solitudes embrasées. C’était quelque temps avant les fêtes de Noël.
J’avais passé huit jours dans cette ville sans avoir pu remettre encore
toutes les lettres dont on m’avait chargé à Guaymas. Un soir, en les
examinant pour les distribuer le lendemain, la suscription de l’une de
ces lettres me frappa. Elles n’étaient pas assez nombreuses pour que je
ne me rappelasse point parfaitement ceux qui me les avaient confiées, et
celle-là, je l’avoue, déjouait complétement tous mes souvenirs; elle ne
portait que ces mots: _Al senor don Cayetano_. J’appelai mon hôte, chez
qui j’étais descendu parce qu’il était Chinois et que je connaissais la
réputation de ses compatriotes comme barbiers et cuisiniers; j’espérais
obtenir de lui quelques renseignements sur ce don Cayetano.
--Je ne le connais, me dit le Chinois, que pour lui acheter souvent des
œufs de caïman et des nageoires de requin, dont je suis très-friand, et
dont je vous ferai manger quelque jour, s’il prend au seigneur don
Cayetano l’envie d’aller faire un tour sur nos lagunes ou une promenade
sur mer; mais si vous le désirez, seigneur cavalier, je me chargerai de
lui faire remettre cette lettre.
J’acceptai avec plaisir.
--Et vous ne savez rien de plus sur son compte?
--Rien, dit le Chinois, si ce n’est une particularité dont j’ai ouï
parler, mais dont je ne suis pas certain, car je n’habite la ville que
depuis six mois. On assure que don Cayetano ne peut entendre de
sang-froid le son du _Cerro de la Campana_ (Colline de la Cloche)[20];
ce bruit l’agace, et, quand il est agacé[21], il est... il est très-vif.
Voici tout ce que je sais, seigneur cavalier.
[20] Le Cerro de la Campana est une colline assez haute, située à
l’extrémité de la ville, et qui domine les maisons derrière
lesquelles elle s’élève. Le sommet du Cerro est couronné d’énormes
blocs de pierre qui rendent, au moindre choc, un son clair et
métallique comme celui d’une cloche ordinaire, et dont les
vibrations peuvent s’entendre de fort loin, selon que le vent les
pousse.
[21] _Lo altera, y quando alterado!_ m’avait dit le Chinois. Le mot
_agacé_ est celui qui m’a paru rendre le plus fidèlement dans notre
langue le sens du mot _alterado_.
Le Chinois acheva ces mots comme un homme décidé à ne rien dire de plus,
et je le congédiai.
Quelques jours après, le hasard, au moment où j’y pensais le moins, me
mit en présence de l’individu en question, et voici dans quelles
circonstances:
La ville de Pitic ne possède, en fait de curiosité naturelle, que le
Cerro de la Campana, dont m’avait parlé le Chinois. J’étais venu visiter
le Cerro; j’avais éveillé quelques échos endormis; mais je trouvai
bientôt ce plaisir assez fastidieux, et je reportai mes regards sur la
ville. Le jour était à son déclin, et les collines dont elle est
entourée perdaient peu à peu leur teinte d’azur. C’était l’heure où la
fraîcheur du soir succède à la chaleur dévorante du jour. Quand j’étais
monté sur la hauteur, les rues étaient désertes, le lit desséché du Rio
San-Miguel était silencieux; au moment dont je parle, Hermosillo
commençait à s’animer. On improvisait brusquement les préparatifs des
fêtes de Noël. Quelques fusées décrivaient dans l’air des courbes
lumineuses; la lueur rougeâtre du bois résineux qui brûlait sur des
trépieds de fer éclairait déjà quelques parties de la rivière; les cris
des vendeurs d’infusions d’eau de rose et de tamarin se faisaient
entendre, mêlés aux bourdonnements de la foule, au cliquetis des
castagnettes et aux sons des mandolines; la ville sortait de la torpeur
léthargique dans laquelle elle était plongée depuis le matin.
Comme je descendais du Cerro, en traversant une rue voisine, un bruit
argentin qui sortait d’une petite maison basse me fit penser que j’étais
probablement près d’un établissement de jeu. Je distinguai en effet, à
travers les barreaux de bois qui garnissaient les fenêtres, un tapis
vert, et des joueurs assis en silence autour d’une table ovale. Résolu à
tuer le temps jusqu’au souper, j’entrai dans la maison. Tous les joueurs
étaient captivés par un coup qui paraissait intéressant, car personne ne
remarqua mon arrivée: je pus donc observer à mon aise. Deux bougies qui
brûlaient chacune dans une verrine de cristal, et autour desquelles
papillonnaient des milliers de phalènes, jetaient leur clarté vacillante
sur une trentaine de personnes réunies dans la salle basse où j’étais
entré. Toutes les physionomies offraient la même expression
d’impassibilité. Spectateurs et joueurs fumaient avec le même
sang-froid, je dirais presque la même dignité. Il n’y avait entre les
uns et les autres qu’une différence, celle des costumes. On pouvait
reconnaître parmi les joueurs des représentants de toutes les classes de
la société mexicaine; mais la galerie se composait plus spécialement
d’individus fièrement drapés dans des pièces de calicot grossier, à la
poitrine et aux bras nus, la plupart portant de longues et sinueuses
cicatrices, suites de blessures reçues dans leurs duels au couteau, et
montrant sous les mèches d’une chevelure inculte des physionomies à
donner le frisson à un honnête homme.
Au moment où j’entrais, l’attention de la galerie était concentrée sur
deux joueurs. L’un, coiffé d’un chapeau de paille et vêtu d’une veste de
batiste écrue, paraissait maigre et chétif; l’autre, grand et nerveux,
taillé comme un athlète, était couvert, malgré la chaleur, d’un manteau
à larges galons d’or; sa tête était enveloppée d’un mouchoir à carreaux
dont les bouts, s’échappant d’un chapeau de vigogne, descendaient sur
ses épaules comme la résille andalouse. Le premier me tournait le dos,
et je ne pouvais voir sa physionomie; quant au second, placé en face de
la porte d’entrée, il avait des traits assez réguliers, déparés
seulement par une balafre qui partait du front et descendait jusqu’au
menton en sillonnant la joue droite. Ce joueur et celui qui me tournait
le dos paraissaient suivre une veine contraire. On jouait le _monte_,
comme partout au Mexique; on sait que ce jeu est presque le lansquenet.
--Permettez, seigneur sénateur, dit le joueur balafré en étendant la
main pour ajouter une pile de piastres à celles qu’il avait mises sur
une carte; si votre seigneurie le trouve bon, je taillerai moi-même.
--Avec plaisir, mon fils, dit l’autre individu que je ne pouvais voir;
je suis convaincu que tu me porteras bonheur.--Et il remit à son
adversaire le jeu qu’il avait déjà dans la main. Celui-ci fit glisser
solennellement les cartes l’une sur l’autre; mais, bien que sa
physionomie fût impassible, sa main paraissait trembler.
--Aurais-tu peur par hasard, mon fils? lui demanda le sénateur.
A ce mot de _peur_, un sourire d’incrédulité effleura les figures
sinistres de la galerie.
--Ma foi non, répondit l’athlète, qui cherchait vainement à cacher son
trouble; mais je ne sais qui s’amusait tout à l’heure à faire sonner le
Cerro, et j’ai les nerfs horriblement agacés toutes les fois que
j’entends cette infernale musique.
Cette déclaration parut produire sur toute l’assistance une certaine
sensation, car le vide s’opéra presque subitement autour du joueur, qui
promena de part et d’autre un regard provocateur, et qui reprit bientôt
son calme apparent. De mon côté, je pensai que cet homme ne pouvait être
que le fournisseur des œufs de caïman et des nageoires de requin que le
Chinois m’avait promis, Cayetano en un mot. Quant à cette délicatesse de
nerfs chez un homme d’une carrure et d’une force herculéennes, ce ne
pouvait être, selon moi, qu’une prétention ridicule, ou bien quelque
chose de réellement terrible, comme l’influence homicide que souffle le
siroco ou le _levante_ dans certaines parties de l’Andalousie.
--Voilà l’as de pique pour vous, seigneur sénateur, j’ai perdu, dit
Cayetano; et il reprit la cigarette qu’il avait déposée sur le tapis
vert avec autant de sang-froid que s’il eût été totalement étranger à la
perte qu’il venait de faire. Il allait se lever, quand le sénateur lui
passa sans compter une poignée de piastres en lui disant:
--Voici de quoi tenter de nouveau la veine; ne te gêne pas et continue.
