--Le chef yori veut-il donc épuiser les forces de ses guerriers, au lieu

de les ménager pour soutenir une nouvelle attaque? dit U’Sacame en

arrêtant l’élan du capitaine; qu’ils songent à se reposer, car, lorsque

le soleil sera au tiers de sa course, les Hiaquis reviendront en plus

grand nombre.

Ce conseil fut goûté des Mexicains, qui se battaient bravement depuis

cinq heures, et, après avoir pansé tant bien que mal les blessés, chacun

ne songea plus qu’à prendre de la nourriture et du repos. Pendant ce

temps, U’Sacame promenait un regard attentif sur les principaux d’entre

ses nouveaux alliés réunis autour d’Ochoa. Tout à coup, à l’aspect de la

figure triste et pâle de Casillas, l’œil du sauvage brilla d’un éclat

sinistre, comme s’il eût cherché à retrouver dans sa mémoire une trace à

demi effacée, et l’Indien enveloppa de son regard ardent le jeune homme,

qui devint plus pâle encore. De son côté, celui-ci paraissait interroger

des souvenirs confus à l’aspect du chef hiaqui. Durant ce mutuel examen,

nul des deux ne fit un mouvement; Casillas détourna ses regards pour les

fixer sur la terre. Quant à U’Sacame, il parut avoir éclairci ses doutes

au bout d’un instant, car, se dirigeant vers Ochoa, il lui toucha la

poitrine du doigt en lui disant:

--Que le chef ordonne à ses hommes de ne pas faire un pas hors de

l’endroit où ils sont, les paroles de U’Sacame sont pour les oreilles de

tous.

--Restez, messieurs, dit Ochoa surpris de l’air solennel du guerrier

hiaqui, et voyons quelles sont ces paroles.

U’Sacame reprit:

--Que m’a dit ce matin le capitaine yori? qu’il répondait de ses hommes?

--Oui, dit Ochoa de plus en plus surpris.

--Qu’il tuerait un traître, s’il s’en trouvait parmi eux?

--Je l’ai dit.

U’Sacame fit deux pas en avant, puis, étendant brusquement le bras vers

Casillas, il s’écria d’une voix terrible:

--Ce jeune homme doit mourir!

Il n’avait pas achevé, que son poignard plongeait jusqu’au manche dans

la gorge du jeune homme, qui tomba en poussant un soupir. Certes, la

main de presque tous les spectateurs de cette scène avait été rougie de

sang humain, et un assassinat avait été pour beaucoup d’entre eux un

événement assez insignifiant; malgré cela, toutes les physionomies

exprimèrent une horreur profonde à l’aspect de ce coup inattendu, et

plus d’un sabre fut tiré pour venger cette mort imprévue.

--Arrêtez, messieurs! s’écria Ochoa en s’interposant entre eux. Puis,

s’adressant à U’Sacame, qui, après avoir enfoncé son couteau dans la

terre pour l’essuyer, le passait froidement dans sa gaîne:--Le chef

hiaqui veut-il donc s’arroger le droit de vie et de mort sur mes hommes?

s’écria-t-il d’une voix tremblante d’émotion.

--U’Sacame a voulu éviter à son allié l’office de bourreau; son poignard

a tenu la parole du chef blanc; ce poignard a achevé ce qu’avait

commencé la flèche de U’Sacame.

Et, à la grande surprise des assistants, il découvrit le cou de

Casillas, et leur montra la blessure, objet de la sollicitude du

sacristain. Il raconta comment il avait su, par un de ses partisans

resté dans la tribu de Banderas, qu’un blanc trahissait la cause de ses

frères, et qu’il devait endormir leur vigilance par de faux rapports

jusqu’au moment où le chef hiaqui attaquerait Guaymas après avoir forcé

le Rancho surpris à l’improviste. Il dit que ce blanc commandait

l’arsenal et devait le livrer aux Indiens. U’Sacame ajouta que, la

veille au soir, sachant que Casillas venait d’avoir avec Banderas une

dernière et décisive entrevue, il avait voulu donner à ceux dont il

venait demander l’alliance un gage de sa loyauté en leur livrant le

traître mort ou vivant; mais qu’au moment où ses coureurs avaient réussi

à s’emparer de cet homme et le lui amenaient, Casillas avait, par un

effort désespéré, échappé au sort qui l’attendait; qu’alors il lui avait

décoché dans sa fuite une flèche qui n’avait fait que le blesser

légèrement.

L’Indien attendit ensuite froidement la réponse d’Ochoa.

--Je m’explique maintenant sa conduite singulière d’hier soir, dit le

capitaine; mais quelqu’un de vous, messieurs, peut-il deviner le motif

de cette trahison?

Tout le monde se tut.

--Il aura voulu se faire cacique, dit enfin Guttierrez en riant.

--Que Dieu lui fasse paix! dit Ochoa en donnant l’ordre de réunir le

corps de Casillas aux cadavres entassés dans une maison voisine.

Bientôt cependant le soin de la sûreté personnelle de chacun vint

distraire l’attention de cette scène lugubre. La prédiction de U’Sacame

s’accomplit à la lettre. La sentinelle placée sur la plus haute maison

s’écria:--Aux armes! voici les Indiens.

Il était trois heures; les mêmes épisodes signalèrent ce nouveau combat,

plus acharné que le premier. Vers six heures, le soleil éclairait

obliquement un monceau de morts entassés dans le Rancho; Ochoa,

grièvement blessé, blasphémait de toute la force de sa voix mourante,

ses hommes découragés ne combattaient plus que faiblement; les Indiens,

de leur côté, quoique ayant fait des pertes énormes, tentèrent un

dernier effort pour écraser ce qui restait des défenseurs de la place.

Au milieu de ses bataillons, Banderas, visible cette fois, encourageait

de la voix ses guerriers. Monté sur un cheval couvert d’une selle de

velours rouge, mais immobile comme un satrape d’Orient, il dédaignait de

prendre part au combat; sa présence seule lui semblait suffisante. Au

moment où les blancs fatigués sentaient le cœur leur manquer, un cri de

guerre retentissant comme le tonnerre partit derrière eux. Il était

poussé par U’Sacame. Le chef hiaqui paraissait transfiguré: il avait

dépouillé son costume mexicain, et, monté sur son beau cheval de

bataille, dont il avait ôté la housse traînante; nu des pieds à la tête,

le corps huilé et luisant comme du bronze, il avait repris toute la

majesté sauvage d’un chef indien. Sa main brandissait sa longue épée;

derrière lui, ses soldats se pressaient, prêts à s’élancer comme leur

chef.

A la vue de Banderas, son ennemi mortel, les veines de son front se

gonflèrent, sa lèvre en se retroussant laissa voir ses dents

serrées.--Place à U’Sacame! s’écria-t-il impétueusement; puis,

éperonnant son cheval avec ardeur, il lui fit franchir la barricade et

tomba comme un jaguar au milieu des Hiaquis stupéfaits. Un autre cheval

bondit derrière le sien: c’était celui de Zampa Tortas. Cette héroïque

imprudence n’échappa pas à Banderas, qui donna à haute voix l’ordre de

le prendre vivant pour le faire périr du supplice des traîtres; mais

l’ordre n’était pas facile à exécuter. U’Sacame, bien qu’enveloppé de

toutes parts, secouait avec une vigueur indomptable les grappes de corps

noirs suspendus à ses jambes, qui glissaient entre leurs mains; ce que

son épée ne perçait pas était foulé sous les pieds de son cheval ou

assommé à coups redoublés de ses étriers cerclés de fer. Un autre

cavalier le suivait de près, qui foulait aussi les Hiaquis acharnés

après U’Sacame; son épée frappait comme la sienne, et les Indiens

tombaient autour de lui; c’était Zampa Tortas, dont personne n’eût

attendu ces prodiges de valeur.

--Chiens! hurlait U’Sacame, qui poussait avec fureur son cheval

bondissant au milieu de ces vagues humaines, laissez U’Sacame se mesurer

avec Banderas.

Mais les Hiaquis continuaient de l’entourer. Malgré sa vigueur, malgré

ses efforts, il y eut un instant où l’on n’aperçut plus qu’un monceau de

corps parmi lesquels surgissaient à peine la tête d’un homme et celle

d’un cheval; c’en était fait du chef indien, lorsque la barrière

s’ouvrit enfin. Ses deux cents guerriers s’élancèrent; les blancs,

ranimés par cet exemple, les suivirent, et U’Sacame, le corps sanglant,

les narines gonflées, la poitrine haletante, domina de nouveau la foule

de ses ennemis épouvantés. Alors une horrible déroute commença; les

Hiaquis tombèrent comme l’herbe qu’on fauche; Banderas tourna bride, et

ses Indiens l’imitèrent, laissant cette fois la terre jonchée de leurs

morts. A l’heure où le soleil était sur son déclin, tout était fini. Le

siége du Rancho avait duré quinze heures.

Ce soir-là même, un homme arriva au galop de Guaymas au Rancho: c’était

le sacristain. Il chercha longtemps le cadavre de son ami Casillas;

puis, l’apercevant, il se précipita sur lui et le tint longuement

embrassé.--Oh! mon ami! s’écria-t-il, je ne pourrai donc plus te

protéger, comme je me complaisais naguère encore à le faire!--Il le

considéra ensuite avec attention, comme s’il eût médité sur le parti

qu’il pourrait encore tirer de ce corps inanimé. Tout à coup une idée

lumineuse éclaira son esprit. Il tira de sa poche un couteau, et, avec

un soin tout particulier, il détacha de la tête les deux oreilles de son

ami, et les enveloppa dans son mouchoir.

--O Casillas, s’écria-t-il en serrant le précieux débris, peut-être

es-tu mort en péché mortel! Je veux te donner une preuve de plus du

tendre intérêt que je te portais pendant ta vie. Tu te réjouiras, même

après ta mort, d’avoir trouvé un ami tel que moi!

Puis il remonta à cheval et s’éloigna.

Après les événements que je viens de raconter, quelques jours se

passèrent encore, pendant lesquels l’argent trouvé dans les coffres de

la douane fut dissipé au point qu’il n’en resta d’autre trace que le

reçu d’Ochoa. Il fallut recourir aux exactions, car les nouvelles

arrivaient de plus en plus menaçantes d’Arispe. Le général Tobar,

toujours retiré dans sa propriété, n’était pas fâché de laisser à Ochoa

la responsabilité de ces mesures de rigueur. Plusieurs riches habitants

de Guaymas se laissèrent d’abord rançonner d’assez bonne grâce; mais

tout a un terme, et le gouvernement provisoire était à bout de

ressources.

Un jour, un gros navire bordelais, probablement chargé de riches

marchandises, fut signalé comme cherchant à gagner les passes de

l’entrée du port. Ce fut pour les _prononcés_ une heureuse nouvelle, car

ils devaient percevoir les droits de ces marchandises. Comme l’arrivée

d’un chargement de marchandises européennes ne pouvait être sans

influence sur les intérêts que je représentais à Guaymas, je me dirigeai

le jour suivant, de bon matin, sur la hauteur dont j’ai parlé, et qui

domine la ville à une distance assez rapprochée pour laisser voir tout

ce qui s’y passe. Sur l’azur éblouissant de la mer, sur l’azur plus

limpide encore de l’horizon, un navire détachait ses voiles blanches, le

cap tourné vers la terre. Pendant que je le considérais attentivement,

je me sentis toucher le bras; je me retournai, Ochoa était à côté de

moi. Il avait la tête enveloppée de bandages et recouverte d’un chapeau

à larges bords qui projetait une demi-teinte sur son visage pâli par les

blessures, et au milieu duquel ses yeux noirs semblaient encore plus

étincelants. Il venait d’attacher son cheval à une pointe du rocher.

--C’est le ciel qui nous l’envoie si à propos, me dit-il en étendant la

main vers le bâtiment et en le couvant du regard.

Tout à coup le plus affreux juron que puisse fournir la langue espagnole

s’échappa de sa bouche:

--Tenez, dit-il, c’est l’enfer qui s’en mêle! Voyez.

En effet, on apercevait dans la plaine un nuage de poussière que le

soleil éclairait d’un vif éclat, et qui laissait percer les banderoles

rouges et la pointe des lances d’un corps de cavalerie.

--C’est le gouverneur général qui arrive, dit Ochoa en fermant les

poings; un jour plus tard, nous l’aurions défait, ou nous l’aurions

acheté!

Soit qu’un coureur eût apporté cette nouvelle à Guaymas, soit pour toute

autre cause, de la hauteur où nous étions placés, nous remarquâmes

bientôt dans la ville un mouvement inusité. Ochoa considérait cette

scène d’un œil hagard, mais sans bouger. Quelques minutes après, il jeta

un cri de rage.

--Les lâches! les traîtres! les imbéciles! s’écria-t-il en jetant son

chapeau par terre, les voilà qui se débandent; voilà Guttierrez qui

monte à cheval; va-t-il rassembler nos amis? Non, il s’éloigne au galop.

Arrêtez! criait-il en proie à une fureur indicible, comme si sa voix eût

pu parvenir jusqu’à eux.--Ah! voilà le brave Tobar; celui-là du moins ne

fuira pas! Non, non! continuait-il en frappant dans ses mains.--Ah! tout

est perdu, il s’éloigne dans la direction contraire à Guttierrez. Ah!

les lâches, les traîtres! la légalité les effraye, eux que les Indiens

hurlants n’épouvantent pas! Mais je suis là, moi! dit-il en frappant sur

sa poitrine.

En disant ces mots, il s’élança, malgré sa faiblesse, sur le cheval

qu’il avait attaché près de lui, et se précipita au grand trot le long

de la rampe escarpée, avec une audace à donner le vertige, faisant

rouler les pierres sous les fers de son cheval. Je le suivais de l’œil

avec anxiété; il arriva heureusement sur la place; je le vis bondir au

milieu de la foule, puis je le perdis de vue.

Bientôt la place fut évacuée. Les troupes du gouverneur faisaient leur

entrée dans Guaymas. Par une singulière coïncidence, au moment où le

gouverneur déployait sur la place son régiment de cavalerie et son

infanterie indienne armée d’arcs et de flèches, ce navire bordelais,

objet de la convoitise des insurgés, qui recélait dans ses flancs la

riche cargaison dont ils avaient espéré un secours décisif, entrait

majestueusement dans le port, au moment aussi où le dernier des

_prononcés_, Ochoa, venait de quitter Guaymas.

Dans mes pérégrinations ultérieures à travers l’État de Sonora, j’eus

l’occasion de retrouver les principaux membres du gouvernement

provisoire de Guaymas humblement cachés dans d’obscures bourgades,

hormis un seul, le capitaine Ochoa, dont la destinée m’inspirait plus de

sympathie: ses amis mêmes n’avaient plus entendu parler de lui.--Le

général Tobar fut plus heureux; il était assez haut placé pour être un

de ces hommes que les orages politiques n’atteignent que rarement au

Mexique. Son commandement, quelque temps inoccupé, lui fut rendu, et son

_pronunciamiento_ se confondit avec tant d’autres au milieu des

secousses qui ébranlent et ébranleront longtemps encore le

Mexique.--U’Sacame, imposé pour chef aux Hiaquis, qui implorèrent la

paix, brûla de sa main la cabane de Banderas proscrit, et, après la

dissolution du gouvernement provisoire, Zampa Tortas, le commis de la

douane, revint s’asseoir à son bureau avec autant de modestie que s’il

n’avait pas été tout simplement un héros au milieu de la mêlée sanglante

que j’ai essayé de décrire.--Quant à Casillas, sa pâle et mélancolique

figure, sa fin tragique, apparaissent souvent dans mes souvenirs; un

mystérieux intérêt s’attache encore dans mon esprit au secret motif de

la trahison qu’il avait méditée, et qui lui coûta la vie. Le sacristain

n’eut garde d’oublier ce malheureux jeune homme. Colportant les oreilles

de son ami, il alla quêter de maison en maison, afin de faire dire des

messes pour le repos de son âme. Les personnes pieuses, à la vue de ce

qui restait de Casillas, s’émurent de pitié, la collecte fut abondante;

mais le sacristain lui donna-t-il la religieuse destination qu’il

annonçait? Il est permis d’en douter. Il est des hommes dont le sort

doit s’accomplir jusqu’à la fin: Casillas mort devait être exploité par

le sacristain comme Casillas vivant, et peut-être le sacristain a-t-il

réalisé le proverbe espagnol:

Los dineros del sacristan

Cantando vienen y cantando se van[18].

[18] L’argent du sacristain vient en chantant et s’en va en chantant.

III

CAYETANO LE CONTREBANDIER

L’État de Sonora ne contient dans les limites de son vaste territoire

que trois villes de quelque importance: l’une par sa position maritime,

c’est Guaymas; l’autre par le commerce dont elle est l’entrepôt, c’est

Hermosillo; la troisième par le pouvoir législatif dont elle est le

siége, c’est Arispe. Jadis capitale de l’État avant qu’Arispe lui eût

enlevé ce titre, Hermosillo, anciennement le Pitic, compte encore une

population de sept mille habitants. Bâtie sur un plateau qui s’abaisse

en pente douce jusqu’à la mer dans la direction de Guaymas, c’est-à-dire

du nord au sud, l’ancienne capitale de Sonora est, de ce côté, à

quarante lieues de l’océan Pacifique; mais de l’est à l’ouest elle n’est

éloignée que de quinze lieues à peine du golfe de Californie. De ce

dernier côté, le plateau se prolonge sans déclivités jusqu’à la mer. Des

falaises escarpées, au pied desquelles les lames se brisent avec fureur,

le terminent brusquement et lui servent de contre-forts. Un chenal

étroit sépare la terre ferme d’une petite île appelée île du Tiburon ou

du Requin, qui offre sur sa côte orientale un mouillage assez dangereux.

Ainsi placé, Hermosillo peut ouvrir ses magasins aux marchandises

légalement venues de Guaymas, et à celles que des contrebandiers

accoutumés à naviguer parmi les récifs peuvent introduire en fraude par

ses falaises.

Cette contrebande se continue malgré les ordonnances rigoureuses du

congrès, ordonnances toujours éludées sur ces rivages lointains. La

seule réforme obtenue dans l’intérêt du trésor, c’est que la contrebande

clandestine a remplacé celle qui se faisait en plein jour, sur une plus

grande échelle, par ceux-là mêmes qui avaient mission de l’empêcher. Il

fut un temps,--et les Français qui ont visité le Mexique il y a quelques

années ne l’ont pas oublié,--où l’administrateur de la douane d’un État

maritime adressait au ministre des finances à Mexico des rapports

invariablement conçus en ces termes: «Aujourd’hui est entré un navire

provenant de Bordeaux, entièrement chargé de foin; ledit chargement n’a

pas payé de droits, par ce motif qu’il est destiné à la nourriture des

mules, dont il vient faire l’exportation. Les passagers du bord ont

déclaré n’être venus sur nos côtes que par le besoin de changer d’air.»

Est-il nécessaire de dire que ces passagers convalescents accompagnaient

une riche cargaison qui ne versait jamais aucun tribut dans les coffres

du fisc? Seulement les droits d’ancrage et autres menues redevances

étaient loyalement acquittés. Le trésorier général pouvait à juste titre

s’étonner de la réputation de salubrité qui attirait tant de voyageurs

dans l’État; mais ce qui ne devait pas moins le surprendre, c’est

l’absence de tout droit payé à l’exportation de ces mules, pour la

nourriture desquelles on avait la précaution de se munir d’un chargement

de foin européen. La cherté des mules, ou d’autres obstacles toujours

imprévus, faisaient constamment manquer les marchés, au grand détriment

des revenus de la république, mais non de la fortune privée de

l’administrateur, que ces chargements singuliers enrichissaient

rapidement.

