--Parce que, reprit Anastasio (c’était le nom de mon guide), nous

trouverions sûrement partout ailleurs les mêmes inconvénients, sans y

rencontrer peut-être les mêmes avantages.

A ces mots, jetant par terre les deux lourdes selles de nos chevaux, il

étendit complaisamment sur le gazon les _zaleas_ (peaux de mouton) et

les _armes d’eau_. Une des selles, destinée à servir d’oreiller,

compléta ce lit peu confortable.

--Étendez-vous là, me dit-il, pendant que je vais faire boire nos

chevaux et les attacher dans quelque endroit où le gazon soit bien

touffu, pour qu’ils puissent en prendre à leur aise; ensuite nous nous

occuperons de notre souper.

Je suivis son conseil, et le murmure de l’eau voisine ne tarda pas à me

plonger dans une espèce d’assoupissement lucide, pendant lequel je

percevais avec ravissement tous les bruits indistincts du désert qui

s’endormait à son tour. Une voix me réveilla au bout d’une heure

environ: j’ouvris les yeux; la nuit était venue, et la clarté d’un feu

allumé près de moi me montra Anastasio debout à mes côtés. Il tenait

d’une main une petite valise ou sachet allongé, de l’autre une moitié de

calebasse remplie d’eau.

--Aimez-vous, me demanda-t-il, le _pinole_ clair ou épais?

--Épais, lui répondis-je, car j’ai grand’faim.

Anastasio fit couler la farine épicée du sac dans la calebasse, et

battit avec un morceau de bois le mélange nommé _pinole_ de manière à en

faire une espèce de mastic. Alors il me tendit la calebasse avec autant

de respect que si c’eût été le vase d’or destiné à parer la table de

quelque millionnaire, et resta immobile près de moi, la tête découverte.

Tout en faisant avec résignation ce frugal repas, j’adressai quelques

questions à Anastasio.

--Je n’ai pas besoin de vous demander, lui dis-je, si vous êtes allé

déjà jusqu’à Bacuache?

--Qui n’est pas allé à Bacuache au moins une fois en sa vie? me répondit

Anastasio en paraissant sourire d’une demande aussi naïve.

--Et vous n’avez pas été tenté de vous livrer à la recherche de l’or?

--Non, me répondit-il tristement; c’est parfois un horrible métier, et

l’apprentissage que j’en ai fait m’en a dégoûté pour toujours.

Je n’étais pas fâché d’entendre quelque récit d’une de ces courses

aventureuses dont on m’avait parlé, pour m’aider à achever mon souper,

et je priai Anastasio de me raconter les circonstances auxquelles il

faisait allusion.

--J’avais à peine quinze ans, me dit-il, et j’en ai trente-cinq

aujourd’hui, quand mon père, qui était un gambusino assez entreprenant,

sur l’avis que lui donna un de ses amis de la découverte d’un riche

_placer_, m’emmena, avec mes deux frères, à la recherche du gîte en

question. A cette époque, le village de Bacuache n’existait pas encore,

et les récits que nous faisait l’ami de mon père enflammaient tellement

notre imagination, que nous nous serions bien gardés de perdre notre

temps en route. Au bout de six journées, nous arrivâmes au préside de

limite, et, après nous être cotisés pour faire dire une messe par le

chapelain du préside, nous entrâmes dans le désert, c’est-à-dire au

milieu de l’Apacheria (pays des Indiens Apaches). Le _placer_ que nous

cherchions était près du lit d’une petite rivière qui n’a pas encore de

nom; mais, pour y arriver, nous avions à traverser des plaines sans eau.

Or, un soir que nous campions dans un _arenal_ (désert de sable), nous

mourions littéralement de soif, et il ne nous restait entre cinq qu’une

gourde remplie d’eau. Cette soif maudite nous tourmentait tellement, que

nous nous battîmes à qui aurait la gourde. Dans la vivacité de la lutte,

il y eut un coup de couteau de donné; ce fut notre père qui le reçut de

son ami. A la vue du sang qui coulait en abondance de sa blessure, mon

frère aîné, pour le venger, se jeta sur l’assassin et le poignarda à son

tour. Nous nous empressâmes autour de notre père, qui, dans l’angoisse

de sa blessure, demandait ardemment de l’eau. Je me précipitai sur la

gourde, qui était restée en notre pouvoir; mais, hélas! arrachée de main

en main, elle avait abreuvé les sables de la dernière goutte d’eau

qu’elle contenait. La nuit nous surprit ainsi; tant qu’elle dura, les

plaintes de notre père, qui demandait de l’eau d’une voix de plus en

plus affaiblie, troublèrent le profond silence du désert. Nous errions,

comme des fous, à l’aventure, ne sachant que faire pour le soulager;

car, aussi loin que la vue pouvait s’étendre, nous ne découvrions que

des sables arides. Enfin les plaintes cessèrent; mon père était mort!

