J’étais arrivé à Hermosillo après avoir péniblement traversé ces

solitudes embrasées. C’était quelque temps avant les fêtes de Noël.

J’avais passé huit jours dans cette ville sans avoir pu remettre encore

toutes les lettres dont on m’avait chargé à Guaymas. Un soir, en les

examinant pour les distribuer le lendemain, la suscription de l’une de

ces lettres me frappa. Elles n’étaient pas assez nombreuses pour que je

ne me rappelasse point parfaitement ceux qui me les avaient confiées, et

celle-là, je l’avoue, déjouait complétement tous mes souvenirs; elle ne

portait que ces mots: _Al senor don Cayetano_. J’appelai mon hôte, chez

qui j’étais descendu parce qu’il était Chinois et que je connaissais la

réputation de ses compatriotes comme barbiers et cuisiniers; j’espérais

obtenir de lui quelques renseignements sur ce don Cayetano.

--Je ne le connais, me dit le Chinois, que pour lui acheter souvent des

œufs de caïman et des nageoires de requin, dont je suis très-friand, et

dont je vous ferai manger quelque jour, s’il prend au seigneur don

Cayetano l’envie d’aller faire un tour sur nos lagunes ou une promenade

sur mer; mais si vous le désirez, seigneur cavalier, je me chargerai de

lui faire remettre cette lettre.

J’acceptai avec plaisir.

--Et vous ne savez rien de plus sur son compte?

--Rien, dit le Chinois, si ce n’est une particularité dont j’ai ouï

parler, mais dont je ne suis pas certain, car je n’habite la ville que

depuis six mois. On assure que don Cayetano ne peut entendre de

sang-froid le son du _Cerro de la Campana_ (Colline de la Cloche)[20];

ce bruit l’agace, et, quand il est agacé[21], il est... il est très-vif.

Voici tout ce que je sais, seigneur cavalier.

[20] Le Cerro de la Campana est une colline assez haute, située à

l’extrémité de la ville, et qui domine les maisons derrière

lesquelles elle s’élève. Le sommet du Cerro est couronné d’énormes

blocs de pierre qui rendent, au moindre choc, un son clair et

métallique comme celui d’une cloche ordinaire, et dont les

vibrations peuvent s’entendre de fort loin, selon que le vent les

pousse.

[21] _Lo altera, y quando alterado!_ m’avait dit le Chinois. Le mot

_agacé_ est celui qui m’a paru rendre le plus fidèlement dans notre

langue le sens du mot _alterado_.

Le Chinois acheva ces mots comme un homme décidé à ne rien dire de plus,

et je le congédiai.

Quelques jours après, le hasard, au moment où j’y pensais le moins, me

mit en présence de l’individu en question, et voici dans quelles

circonstances:

La ville de Pitic ne possède, en fait de curiosité naturelle, que le

Cerro de la Campana, dont m’avait parlé le Chinois. J’étais venu visiter

le Cerro; j’avais éveillé quelques échos endormis; mais je trouvai

bientôt ce plaisir assez fastidieux, et je reportai mes regards sur la

ville. Le jour était à son déclin, et les collines dont elle est

entourée perdaient peu à peu leur teinte d’azur. C’était l’heure où la

fraîcheur du soir succède à la chaleur dévorante du jour. Quand j’étais

monté sur la hauteur, les rues étaient désertes, le lit desséché du Rio

San-Miguel était silencieux; au moment dont je parle, Hermosillo

commençait à s’animer. On improvisait brusquement les préparatifs des

fêtes de Noël. Quelques fusées décrivaient dans l’air des courbes

lumineuses; la lueur rougeâtre du bois résineux qui brûlait sur des

trépieds de fer éclairait déjà quelques parties de la rivière; les cris

des vendeurs d’infusions d’eau de rose et de tamarin se faisaient

entendre, mêlés aux bourdonnements de la foule, au cliquetis des

castagnettes et aux sons des mandolines; la ville sortait de la torpeur

léthargique dans laquelle elle était plongée depuis le matin.

