais. Des rochers gris pointaient dans les déchirures du
terrain, et tranchaient sur la verdure sombre des bois environnants. Du
haut de la montagne qui formait le fond de la vallée, un ruisseau se
perdait parmi les arbres et jaillissait çà et là en cascades bruyantes.
Une des dentelures de la chaîne qui sépare Nacome de Bacuache donne
naissance à ce torrent. Les sommités de ce _penon_ étaient couvertes
d’une brume épaisse. Ce ruisseau serpentait au fond du ravin, ainsi que
quelques autres qui descendaient des deux versants de droite et de
gauche, sur lesquels des pins morts, couchés en travers de sapins encore
verts, témoignaient de l’impétuosité des eaux dans la saison des pluies.
Enfin, sur les bords de ces cours d’eau, au milieu même de leur lit,
dans les sables du vallon, des hommes, courbés comme le laboureur sur la
moisson, fouillaient la terre à coups de _barretas_ ou draguaient le
fond des torrents. De temps à autre, une explosion qui faisait voler des
éclats de roc retentissait en échos sourds ou vibrants, qui allaient
mourir au loin. Puis des voix confuses, des jurons, des cris de joie, se
mêlaient à ces bruits entrecoupés de courts silences pendant lesquels on
n’entendait plus que le murmure des cascades.
Si l’on songe que nulle autorité ne règle les droits d’exploitation de
chaque _pertenencia_, et que la terre appartient là, non au premier
occupant, mais au plus fort, on conçoit que tout nouvel arrivant doit
exciter les soupçons des explorateurs primitifs de ces _placeres_. Aussi
ce fut avec un certain battement de cœur qu’après avoir jeté un coup
d’œil sur ces lieux sauvages, je poussai mon cheval pour descendre la
berge et traverser la rivière. Anastasio me suivait de près; nous nous
approchâmes d’un groupe d’individus qui remplissaient de sable les
_bateas_ qu’ils tenaient à la main. Anastasio s’adressa à l’un d’eux
pour lui demander si par hasard ils connaissaient le seigneur don Pedro
Salazar, que nous venions chercher.
A cette question, faite par Anastasio avec sa placidité habituelle, un
des laveurs interrompit son travail, et, tout en mettant entre ses yeux
et le soleil une poignée de sable que sa main retirait de la _batea_, il
répondit:
--Je ne saurais vous dire si celui que vous cherchez est encore de ce
monde; dans ce cas, il doit être au bord du torrent que vous voyez
descendre de ce _penon_.
Et il montrait le ruisseau dont j’ai parlé, et qui tombait à l’extrémité
opposée de la vallée. Nous suivîmes la direction indiquée par le laveur.
Dans le lit de cet _arroyo_ assez profondément creusé, nous trouvâmes un
homme de haute taille. Un cheval sellé et bridé était attaché au tronc
d’un arbre. Une épée nue pendait à l’arçon de la selle. Quant à l’homme,
il était dans l’eau jusqu’à la ceinture, occupé à entasser des pierres
les unes sur les autres.
--C’est lui, me dit Anastasio.
Une reconnaissance cordiale, je dirai même solennelle, eut lieu entre
les deux frères, qui ne s’étaient pas vus depuis longues années.
--Tu me vois occupé à détourner le cours de ce torrent, dit Pedro, quand
la série de demandes et de réponses d’usage en pareil cas fut
complétement épuisée.
--C’est bon signe, répondit son frère; mais le passé n’est donc rien
pour toi, ajouta-t-il, que tu continues toujours ton périlleux métier?
--Que veux-tu! reprit Pedro; chacun suit sa vocation: la mienne est
d’être sans cesse aux prises avec les dangers d’une profession que je
préfère à toute autre, peut-être à cause des dangers qu’elle offre. Ici
même nous sommes en pays ennemi, et, tu le vois, ma _barreta_ est à côté
de mon épée.
Et il montrait le cheval attaché tout près de lui.
--Comment cela? dit Anastasio; la tranquillité la plus profonde me
semble régner ici.
--Oui, en apparence, reprit Pedro; mais en réalité tous m’envient la
possession de ce cours d’eau. J’ai mis plus d’une fois déjà le couteau à
la main pour défendre mes droits contre mes camarades, et même contre
les laveurs de Nacome, qui prétendent que ce ruisseau prend sa source à
un endroit de la sierra compris dans la limite de leur exploitation.
J’ai imposé silence aux envieux de Bacuache; mais nous avons eu un
engagement avec ceux de Nacome, dans lequel mon associé a été blessé, et
nous nous attendons encore à être attaqués d’un moment à l’autre: voilà
pourquoi nous sommes sur nos gardes.
