En disant ces mots, Cayetano entra dans le bois, où nous le perdîmes de

vue. Cependant la nuit était venue, et nous ne pouvions rien distinguer

encore, quand de nombreux brasiers, allumés instantanément, comme par

magie, de distance en distance, chassèrent tout d’un coup les ténèbres,

et vinrent éclairer des scènes étranges qui semblaient la réalisation

des rêves d’un cerveau malade. Au milieu des troncs d’arbres serrés les

uns contre les autres, et qui, à la lueur des brasiers, s’étaient

transformés en colonnes de fer rougi, sous un dais de fumée qui

s’échappait par tous les interstices du dôme de feuillage, des groupes

bizarres d’animaux s’agitaient en tous sens. On se serait cru transporté

aux premiers jours de la création, quand la guerre n’avait pas encore

éclaté parmi les diverses races d’animaux; ou bien encore, à la lueur du

feu qui jetait irrégulièrement ses clartés rougeâtres, on eût dit un

vaste pandémonium, la décoration d’un théâtre infernal. Pour ceux qui ne

savent pas jusqu’à quel point les Indiens poussent l’art des

déguisements et de l’imitation des animaux, l’illusion eût été

effrayante. Seulement, quand les flammes des foyers s’élevaient en

pétillant, elles éclairaient parmi les branches des formes d’oiseaux

trop colossales pour appartenir à la réalité. Au moment où l’Anglais et

moi considérions cette scène d’un air ébahi, notre guide nous rejoignit.

--Tout va bien, dit-il. Maintenant vous allez assister au repas du soir,

pour lequel, ajouta-t-il, les femmes indiennes ont déposé à l’avance

près des divers foyers les provisions nécessaires.

Notre guide achevait à peine, quand la voix qui avait déjà imposé

silence se fit entendre de nouveau.

--Que dit cette voix? demandai-je à Cayetano.

--Les enfants des bois, répondit-il, rendront grâce au grand Esprit,

chacun dans son langage, de la nourriture qu’il leur envoie. Ils ont

faim, qu’ils mangent! ils ont soif, qu’ils boivent!

Comme Cayetano terminait cette traduction, le plus effroyable

_Benedicite_ qui eût jamais frappé oreille humaine éclata tout d’un coup

en hurlements, en sifflements, en glapissements, en cris de toute

espèce, en un mot, en tous les accents que la nature a donnés aux

animaux. Puis tous s’élancèrent sur leur nourriture, en observant

fidèlement les allures des bêtes qu’ils représentaient, tandis que le

long des arbres descendaient en glissant les oiseaux qui perchaient sur

leurs branches. Le repas achevé, tous les Indiens s’étendirent autour

des foyers, y compris même les oiseaux, que la fraîcheur des nuits eût

glacés au sommet des arbres.

--Nous allons en faire autant, dit notre guide.

Cayetano battit le briquet, et mit le feu à un amas de bois qu’il

recueillit; après quoi chacun de nous, tirant les provisions qu’il avait

apportées, se mit à manger de grand cœur. Le silence se faisait peu à

peu, la nuit s’avançait, et les feux, avant d’expirer, éclairèrent

longtemps encore un des tableaux les plus fantastiques qu’il soit donné

de contempler; puis l’obscurité succéda au silence, et les ténèbres

envahirent de nouveau la forêt et ses sauvages habitants.

--Maintenant vous pouvez dormir, nous dit Cayetano, et j’aurai soin de

vous éveiller pour que vous puissiez assister à la fin des cérémonies.

J’étais accablé de fatigue; je m’étendis par terre, et je ne tardai pas

à suivre les conseils de Cayetano. Quelque temps avant l’aube, notre

guide nous éveilla. La vie semblait reprendre son cours habituel dans

ces bois silencieux. Des formes indécises allaient et venaient; les

Indiens se levèrent l’un après l’autre, et, toujours guidés par la voix

du chef, ils abandonnèrent la partie de la forêt où ils avaient passé la

nuit.

--Debout, seigneurs! nous dit Cayetano, et suivons de loin; il nous

reste à voir des choses curieuses.

Les premières lueurs grisâtres du matin éclairaient les échappées de la

forêt, quand la tribu parvint à la lisière d’une petite clairière bordée

de tous côtés par des arbres épineux; au-dessus de ces broussailles

s’élevaient, semblables à des piliers, des troncs d’arbres dont le fer

avait dépouillé les branches, et le feu noirci l’extrémité. Ces

broussailles, qui bordaient la clairière, nous offraient un poste

d’observation commode pour tout voir et tout entendre sans être vus. Ce

fut là que nous nous arrêtâmes.