Comme je descendais du Cerro, en traversant une rue voisine, un bruit

argentin qui sortait d’une petite maison basse me fit penser que j’étais

probablement près d’un établissement de jeu. Je distinguai en effet, à

travers les barreaux de bois qui garnissaient les fenêtres, un tapis

vert, et des joueurs assis en silence autour d’une table ovale. Résolu à

tuer le temps jusqu’au souper, j’entrai dans la maison. Tous les joueurs

étaient captivés par un coup qui paraissait intéressant, car personne ne

remarqua mon arrivée: je pus donc observer à mon aise. Deux bougies qui

brûlaient chacune dans une verrine de cristal, et autour desquelles

papillonnaient des milliers de phalènes, jetaient leur clarté vacillante

sur une trentaine de personnes réunies dans la salle basse où j’étais

entré. Toutes les physionomies offraient la même expression

d’impassibilité. Spectateurs et joueurs fumaient avec le même

sang-froid, je dirais presque la même dignité. Il n’y avait entre les

uns et les autres qu’une différence, celle des costumes. On pouvait

reconnaître parmi les joueurs des représentants de toutes les classes de

la société mexicaine; mais la galerie se composait plus spécialement

d’individus fièrement drapés dans des pièces de calicot grossier, à la

poitrine et aux bras nus, la plupart portant de longues et sinueuses

cicatrices, suites de blessures reçues dans leurs duels au couteau, et

montrant sous les mèches d’une chevelure inculte des physionomies à

donner le frisson à un honnête homme.

Au moment où j’entrais, l’attention de la galerie était concentrée sur

deux joueurs. L’un, coiffé d’un chapeau de paille et vêtu d’une veste de

batiste écrue, paraissait maigre et chétif; l’autre, grand et nerveux,

taillé comme un athlète, était couvert, malgré la chaleur, d’un manteau

à larges galons d’or; sa tête était enveloppée d’un mouchoir à carreaux

dont les bouts, s’échappant d’un chapeau de vigogne, descendaient sur

ses épaules comme la résille andalouse. Le premier me tournait le dos,

et je ne pouvais voir sa physionomie; quant au second, placé en face de

la porte d’entrée, il avait des traits assez réguliers, déparés

seulement par une balafre qui partait du front et descendait jusqu’au

menton en sillonnant la joue droite. Ce joueur et celui qui me tournait

le dos paraissaient suivre une veine contraire. On jouait le _monte_,

comme partout au Mexique; on sait que ce jeu est presque le lansquenet.

--Permettez, seigneur sénateur, dit le joueur balafré en étendant la

main pour ajouter une pile de piastres à celles qu’il avait mises sur

une carte; si votre seigneurie le trouve bon, je taillerai moi-même.

--Avec plaisir, mon fils, dit l’autre individu que je ne pouvais voir;

je suis convaincu que tu me porteras bonheur.--Et il remit à son

adversaire le jeu qu’il avait déjà dans la main. Celui-ci fit glisser

solennellement les cartes l’une sur l’autre; mais, bien que sa

physionomie fût impassible, sa main paraissait trembler.

--Aurais-tu peur par hasard, mon fils? lui demanda le sénateur.

A ce mot de _peur_, un sourire d’incrédulité effleura les figures

sinistres de la galerie.

--Ma foi non, répondit l’athlète, qui cherchait vainement à cacher son

trouble; mais je ne sais qui s’amusait tout à l’heure à faire sonner le

Cerro, et j’ai les nerfs horriblement agacés toutes les fois que

j’entends cette infernale musique.

Cette déclaration parut produire sur toute l’assistance une certaine

sensation, car le vide s’opéra presque subitement autour du joueur, qui

promena de part et d’autre un regard provocateur, et qui reprit bientôt

son calme apparent. De mon côté, je pensai que cet homme ne pouvait être

que le fournisseur des œufs de caïman et des nageoires de requin que le

Chinois m’avait promis, Cayetano en un mot. Quant à cette délicatesse de

nerfs chez un homme d’une carrure et d’une force herculéennes, ce ne

pouvait être, selon moi, qu’une prétention ridicule, ou bien quelque

chose de réellement terrible, comme l’influence homicide que souffle le

siroco ou le _levante_ dans certaines parties de l’Andalousie.

--Voilà l’as de pique pour vous, seigneur sénateur, j’ai perdu, dit

Cayetano; et il reprit la cigarette qu’il avait déposée sur le tapis

vert avec autant de sang-froid que s’il eût été totalement étranger à la

perte qu’il venait de faire. Il allait se lever, quand le sénateur lui

passa sans compter une poignée de piastres en lui disant:

--Voici de quoi tenter de nouveau la veine; ne te gêne pas et continue.

Cayetano compta les piastres avec l’attention la plus scrupuleuse.

--Mon Dieu! mon garçon, lui dit le sénateur, ne te préoccupe pas tant de

la somme qu’il peut y avoir.

--Pardon, seigneur sénateur, cela m’intéresse plus que vous ne pensez.

Cayetano parut réfléchir profondément, tout en comptant toujours.

--Ah! c’est juste, tu avises aux moyens de t’acquitter envers moi,

ajouta le sénateur.

--Je calcule, seigneur sénateur, que j’avais apporté avec moi quinze

piastres, qu’en voici vingt-deux que vous venez de me donner, et qu’en

ne vous rendant rien, ce sont sept piastres que je gagne encore.

A ces mots, un rire d’approbation éclata dans toute la salle; mais le

sénateur ne parut prendre part que du bout des dents à l’hilarité

générale. Quant à Cayetano, il se leva tranquillement, mit les piastres

dans les poches de ses _calzoneras_ de velours, et sortit fort satisfait

de sa soirée. En le suivant du regard et d’un air assez mystifié, le

sénateur, car c’en était un, se tourna de mon côté, et je le reconnus

pour l’avoir vu à Mexico dans l’exercice de son mandat. On sait que

chaque État fédéral a un congrès et un sénat particuliers, et que ce

sont les délégués de ces deux chambres qui composent dans la capitale de

la république ce qu’on appelle le congrès souverain.

Don Urbano (c’est ainsi que je l’appellerai par discrétion) rougit en

m’apercevant, car il n’était pas sans quelque teinture de nos idées de

dignité européenne. Il se leva vivement, et s’avança vers moi.

--Ce sont mes électeurs, me dit-il en manière d’excuse après les

compliments d’usage.

--Ah! ce sont vos électeurs! lui dis-je en regardant fort surpris les

figures patibulaires qui nous entouraient; ils ont l’air bien

respectables!

--Sans doute, car ce sont les plus nombreux, reprit don Urbano.

--Ce qui ne vous empêche pas de leur gagner leur argent?

--Que voulez-vous? dit le sénateur, il faut bien faire quelque chose

pour ses commettants. Vous ne savez peut-être pas qu’un concurrent

redoutable me dispute l’honneur de représenter l’État au congrès

souverain.

Ce sénateur me parla quelque temps encore de ses projets politiques;

puis, s’étant mis à ma disposition avec toute la courtoisie mexicaine,

il me proposa d’aller faire un tour sur la place, et nous sortîmes.

L’esplanade qui domine le Rio San-Miguel, et le lit desséché de la

rivière elle-même, présentaient un coup d’œil fort animé. J’ai dit que

les fêtes de Noël allaient commencer. Des cabanes de feuillage étaient

dressées de distance en distance, les feux allumés sur les trépieds de

fer ondoyaient en tous sens en pétillant, et éclairaient des pyramides

de fruits, des échafaudages d’infusions rafraîchissantes de toutes

couleurs. Une foule aux costumes bigarrés, bizarrement éclairée par la

flamme rougeâtre du bois résineux, circulait de tous côtés. D’une part,

des créoles dansaient des fandangos effrénés aux sons des castagnettes

et des mandolines. Plus loin, des Indiens exécutaient leurs danses

lugubres au bruit de calebasses remplies de cailloux et aux cadences

mélancoliques de leurs chanteurs, brusquement variées par leurs divers

cris de guerre: au milieu du joyeux tumulte des danseurs créoles, cette

mélopée funèbre semblait la plainte des vaincus, et les cris de guerre

pouvaient paraître des accents de rébellion arrachés par l’esprit de

vengeance, qui ne meurt jamais au cœur des peuples primitifs. Je

communiquai ces réflexions à don Urbano.--Les tristes restes que vous

voyez, me dit-il, de peuplades jadis formidables ne songent nullement à

reconquérir une indépendance dont leurs pères mêmes avaient perdu le

souvenir. Vous ne pourriez vous faire une idée exacte de l’Indien dans

toute la fierté de son allure sauvage qu’en voyant les Indiens Papagos;

malheureusement ils célèbrent aussi leur fête de Noël, et ils n’ont pas

quitté leurs réjouissances pour les nôtres.

--Quoi! lui dis-je, ils sont donc chrétiens?

--Non; mais une singulière coïncidence place, dans leur croyance, la

naissance du soleil le même jour que la naissance de notre Christ. Ce

serait un chapitre à ajouter à _l’Origine des Cultes_ (tous les

Mexicains ont lu cet ouvrage, ainsi que _les Ruines_ de Volney), et un

chapitre fort intéressant, eu égard à la manière étrange et fantastique

dont ils célèbrent cette fête. Je dois y assister précisément avec un

étranger, et, s’il vous plaît d’être des nôtres, je vous le présenterai;

il sera enchanté de faire votre connaissance. J’ai obtenu un

sauf-conduit d’un chef papago, et nous aurons un guide sur qui nous

pouvons compter.

Ce programme était de nature à piquer ma curiosité, et j’acceptai avec

empressement. Il fut donc convenu que le sénateur et son compagnon

viendraient me prendre le lendemain 24 décembre, et que nous partirions

de bon matin; puis nous nous séparâmes, et je regagnai mon logis.

Le lendemain matin, au lever du soleil, j’étais prêt à monter à cheval,

quand trois cavaliers vinrent s’arrêter à ma porte. Le premier était le

sénateur; le second, l’étranger qu’il me présenta comme Anglais, et dans

le troisième je reconnus mon joueur balafré de la veille: c’était le

guide qui devait nous conduire. Une singularité me frappa chez

l’étranger: qu’il parlât fort mal le français, qu’il écorchât l’espagnol

d’une façon vraiment incroyable, je trouvais cela tout naturel. Rien

n’était divertissant comme les méprises qu’il commettait en parlant, et

dont il riait lui-même le premier de fort bonne grâce. Ce qui m’avait

frappé chez lui, c’était son teint foncé, c’était son allure

méridionale, qui indiquaient un long séjour en des pays dont l’Anglais

paraissait ignorer complétement la langue.

Nous prîmes le chemin des lagunes. Hardiment campé sur un fort beau

cheval d’une vigueur à toute épreuve, qui mâchait impatiemment son mors

et jetait au vent des flocons d’écume, notre guide marchait à quelque

distance en avant de nous.

--Vous connaissiez donc déjà cet homme? demandai-je au sénateur.

--Tout le pays le connaît, me répondit don Urbano; il est de son métier

pêcheur de tortues; il a des accointances un peu partout, car c’est par

lui que j’ai obtenu le sauf-conduit, ou pour mieux dire la permission

d’assister à la cérémonie que nous verrons cette nuit chez les Papagos,

avec qui, du reste, nous sommes en paix. J’aurais trop à faire, si je

voulais énumérer tous ses talents, ajouta mystérieusement le sénateur;

et puis, c’est un électeur influent!

Pour don Urbano, c’était tout dire. Je m’inclinai devant cette dernière

qualité, et je ne m’étonnai plus de la docilité avec laquelle

l’ambitieux sénateur s’était prêté la veille aux cavalières exigences de

son adversaire.