Toute la nuit je pleurai à ses côtés. Le jour naissant éclaira deux

cadavres baignés dans leur sang. A côté de celui de notre père, des

grains d’or brillaient au soleil, au milieu d’une mare rouge. Je n’ai

pas besoin de vous dire, seigneur cavalier, que sur cet or, lavé par le

sang paternel, nul de nous n’osa mettre la main. Nous tînmes conseil,

mais désormais notre course était sans but; nous avions tué l’homme qui

seul pouvait nous diriger dans nos recherches, et nous revînmes sur nos

pas, laissant blanchir sur le sable le cadavre de l’assassin. Voilà

pourquoi, seigneur cavalier, je me suis dégoûté à jamais du métier de

chercheur d’or.

--Et vos frères? demandai-je à Anastasio quand il eut terminé cette

triste histoire.

--L’aîné a renoncé, comme moi, au _gambuseo_; mais Pedro, le second, a

continué son premier métier, et j’ai ouï dire qu’il était à Bacuache, où

nous le trouverons sans doute.

Le lendemain matin, une brume épaisse flottait sur la cime des arbres et

se résolvait en une abondante rosée; la lune argentait encore les

détours sinueux de l’Uris, quand nous nous remîmes en route. Après

quelques heures de marche, nous quittâmes le lit de l’Uris pour entrer

dans celui de la rivière de Bacuache. Nous avions traversé tant de fois

l’eau qui serpentait dans ces ravins, que la corne amollie de nos

chevaux, qui, selon l’usage du pays, n’étaient pas ferrés, s’était usée

sur les graviers. Aussi n’avancions-nous plus que lentement, et, quand

la nuit vint nous surprendre, bien que nous n’eussions fait qu’une halte

d’une heure vers le milieu de la journée, nous étions encore à une assez

grande distance du petit village de Fronteras. Le paysage commençait à

prendre une teinte lugubre. La chaîne de montagnes que nous avions

côtoyée à partir d’Hermosillo, au lieu d’un pittoresque amphithéâtre de

forêts, ne présentait plus que des pics escarpés et arides. Sur ces

pics, des vapeurs épaisses se balançaient au vent comme des draperies

flottantes; la végétation était aussi plus maigre sur les bords

sablonneux de la rivière. De grandes trombes de sable fin

tourbillonnaient tristement de distance en distance, et s’abattaient

dans l’eau avec un pétillement semblable à celui de la pluie. Bientôt

nous arrivâmes à un endroit où la route se resserrait entre deux talus

rapides, formés, d’un côté, par les montagnes, et, de l’autre, par un

mur de roches couronnées d’herbes sèches, de cactus épineux et d’aloès.

Quelques chênes verts, des sapins, s’élevaient, parmi les buissons, de

distance en distance, et, aux aisselles de leurs branches ou dans les

crevasses de leur écorce, des peaux de serpents, dépouilles de ces

reptiles pendant la mue, se tordaient hideusement sous la brise. L’eau

ne murmurait plus, elle commençait à gronder; en un mot, jamais plus

mélancolique paysage ne s’était offert à mes yeux.

J’entendais depuis quelque temps sur le sommet du talus, à ma droite, un

bruit de branches froissées que j’attribuais à quelque animal sauvage,

quand, dans un endroit où la crête du rocher était nue, j’aperçus à peu

de distance derrière moi un homme qui marchait sur le talus, et semblait

régler son pas d’après l’allure de mon cheval. Un large chapeau noir,

dont les ailes commençaient à se déchiqueter, ombrageait sa figure hâve

et décharnée. Une gourde, comme celle que la tradition suspend au

bourdon des pèlerins, était passée à son cou par une ficelle. Une

_frazada_ (espèce de couverture grossière), dont la pluie et le soleil

avaient effacé toutes les couleurs, était jetée sur son épaule. Bref, à

l’aspect de cet homme, on pouvait hésiter entre la défiance et la pitié.