Malgré cette circonstance fâcheuse, il fallait nous résoudre à séjourner
quelques jours à Bacuache, pour donner aux chevaux le temps de refaire
la corne de leurs sabots, et Anastasio demanda à son frère s’il pouvait
nous recevoir.
--Ma cabane est là-bas, répondit Pedro, et je l’offre de bon cœur à ce
cavalier; mais il est possible que les gémissements du pauvre diable qui
s’y trouve maintenant l’empêchent de dormir, s’il n’est pas un peu
accoutumé à cette musique.
Anastasio me consulta du regard, et, sur un signe d’assentiment, il
accepta l’offre de son frère. Je mis donc pied à terre, et, pendant
qu’il emmenait nos chevaux, je m’assis auprès du gambusino, qui avait
repris son travail.
--Il me semble, dis-je pour lier conversation, que vous vous donnez là
une peine bien inutile, car si ce ruisseau est assez riche en parcelles
d’or pour mettre en éveil tant d’ambitions, il doit vous suffire d’en
exploiter le lit?
--C’est ce que j’ai fait aussi, me répondit Pedro. Depuis la cascade que
vous voyez là-bas, il n’y a point un caillou ni un grain de sable qui
n’ait passé par mes mains; le résultat s’est trouvé au-dessus de mon
espérance, et c’est ce résultat inattendu qui m’a forcé à entreprendre
le travail que je suis en train d’achever.
--Je ne comprends pas bien, lui dis-je, cette nécessité.
Pedro sourit.
--Écoutez, seigneur étranger, répliqua le gambusino en tirant d’un petit
sachet de cuir caché sous sa chemise un grain d’or de la grosseur d’une
noisette et à vives arêtes, que concluriez-vous du _placer_ que vous
exploiteriez, si vous trouviez une _pepita_ de cette nature?
--Que le gîte de l’or est proche, puisque la _pepita_ n’aurait pas eu le
temps de s’user par le frottement.
--Et si, au-dessus d’un certain point, votre travail, fructueux partout
ailleurs, se trouvait constamment inutile?
--J’y renoncerais.
--Et vous auriez tort, car le filon d’or qui a donné naissance à ces
morceaux ne pourrait être qu’en deçà du point où ces recherches
deviendraient inutiles. En un mot, continua-t-il à voix basse, les
pentes de ce torrent dont je cherche à détourner les eaux doivent être
la source d’une partie de l’or qui se trouve dans cette vallée.
--Et vous ne craignez pas, lui dis-je, que vos confrères, soupçonnant
votre bonne fortune, ne vous fassent un mauvais parti?
--Je m’y attends, mais je ne les crains pas. Depuis mon enfance, je suis
accoutumé aux dangers de ma profession. J’ai appris la prudence en même
temps que l’audace, et j’ai déjà mis à couvert une forte partie de mon
butin. En cas de malheur, je révélerais ma cachette à mon frère
Anastasio.
Puis, attachant des regards attentifs sur la berge, qui peu à peu
s’élevait au-dessus des eaux, il reprit:
--Ne croyez pas du moins que ce soit la cupidité qui m’aiguillonne! non!
Mais voyez la contradiction! Dans des déserts brûlants où tout autre
aurait donné l’or du monde entier pour un verre d’eau, j’ai souvent
sacrifié à des expériences inutiles la dernière goutte d’eau qui me
restait; et pourtant que de fois il m’est arrivé de vendre de riches
filons pour un cigare! En exposant ma vie dans ces recherches
aventureuses, j’obéis à un instinct invincible. Je suis comme le torrent
à qui Dieu ordonne de disséminer l’or dans la plaine. N’est-ce pas Dieu
aussi qui révèle à l’homme par des signes visibles la présence de l’or
caché dans les entrailles de la terre?
Tout en parlant ainsi, le gambusino continuait à élever sa digue de
pierres, dont il bouchait les interstices avec des herbes qu’il avait
amassées en assez grande quantité. Peu à peu l’eau, détournée de son
cours, laissait à découvert la pente de terrain qui l’encaissait des
deux côtés, et se répandait dans une autre direction. Je prenais un si
vif intérêt à ce travail, que j’oubliais ma fatigue.--Si je ne me suis
pas trompé dans mon calcul, me dit le gambusino, c’est à une vingtaine
de pas d’ici, en suivant le cours de ce ruisseau, que doit se trouver le
gîte de l’or dont j’ai recueilli les _pepitas_, et alors mes recherches
depuis le pied de cette digue jusqu’à l’endroit dont je parle seront à
peu près infructueuses.