Cayetano compta les piastres avec l’attention la plus scrupuleuse.
--Mon Dieu! mon garçon, lui dit le sénateur, ne te préoccupe pas tant de
la somme qu’il peut y avoir.
--Pardon, seigneur sénateur, cela m’intéresse plus que vous ne pensez.
Cayetano parut réfléchir profondément, tout en comptant toujours.
--Ah! c’est juste, tu avises aux moyens de t’acquitter envers moi,
ajouta le sénateur.
--Je calcule, seigneur sénateur, que j’avais apporté avec moi quinze
piastres, qu’en voici vingt-deux que vous venez de me donner, et qu’en
ne vous rendant rien, ce sont sept piastres que je gagne encore.
A ces mots, un rire d’approbation éclata dans toute la salle; mais le
sénateur ne parut prendre part que du bout des dents à l’hilarité
générale. Quant à Cayetano, il se leva tranquillement, mit les piastres
dans les poches de ses _calzoneras_ de velours, et sortit fort satisfait
de sa soirée. En le suivant du regard et d’un air assez mystifié, le
sénateur, car c’en était un, se tourna de mon côté, et je le reconnus
pour l’avoir vu à Mexico dans l’exercice de son mandat. On sait que
chaque État fédéral a un congrès et un sénat particuliers, et que ce
sont les délégués de ces deux chambres qui composent dans la capitale de
la république ce qu’on appelle le congrès souverain.
Don Urbano (c’est ainsi que je l’appellerai par discrétion) rougit en
m’apercevant, car il n’était pas sans quelque teinture de nos idées de
dignité européenne. Il se leva vivement, et s’avança vers moi.
--Ce sont mes électeurs, me dit-il en manière d’excuse après les
compliments d’usage.
--Ah! ce sont vos électeurs! lui dis-je en regardant fort surpris les
figures patibulaires qui nous entouraient; ils ont l’air bien
respectables!
--Sans doute, car ce sont les plus nombreux, reprit don Urbano.
--Ce qui ne vous empêche pas de leur gagner leur argent?
--Que voulez-vous? dit le sénateur, il faut bien faire quelque chose
pour ses commettants. Vous ne savez peut-être pas qu’un concurrent
redoutable me dispute l’honneur de représenter l’État au congrès
souverain.
Ce sénateur me parla quelque temps encore de ses projets politiques;
puis, s’étant mis à ma disposition avec toute la courtoisie mexicaine,
il me proposa d’aller faire un tour sur la place, et nous sortîmes.
L’esplanade qui domine le Rio San-Miguel, et le lit desséché de la
rivière elle-même, présentaient un coup d’œil fort animé. J’ai dit que
les fêtes de Noël allaient commencer. Des cabanes de feuillage étaient
dressées de distance en distance, les feux allumés sur les trépieds de
fer ondoyaient en tous sens en pétillant, et éclairaient des pyramides
de fruits, des échafaudages d’infusions rafraîchissantes de toutes
couleurs. Une foule aux costumes bigarrés, bizarrement éclairée par la
flamme rougeâtre du bois résineux, circulait de tous côtés. D’une part,
des créoles dansaient des fandangos effrénés aux sons des castagnettes
et des mandolines. Plus loin, des Indiens exécutaient leurs danses
lugubres au bruit de calebasses remplies de cailloux et aux cadences
mélancoliques de leurs chanteurs, brusquement variées par leurs divers
cris de guerre: au milieu du joyeux tumulte des danseurs créoles, cette
mélopée funèbre semblait la plainte des vaincus, et les cris de guerre
pouvaient paraître des accents de rébellion arrachés par l’esprit de
vengeance, qui ne meurt jamais au cœur des peuples primitifs. Je
communiquai ces réflexions à don Urbano.--Les tristes restes que vous
voyez, me dit-il, de peuplades jadis formidables ne songent nullement à
reconquérir une indépendance dont leurs pères mêmes avaient perdu le
souvenir. Vous ne pourriez vous faire une idée exacte de l’Indien dans
toute la fierté de son allure sauvage qu’en voyant les Indiens Papagos;
malheureusement ils célèbrent aussi leur fête de Noël, et ils n’ont pas
quitté leurs réjouissances pour les nôtres.
--Quoi! lui dis-je, ils sont donc chrétiens?