Le sommet des pieux soutenait une tente en coton cardé qui couvrait

toute la clairière comme un nuage à demi transparent. Ce fut sous ce

dais que la tribu s’arrêta, chacun ayant conservé le déguisement sauvage

de la nuit. Ce pêle-mêle de fourrures et de plumages, entrevu à la

faible lueur du crépuscule, offrait à l’œil quelque chose d’effrayant.

Le vent du matin frémissait dans les feuilles, et soulevait le rideau

flottant qui recouvrait tous les acteurs de cette scène extraordinaire.

Les premières blancheurs de l’aube rayaient l’orient derrière les

montagnes qui dominaient la forêt, dont les teintes sombres se

dégradaient doucement et se perdaient dans la brume matinale. Au milieu

du silence de la nature, s’éleva, lentement cadencé, un hymne religieux

d’une douceur infinie; puis les voix se rapprochèrent sans qu’on

entendît même les feuilles sèches crier sous les pas des chanteuses; car

je pensais avec raison que des voix féminines pouvaient seules produire

ces accents. Bientôt en effet les femmes, de ce pas élastique et timide

qui n’appartient qu’aux Indiennes, vinrent se ranger du côté opposé aux

hommes, et se tinrent immobiles sans discontinuer leurs chants. Un voile

d’étoffe de coton couvrait leur visage, et retombait en plis jusqu’au

delà de la ceinture. Quelques-unes d’entre elles seulement portaient sur

la tête des paniers de jonc remplis de fleurs effeuillées.

Le chef de la tribu, couvert d’une peau de lion, fit un signe, et,

quelques instants après, le silence succéda aux chants. Le chef prit des

mains d’un singe gigantesque une torche allumée, puis, gagnant l’une des

extrémités de la clairière, il se tourna du côté de l’orient, et se tint

immobile, les yeux fixés sur le sommet des montagnes. La partie du ciel

la plus rapprochée du sommet se colora bientôt d’un rose vif qui ne

tarda pas à se changer en pourpre. En ce moment, le lion leva la torche

et l’approcha du rideau de coton cardé qui s’élevait au-dessus de sa

tête. Le tissu spongieux s’enflamma, et, en ce moment où les dernières

ombres de la nuit n’étaient point encore entièrement dissipées, le feu

répandit au loin une éblouissante clarté. En quelques minutes, le vaste

dais fut consumé, et joncha le gazon de flammèches noircies. Dans cet

intervalle, le soleil s’était levé, et, alors qu’expiraient les

dernières étincelles, il versait déjà sur tous les objets une éclatante

lumière.

Le chef alors, dépouillant la peau de lion, laissa voir aux assistants

sa figure calme et fière; puis il étendit la main vers les débris de la

tente, et, d’une voix solennelle, il prononça un discours que Cayetano

nous traduisit à peu près ainsi:

«Qui de nous pourra dire combien d’années se sont écoulées depuis que le

grand Esprit a créé ce soleil à pareil jour? Nos pères n’ont pas su les

compter; mais, comme ce feu vient de consumer ce coton, le soleil a

dissipé les ténèbres qui couvraient la terre, sa chaleur a fait vivre ce

qui était mort, sa lumière a perfectionné ce qui était vivant; grâce à

lui, les brutes sont devenues des hommes!»

A l’exemple du chef, tous les Indiens s’empressèrent de dépouiller leurs

déguisements; les animaux redevinrent des créatures humaines, et des

chants d’allégresse s’échappèrent en mâles accents de ces gosiers

sauvages; la voix plus douce des femmes alternait avec celle des hommes,

tandis qu’elles lançaient en l’air les fleurs de leurs paniers.

La cérémonie religieuse était finie, mais je devais assister à une scène

plus imposante encore. Sur un signe du chef, tous les Indiens se

donnèrent l’accolade: un air de franchise et de loyauté régnait sur

toutes les physionomies. Deux hommes seulement échangèrent un regard de

haine. Ce regard n’échappa point au chef, qui, fronçant le sourcil,

adressa aux deux Indiens une courte exhortation. Ceux-ci répondirent par

des murmures. Alors le chef, se tournant de manière à ce que le nord fût

à sa gauche et le sud à sa droite, étendit les bras dans une attitude

solennelle, et ajouta de cette voix imposante qui, la première, avait

commandé le silence la nuit précédente, quelques paroles dont voici la

traduction:

«Nos pères ont dit: Deux ennemis ne doivent pas vivre dans le même

village; l’Indien désuni devient l’esclave des blancs; la haine entre

deux Papagos, c’est l’exil.»