Pour joindre l’expérience au précepte, le gambusino prit la _batea_
qu’il avait déposée près de lui, et plongea ses deux mains, recourbées
en écope, dans les quelques pouces d’eau qui couvraient à peine alors le
lit du ruisseau. Il amena deux poignées de terre et de sable qu’il
déposa dans la sébile et qu’il lava soigneusement; aucune parcelle d’or
ne parut à la lumière. La même expérience, pratiquée plusieurs fois de
suite, produisit toujours le même résultat. A la dernière épreuve
cependant, quelques petits grains d’or presque imperceptibles vinrent
briller parmi le sable qu’il vannait pour ainsi dire entre ses doigts;
ces légères parcelles, arrondies et polies, sortaient évidemment d’un
gîte beaucoup plus éloigné que celui dont la présence venait d’être
révélée au gambusino. Suffisamment éclairé sur la direction qu’il devait
donner à ses recherches, Pedro tira de sa poche un petit roseau creux de
quatre pouces environ de long et deux fois gros comme une plume d’oie.
Au bout d’un quart d’heure à peu près, il parvint à en remplir la
moitié, puis en boucha les deux extrémités avec de la cire. Alors il
abandonna le point qu’il venait d’exploiter, et m’engagea à descendre
avec lui le cours de l’eau jusqu’à une vingtaine de pas de l’endroit où
nous étions. Là il remplit de nouveau son plat de bois, et, de l’air
satisfait d’un professeur qui voit une expérience couronnée de succès,
il me montra, parmi le résidu vaseux, de petits grains d’or aplatis,
pointus et anguleux.
--Ceux-là viennent de plus près, n’est-ce pas? me dit-il; donc le gîte
que je cherche se trouve entre la source du ruisseau et son extrémité,
là ou ici, ajouta-t-il en frappant la berge de la pointe du pied.
--C’est incontestable, répondis-je émerveillé de la justesse de ce
raisonnement. Le ruisseau, en se retirant, laissait voir le talus de
droite, où l’eau avait creusé une demi-voûte couronnée de racines
entrelacées. Le gambusino sonda avec soin la profondeur de ce
renfoncement, mis à jour pour la première fois; sa figure impassible ne
laissa rien lire des pensées qui l’agitaient. Il interrompit son examen
pour sortir du lit du ruisseau et prendre sa pique, qu’il avait laissée
sur le bord. Les premiers coups qu’il dirigea contre le flanc de la
berge ne rencontrèrent qu’un terrain argileux dans lequel la _barreta_
pénétrait sans résistance. A quelques pieds de là, le fer, en
s’enfonçant de nouveau, heurta contre la roche: en un clin d’œil, le
gambusino la mit à nu en la débarrassant de la terre qui la couvrait.
C’était une roche anguleuse, si compacte et si dure, que ce ne fut qu’au
troisième coup, appliqué d’un bras vigoureux, qu’un éclat s’en détacha.
Le mineur examina de nouveau avec attention le bloc mis à découvert,
pendant que je suivais tous ses mouvements avec une curiosité que l’on
comprendra. Alors il mit un doigt sur sa bouche, comme pour me
recommander le silence, et joua le désappointement en acteur consommé,
tandis qu’il serrait dans les poches de sa veste le morceau de quartz
qu’il avait séparé du bloc; il éparpilla ensuite des pieds et des mains
les pierres qu’il avait entassées, et, la digue une fois abattue, l’eau
ne tarda pas à reprendre en murmurant son cours habituel.
--Allons, dit le gambusino en élevant la voix, je me suis trompé dans
mes conjectures; mais, en tout cas, en voilà assez pour aujourd’hui, et
je me sens fatigué; si vous le trouvez bon, nous rentrerons chez moi.
Je me levai pour l’accompagner. Pendant le trajet, rien dans sa démarche
ne trahit la moindre émotion. Lorsque nous fûmes entrés dans sa cabane,
il ferma soigneusement la porte, et s’écria en jetant à Anastasio le
morceau de quartz qu’il tira de sa poche:
--Comme tu me le disais tout à l’heure, le passé n’est rien pour moi;
mais que doit être l’avenir pour le possesseur d’un filon semblable à
celui-ci? Encore de l’or qui va voir le jour, qui va circuler de main en
main! s’écria-t-il avec enthousiasme.
Pendant qu’Anastasio examinait avec admiration le morceau de quartz d’un
blond fauve, constellé à certains endroits de paillettes serrées, et
veiné en d’autres de légers réseaux d’or, un homme couché dans un angle
de la hutte, le blessé dont le gambusino avait parlé, fit entendre un
sourd gémissement. Il essaya de se retourner sur sa couche de roseaux,
mais il ne put qu’étendre la main et dire d’une voix faible: