de les ménager pour soutenir une nouvelle attaque? dit U’Sacame en
arrêtant l’élan du capitaine; qu’ils songent à se reposer, car, lorsque
le soleil sera au tiers de sa course, les Hiaquis reviendront en plus
grand nombre.
Ce conseil fut goûté des Mexicains, qui se battaient bravement depuis
cinq heures, et, après avoir pansé tant bien que mal les blessés, chacun
ne songea plus qu’à prendre de la nourriture et du repos. Pendant ce
temps, U’Sacame promenait un regard attentif sur les principaux d’entre
ses nouveaux alliés réunis autour d’Ochoa. Tout à coup, à l’aspect de la
figure triste et pâle de Casillas, l’œil du sauvage brilla d’un éclat
sinistre, comme s’il eût cherché à retrouver dans sa mémoire une trace à
demi effacée, et l’Indien enveloppa de son regard ardent le jeune homme,
qui devint plus pâle encore. De son côté, celui-ci paraissait interroger
des souvenirs confus à l’aspect du chef hiaqui. Durant ce mutuel examen,
nul des deux ne fit un mouvement; Casillas détourna ses regards pour les
fixer sur la terre. Quant à U’Sacame, il parut avoir éclairci ses doutes
au bout d’un instant, car, se dirigeant vers Ochoa, il lui toucha la
poitrine du doigt en lui disant:
--Que le chef ordonne à ses hommes de ne pas faire un pas hors de
l’endroit où ils sont, les paroles de U’Sacame sont pour les oreilles de
tous.
--Restez, messieurs, dit Ochoa surpris de l’air solennel du guerrier
hiaqui, et voyons quelles sont ces paroles.
U’Sacame reprit:
--Que m’a dit ce matin le capitaine yori? qu’il répondait de ses hommes?
--Oui, dit Ochoa de plus en plus surpris.
--Qu’il tuerait un traître, s’il s’en trouvait parmi eux?
--Je l’ai dit.
U’Sacame fit deux pas en avant, puis, étendant brusquement le bras vers
Casillas, il s’écria d’une voix terrible:
--Ce jeune homme doit mourir!
Il n’avait pas achevé, que son poignard plongeait jusqu’au manche dans
la gorge du jeune homme, qui tomba en poussant un soupir. Certes, la
main de presque tous les spectateurs de cette scène avait été rougie de
sang humain, et un assassinat avait été pour beaucoup d’entre eux un
événement assez insignifiant; malgré cela, toutes les physionomies
exprimèrent une horreur profonde à l’aspect de ce coup inattendu, et
plus d’un sabre fut tiré pour venger cette mort imprévue.
--Arrêtez, messieurs! s’écria Ochoa en s’interposant entre eux. Puis,
s’adressant à U’Sacame, qui, après avoir enfoncé son couteau dans la
terre pour l’essuyer, le passait froidement dans sa gaîne:--Le chef
hiaqui veut-il donc s’arroger le droit de vie et de mort sur mes hommes?
s’écria-t-il d’une voix tremblante d’émotion.
--U’Sacame a voulu éviter à son allié l’office de bourreau; son poignard
a tenu la parole du chef blanc; ce poignard a achevé ce qu’avait
commencé la flèche de U’Sacame.
Et, à la grande surprise des assistants, il découvrit le cou de
Casillas, et leur montra la blessure, objet de la sollicitude du
sacristain. Il raconta comment il avait su, par un de ses partisans
resté dans la tribu de Banderas, qu’un blanc trahissait la cause de ses
frères, et qu’il devait endormir leur vigilance par de faux rapports
jusqu’au moment où le chef hiaqui attaquerait Guaymas après avoir forcé
le Rancho surpris à l’improviste. Il dit que ce blanc commandait
l’arsenal et devait le livrer aux Indiens. U’Sacame ajouta que, la
veille au soir, sachant que Casillas venait d’avoir avec Banderas une
dernière et décisive entrevue, il avait voulu donner à ceux dont il
venait demander l’alliance un gage de sa loyauté en leur livrant le
traître mort ou vivant; mais qu’au moment où ses coureurs avaient réussi
à s’emparer de cet homme et le lui amenaient, Casillas avait, par un
effort désespéré, échappé au sort qui l’attendait; qu’alors il lui avait
décoché dans sa fuite une flèche qui n’avait fait que le blesser
légèrement.
