au théâtre sur lequel cette industrie s’exerce, c’est tantôt le flanc
d’une montagne creusée par un torrent, tantôt la vallée où ce torrent se
précipite. Les masses d’eau qui sillonnent les montagnes dans toutes les
directions, et souvent cachent entièrement les _crestones_, entraînent
avec elles des fragments de roches métalliques, les broient, les
triturent, et en arrachent les morceaux d’or qu’ils contiennent.
Anguleuses au sortir de la pierre qui les renfermait, ces _pepitas_,
comme les galets de la mer, s’usent, s’arrondissent par le frottement,
et, transportées quelquefois à de grandes distances par les eaux qui les
charrient, finissent par ne présenter plus qu’une surface polie et
dépourvue d’arêtes. Cependant, surchargées de sable et de détritus
argileux, elles ne diffèrent guère au sortir de l’eau des cailloux
ordinaires: il faut qu’un lavage leur rende leur brillant et leur poli.
L’or natif ne se trouve pas seulement dans les eaux des torrents, mais
dans leurs lits desséchés, et sur le penchant des montagnes qui ont
gardé trace de leur passage. Quelle doit être la richesse de certains
filons, si l’on en juge par le volume de quelques-uns de ces précieux
fragments qu’un hasard aveugle a fait trouver à des gens qui ne les
cherchaient pas! Des fortunes considérables datent ainsi de ces
merveilleuses trouvailles qui rappellent les contes de fées.
D’insouciants aventuriers, en fouillant dans les cendres du feu éteint
d’un bivouac, ont découvert des morceaux d’or d’une prodigieuse grosseur
dont la chaleur avait enlevé l’enveloppe terreuse. D’autres ont vu des
cailloux informes jeter tout à coup sous leurs pieds une lueur
éblouissante, tandis que certains gambusinos, par une recherche active
de tous les jours, trouvent à peine dans leur travail de quoi subvenir
aux besoins de la vie.
Presque toute la distance qui sépare, du sud au nord, Hermosillo du
dernier préside, ou _préside de limite_, appelé _presidio de
Tubac_,--c’est-à-dire un rayon de quatre-vingt-dix lieues,--est formée
de ces terrains d’alluvion où l’or se trouve en abondance. D’après les
curieuses descriptions de _placeres_ d’or que j’entendais journellement
faire à Hermosillo, je ne crus pouvoir mieux employer des loisirs forcés
qu’en explorant moi-même tout ce rayon. Avant de commencer mon
excursion, je tenais cependant à avoir quelque idée du pays que je
comptais parcourir; je dus consulter à cet égard un Espagnol depuis
longtemps fixé dans la province, et dont j’avais fait la connaissance à
Hermosillo. L’Espagnol me donna des renseignements topographiques
très-complets, que je me bornerai ici à résumer rapidement.
Une chaîne de montagnes assez élevées commence à quelques lieues
d’Hermosillo, et court du sud au nord. Au pied des premières hauteurs de
la chaîne, à l’est de la ville, le rio San-Miguel se divise en deux
branches: la première conserve le nom du fleuve; la seconde s’appelle le
_rio de los Uris_. Les deux branches baignent chacune les vallées
creusées au bas de la chaîne qui s’élève entre elles: le rio San-Miguel
coule à gauche, le rio de les Uris à droite, c’est-à-dire le premier à
l’ouest, le second à l’est. Au delà d’Arispe, dernière ville mexicaine
qu’on rencontre de ce côté, l’Uris, grossi par les cours d’eau qui
coulent des pitons magnétiques de la _sierra_, se divise encore en deux
branches parallèles, entre lesquelles s’étend une dernière ramification
de la chaîne qui va expirer, à vingt-cinq lieues de là, aux deux
villages de Nacome et de Bacuache. Ces villages, ainsi appelés du nom
des deux branches de l’Uris, et séparés par les montagnes qui terminent
la chaîne, se trouvent à cinq lieues l’un de l’autre. Du sommet de ces
montagnes, les torrents qui coulent le long de chaque versant apportent
de l’or aux laveurs de Nacome comme à ceux de Bacuache. Sauf quelques
pauvres cabanes groupées à une distance égale d’Arispe et de Bacuache,
et formant un village qu’on appelle Fronteras, une solitude profonde
règne dans tout ce parcours. Au delà des deux villages se trouve le
préside de Tubac, et, à partir de Tubac, d’immenses déserts se
prolongent jusqu’à l’Orégon, en bordant les limites occidentales de la
haute Californie.
--D’ici à Arispe, me dit l’Espagnol après m’avoir tracé mon itinéraire,
la route est sûre, ni l’eau ni le feu ne vous manqueront; cependant
d’Arispe à Bacuache, qui est à mon avis le _placer_ aujourd’hui le plus
productif, voyagez bien armé. Il y a quelques mois, j’ai fait ce chemin,
et j’ai remarqué pour la première fois une croix de triste augure qui
rappelle certainement un assassinat. Le lieu, comme vous le verrez, est
très-bien disposé pour égorger ou détrousser son prochain le plus
commodément du monde. A tout hasard, si je n’entendais plus parler de
vous, je ferais élever une croix à côté de la première.
Je remerciai l’Espagnol de sa bonne volonté, et j’allai faire mes
préparatifs de départ en réfléchissant au contraste qu’offrent ces
excursions périlleuses avec nos voyages d’Europe, où des paysages déjà
décrits et connus, des moyens de transport uniformes, restreignent
chaque jour la part de l’imprévu. Au Mexique, j’aurais eu peut-être à me
plaindre de l’excès contraire. Que de ruses à employer, dans les
provinces où les auberges existent, pour se faire bien venir des
hôteliers, pour obtenir un maigre repas, souvent partagé avec des
muletiers et des voleurs! Et quelle diplomatie n’est pas nécessaire pour
s’assurer un gîte dans les États où la _posada_, le _meson_ ou la
_venta_ sont inconnus! Plus loin encore, c’est le _despoblado_ (désert)
qui s’étend devant vous sans offrir le moindre vestige d’habitation, pas
même, comme dans nos landes, la hutte roulante du berger. Cependant,
malgré ces privations, de tels voyages offrent un attrait irrésistible.
Les magnifiques paysages qu’on traverse, les haltes dans la forêt autour
de l’arbre séculaire converti avec une prodigalité royale en brasier
gigantesque, les hommes qu’on rencontre, représentants d’une société
presque inconnue, héros sauvages comme la nature qui les entoure, tous
ces incidents si étranges et si variés sont pour le voyageur autant de
compensations qui lui font oublier ses fatigues. C’est aussi ce charme
de l’imprévu qui peut obtenir grâce pour les développements donnés au
récit d’une excursion dans ces mystérieuses solitudes. Ici, plus
qu’ailleurs, les détails ont leur prix, et les plus légères
circonstances méritent d’être notées comme autant de révélations
piquantes sur un monde tout différent du nôtre.
Je devais faire route jusqu’à Arispe avec le sénateur don Urbano, que
des affaires d’urgence appelaient dans cette ville. Sa belle-sœur et sa
femme étaient de la partie, et nous ne devions voyager qu’à petites
journées. Au jour fixé, je montai à cheval pour me rendre à la maison du
sénateur. Il était à peine trois heures quand je traversai les rues
silencieuses d’Hermosillo La nuit avait été étouffante, et, selon
l’usage de ces pays primitifs, tous les habitants des maisons privées de
cours avaient transporté leurs lits dans les rues. Certes, si
l’obscurité eût été moins profonde, c’eût été un singulier spectacle que
celui de ces dormeurs de tout âge et de tout sexe, les uns réunis, les
autres isolés, mais tous dans un costume de nuit approprié à la chaleur
du climat. Ce ne fut qu’avec des précautions infinies que j’arrivai chez
le sénateur sans avoir écrasé personne. Une trentaine de chevaux,
groupés autour d’une jument qui portait une clochette attachée au
poitrail, piaffaient en hennissant devant la porte. Cinq ou six
domestiques achevaient, en jurant, de charger autant de mules; un autre
tenait en bride trois beaux chevaux, dont deux harnachés de selles de
femme. Enfin, au moment où j’arrivais, la porte cochère s’ouvrit, et
deux autres serviteurs sortirent à cheval, tenant chacun à la main un
morceau de bois de sapin enflammé en guise de torche. A la lueur que
projetaient ces flambeaux improvisés, je vis don Urbano s’avancer vers
moi.
--Nous allons donc voyager en caravane? lui demandai-je en lui montrant
l’escadron de chevaux qui obstruaient la rue.
--Nullement, me dit-il; ce sont les relais que j’envoie en avant, car
nous avons vingt-cinq lieues à faire par jour.
--C’est ce que vous appelez voyager à petites journées?
--Oui, certes, et qui plus est, je n’en agis ainsi que pour ces dames,
qui ne sont pas accoutumées aux longues traites.
Presque en même temps don Urbano donna l’ordre du départ. Alors chevaux,
mules et domestiques, tous partirent au galop en faisant retentir les
rues du bruit de leur course, à la grande confusion des dormeurs. Puis,
quand le tumulte eut cessé, nous partîmes nous-mêmes précédés par les
porteurs de torches, qui s’élancèrent devant nous en secouant la flamme
du sapin et en semant l’obscurité de mille étincelles.
A six lieues de là, nous rejoignîmes la _caponera_ (c’est ainsi qu’on
appelle un certain nombre de chevaux de choix réservés pour l’usage
exclusif des propriétaires); on prit à peine le temps de détacher les
selles ruisselantes de sueur pour les placer sur des chevaux frais, et
nous repartîmes. Il convient de dire ici que ces chevaux, constamment
laissés en liberté, sont infatigables, et qu’ils sont frais encore quand
ils n’ont fait que quinze ou vingt lieues sans être montés. Ce ne fut
qu’à six lieues plus loin que, la chaleur devenant insupportable, nous
nous arrêtâmes pour nous reposer et faire la sieste; puis, après deux
heures de sommeil à l’ombre des arbres, nous reprîmes notre course, et
une troisième traite nous mena, vers cinq heures du soir, à un endroit
appelé la _Puerta del Cajon_. Nous avions fait les vingt-cinq lieues
convenues depuis le matin, et c’était là que nous devions passer la
nuit.
La Puerta del Cajon (porte du Caisson) est ainsi nommée parce que c’est
à cet endroit que la branche du rio San-Miguel appelée Uris commence à
_s’encaisser_ entre la sierra et un amphithéâtre de rochers. Le lit
sablonneux de la rivière devient, pendant la saison sèche, un chemin
agréable et commode. Appauvrie par une sécheresse de huit mois, la
rivière, au lieu de remplir son vaste lit comme dans la saison des
pluies, serpente en mille détours sur un fond de graviers et de galets.
Dans ses innombrables méandres, elle caresse mollement le pied des
saules et des trembles qui se penchent sur ses bords. Le bruit de leurs
feuilles, sans cesse agitées, égale à peine en douceur le frémissement
des eaux limpides et transparentes. De temps à autre, une chute d’eau
qui se précipite dans quelque ravin éloigné vient mêler son harmonie
lointaine aux murmures de l’Uris. Les dentelures azurées de la chaîne
qui l’enserre d’un côté s’élèvent à pic au milieu des cimes pressées des
arbres étagés en gradins gigantesques. Sur les rochers du bord opposé
s’étendent, comme un rideau mobile, des plantes verdoyantes et des
lianes fleuries qui baignent leurs rameaux dans les eaux capricieusement
promenées d’une rive à l’autre; mais, dans la saison des pluies, au lieu
de ce riant tableau, l’Uris n’offre plus que des aspects funèbres. Le
lit entier de la rivière est envahi tout à coup par des eaux fangeuses,
qui écument, bouillonnent et courbent la cime des arbres dont naguère
elles caressaient humblement le pied. Des arbres déracinés, des cadavres
d’animaux surpris par la crue subite, roulent en tournoyant dans les
flots jaunis. Les échos répètent avec le bruit du tonnerre les
mugissements de l’Uris, les roches se renvoient les cris plaintifs de
cohortes d’oiseaux qui volent en rond au-dessus des vagues, ou qui,
acharnés sur un cadavre flottant, se laissent entraîner avec lui. Du
sommet, des flancs de la sierra, voilés alors de brouillards
impénétrables, des bruits effrayants montent jusqu’au ciel; des rochers
détachés de leurs bases roulent d’abîme en abîme, les arbres craquent
sous leur choc; on dirait que ces brumes épaisses cachent sous leur
manteau la lutte du génie des eaux contre le génie des montagnes. Avec
le retour des premières chaleurs, les eaux limoneuses s’épurent de
nouveau en diminuant, les pics de la sierra dégagent leur azur du sein
des vapeurs; les cimes des arbres secouent les souillures argileuses de
leurs feuillages et les détritus végétaux suspendus en flocons à leurs
branches: les paysages de l’Uris ont repris leur charme idyllique; mais
les sables cachent une nouvelle récolte d’or que les eaux ont fait
descendre de hauteurs inaccessibles, et la nature a jeté dans ses
convulsions une nouvelle pâture à la cupidité de l’homme.
Les domestiques du sénateur avaient profité de nos deux heures de sieste
pour préparer notre campement. Le choix de l’emplacement faisait honneur
à leur goût. Les premières croupes des montagnes s’élevaient à cet
endroit, couvertes d’arbres penchés qui formaient une arche de verdure
au-dessus de la rivière. Sur la berge opposée, une pente douce
conduisait à une esplanade de rochers dont une épaisse végétation
tapissait les déchirures. C’était au sommet de cet amphithéâtre naturel
que tout était disposé pour passer la nuit. Auprès d’un vaste brasier
allumé à quelque distance, la moitié d’un mouton rôtissait sur deux
fourches de bois de fer. Sur l’herbe étaient disposées les provisions
contenues dans les cantines. Dans une source qui sortait du pied des
rochers et venait mêler à la rivière ses eaux glacées, sous l’ombre que
versait la cime épaisse des arbres inclinés, des outres gonflées
rafraîchissaient le vin contenu dans leurs flancs, inappréciable
précaution après une course de douze heures dans une atmosphère dont un
thermomètre, que j’avais rencontré par hasard au premier relais, portait
la chaleur, à l’ombre, à 95 degrés Fahrenheit. Après le repas, la nuit
tomba presque glaciale sous l’influence de la rivière. Des matelas
furent disposés, pour le sénateur et sa famille, près d’un nouveau foyer
allumé au centre de la clairière, après toutefois que les domestiques
eurent battu soigneusement les buissons environnants de leurs cravaches
plombées, pour en écarter les serpents. Quant à moi, j’étais depuis trop
longtemps privé de lit pour ne pas regarder un matelas comme une
superfluité puérile, et je m’étendis avec délices sur le gazon le plus
épais que je pus choisir. Puis, au murmure monotone de l’Uris dans son
lit de roches et du vent dans le feuillage, aux glapissements plaintifs
des chacals qui hurlaient de près et de loin, au retentissement affaibli
de la clochette de la jument capitane, à ces mille bruits mystérieux de
la nature sauvage, je ne tardai pas à fermer mes yeux appesantis par le
sommeil, qu’on ne sollicite jamais longtemps dans les bois.
Les _cabrillas_ (les pléiades), horloge du voyageur dans le désert,
marquaient à peine trois heures quand je fus réveillé par les apprêts du
départ. Les taillis craquaient de tous côtés sous les écarts des chevaux
arrachés non sans regret à leur pâturage rafraîchi par la rosée de la
nuit. Les domestiques s’appelaient et se répondaient; le foyer ravivé
projetait de vives lueurs jusque dans les échappées les plus profondes
de la forêt, et teignait d’un reflet rouge les eaux noires de l’Uris.
Bientôt j’entendis la voix du sénateur qui m’invitait à venir prendre le
chocolat avant de partir. Je quittai ma couche de gazon; les voyageuses
n’étaient pas encore levées, et, sur leur invitation expresse faite avec
tout l’abandon gracieux des pays chauds, nous nous assîmes sur leur lit
pour prendre ce léger repas. C’était un tableau nouveau pour moi que
celui de ces jeunes femmes au milieu des bois, appuyées mollement sur la
dentelle de leurs oreillers, sous cette alcôve de feuillage auquel le
firmament étoilé formait un dais resplendissant. J’aurais voulu pouvoir
prolonger ces instants; mais, le repas achevé, tout étant prêt pour le
départ, il fallut remonter à cheval.
Nous continuâmes à suivre le lit de la rivière, relayant comme la
veille, et nous arrivâmes au petit village de Banamiché. Les habitants
peu nombreux de ce village, groupés devant leurs portes, nous
regardaient avec curiosité; parmi eux, un homme vêtu d’un froc de
franciscain retroussé jusqu’à la ceinture, et chaussé de _bottes de
cheval_[22] garnies d’énormes éperons, semblait nous observer avec un
intérêt tout particulier. La beauté de doña J..., la femme du sénateur,
assez remarquable pour fixer partout l’attention, détermina le moine à
nous parler et à nous offrir l’hospitalité sous son toit. L’offre fut
acceptée, et nous mîmes pied à terre. Une ménagère de mine assez
avenante vint nous recevoir, escortée d’une demi-douzaine d’enfants.
[22] On appelle ces bottes, formées de deux peaux de chèvre tannées et
curieusement estampées ou gaufrées, _botas vaqueras_.
--_A quien Dios no dió hijos le dió ahijados_[23], nous dit le _padre_
Nieto: ainsi se nommait notre hôte. C’était, je pense, en reconnaissance
des soins paternels qu’il prenait de ses filleuls, que les petits drôles
l’honoraient d’un nom plus tendre que celui de parrain.
[23] «Dieu a donné des filleuls à celui à qui il a refusé des
enfants.»
Après avoir remercié ce digne homme de son hospitalité bienveillante,
nous continuâmes notre route jusqu’à Arispe, où nous arrivâmes le soir.
De la Puerta del Cajon jusqu’à cette ville, nous avions toujours suivi
le lit de l’Uris, dont nous avions traversé cent huit fois les sinueux
détours. Je ne dirai que peu de chose d’Arispe. C’était la dernière
ville que je devais rencontrer avant les déserts que je m’étais promis
d’explorer, et je n’y séjournai que le temps strictement nécessaire pour
me reposer. Avant la translation du pouvoir législatif de l’État à
Arispe, cette ville n’était qu’une bourgade sans importance. Aujourd’hui
encore elle est moins peuplée qu’Hermosillo, et n’égale cette dernière
ville en étendue que grâce aux vastes jardins ou _huertas_ dont chaque
maison est entourée. Dans ces huertas, des massifs de grenadiers, de
poiriers et de pêchers, offrent en tout temps de frais ombrages, et, à
l’époque de la floraison, le plus agréable pêle-mêle de fleurs pourpres,
roses et blanches. Les grenades, les coings et les pêches d’Arispe sont
renommés dans tout l’État de Sonora. Comme toutes les villes de la
république, et généralement les villes hispano-américaines, Arispe a des
rues alignées au cordeau et percées à angle droit. Les maisons en pisé,
uniformément recouvertes d’une couche de plâtre, ne se composent que
d’un rez-de-chaussée. Des fenêtres de plain-pied avec la rue, bien que
défendues par des barreaux de bois assez rapprochés, n’en laissent pas
moins pénétrer la vue dans l’intérieur des maisons, et le soir l’éclat
des lumières dans l’obscurité des rues. De cette façon, la ville paraît
animée pendant le jour malgré le petit nombre de passants, et il y règne
la nuit une clarté suffisante nonobstant l’absence de tout éclairage
public. Du reste, à l’exception de la prison, bâtie en pierres de
taille, et dont les cachots voûtés sont toujours vides, nul monument
public n’attire dans Arispe l’attention du voyageur. Cette _cité_ (siége
du congrès de l’État, elle a droit à ce nom) n’est remarquable que comme
une dernière halte de la civilisation sur les confins des vastes déserts
du nord. A partir d’Arispe, la civilisation du midi cesse de marcher
vers le nord; elle restera stationnaire jusqu’au moment où elle se
rencontrera avec l’invasion anglo-américaine, qui apporte la
civilisation du nord vers le midi.
Quoique l’hospitalité du sénateur me rendît fort agréable le court
séjour que je fis à Arispe, j’étais de la classe trop nombreuse de ces
voyageurs ingrats à qui l’instinct vagabond fait oublier l’accueil le
plus gracieux, et qui ne savent le reconnaître qu’en allant le regretter
loin du lieu où ils l’ont reçu. Je pris donc congé de la famille de don
Urbano pour me diriger vers le _placer_ de Bacuache.--A Dieu ne plaise,
me dit le sénateur, que je cherche à vous effrayer au sujet du voyage
que vous entreprenez! Mais je ne veux pas non plus vous laisser dans une
sécurité trompeuse. Depuis quelque temps, il est question d’incursions
d’Indiens aux environs d’Arispe, de malfaiteurs ou de vagabonds qui
parcourent les routes que vous avez à suivre: ainsi marchez, comme dit
le proverbe, la barbe sur l’épaule, et soyez prudent. Je mets à votre
disposition un de mes domestiques, homme de résolution et de bon
conseil, et qui pourra vous servir au besoin. Maintenant, adieu et bonne
chance!
Le sénateur me donna une accolade cordiale, et je montai à cheval après
l’avoir affectueusement remercié de sa bienveillante sollicitude. Il
était trois heures de l’après-midi quand je quittai Arispe. Selon
l’itinéraire qui m’avait été tracé, je devais aller coucher dans les
bois à six lieues de là, finir ma journée du lendemain à Fronteras, et
gagner Bacuache le jour suivant.
J’avoue que je me mis fort mélancoliquement en route. Le rapide et
agréable trajet que j’avais fait d’Hermosillo à Arispe, le train
fastueux que j’avais partagé, ne servaient qu’à rendre plus pénible mon
isolement. Et pourtant, combien de centaines de lieues n’avais-je pas
faites ainsi, seul, ou avec mon guide pour unique compagnon! mais
quelques heures de prospérité m’avaient complétement amolli.
Heureusement je n’avais à lutter que contre une impression passagère,
et, au bout d’une heure de route, ce parfum enivrant d’indépendance
qu’apporte avec elle la brise du désert m’avait délivré de mes tristes
réflexions. En sortant d’Arispe, nous suivîmes encore le lit de l’Uris:
des chutes d’eau se précipitaient de tous côtés avec un pétillement
pareil au bruit des feuilles, tandis que les grands arbres penchés sur
l’eau, les lianes fleuries qui se balançaient au vent, secouaient leurs
branches avec une harmonie semblable au murmure des cascades; les berges
sonores de la rivière se renvoyaient en échos cadencés l’interminable
enchaînement d’_estribillos_ que mon guide chantait depuis notre départ.
Il marchait en avant avec cette insouciance de l’homme pour qui les
déserts n’ont plus rien de mystérieux. Je le perdais de vue et le
retrouvais alternativement dans les sinuosités du chemin, n’interrompant
sa chanson que pour couper d’un coup de cravache, entre deux refrains,
la tête pendante de quelque liane. Cependant, une heure avant le coucher
du soleil, il se tut au moment où de grands rochers qui s’avançaient sur
la route venaient encore une fois de le dérober à ma vue. Bientôt je
l’aperçus de nouveau, occupé à attacher son cheval à un arbre voisin;
j’en conclus que nous devions nous arrêter là. Des saules dispersés en
bouquets serrés cachaient le bord de l’eau: le long de ces saules, un
tapis de gazon s’étendait, jonché de flocons blancs que le vent
arrachait aux gousses épanouies des cotonniers qui croissaient derrière
les saules, et des arbres de haute futaie abritaient cette verte pelouse
du côté opposé à la rivière.
--Que peut-on désirer de mieux? me dit mon guide en prenant la bride de
mon cheval. De l’eau pour nous, du gazon pour nos bêtes, du bois en
abondance, et par-dessus tout, ajouta-t-il en me montrant des touffes de
grosses lianes à fleurs bleues qui envahissaient les troncs des arbres,
ce _huaco_, remède souverain contre la morsure des serpents?
N’admirez-vous pas, continua-t-il en dessellant nos chevaux, comment
Dieu a toujours mis le remède à côté du mal? Partout où ces lianes se
rencontrent, c’est un signe que les serpents à sonnettes se trouvent en
abondance. Voyez-vous là-haut cet oiseau[24] qui ressemble à un faisan
et qui vole en rond au-dessus de nous, et cet autre, de la grosseur d’un
pigeon, au plumage noir[25], avec le dessous de la queue jaune? Ce sont
les deux plus redoutables ennemis de ces reptiles, et Dieu les a doués
l’un et l’autre d’un instinct admirable pour les combattre. Leur
présence ici confirme encore ce que je vous dis, que ces lieux sont
infestés de serpents.
[24] Le _choyero_. On appelle _choya_ une espèce de nopal-raquette
dont les graines forment une boule ronde hérissée de piquants d’une
force à percer le cuir le plus épais. Ces graines se détachent en
grande quantité et jonchent le sol; elles servent d’armes à l’oiseau
appelé _choyero_, du nom de cette plante. Quand cet oiseau aperçoit
un serpent endormi et couché en rond, il l’entoure d’une double ou
triple ceinture de ces piquants formidables, puis le frappe d’un
coup d’aile. Le serpent, qui se déroule précipitamment, s’enfonce
ces pointes dans le ventre, et dans cet état le choyero en vient
facilement à bout.
[25] Le _huaco_, ainsi appelé du cri qu’il fait entendre. Quand, dans
les combats qu’il livre aux serpents à sonnettes, il se sent piqué,
il mange, comme contre-poison, quelques feuilles de la liane à
laquelle on a donné son nom. Ces feuilles, mâchées et appliquées sur
la piqûre, sont un remède infaillible.
--Mais, lui dis-je, pourquoi nous arrêter ici?