--Non; mais une singulière coïncidence place, dans leur croyance, la
naissance du soleil le même jour que la naissance de notre Christ. Ce
serait un chapitre à ajouter à _l’Origine des Cultes_ (tous les
Mexicains ont lu cet ouvrage, ainsi que _les Ruines_ de Volney), et un
chapitre fort intéressant, eu égard à la manière étrange et fantastique
dont ils célèbrent cette fête. Je dois y assister précisément avec un
étranger, et, s’il vous plaît d’être des nôtres, je vous le présenterai;
il sera enchanté de faire votre connaissance. J’ai obtenu un
sauf-conduit d’un chef papago, et nous aurons un guide sur qui nous
pouvons compter.
Ce programme était de nature à piquer ma curiosité, et j’acceptai avec
empressement. Il fut donc convenu que le sénateur et son compagnon
viendraient me prendre le lendemain 24 décembre, et que nous partirions
de bon matin; puis nous nous séparâmes, et je regagnai mon logis.
Le lendemain matin, au lever du soleil, j’étais prêt à monter à cheval,
quand trois cavaliers vinrent s’arrêter à ma porte. Le premier était le
sénateur; le second, l’étranger qu’il me présenta comme Anglais, et dans
le troisième je reconnus mon joueur balafré de la veille: c’était le
guide qui devait nous conduire. Une singularité me frappa chez
l’étranger: qu’il parlât fort mal le français, qu’il écorchât l’espagnol
d’une façon vraiment incroyable, je trouvais cela tout naturel. Rien
n’était divertissant comme les méprises qu’il commettait en parlant, et
dont il riait lui-même le premier de fort bonne grâce. Ce qui m’avait
frappé chez lui, c’était son teint foncé, c’était son allure
méridionale, qui indiquaient un long séjour en des pays dont l’Anglais
paraissait ignorer complétement la langue.
Nous prîmes le chemin des lagunes. Hardiment campé sur un fort beau
cheval d’une vigueur à toute épreuve, qui mâchait impatiemment son mors
et jetait au vent des flocons d’écume, notre guide marchait à quelque
distance en avant de nous.
--Vous connaissiez donc déjà cet homme? demandai-je au sénateur.
--Tout le pays le connaît, me répondit don Urbano; il est de son métier
pêcheur de tortues; il a des accointances un peu partout, car c’est par
lui que j’ai obtenu le sauf-conduit, ou pour mieux dire la permission
d’assister à la cérémonie que nous verrons cette nuit chez les Papagos,
avec qui, du reste, nous sommes en paix. J’aurais trop à faire, si je
voulais énumérer tous ses talents, ajouta mystérieusement le sénateur;
et puis, c’est un électeur influent!
Pour don Urbano, c’était tout dire. Je m’inclinai devant cette dernière
qualité, et je ne m’étonnai plus de la docilité avec laquelle
l’ambitieux sénateur s’était prêté la veille aux cavalières exigences de
son adversaire.
En marchant d’Hermosillo vers l’île du Tiburon, on longe le Rio
San-Miguel. Cette rivière est, selon la saison, un mince filet d’eau qui
coule inaperçu dans un vaste lit, ou bien une mer impétueuse que ce lit
ne peut plus contenir, et qui dégorge ses eaux limoneuses dans
d’immenses lagunes, avant d’alimenter un lac qu’elle rencontre dans son
cours. Parmi ces lagunes, les unes sont comme un miroir de cristal,
d’autres cachées par de grands roseaux, d’autres enfin couvertes d’une
croûte épaisse d’herbes vertes qui donne à leur surface mobile une
perfide assurance de solidité. Un dais de vapeur se balance au-dessus de
ces marécages, au-dessus de ces roseaux qui frissonnent toujours, soit
sous l’haleine du vent humide, soit sous les efforts des caïmans qui
prennent sur la vase leurs monstrueux ébats. Tant que dure le jour, tout
est désert et silencieux; quand le soleil décline, quand les collines
basses qui dominent ces eaux croupissantes se noient peu à peu dans la
brume qui s’élève de leur sein, quelques animaux se laissent voir de
loin en loin: un cheval sauvage bondit parmi les herbes; un jaguar
s’avance en rampant pour saisir une proie; un daim, poussé par la soif,
se hasarde timidement sur les bords de ces savanes noyées, éventant
l’odeur musquée des alligators, puis, l’œil aux aguets, les oreilles
tendues, se désaltère en laissant, au moindre bruit, échapper de sa
bouche des gouttelettes qui brillent aux rayons obliques du soleil. Des
essaims d’oiseaux criards troublent seuls encore le silence de ces
solitudes; mais, à la tombée de la nuit, des formes étranges surgissent
à la surface de ces eaux limpides, ou soulèvent et fendent la croûte
épaisse de ces lacs vaseux; des rumeurs effrayantes sortent de ces verts
fourrés de roseaux; ces rumeurs, tantôt semblables aux vagissements
d’enfants nouveau-nés, tantôt aux mugissements de taureaux en fureur,
selon que les caïmans qui les font entendre expriment leurs amours,
leurs plaintes ou leur colère, sont entremêlées d’horribles claquements
de mâchoires de ces hideux reptiles qui se répondent ou se défient. En
avançant toujours, une voix imposante remplace ces étranges concerts;
c’est la voix de l’Océan qui bat les falaises.
Nous traversions une chaussée naturelle assez élevée au-dessus de ces
terrains submergés, et Cayetano continuait de marcher en avant à quelque
distance de nous, sans prendre part à la conversation; tout à coup je le
vis pousser son cheval et descendre rapidement la berge de la chaussée.
--Que diable va-t-il faire? demandai-je au sénateur.
Don Urbano commença par jeter un coup d’œil attentif sur les lagunes;
puis il me répondit:
--Voyez-vous là-bas, à quelque distance de la dernière lagune, un petit
champ de roseaux? Ces roseaux remuent, et, si je ne me trompe, ce n’est
pas le vent qui les agite, mais quelque alligator qui doit y être caché,
et Cayetano, qui s’ennuie, veut probablement lui donner la chasse.
Le chemin que suivait Cayetano semblait d’abord démentir cette
assertion, car, loin de se diriger vers les roseaux, il s’en écartait en
diagonale; tout à coup il tourna vivement à gauche, et s’élança au galop
en ligne directe vers l’endroit indiqué par le sénateur. Au cri qu’il
poussa en même temps répondit un grognement de colère, et un énorme
caïman se dirigea de toute la vitesse que permet la structure de ce
lourd et effrayant animal vers la lagune dont son ennemi voulait lui
intercepter le chemin. Le dos écailleux et noirâtre du reptile était
presque entièrement couvert d’une fange épaisse, plaquée çà et là
d’herbes marécageuses. Il passa, dans sa fuite, à une dizaine de pas du
cheval de Cayetano: le noble animal se cabra de frayeur, et voulut se
jeter de côté; mais il avait affaire à un rude cavalier, l’éperon le
remit dans le bon chemin, et au même instant le lazo de cuir tressé que
Cayetano faisait tournoyer tomba sur le caïman. L’alligator ouvrit une
gueule immense qui semblait plutôt armée de pieux que de dents, et
l’effroyable mugissement qu’il poussa fit tressaillir nos chevaux;
l’étreinte du nœud coulant ferma violemment cette gueule ouverte, et
refoula, en un râle sourd, ce mugissement jusqu’au fond de la gorge. Un
instant le hideux reptile hésita s’il courrait sur son ennemi ou s’il
tirerait du côté de l’eau. La frayeur lui conseilla ce dernier parti;
mais Cayetano avait attaché par un triple tour le bout de son lazo au
pommeau élevé de sa selle, et la force du cheval contre-balançait celle
du caïman. Pendant quelques minutes, les deux animaux firent de
prodigieux efforts en sens inverse. L’alligator enfonçait avec fureur
ses pattes sur le terrain amolli, que les sabots du cheval déchiraient
en longues glissades. Il y eut un moment de silence, pendant lequel nous
n’entendîmes plus que le retentissement sonore des éperons de fer sur
les flancs du cheval, et le cliquetis d’écailles de la queue du caïman,
qui fouettait et écrasait les roseaux tout à l’entour. Deux fois une
force irrésistible enleva le premier sur ses deux pieds de derrière; et
deux fois, à son tour, le caïman, violemment arqué, montra son ventre,
que la terreur et la rage rendaient d’un violet foncé. Enfin un dernier
effort plus furieux enleva le cheval une troisième fois, et il allait
tomber à la renverse sur son cavalier, quand la sous-ventrière craqua
bruyamment. C’en était fait de Cayetano, que son ennemi allait entraîner
avec la selle sans que nous pussions lui porter secours. Le sénateur
devint pâle à l’aspect du danger que courait son électeur influent: pour
moi, je poussai un cri; mais, rapide comme la pensée, à l’instant où la
selle se dérobait sous lui, Cayetano saisit la crinière de son cheval,
s’éleva sur les poignets comme les alcides de nos cirques, et, par un
prodige de vigueur et d’instinct équestre, l’intrépide cavalier resta
sur le dos de son cheval dessellé.