Je ne fis d’abord à cette rencontre qu’une médiocre attention, mais il

me sembla bientôt évident que le voyageur réglait strictement son pas

sur le mien. Pour m’en assurer, je pressai celui de mon cheval, et il me

parut presser le sien aussi. Je le ralentis, et le voyageur ralentit sa

marche pour la reprendre plus rapide, quand je lui en eus donné

l’exemple. Cette persistance avait de quoi m’étonner. Enfin, dans un

endroit où le talus s’abaissait vers une plaine à laquelle j’arrivais,

j’arrêtai mon cheval, décidé à demander un éclaircissement sur cette

espèce d’espionnage. L’inconnu sembla d’abord hésiter, puis il se

détermina à me rejoindre. Anastasio marchait toujours en avant.

--Holà! l’ami, lui dis-je, si vos intentions sont telles que je les

suppose, vous n’aurez rien à gagner avec moi, je vous en préviens.

L’inconnu se trouvait en ce moment tout près de moi, et j’en profitai

pour l’examiner à mon aise. Il pouvait avoir une quarantaine d’années,

mais la fatigue ou le chagrin paraissait l’avoir vieilli avant l’âge.

Quelques cheveux gris commençaient à se mêler aux cheveux noirs qui

tombaient sur ses épaules. Au geste que je fis en indiquant mes

pistolets, un sourire d’une tristesse navrante se dessina sur ses traits

flétris; sans me répondre, il porta une main à son chapeau, et, tirant

l’autre des plis de la couverture qui lui servait de manteau, il me

montra silencieusement des doigts horriblement mutilés. A la vue de

cette main informe, mon ardeur belliqueuse fit place à la pitié, et je

me disposais à donner quelque aumône à ce malheureux. L’inconnu devina

sans doute mon intention, car une faible rougeur colora sa figure.

--Je n’ai besoin de rien, seigneur cavalier, me dit-il; la seule grâce

que je vous demande, c’est que vous me permettiez de vous suivre à

quelque distance pour traverser ce ravin. J’avais espéré le faire sans

être vu, mais j’aime mieux vous prier de ralentir un peu le pas de votre

cheval, car la fatigue et la terreur m’accablent.

En disant ces mots, le pauvre diable essuyait avec sa couverture son

front ruisselant de sueur; je vis ses pieds nus laisser sur le sable une

empreinte rougeâtre.

--Mais je m’arrêterai, lui dis-je ému de compassion; vos pieds saignent,

et vous ne pouvez marcher ainsi.

--Pour l’amour de Dieu et de la sainte Vierge, n’en faites rien,

seigneur cavalier, j’ai hâte de traverser ce ravin.

--Vous ne connaissez donc pas ce chemin? lui dis-je.

L’inconnu fit un geste d’effroi.

--Je ne le connais que trop, seigneur cavalier; de l’endroit où nous

sommes jusqu’à un quart de lieue d’ici, il est peu de cailloux qui

n’aient été rougis de mon sang, et d’un sang plus précieux encore,

ajouta-t-il d’une voix altérée et en poussant un profond soupir.

--Eh bien donc! lui dis-je, en route! Aussi bien la nuit va venir, et

nous sommes encore loin du gîte.

A ces mots, je me remis en marche; mais, quoique j’avançasse lentement,

mon nouveau compagnon de voyage ne semblait me suivre qu’avec beaucoup

de peine. La rivière s’encaissait de nouveau entre deux berges rocheuses

d’un aspect sinistre. La cime des pins qui s’élevaient à droite et à

gauche était encore éclairée par le soleil, mais déjà l’ombre épaisse

qu’ils projetaient s’étendait sur les eaux comme un voile sombre; la

nuit nous menaçait d’une obscurité complète dans ces bas-fonds, et

j’avais hâte d’en sortir. Je pris donc le parti d’appeler Anastasio et

de proposer à l’inconnu de le prendre en croupe; car, si la défiance me

retenait encore, l’humanité me faisait un devoir de ne pas abandonner un

voyageur dans la détresse, et il était évident que les forces allaient

manquer à celui-là. Il accepta mon offre avec une extrême gratitude, et,

au moment où il achevait de se hisser péniblement sur la croupe de mon

cheval, Anastasio nous rejoignait. Nous continuâmes silencieusement

notre route pendant quelques minutes. A l’aspect des grands arbres qui

dessinaient sur le ciel des images fantastiques, au bruit sourd des

feuilles qui gémissaient sous la brise du soir, mon compagnon semblait

en proie à une vive terreur, et ce n’était qu’à voix basse qu’il me

disait de temps en temps, en me montrant ces masses sombres ou en

écoutant cette harmonie plaintive: _Jésus Maria!_ ne voyez-vous rien

remuer là-bas? N’avez-vous rien entendu?

Je prêtais l’oreille malgré moi; involontairement aussi mes yeux

cherchaient à percer les ombres qui envahissaient déjà l’horizon, mais

je n’entendais que le cri de la chouette qui s’éloignait d’arbre en

arbre, et le murmure monotone des eaux; je n’apercevais que les noires

silhouettes projetées par les buissons qui bordaient la route.

--Sommes-nous encore bien loin de la croix dont on m’a parlé?

demandai-je à Anastasio.

A cette question, mon compagnon tressaillit.

--La voilà, me dit-il d’une voix étouffée. Et je l’entendis murmurer une

prière à voix basse.

A quelque distance de là, j’aperçus effectivement, sur le sommet du

talus, la croix de sinistre mémoire; nous ne tardâmes pas à y arriver.

--Seigneur cavalier, me dit l’inconnu, vous mettriez le comble à vos

bontés, si vous vouliez vous arrêter un instant au pied de cette croix.

--Pourquoi? lui demandai-je, plus contrarié que je ne voulais le

paraître de m’arrêter dans un endroit aussi suspect.

--Un instant, un seul instant, reprit le mutilé d’une voix suppliante;

le temps de dire à celui dont elle recouvre la tombe que sa mort est

vengée.

Sans attendre ma réponse, il se laissa glisser à terre, et, avec une

agilité dont je ne l’aurais pas cru capable, il gravit, en s’aidant des

racines qui pendaient çà et là, les flancs escarpés du ravin.

--Connaissez-vous donc, lui dis-je étonné, celui qui est enterré là?

Il s’agenouilla, et me répondit d’une voix sourde en étouffant un

sanglot douloureux:

--C’est mon fils assassiné qui dort sous cette tombe, seigneur cavalier.

Je me découvris devant cette croix, qui jetait comme un reflet funèbre

sur le ravin déjà si désolé, et j’attendis. Quand le mutilé eut fait sa

prière, il serra précieusement dans son sein quelques fleurs qu’il

cueillit au pied de la croix, et remonta en croupe.

--Le pauvre enfant, me dit-il, a été plus faible que moi; il est mort au

dixième coup de couteau; car je les ai comptés, je ne comptais que les

siens! Ces mains mutilées en le défendant semblaient m’interdire tout

espoir de vengeance, n’est-ce pas, seigneur cavalier? et cependant elles

m’ont suffi pour le venger.

--Vous êtes donc le gambusino Rivas? lui dit Anastasio.

--Oui, répondit-il avec un certain orgueil, je suis le gambusino Rivas,

qui le premier a découvert le _placer_ de Bacuache. L’or que j’en

rapportais il y a un an a été la cause de la mort de mon enfant! Je

revenais avec lui, ici même, un soir comme celui-ci, lorsque trois

assassins, la figure couverte de cravates noires, nous ont assaillis

lâchement. J’eus beau leur crier: Grâce pour mon fils! les mains que

j’étendais pour le protéger ont été hachées. Les assassins au moins

n’auraient pas dû parler, car c’est leur voix qui, plus tard, me les a

fait reconnaître; c’est par leur voix que Dieu les a livrés à ma

vengeance.

Anastasio fit un signe dubitatif.--Étiez-vous sûr que ce fussent eux?

demanda-t-il.

--Écoutez, seigneur cavalier. Quand il y a trois mois je me suis trouvé,

avec ceux dont je reconnaissais la voix dans les souterrains de Subiate,

bourrant le boyau qui devait faire éclater le rocher[26] dans lequel se

cachait un riche filon, je me suis dit: Une étincelle arrachée par la

pointe de la pipe qui entasse cette poudre peut nous faire sauter tous;

si ce sont les assassins de mon fils, je le reconnaîtrai à ce signe

qu’eux seuls mourront et que j’en réchapperai; si ce ne ne sont pas eux,

je périrai avec eux, et qu’alors Dieu me pardonne comme à eux! Je n’ai

pas hésité. Vous m’avez vu tout à l’heure près de succomber à la terreur

que m’inspire ce lieu terrible, où j’ai vu assassiner mon enfant; sans

vous, d’affreux souvenirs m’auraient peut-être tué avant que je pusse

venir dire à mon fils qu’il était vengé: et cependant ma main n’a pas

tremblé en frappant le roc; l’étincelle a jailli, et la preuve que Dieu

me livrait les assassins de mon fils, c’est que, pendant que leurs

débris sanglants retombaient sur moi, je suis resté debout, sain et

sauf! N’était-ce pas là le jugement de Dieu? reprit-il après un court

silence. Aurait-il permis ce miracle, si ces hommes eussent été

innocents?