L’Indien attendit ensuite froidement la réponse d’Ochoa.
--Je m’explique maintenant sa conduite singulière d’hier soir, dit le
capitaine; mais quelqu’un de vous, messieurs, peut-il deviner le motif
de cette trahison?
Tout le monde se tut.
--Il aura voulu se faire cacique, dit enfin Guttierrez en riant.
--Que Dieu lui fasse paix! dit Ochoa en donnant l’ordre de réunir le
corps de Casillas aux cadavres entassés dans une maison voisine.
Bientôt cependant le soin de la sûreté personnelle de chacun vint
distraire l’attention de cette scène lugubre. La prédiction de U’Sacame
s’accomplit à la lettre. La sentinelle placée sur la plus haute maison
s’écria:--Aux armes! voici les Indiens.
Il était trois heures; les mêmes épisodes signalèrent ce nouveau combat,
plus acharné que le premier. Vers six heures, le soleil éclairait
obliquement un monceau de morts entassés dans le Rancho; Ochoa,
grièvement blessé, blasphémait de toute la force de sa voix mourante,
ses hommes découragés ne combattaient plus que faiblement; les Indiens,
de leur côté, quoique ayant fait des pertes énormes, tentèrent un
dernier effort pour écraser ce qui restait des défenseurs de la place.
Au milieu de ses bataillons, Banderas, visible cette fois, encourageait
de la voix ses guerriers. Monté sur un cheval couvert d’une selle de
velours rouge, mais immobile comme un satrape d’Orient, il dédaignait de
prendre part au combat; sa présence seule lui semblait suffisante. Au
moment où les blancs fatigués sentaient le cœur leur manquer, un cri de
guerre retentissant comme le tonnerre partit derrière eux. Il était
poussé par U’Sacame. Le chef hiaqui paraissait transfiguré: il avait
dépouillé son costume mexicain, et, monté sur son beau cheval de
bataille, dont il avait ôté la housse traînante; nu des pieds à la tête,
le corps huilé et luisant comme du bronze, il avait repris toute la
majesté sauvage d’un chef indien. Sa main brandissait sa longue épée;
derrière lui, ses soldats se pressaient, prêts à s’élancer comme leur
chef.
A la vue de Banderas, son ennemi mortel, les veines de son front se
gonflèrent, sa lèvre en se retroussant laissa voir ses dents
serrées.--Place à U’Sacame! s’écria-t-il impétueusement; puis,
éperonnant son cheval avec ardeur, il lui fit franchir la barricade et
tomba comme un jaguar au milieu des Hiaquis stupéfaits. Un autre cheval
bondit derrière le sien: c’était celui de Zampa Tortas. Cette héroïque
imprudence n’échappa pas à Banderas, qui donna à haute voix l’ordre de
le prendre vivant pour le faire périr du supplice des traîtres; mais
l’ordre n’était pas facile à exécuter. U’Sacame, bien qu’enveloppé de
toutes parts, secouait avec une vigueur indomptable les grappes de corps
noirs suspendus à ses jambes, qui glissaient entre leurs mains; ce que
son épée ne perçait pas était foulé sous les pieds de son cheval ou
assommé à coups redoublés de ses étriers cerclés de fer. Un autre
cavalier le suivait de près, qui foulait aussi les Hiaquis acharnés
après U’Sacame; son épée frappait comme la sienne, et les Indiens
tombaient autour de lui; c’était Zampa Tortas, dont personne n’eût
attendu ces prodiges de valeur.
--Chiens! hurlait U’Sacame, qui poussait avec fureur son cheval
bondissant au milieu de ces vagues humaines, laissez U’Sacame se mesurer
avec Banderas.
Mais les Hiaquis continuaient de l’entourer. Malgré sa vigueur, malgré
ses efforts, il y eut un instant où l’on n’aperçut plus qu’un monceau de
corps parmi lesquels surgissaient à peine la tête d’un homme et celle
d’un cheval; c’en était fait du chef indien, lorsque la barrière
s’ouvrit enfin. Ses deux cents guerriers s’élancèrent; les blancs,
ranimés par cet exemple, les suivirent, et U’Sacame, le corps sanglant,
les narines gonflées, la poitrine haletante, domina de nouveau la foule
de ses ennemis épouvantés. Alors une horrible déroute commença; les
Hiaquis tombèrent comme l’herbe qu’on fauche; Banderas tourna bride, et
ses Indiens l’imitèrent, laissant cette fois la terre jonchée de leurs
morts. A l’heure où le soleil était sur son déclin, tout était fini. Le
siége du Rancho avait duré quinze heures.
Ce soir-là même, un homme arriva au galop de Guaymas au Rancho: c’était
le sacristain. Il chercha longtemps le cadavre de son ami Casillas;
puis, l’apercevant, il se précipita sur lui et le tint longuement
embrassé.--Oh! mon ami! s’écria-t-il, je ne pourrai donc plus te
protéger, comme je me complaisais naguère encore à le faire!--Il le
considéra ensuite avec attention, comme s’il eût médité sur le parti
qu’il pourrait encore tirer de ce corps inanimé. Tout à coup une idée
lumineuse éclaira son esprit. Il tira de sa poche un couteau, et, avec
un soin tout particulier, il détacha de la tête les deux oreilles de son
ami, et les enveloppa dans son mouchoir.
--O Casillas, s’écria-t-il en serrant le précieux débris, peut-être
es-tu mort en péché mortel! Je veux te donner une preuve de plus du
tendre intérêt que je te portais pendant ta vie. Tu te réjouiras, même
après ta mort, d’avoir trouvé un ami tel que moi!
Puis il remonta à cheval et s’éloigna.
Après les événements que je viens de raconter, quelques jours se
passèrent encore, pendant lesquels l’argent trouvé dans les coffres de
la douane fut dissipé au point qu’il n’en resta d’autre trace que le
reçu d’Ochoa. Il fallut recourir aux exactions, car les nouvelles
arrivaient de plus en plus menaçantes d’Arispe. Le général Tobar,
toujours retiré dans sa propriété, n’était pas fâché de laisser à Ochoa
la responsabilité de ces mesures de rigueur. Plusieurs riches habitants
de Guaymas se laissèrent d’abord rançonner d’assez bonne grâce; mais
tout a un terme, et le gouvernement provisoire était à bout de
ressources.
Un jour, un gros navire bordelais, probablement chargé de riches
marchandises, fut signalé comme cherchant à gagner les passes de
l’entrée du port. Ce fut pour les _prononcés_ une heureuse nouvelle, car
ils devaient percevoir les droits de ces marchandises. Comme l’arrivée
d’un chargement de marchandises européennes ne pouvait être sans
influence sur les intérêts que je représentais à Guaymas, je me dirigeai
le jour suivant, de bon matin, sur la hauteur dont j’ai parlé, et qui
domine la ville à une distance assez rapprochée pour laisser voir tout
ce qui s’y passe. Sur l’azur éblouissant de la mer, sur l’azur plus
limpide encore de l’horizon, un navire détachait ses voiles blanches, le
cap tourné vers la terre. Pendant que je le considérais attentivement,
je me sentis toucher le bras; je me retournai, Ochoa était à côté de
moi. Il avait la tête enveloppée de bandages et recouverte d’un chapeau
à larges bords qui projetait une demi-teinte sur son visage pâli par les
blessures, et au milieu duquel ses yeux noirs semblaient encore plus
étincelants. Il venait d’attacher son cheval à une pointe du rocher.
--C’est le ciel qui nous l’envoie si à propos, me dit-il en étendant la
main vers le bâtiment et en le couvant du regard.
Tout à coup le plus affreux juron que puisse fournir la langue espagnole
s’échappa de sa bouche:
--Tenez, dit-il, c’est l’enfer qui s’en mêle! Voyez.
En effet, on apercevait dans la plaine un nuage de poussière que le
soleil éclairait d’un vif éclat, et qui laissait percer les banderoles
rouges et la pointe des lances d’un corps de cavalerie.
--C’est le gouverneur général qui arrive, dit Ochoa en fermant les
poings; un jour plus tard, nous l’aurions défait, ou nous l’aurions
acheté!
Soit qu’un coureur eût apporté cette nouvelle à Guaymas, soit pour toute
autre cause, de la hauteur où nous étions placés, nous remarquâmes
bientôt dans la ville un mouvement inusité. Ochoa considérait cette
scène d’un œil hagard, mais sans bouger. Quelques minutes après, il jeta
un cri de rage.
--Les lâches! les traîtres! les imbéciles! s’écria-t-il en jetant son
chapeau par terre, les voilà qui se débandent; voilà Guttierrez qui
monte à cheval; va-t-il rassembler nos amis? Non, il s’éloigne au galop.
Arrêtez! criait-il en proie à une fureur indicible, comme si sa voix eût
pu parvenir jusqu’à eux.--Ah! voilà le brave Tobar; celui-là du moins ne
fuira pas! Non, non! continuait-il en frappant dans ses mains.--Ah! tout
est perdu, il s’éloigne dans la direction contraire à Guttierrez. Ah!
les lâches, les traîtres! la légalité les effraye, eux que les Indiens
hurlants n’épouvantent pas! Mais je suis là, moi! dit-il en frappant sur
sa poitrine.
En disant ces mots, il s’élança, malgré sa faiblesse, sur le cheval
qu’il avait attaché près de lui, et se précipita au grand trot le long
de la rampe escarpée, avec une audace à donner le vertige, faisant
rouler les pierres sous les fers de son cheval. Je le suivais de l’œil
avec anxiété; il arriva heureusement sur la place; je le vis bondir au
milieu de la foule, puis je le perdis de vue.
Bientôt la place fut évacuée. Les troupes du gouverneur faisaient leur
entrée dans Guaymas. Par une singulière coïncidence, au moment où le
gouverneur déployait sur la place son régiment de cavalerie et son
infanterie indienne armée d’arcs et de flèches, ce navire bordelais,
objet de la convoitise des insurgés, qui recélait dans ses flancs la
riche cargaison dont ils avaient espéré un secours décisif, entrait
majestueusement dans le port, au moment aussi où le dernier des
_prononcés_, Ochoa, venait de quitter Guaymas.
Dans mes pérégrinations ultérieures à travers l’État de Sonora, j’eus
l’occasion de retrouver les principaux membres du gouvernement
provisoire de Guaymas humblement cachés dans d’obscures bourgades,
hormis un seul, le capitaine Ochoa, dont la destinée m’inspirait plus de
sympathie: ses amis mêmes n’avaient plus entendu parler de lui.--Le
général Tobar fut plus heureux; il était assez haut placé pour être un
de ces hommes que les orages politiques n’atteignent que rarement au
Mexique. Son commandement, quelque temps inoccupé, lui fut rendu, et son
_pronunciamiento_ se confondit avec tant d’autres au milieu des
secousses qui ébranlent et ébranleront longtemps encore le
Mexique.--U’Sacame, imposé pour chef aux Hiaquis, qui implorèrent la
paix, brûla de sa main la cabane de Banderas proscrit, et, après la
dissolution du gouvernement provisoire, Zampa Tortas, le commis de la
douane, revint s’asseoir à son bureau avec autant de modestie que s’il
n’avait pas été tout simplement un héros au milieu de la mêlée sanglante
que j’ai essayé de décrire.--Quant à Casillas, sa pâle et mélancolique
figure, sa fin tragique, apparaissent souvent dans mes souvenirs; un
mystérieux intérêt s’attache encore dans mon esprit au secret motif de
la trahison qu’il avait méditée, et qui lui coûta la vie. Le sacristain
n’eut garde d’oublier ce malheureux jeune homme. Colportant les oreilles
de son ami, il alla quêter de maison en maison, afin de faire dire des
messes pour le repos de son âme. Les personnes pieuses, à la vue de ce
qui restait de Casillas, s’émurent de pitié, la collecte fut abondante;
mais le sacristain lui donna-t-il la religieuse destination qu’il
annonçait? Il est permis d’en douter. Il est des hommes dont le sort
doit s’accomplir jusqu’à la fin: Casillas mort devait être exploité par
le sacristain comme Casillas vivant, et peut-être le sacristain a-t-il
réalisé le proverbe espagnol:
Los dineros del sacristan
Cantando vienen y cantando se van[18].
[18] L’argent du sacristain vient en chantant et s’en va en chantant.
III
CAYETANO LE CONTREBANDIER
L’État de Sonora ne contient dans les limites de son vaste territoire
que trois villes de quelque importance: l’une par sa position maritime,
c’est Guaymas; l’autre par le commerce dont elle est l’entrepôt, c’est
Hermosillo; la troisième par le pouvoir législatif dont elle est le
siége, c’est Arispe. Jadis capitale de l’État avant qu’Arispe lui eût
enlevé ce titre, Hermosillo, anciennement le Pitic, compte encore une
population de sept mille habitants. Bâtie sur un plateau qui s’abaisse
en pente douce jusqu’à la mer dans la direction de Guaymas, c’est-à-dire
du nord au sud, l’ancienne capitale de Sonora est, de ce côté, à
quarante lieues de l’océan Pacifique; mais de l’est à l’ouest elle n’est
éloignée que de quinze lieues à peine du golfe de Californie. De ce
dernier côté, le plateau se prolonge sans déclivités jusqu’à la mer. Des
falaises escarpées, au pied desquelles les lames se brisent avec fureur,
le terminent brusquement et lui servent de contre-forts. Un chenal
étroit sépare la terre ferme d’une petite île appelée île du Tiburon ou
du Requin, qui offre sur sa côte orientale un mouillage assez dangereux.
Ainsi placé, Hermosillo peut ouvrir ses magasins aux marchandises
légalement venues de Guaymas, et à celles que des contrebandiers
accoutumés à naviguer parmi les récifs peuvent introduire en fraude par
ses falaises.
Cette contrebande se continue malgré les ordonnances rigoureuses du
congrès, ordonnances toujours éludées sur ces rivages lointains. La
seule réforme obtenue dans l’intérêt du trésor, c’est que la contrebande
clandestine a remplacé celle qui se faisait en plein jour, sur une plus
grande échelle, par ceux-là mêmes qui avaient mission de l’empêcher. Il
fut un temps,--et les Français qui ont visité le Mexique il y a quelques
années ne l’ont pas oublié,--où l’administrateur de la douane d’un État
maritime adressait au ministre des finances à Mexico des rapports
invariablement conçus en ces termes: «Aujourd’hui est entré un navire
provenant de Bordeaux, entièrement chargé de foin; ledit chargement n’a
pas payé de droits, par ce motif qu’il est destiné à la nourriture des
mules, dont il vient faire l’exportation. Les passagers du bord ont
déclaré n’être venus sur nos côtes que par le besoin de changer d’air.»