En marchant d’Hermosillo vers l’île du Tiburon, on longe le Rio

San-Miguel. Cette rivière est, selon la saison, un mince filet d’eau qui

coule inaperçu dans un vaste lit, ou bien une mer impétueuse que ce lit

ne peut plus contenir, et qui dégorge ses eaux limoneuses dans

d’immenses lagunes, avant d’alimenter un lac qu’elle rencontre dans son

cours. Parmi ces lagunes, les unes sont comme un miroir de cristal,

d’autres cachées par de grands roseaux, d’autres enfin couvertes d’une

croûte épaisse d’herbes vertes qui donne à leur surface mobile une

perfide assurance de solidité. Un dais de vapeur se balance au-dessus de

ces marécages, au-dessus de ces roseaux qui frissonnent toujours, soit

sous l’haleine du vent humide, soit sous les efforts des caïmans qui

prennent sur la vase leurs monstrueux ébats. Tant que dure le jour, tout

est désert et silencieux; quand le soleil décline, quand les collines

basses qui dominent ces eaux croupissantes se noient peu à peu dans la

brume qui s’élève de leur sein, quelques animaux se laissent voir de

loin en loin: un cheval sauvage bondit parmi les herbes; un jaguar

s’avance en rampant pour saisir une proie; un daim, poussé par la soif,

se hasarde timidement sur les bords de ces savanes noyées, éventant

l’odeur musquée des alligators, puis, l’œil aux aguets, les oreilles

tendues, se désaltère en laissant, au moindre bruit, échapper de sa

bouche des gouttelettes qui brillent aux rayons obliques du soleil. Des

essaims d’oiseaux criards troublent seuls encore le silence de ces

solitudes; mais, à la tombée de la nuit, des formes étranges surgissent

à la surface de ces eaux limpides, ou soulèvent et fendent la croûte

épaisse de ces lacs vaseux; des rumeurs effrayantes sortent de ces verts

fourrés de roseaux; ces rumeurs, tantôt semblables aux vagissements

d’enfants nouveau-nés, tantôt aux mugissements de taureaux en fureur,

selon que les caïmans qui les font entendre expriment leurs amours,

leurs plaintes ou leur colère, sont entremêlées d’horribles claquements

de mâchoires de ces hideux reptiles qui se répondent ou se défient. En

avançant toujours, une voix imposante remplace ces étranges concerts;

c’est la voix de l’Océan qui bat les falaises.

Nous traversions une chaussée naturelle assez élevée au-dessus de ces

terrains submergés, et Cayetano continuait de marcher en avant à quelque

distance de nous, sans prendre part à la conversation; tout à coup je le

vis pousser son cheval et descendre rapidement la berge de la chaussée.

--Que diable va-t-il faire? demandai-je au sénateur.

Don Urbano commença par jeter un coup d’œil attentif sur les lagunes;

puis il me répondit:

--Voyez-vous là-bas, à quelque distance de la dernière lagune, un petit

champ de roseaux? Ces roseaux remuent, et, si je ne me trompe, ce n’est

pas le vent qui les agite, mais quelque alligator qui doit y être caché,

et Cayetano, qui s’ennuie, veut probablement lui donner la chasse.

Le chemin que suivait Cayetano semblait d’abord démentir cette

assertion, car, loin de se diriger vers les roseaux, il s’en écartait en

diagonale; tout à coup il tourna vivement à gauche, et s’élança au galop

en ligne directe vers l’endroit indiqué par le sénateur. Au cri qu’il

poussa en même temps répondit un grognement de colère, et un énorme

caïman se dirigea de toute la vitesse que permet la structure de ce

lourd et effrayant animal vers la lagune dont son ennemi voulait lui

intercepter le chemin. Le dos écailleux et noirâtre du reptile était

presque entièrement couvert d’une fange épaisse, plaquée çà et là

d’herbes marécageuses. Il passa, dans sa fuite, à une dizaine de pas du

cheval de Cayetano: le noble animal se cabra de frayeur, et voulut se

jeter de côté; mais il avait affaire à un rude cavalier, l’éperon le

remit dans le bon chemin, et au même instant le lazo de cuir tressé que

Cayetano faisait tournoyer tomba sur le caïman. L’alligator ouvrit une

gueule immense qui semblait plutôt armée de pieux que de dents, et

l’effroyable mugissement qu’il poussa fit tressaillir nos chevaux;

l’étreinte du nœud coulant ferma violemment cette gueule ouverte, et

refoula, en un râle sourd, ce mugissement jusqu’au fond de la gorge. Un

instant le hideux reptile hésita s’il courrait sur son ennemi ou s’il

tirerait du côté de l’eau. La frayeur lui conseilla ce dernier parti;

mais Cayetano avait attaché par un triple tour le bout de son lazo au

pommeau élevé de sa selle, et la force du cheval contre-balançait celle

du caïman. Pendant quelques minutes, les deux animaux firent de

prodigieux efforts en sens inverse. L’alligator enfonçait avec fureur

ses pattes sur le terrain amolli, que les sabots du cheval déchiraient

en longues glissades. Il y eut un moment de silence, pendant lequel nous

n’entendîmes plus que le retentissement sonore des éperons de fer sur

les flancs du cheval, et le cliquetis d’écailles de la queue du caïman,

qui fouettait et écrasait les roseaux tout à l’entour. Deux fois une

force irrésistible enleva le premier sur ses deux pieds de derrière; et

deux fois, à son tour, le caïman, violemment arqué, montra son ventre,

que la terreur et la rage rendaient d’un violet foncé. Enfin un dernier

effort plus furieux enleva le cheval une troisième fois, et il allait

tomber à la renverse sur son cavalier, quand la sous-ventrière craqua

bruyamment. C’en était fait de Cayetano, que son ennemi allait entraîner

avec la selle sans que nous pussions lui porter secours. Le sénateur

devint pâle à l’aspect du danger que courait son électeur influent: pour

moi, je poussai un cri; mais, rapide comme la pensée, à l’instant où la

selle se dérobait sous lui, Cayetano saisit la crinière de son cheval,

s’éleva sur les poignets comme les alcides de nos cirques, et, par un

prodige de vigueur et d’instinct équestre, l’intrépide cavalier resta

sur le dos de son cheval dessellé.