[26] Les mineurs mexicains se servent, pour bourrer la poudre, de

leurs instruments de fer, et il est étonnant que des catastrophes du

genre de celle-ci ne soient pas plus fréquentes.

Anastasio hocha de nouveau la tête d’un air d’incrédulité, mais il se

tut, et nous continuâmes notre marche. Une heure après nous entendîmes

les aboiements des chiens errants qui annoncent la proximité des

villages au Mexique.

--Dans quelques minutes, dit le domestique, nous allons voir les feux de

Fronteras. Là, seigneur cavalier, vous pourrez faire un meilleur repas,

ou tout au moins dormir sous un toit.

Cependant les aboiements des chiens devenaient de plus en plus

distincts, mais aucune lumière ne brillait encore à travers les arbres.

Nous sortîmes du lit de la rivière pour suivre un sentier qui conduisait

à une petite plaine au milieu de laquelle un groupe de maisons

apparaissait à quelque distance; ces maisons semblaient abandonnées; nul

bruit, nulle lumière, ne révélaient la présence des habitants.

--Allons, dit Anastasio en descendant de cheval, je vais réveiller ces

dormeurs, car nos chevaux ne seront pas fâchés de se refaire avec un

_quartillo_ de maïs, et j’espère, de mon côté, trouver quelques poulets

pour notre souper.

Anastasio frappa rudement du pommeau de son sabre à la porte de la

première cabane qu’il rencontra; mais l’écho seul lui répondit...

--Du diable si j’y comprends rien! murmura le domestique tout en

redoublant son tapage. Notre étonnement s’accrut, quand nous nous

aperçûmes que les autres cabanes, dont quelques-unes restaient ouvertes,

étaient toutes également vides. Nous en comptâmes ainsi une vingtaine.

--Écoutez, me dit Anastasio, qui semblait réfléchir; il doit y avoir

quelque diablerie dans tout ceci, et il est nécessaire que je

l’éclaircisse. Il faut, en tout cas, de la prudence. Retournez avec le

gambusino dans le lit de la rivière; grâce aux rochers qui l’encaissent,

le feu que nous serons forcés d’y allumer pour passer la nuit ne se

verra pas de loin; quant à moi, je vais à la découverte, et je

reviendrai vous dire ce que je pense de tout ceci. Si vous faites du

feu, évitez toutefois d’y jeter les branches du _palo hediondo_[27]; le

seigneur Rivas vous aidera à le connaître.

[27] Bois puant. L’odeur de ce bois brûlé est infecte, et dénonce au

loin le bivouac dont la flamme serait même invisible.

Ces conseils me firent comprendre que la position pouvait être grave.

Anastasio venait d’allumer une cigarette de paille de maïs; à la lueur

qu’elle répandait à chaque aspiration, je le vis se baisser, éclairant

ainsi le sol à ses pieds, et je le perdis bientôt de vue dans

l’obscurité. Je restai seul avec le gambusino, qui m’aida à ramasser du

bois mort, et nous eûmes bientôt allumé un feu que la fraîcheur de la

nuit rendait indispensable. Près d’une heure s’écoula, pendant laquelle

le mutilé garda le silence le plus profond, silence que la singularité

de ma rencontre avec lui et mes propres réflexions m’engageaient à ne

pas troubler. Anastasio revint. A la clarté du foyer, je remarquai que

sa figure était soucieuse. Il jeta par terre deux poulets qu’il avait

trouvés endormis, et auxquels il avait tordu le cou.

--Eh bien? lui demandai-je.

--Eh bien! reprit-il en se grattant la tête, ne vous alarmez pas de ce

que je vais vous dire; mais je crains d’avoir fait un serment téméraire.

--Comment cela? Expliquez-vous, lui dis-je.

--J’ai répondu de vous à mon maître, le seigneur sénateur, n’est-il pas

vrai?

--Oui.

--Mais, ma foi! j’ai peur d’avoir promis plus que je ne pourrai tenir.