La haine qui séparait ces deux sauvages devait être bien violente, car

aucun d’eux ne fit un geste, un mouvement de repentir. Le chef continua:

«Le village des Papagos de l’occident ne saurait contenir les huttes de

deux ennemis; il est trop petit. Tous les deux doivent le quitter; nos

frères du nord recevront l’un, nos frères du sud accueilleront l’autre.

Ils marcheront jusqu’à ce que ces montagnes, jusqu’à ce que ces forêts

soient entre leur inimitié. Ce que nos pères ont fait est bien fait:

allez.»

Un silence profond suivit ces paroles, que les échos des bois

répétèrent. Les deux ennemis courbèrent la tête devant cet arrêt sans

appel de la justice indienne; ils avaient prévu que le bannissement

serait prononcé contre eux, suivant la coutume de la nation. Ni l’un ni

l’autre n’éleva la voix pour se défendre; mais des sanglots étouffés se

firent entendre dans les rangs des femmes, car deux d’entre elles

allaient abandonner aussi le village qui les avait vues naître.

L’exécution suivit de près la sentence. Un Indien amena les chevaux des

deux ennemis; il leur remit leurs flèches, leur arc et leur _macana_

(casse-tête). Ils reçurent en outre chacun, de la main du chef, une

flèche bizarrement peinte qui devait leur servir de passe-port et

d’introduction dans la tribu dont ils allaient désormais faire partie;

puis le chef fit un signe de la main et ramena, en signe de deuil, sur

sa tête les plis de sa couverture. Les deux Papagos montèrent à cheval

sans que leur physionomie trahit les sentiments qui les agitaient. Ils

s’éloignèrent lentement en se tournant le dos, tandis que leurs tristes

et dociles compagnes commençaient péniblement à pied, sous l’ardeur du

soleil, le chemin de l’exil, si long, si fatigant, quand il conduit un

Indien loin de la cabane de ses pères, loin de l’endroit où reposent

leurs ossements. Le silence qui régnait en ce moment parmi les Indiens

consternés permettait d’entendre jusqu’aux moindres rumeurs qui

signalent dans les bois le réveil de la nature américaine. Tout

contribuait à relever la majesté de cette scène étrange. Cette justice

sans faste, héritage des ancêtres, qui rendait ses arrêts à la face du

ciel, me montrait la vie indienne sous un aspect que j’aurais regretté

de ne pas connaître, et que les mascarades de la nuit précédente ne

m’avaient point fait soupçonner.

Par un sentiment instinctif de discrétion, nous nous éloignâmes

simultanément de notre poste d’observation (des étrangers pouvaient être

de trop dans ce drame de famille), et nous regagnâmes l’endroit où nos

chevaux étaient attachés. Nous reprîmes le chemin d’Hermosillo. Arrivés

à l’endroit où le sentier que nous avions suivi pour venir du village

des Papagos se réunit à celui qui conduit à la mer et à l’île du Tiburon

d’un côté, et au Pitic de l’autre, Cayetano s’arrêta.--Je pense,

seigneurs cavaliers, nous dit-il, que vous n’avez plus besoin de mes

services, et que vous trouverez bon que je vous laisse ici.

Le sénateur ne fit aucune objection; Cayetano continua en m’adressant la

parole:

--Si jamais vous aviez besoin de moi, dit-il, la première cabane que

vous trouverez à cent pas d’ici vers la mer est la mienne, car c’est

l’endroit que j’habite quand les affaires politiques ne m’amènent pas à

Hermosillo. Vous serez toujours le bienvenu chez moi en qualité d’ami du

seigneur don Urbano; vous voudrez bien dire de ma part à Vicente le

Chinois qu’il n’a pas tenu à moi que je ne lui apportasse une queue de

caïman à mettre au court bouillon. Adieu, seigneurs cavaliers.

Et Cayetano, piquant des deux, s’éloigna de toute la vitesse de son

cheval.

--Pense-t-il donc, demandai-je à don Urbano quand notre guide eut

disparu, que j’aie besoin de ses services politiques pour vous faire

concurrence dans votre élection, ou que j’aie recours à lui pour avoir

des œufs de caïman, comme le Chinois mon hôte?