--Bravo! mon garçon, cria le sénateur en jetant en l’air son chapeau
avec enthousiasme.
L’alligator, croyant son ennemi renversé, se retourna pesamment pour
s’élancer sur lui après s’être dégagé du nœud coulant qui l’étranglait;
mais le cheval, en quelques bonds, fut hors de sa portée, et, mugissant
de joie au contact de l’air qui rentrait dans ses poumons, le monstre ne
tarda pas à se plonger sous les eaux, qui bouillonnèrent sur son
passage. Cayetano tendit le poing vers la lagune; puis, descendant
tranquillement de cheval, il rattacha tant bien que mal ses courroies
brisées, et se remit en selle.
--_Caramba_! lui dit le sénateur; à quoi pensais-tu, mon garçon?
--J’étais agacé, répondit Cayetano.
Le sénateur admit cette réponse péremptoire, et nous continuâmes notre
route. Nous marchâmes une demi-heure encore.
--Vous voyez ces huttes dans le lointain et cette forêt qui paraît
là-bas comme une ligne sombre à l’horizon? me dit Cayetano; c’est le but
de notre voyage, et nous arriverons juste à l’heure précise pour ne rien
perdre de la cérémonie, c’est-à-dire au coucher du soleil.
Au centre d’une vaste plaine bornée de tous les côtés par une chaîne de
petites collines, et de l’autre par une épaisse forêt, s’élève un des
principaux villages des Papagos. Il est composé d’une centaine de loges
à toit plat, bâties sur les bords d’un ruisseau qui le sépare en deux
lignes presque parallèles. Au moment où nous y entrâmes, ce village
paraissait complétement désert. Le soleil se couchait dans les vapeurs
épaisses des lagunes lointaines, et ne laissait tomber qu’une lumière
sombre sur cet amas de huttes fermées par des peaux de buffles que
battait tristement le vent du soir. Il semblait que de temps à autre ce
vent apportât avec lui des bruits étranges qui sortaient des profondeurs
de la forêt voisine. Je questionnai Cayetano sur la cause de ces bruits.
--Vous allez la connaître tout à l’heure, me répondit-il. Nous pouvons
avancer jusqu’à la lisière du bois, où nous mettrons pied à terre, et
nous y bivouaquerons; mais je pense que la curiosité vous tiendra
éveillé une bonne partie de la nuit.
Nous poursuivîmes notre route jusqu’à l’endroit indiqué. Alors ces
bruits que je ne m’expliquais pas devinrent plus distincts, et un
étrange ensemble des sons les plus discordants frappa nos oreilles.
C’était le rugissement du lion, le miaulement du jaguar, le grondement
de l’ours, le mugissement du taureau et mille clameurs confuses qui se
heurtaient sous la voûte du bois, tandis que de la partie supérieure
venaient s’y mêler les cris de l’oiseau de proie, les soupirs plaintifs
de l’oiseau de nuit, et de temps à autre les modulations plus joyeuses
du moqueur, qui répétait tous ces cris l’un après l’autre. Bientôt deux
notes brèves, saccadées, qui semblaient sortir des vastes poumons d’un
lion d’Afrique, couvrirent tout ce tumulte, et, à ces accents rauques du
roi des animaux, tout se tut; puis, au milieu du silence universel, une
voix, mais une voix humaine, fit entendre quelques mots que nous ne
comprîmes pas.
Pendant que nous mettions pied à terre, notre guide nous dit:--Je vais
me faire reconnaître aux avant-postes; ne bougez pas jusqu’à mon retour,
et, quoi que vous voyiez, ne faites pas de bruit; il n’y a nul danger:
les animaux que vous trouverez ici ne sont que d’honnêtes Papagos.