J’ai vu la trace des Indiens à quelque distance du village, et, sans

doute, c’est la peur qui en a fait déménager tous les habitants. Les

Apaches sont-ils partis pour ne plus revenir? c’est ce que j’ignore. En

tout cas, nous ne pouvons guère songer à fuir; nos chevaux sont

horriblement _despeados_ et ne peuvent plus faire un pas: le mieux est

donc, à mon avis, de rester ici, car il y aurait peut-être plus de

danger à gagner Bacuache ce soir, si toutefois cela se pouvait. Ce que

je puis vous dire, c’est que, comme j’ai répondu de vous, je partagerai

votre sort. C’est tout ce qu’on peut exiger de moi. Qu’en pensez-vous,

seigneur Rivas?

Le gambusino, plongé dans une sombre apathie, ne répondit rien.

--A la grâce de Dieu! continua Anastasio; en tout cas, nous nous

défendrons de notre mieux.--Et, avec le sang-froid dont il m’avait déjà

donné des preuves, il se mit à plumer ses deux poulets; une baguette de

bois de fer, qui croissait en abondance autour de nous, servit de

broche. J’étais, comme il est facile de le penser, peu disposé à faire

honneur à sa cuisine; cependant, si la peur est contagieuse, le courage

l’est aussi, et l’attitude calme de ce domestique finit par me rendre

mon assurance. Néanmoins je prêtais l’oreille avec anxiété à tous les

bruits qui remplissent les bois vers le soir. Le murmure de l’eau qui

frémissait contre les rochers éboulés, le craquement des buissons

froissés par les longes de nos chevaux, le bourdonnement des nombreux

maringouins que la nuit semblait amener avec ses premières vapeurs, le

retentissement bruyant des arbres morts qui se tordaient sous la brise,

mille voix qui m’auraient fait rêver dans toute autre circonstance,

résonnaient alors comme des voix menaçantes. Au moment où notre rôti,

auquel Anastasio semblait donner tous ses soins, exhalait déjà une odeur

fort appétissante, ces bruits changèrent de nature; nous prêtâmes

l’oreille. Anastasio se pencha même pour écouter; mais il reprit bientôt

avec son indifférence habituelle:--Les blancs seuls marchent ainsi,

quoique l’allure de ceux-ci ressemble un peu à celle des Indiens;

maintenant il n’y a plus à s’y tromper.

En effet, des voix ne tardèrent pas à se faire entendre, le bruit des

pas se rapprocha, puis, à la lueur du feu qui éclairait le dessous des

feuilles sur le bord du talus, deux individus se montrèrent. C’était la

nuit aux aventures imprévues, et les deux nouveaux venus figuraient à

merveille dans l’espèce de drame improvisé dont cette journée de voyage

semblait former le prologue. Le premier était un homme de haute taille,

la figure couverte d’une épaisse barbe blonde tirant sur le roux. Un

bonnet en cône tronqué, fait évidemment de la peau de quelque animal,

mais qui ne conservait que quelques poils disséminés, couvrait une rude

chevelure de la couleur de la barbe. Une veste en gros drap gris, à

basques carrées et à larges poches, horriblement rapetassée, des espèces

de braies en peau de daim tannée, maintenues autour des jambes par des

courroies de cuir, composaient le reste de son vêtement. Des lanières de

peau, passées à droite et à gauche sur sa poitrine, soutenaient une

vaste gibecière en cuir qui pendait sur l’estomac, et une corne à

poudre. Un long _rifle_ à canon de cuivre était jeté sur son épaule. Le

costume de l’autre individu consistait en une veste de cuir d’un rouge

de brique (_gamuza_), qu’on passe par le cou comme une chemise, ornée

dans tous les sens de boutons de métal blanc, et en un pantalon de cuir

aussi, jadis rehaussé d’_agréments_ d’argent. Il était également armé

d’une carabine, mais la sienne était à canon bleu de fabrique liégeoise;

en outre, il portait sur le dos, au lieu de sac de voyage, une lourde

selle mexicaine.

Arrivés au bord du talus qui dominait l’endroit où nous étions assis,

les deux inconnus restèrent un instant immobiles.

--Voilà qui nous prouve, dit l’homme à la veste de cuir, en se tournant

vers son camarade, que nous sommes plus loin que vous ne pensiez de ceux

que nous cherchons, car ces cavaliers ne seraient pas si tranquilles

ici.

Scènes de la vie sauvage au Mexique · 第 11 / 23 段