--Bravo! mon garçon, cria le sénateur en jetant en l’air son chapeau

avec enthousiasme.

L’alligator, croyant son ennemi renversé, se retourna pesamment pour

s’élancer sur lui après s’être dégagé du nœud coulant qui l’étranglait;

mais le cheval, en quelques bonds, fut hors de sa portée, et, mugissant

de joie au contact de l’air qui rentrait dans ses poumons, le monstre ne

tarda pas à se plonger sous les eaux, qui bouillonnèrent sur son

passage. Cayetano tendit le poing vers la lagune; puis, descendant

tranquillement de cheval, il rattacha tant bien que mal ses courroies

brisées, et se remit en selle.

--_Caramba_! lui dit le sénateur; à quoi pensais-tu, mon garçon?

--J’étais agacé, répondit Cayetano.

Le sénateur admit cette réponse péremptoire, et nous continuâmes notre

route. Nous marchâmes une demi-heure encore.

--Vous voyez ces huttes dans le lointain et cette forêt qui paraît

là-bas comme une ligne sombre à l’horizon? me dit Cayetano; c’est le but

de notre voyage, et nous arriverons juste à l’heure précise pour ne rien

perdre de la cérémonie, c’est-à-dire au coucher du soleil.

Au centre d’une vaste plaine bornée de tous les côtés par une chaîne de

petites collines, et de l’autre par une épaisse forêt, s’élève un des

principaux villages des Papagos. Il est composé d’une centaine de loges

à toit plat, bâties sur les bords d’un ruisseau qui le sépare en deux

lignes presque parallèles. Au moment où nous y entrâmes, ce village

paraissait complétement désert. Le soleil se couchait dans les vapeurs

épaisses des lagunes lointaines, et ne laissait tomber qu’une lumière

sombre sur cet amas de huttes fermées par des peaux de buffles que

battait tristement le vent du soir. Il semblait que de temps à autre ce

vent apportât avec lui des bruits étranges qui sortaient des profondeurs

de la forêt voisine. Je questionnai Cayetano sur la cause de ces bruits.

--Vous allez la connaître tout à l’heure, me répondit-il. Nous pouvons

avancer jusqu’à la lisière du bois, où nous mettrons pied à terre, et

nous y bivouaquerons; mais je pense que la curiosité vous tiendra

éveillé une bonne partie de la nuit.

Nous poursuivîmes notre route jusqu’à l’endroit indiqué. Alors ces

bruits que je ne m’expliquais pas devinrent plus distincts, et un

étrange ensemble des sons les plus discordants frappa nos oreilles.

C’était le rugissement du lion, le miaulement du jaguar, le grondement

de l’ours, le mugissement du taureau et mille clameurs confuses qui se

heurtaient sous la voûte du bois, tandis que de la partie supérieure

venaient s’y mêler les cris de l’oiseau de proie, les soupirs plaintifs

de l’oiseau de nuit, et de temps à autre les modulations plus joyeuses

du moqueur, qui répétait tous ces cris l’un après l’autre. Bientôt deux

notes brèves, saccadées, qui semblaient sortir des vastes poumons d’un

lion d’Afrique, couvrirent tout ce tumulte, et, à ces accents rauques du

roi des animaux, tout se tut; puis, au milieu du silence universel, une

voix, mais une voix humaine, fit entendre quelques mots que nous ne

comprîmes pas.

Pendant que nous mettions pied à terre, notre guide nous dit:--Je vais

me faire reconnaître aux avant-postes; ne bougez pas jusqu’à mon retour,

et, quoi que vous voyiez, ne faites pas de bruit; il n’y a nul danger:

les animaux que vous trouverez ici ne sont que d’honnêtes Papagos.

Scènes de la vie sauvage au Mexique · 第 7 / 23 段