--Non, me répondit le sénateur; mais, si vous aviez quelques lingots

d’argent à embarquer sans permis de douane, Cayetano s’en chargera.

--Il fait donc aussi la contrebande?

--Chut! dit le sénateur en riant, ne prononcez pas ce mot devant un des

membres du congrès souverain; j’ai voté des lois répressives à cet

égard. Il fait, comme vous dites, la contrebande, et d’une façon fort

originale parfois.

--Je serais curieux de savoir, continuai-je, maintenant qu’il est loin,

pour quel motif il ne peut entendre le retentissement du Cerro sans

éprouver ce frémissement nerveux qui faisait trembler sa main avant-hier

soir.

Don Urbano, mis ainsi en demeure de s’expliquer, voulut faire le

mystérieux.

--Je n’aurais à vous apprendre, me dit-il, sur Cayetano en particulier

que des choses fort vagues; d’ailleurs, il est certains secrets qu’il

est dangereux de connaître.

--Vous piquez étrangement ma curiosité; mais, puisque vous paraissez

décidé à ne me rien dire, peut-être Cayetano sera-t-il plus explicite.

Le sénateur secoua la tête en homme sûr de son fait.

--Croyez-moi, ne provoquez pas ses confidences; je dirai même plus, si,

contre toute vraisemblance, il se disposait à vous en faire,

repoussez-les comme si elles devaient être mortelles: Cayetano serait

homme à vous reprendre le secret qu’il vous aurait confié.

Don Urbano fit un geste d’une effrayante énergie, et ajouta:--A supposer

toutefois qu’il y ait quelque secret dans tout ceci. Si vous avez à le

voir pour vos affaires, rappelez-vous mes avis, et surtout que je n’ai

rien dit et que je ne sais rien!

Je ne crus pas devoir insister davantage, et, de retour à Hermosillo,

nous nous séparâmes. Des préoccupations d’affaires me firent bientôt

oublier Cayetano, malgré l’impression de curiosité qu’avait d’abord

excitée en moi cet homme étrange, impression fortifiée encore par les

réticences du sénateur. Quant à l’Anglais, il menait à Hermosillo une

vie si mystérieuse, que je ne pus le joindre une seule fois en quinze

jours. Il avait dans la ville une boutique qu’il desservait sans l’aide

d’aucun commis, et de temps à autre cette boutique était fermée pendant

plusieurs jours de suite, sans que personne pût donner quelque

renseignement sur le motif et la durée de l’absence du propriétaire. Ce

fut pendant une de ces absences qu’en un jour de désœuvrement je résolus

de pousser les courses à cheval que je faisais chaque matin jusqu’à la

cabane de Cayetano. Le farouche pêcheur de caïmans m’était revenu en

mémoire, mais complétement dépourvu de sa sombre auréole. Depuis quinze

jours, les diversions de la vie pratique avaient suffi pour remettre le

calme dans mon imagination. La cabane de Cayetano était pour moi un but

de promenade, et rien de plus; il y avait à peu près cinq lieues à

faire, et, avec les chevaux du pays, cinq lieues, c’étaient deux heures

de chemin. Je me dirigeai donc de ce côté. Je ne tardai pas à arriver à

l’embranchement des deux routes, à l’endroit où Cayetano avait pris

congé de nous. A quelques minutes de là, j’aperçus la cabane du pêcheur

de tortues. C’était une espèce de hutte à toit plat; le mur était formé

de troncs de palmier espacés, soutenant dans les intervalles un torchis

de terre glaise et de bourre de crin incrusté çà et là de larges

écailles d’huîtres perlières dont l’iris brillait aux rayons du soleil.

Deux tamariniers couvraient cette hutte de leur ombre. Un lac étendait à

quelque distance la nappe limpide de ses eaux. Au milieu de cette riante

solitude, la cabane eût semblé inhabitée, si une légère fumée ne se fût

élevée en spirales bleuâtres entre les branches des tamariniers. Nul

bruit ne se faisait entendre aux environs, si ce n’est le frémissement

harmonieux des roseaux du lac, qu’une brise insensible ridait à peine,

et le sourd murmure d’un cheval qui, dans un petit enclos formé par des

pieux, broyait sa provende de maïs. Je reconnus le cheval de Cayetano.

La porte de la cabane était entre-bâillée. J’approchai du seuil sans

mettre pied à terre; je signalai ma présence par la formule d’usage:

--_Ave Maria purissima!_

--_Sin pecado concibida!_ répondit une voix qui était celle de Cayetano.

En même temps nos chevaux se saluèrent par des hennissements joyeux. Je

mis pied à terre, et j’entrai dans la cabane. Dans un angle de la pièce

principale où je pénétrai, quelques tisons achevaient de se consumer.

Des galettes de farine de froment cuisaient ou plutôt se carbonisaient

sur les braises détachées des tisons, en compagnie de quelques morceaux

de viande séchée qui sifflaient au contact du feu. A quelques pas de là,

Cayetano, assis sur un escabeau de bambous, fourbissait un des harpons

particuliers aux gens de sa profession, car j’ai dit qu’il était de son

métier pêcheur de tortues.

--Ah! c’est vous, seigneur cavalier? me dit-il sans interrompre son

occupation; soyez le bienvenu dans ma pauvre cabane. Vous me trouvez

occupé de mon déjeuner. Me feriez-vous l’honneur de faire pénitence avec

moi?

Je crus devoir refuser cette offre polie, mais qui ne me paraissait que

médiocrement attrayante, en lui disant que je m’étais précautionné à

l’avance.

--Je n’avais à vous offrir, me dit-il, qu’un triste repas, mais de bon

cœur; avec votre permission, je le prendrai donc seul.

L’intérieur de la cabane était pauvre et nu. Parmi des filets semblables

à ceux dont se servent les pêcheurs de perles, parmi des harpons et

d’autres ustensiles appendus aux murs, un objet d’une forme

problématique attira mon attention. Cet objet était une espèce de

bricole, ou plutôt de gilet à bretelles, et dans la longueur duquel

trois énormes poches étaient pratiquées à distances égales.

--Vous pardonnerez, lui dis-je après un court silence, à la curiosité

d’un voyageur, si je vous demande à quoi peut servir cette espèce de

brassière?

--Ceci, dit Cayetano, je vais vous le dire. Jadis nous embarquions en

plein jour, à toute heure, avec l’aide des douaniers eux-mêmes, des

lingots d’argent, malgré les lois qui en prohibent l’exportation; mais

maintenant les employés sont plus exigeants, et il faut se passer d’eux.

C’est à quoi me sert ce gilet. En plaçant un lingot dans chacune de ces

poches, mon manteau sur les épaules, je puis monter, à la barbe des

douaniers, dans mon canot, donner la main à chacun d’eux en signe

d’amitié, et ne pas paraître gêné sous un poids qui fait ployer en deux

un homme d’une force ordinaire. De cette façon, une dizaine de voyages

me suffisent pour transporter à bord d’un navire une trentaine de mille

piastres sans partager mes profits avec personne. C’est pour moi une

augmentation de revenu, dont je suis redevable au seigneur sénateur don

Urbano.

--Vous avez en lui un protecteur dévoué, lui dis-je; mais comment vous

a-t-il rendu ce service?

--D’une façon bien simple et digne de son caractère. Il parla un jour

dans le congrès avec tant de justesse, de précision et d’éloquence, de

la contrebande qui se pratiquait sur nos côtes, qu’il produisit une vive

sensation. Jamais homme ne connut un sujet plus à fond.

--Je le soupçonne d’avoir eu de bonnes raisons pour en parler!

--Il en parla si bien, reprit Cayetano, que le congrès vota des lois

rigoureuses...

--Il est au moins singulier de parler contre la contrebande en faveur

des contrebandiers, objectai-je à Cayetano.

--Tout le monde fut content, répondit-il: les membres du congrès d’avoir

réprimé un abus, notre représentant de s’être préparé de plus beaux

bénéfices en tuant la concurrence; nous autres, ses commettants, de

faire payer plus cher nos services. Ah! seigneur cavalier, on est

heureux et fier d’avoir de tels mandataires.