De tout temps au Mexique, sur l’un et l’autre océan, la contrebande a

détourné à son profit le plus important et presque le seul revenu du

trésor. Cette coupable industrie n’est pas là, comme en Europe, le

monopole de quelques aventuriers audacieux. Selon que les finances sont

plus ou moins appauvries, tout employé public est plus ou moins

préoccupé du soin de s’indemniser aux dépens de l’État qui ne le paye

pas. Les troupes réclament leur solde à grands cris, les employés civils

fraternisent avec les soldats. L’État, comme on le pense bien, reste

sourd, et chacun cherche alors où il peut le trouver un supplément de

ressources. L’administrateur des douanes donne pleins pouvoirs aux

_visiteurs_ (_vistas_), les visiteurs aux douaniers, les douaniers aux

portefaix de l’administration, qui se font aider de tous ceux qui savent

remuer un fardeau, manier une barque, ou donner au besoin un coup de

couteau. Puis, selon l’humeur du président de la république, suivant la

rigueur des lois promulguées, la contrebande se fait en plein jour ou à

la faveur de la nuit, dans les ports ou sur des côtes isolées; mais, de

près ou de loin, chacun y prête la main. On conçoit donc que, dans la

morte saison de la pêche des perles ou de l’écaille, les plongeurs et

les harponneurs qui se livrent à cette pêche sont pour les

contrebandiers de précieux auxiliaires. Par une conséquence immédiate de

la pénurie du trésor, tandis que les employés civils font la

contrebande, on voit des soldats, des officiers même, s’associer aux

voleurs de grands chemins. Pour ces routiers (_salteadores de camino_),

le brigandage n’est pas non plus une profession. Ce sont des pères de

famille, souvent protégés par l’alcade de leur village et bénis par leur

curé, qui dédaignent de se mettre en campagne, si leurs espions n’ont

pas signalé quelque riche proie. Une fois le coup exécuté, après avoir

impitoyablement massacré le voyageur qui a tenté de résister, ou bien

après avoir traité avec une exquise urbanité celui qui s’est

pacifiquement laissé dépouiller, ils regagnent leur village, sans

oublier, dans le partage du butin, l’hôtelier qui leur a fait parvenir

de mystérieux avis, l’alcade qui a signé leur port d’armes, et le curé

qui leur a donné l’absolution. Telle est la singulière tolérance de

l’opinion, que les voleurs, les contrebandiers, ne vivent point au

Mexique séparés de la société, qu’ils n’y forment point une caste ayant

pour ainsi dire ses mœurs et ses lois à part. Quiconque ne les voit pas

à l’œuvre ignore ce qu’il y a d’original dans leur physionomie. Je ne

m’attendais guère, je l’avoue, à me trouver jamais dans les conditions

nécessaires pour compléter mes observations à cet égard, lorsqu’une

rencontre que je fis à Hermosillo me procura l’occasion de voir de près

cette contrebande de nouvelle espèce, et de la prendre en quelque sorte

sur le fait.

Avant de quitter Guaymas pour gagner Hermosillo, le voyageur qui a pris

des renseignements sur le pays qu’il doit parcourir s’attend à traverser

d’arides solitudes rafraîchies çà et là par quelques citernes. A

l’aspect de la triste végétation qui frappe ses regards, des cactus et

des nopals, et de quelques arbres qui seuls peuvent croître sur un

terrain desséché, il reconnaît qu’on ne l’a pas trompé. C’est bien là le

désert qu’on lui avait annoncé. Un soleil perpendiculaire lance sur lui

des rayons dont nulle brise ne tempère l’ardeur, rendue plus

insupportable encore par la réverbération d’un sol aride et crevassé.

Une poussière fine, impalpable, s’élève en tourbillons sous les pieds

des chevaux. Si par hasard quelque souffle d’air secoue le pâle et

maigre feuillage des arbres à bois de fer ou des gommiers, les grappes

rouges et pimentées de l’arbre du Pérou, cet air est brûlant; sous son

atteinte, la bouche se dessèche, les lèvres se fendent, la langue se

colle au palais. Le voyageur alors se rappelle les fraîches brises du

golfe auquel il tourne le dos; déjà il aperçoit les citernes tant

désirées, et se plonge en imagination dans l’eau limpide qu’on lui a

promise. C’est alors que commencent ses déceptions. De grandes perches

formant bascule, un seau de cuir à l’une de leurs extrémités, une grosse

pierre fixée à l’autre par des lanières, se détachent sur l’horizon

poudreux. Vues de plus près, ces bascules étendent leurs grands bras

d’un air désolé; les seaux de cuir, tordus, racornis sous le soleil,

semblent n’avoir pas été rafraîchis par l’humidité depuis un siècle.

L’espérance soutient encore le voyageur. Bientôt et douloureusement

trompé dans son attente, il contemple d’un œil hagard une croûte noire

qui a remplacé l’eau pluviale, ou un fond vaseux, fétide berceau

d’animaux immondes. Autour de lui, les cigales bruissent avec fureur

sous chaque tige d’herbe desséchée, en appelant la rosée de la nuit.

Découragé, anéanti, le voyageur se couche près de son cheval, dont les

flancs haletants révèlent les tortures, et, les yeux tournés vers un

ciel inexorable, il se demande tristement si la malédiction divine ne

pèse pas sur cette terre déshéritée[19].

[19] _En vano clamando a Dios por agua!_ me dit, auprès d’une de ces

citernes desséchées, en levant le doigt vers le ciel, un pauvre

diable de muletier dont les mules, sa seule richesse, mouraient de

soif l’une après l’autre. Il faut renoncer à traduire convenablement

la majesté biblique de ce peu de mots.

Scènes de la vie sauvage au Mexique · 第 6 / 23 段