Après avoir repoussé du pied les restes de son déjeuner d’anachorète, le

contrebandier alla suspendre le harpon qu’il avait déposé près de lui à

côté des ustensiles qui garnissaient déjà la muraille. Alors je

distinguai pour la première fois, au milieu des filets, une paire de

souliers de satin bleu qui, par leur petitesse, faisaient honneur aux

pieds de la femme qui les avait chaussés. Des taches couleur de rouille

en maculaient le lustre, sur l’un en petites gouttelettes, sur l’autre

en une large plaque. Au moment même où je regardais ce vestige de

quelque tendre et sanglant souvenir, j’entendis un piétinement de

chevaux qui arrivaient du côté de la ville, et quelques minutes après

deux hommes mettaient pied à terre à la porte de la hutte. Les deux

hommes entrèrent: l’un m’était inconnu; l’autre, porteur d’une barbe de

huit jours, vêtu d’habits poudreux, un long sabre droit au côté, était

mon invisible Anglais. A l’aspect de l’inconnu, Cayetano changea de

physionomie, et un tremblement nerveux agita son corps, comme s’il avait

entendu le bruit du Cerro. Il se remit bientôt. L’Anglais me salua

amicalement sans paraître étonné de me voir, et s’adressant à Cayetano:

--C’est aujourd’hui, lui dit-il, que la goëlette doit être en rade de

l’île du Tiburon; j’ai des fonds à embarquer, et j’ai besoin de vous,

car j’ai lieu de croire qu’une dénonciation a dû être portée contre moi,

et peut-être aurons-nous affaire avec les douaniers.

--Tant mieux! dit Cayetano en étirant ses membres robustes, j’ai besoin

de me secouer.

Puis il alla décrocher le gilet à bretelles, ainsi que le harpon, et

sortit pour seller son cheval.

--Si vous n’avez rien de mieux à faire, me dit l’Anglais, vous seriez

bien aimable de venir avec nous; vous pourriez, sans vous compromettre

en rien, voir un site qui vous est inconnu, et m’être utile; je conduis

avec moi la rançon d’un vice-roi.

J’avais trop entendu parler de ces coups merveilleux de contrebande pour

ne pas accepter avec empressement l’offre qui m’était faite. Nous

montâmes aussitôt à cheval. Une mule qui paraissait assez lourdement

chargée fut attachée à la selle de l’inconnu. L’Anglais, outre le sabre

qu’il portait, s’était muni d’une paire de pistolets dont les pommeaux

ciselés soulevaient le couvert de ses fontes. Je dois dire qu’avec sa

longue barbe, ses vêtements poudreux, sa panoplie, il n’était presque

pas reconnaissable. Nous nous mîmes en route. Il était environ cinq

heures de l’après-midi, quand un sourd murmure vint frapper nos

oreilles. Quoique, dans un rayon fort étendu, on ne remarquât pas un

arbre, ce bruit était semblable à celui de feuilles et de branches

agitées par le vent; nous en connûmes bientôt la cause. Nous étions

arrivés près de la mer, et nous ne tardâmes pas à apercevoir ses flots

qui bouillonnaient, puis l’île sablonneuse du Tiburon, qui se montra peu

à peu: arrivés à la crête des falaises, nous pûmes mesurer de l’œil le

chenal étroit qui sépare cette île de la terre ferme. Ce chenal est

large à peu près d’une lieue.

Nous mîmes pied à terre. Cayetano sifflait entre ses dents d’un air

impassible, tandis que l’Anglais, tirant de sa poche une lunette

d’approche, examinait avec attention l’horizon occidental. La pomme du

mât de hune d’un petit navire lui apparut derrière un rideau d’arbres

qui cachaient la goëlette dans la crique où elle était ancrée. Quand

Cayetano en fut averti, il fit un signe à son camarade; celui-ci ramassa

des herbes sèches, y mit le feu, et couvrit d’herbes plus humides la

flamme brillante et claire qui s’échappait: une épaisse fumée ne tarda

pas à s’élever dans l’air en noirs tourbillons.

--Croyez-vous qu’ils auront vu notre signal? dit l’Anglais à Cayetano

qui sifflait toujours.

--Soyez tranquille, lui dit Cayetano; quand même ils nous verraient, ils

ne nous aideraient guère à traverser ce bras de mer houleux, si je

n’étais là. Il faut avoir navigué parmi ces écueils bouillonnants, comme

je l’ai fait dès l’enfance, pour s’y hasarder avec une barque aussi

richement lestée. Mais il est impossible qu’ils ne nous aient pas vus,

et, dans tous les cas, il est bon d’agir tout de suite.

Cayetano déchargea la mule, déposa par terre un gros lingot d’argent qui

pouvait peser environ soixante-dix livres, et une foule de petits

sachets de peau qui contenaient de la poudre d’or d’un poids à peu près

égal: il répartit ce fardeau précieux dans les poches du gilet dont j’ai

parlé.

Scènes de la vie sauvage au Mexique · 第 8 / 23 段