Est-il nécessaire de dire que ces passagers convalescents accompagnaient
une riche cargaison qui ne versait jamais aucun tribut dans les coffres
du fisc? Seulement les droits d’ancrage et autres menues redevances
étaient loyalement acquittés. Le trésorier général pouvait à juste titre
s’étonner de la réputation de salubrité qui attirait tant de voyageurs
dans l’État; mais ce qui ne devait pas moins le surprendre, c’est
l’absence de tout droit payé à l’exportation de ces mules, pour la
nourriture desquelles on avait la précaution de se munir d’un chargement
de foin européen. La cherté des mules, ou d’autres obstacles toujours
imprévus, faisaient constamment manquer les marchés, au grand détriment
des revenus de la république, mais non de la fortune privée de
l’administrateur, que ces chargements singuliers enrichissaient
rapidement.
De tout temps au Mexique, sur l’un et l’autre océan, la contrebande a
détourné à son profit le plus important et presque le seul revenu du
trésor. Cette coupable industrie n’est pas là, comme en Europe, le
monopole de quelques aventuriers audacieux. Selon que les finances sont
plus ou moins appauvries, tout employé public est plus ou moins
préoccupé du soin de s’indemniser aux dépens de l’État qui ne le paye
pas. Les troupes réclament leur solde à grands cris, les employés civils
fraternisent avec les soldats. L’État, comme on le pense bien, reste
sourd, et chacun cherche alors où il peut le trouver un supplément de
ressources. L’administrateur des douanes donne pleins pouvoirs aux
_visiteurs_ (_vistas_), les visiteurs aux douaniers, les douaniers aux
portefaix de l’administration, qui se font aider de tous ceux qui savent
remuer un fardeau, manier une barque, ou donner au besoin un coup de
couteau. Puis, selon l’humeur du président de la république, suivant la
rigueur des lois promulguées, la contrebande se fait en plein jour ou à
la faveur de la nuit, dans les ports ou sur des côtes isolées; mais, de
près ou de loin, chacun y prête la main. On conçoit donc que, dans la
morte saison de la pêche des perles ou de l’écaille, les plongeurs et
les harponneurs qui se livrent à cette pêche sont pour les
contrebandiers de précieux auxiliaires. Par une conséquence immédiate de
la pénurie du trésor, tandis que les employés civils font la
contrebande, on voit des soldats, des officiers même, s’associer aux
voleurs de grands chemins. Pour ces routiers (_salteadores de camino_),
le brigandage n’est pas non plus une profession. Ce sont des pères de
famille, souvent protégés par l’alcade de leur village et bénis par leur
curé, qui dédaignent de se mettre en campagne, si leurs espions n’ont
pas signalé quelque riche proie. Une fois le coup exécuté, après avoir
impitoyablement massacré le voyageur qui a tenté de résister, ou bien
après avoir traité avec une exquise urbanité celui qui s’est
pacifiquement laissé dépouiller, ils regagnent leur village, sans
oublier, dans le partage du butin, l’hôtelier qui leur a fait parvenir
de mystérieux avis, l’alcade qui a signé leur port d’armes, et le curé
qui leur a donné l’absolution. Telle est la singulière tolérance de
l’opinion, que les voleurs, les contrebandiers, ne vivent point au
Mexique séparés de la société, qu’ils n’y forment point une caste ayant
pour ainsi dire ses mœurs et ses lois à part. Quiconque ne les voit pas
à l’œuvre ignore ce qu’il y a d’original dans leur physionomie. Je ne
m’attendais guère, je l’avoue, à me trouver jamais dans les conditions
nécessaires pour compléter mes observations à cet égard, lorsqu’une
rencontre que je fis à Hermosillo me procura l’occasion de voir de près
cette contrebande de nouvelle espèce, et de la prendre en quelque sorte
sur le fait.
Avant de quitter Guaymas pour gagner Hermosillo, le voyageur qui a pris
des renseignements sur le pays qu’il doit parcourir s’attend à traverser
d’arides solitudes rafraîchies çà et là par quelques citernes. A
l’aspect de la triste végétation qui frappe ses regards, des cactus et
des nopals, et de quelques arbres qui seuls peuvent croître sur un
terrain desséché, il reconnaît qu’on ne l’a pas trompé. C’est bien là le
désert qu’on lui avait annoncé. Un soleil perpendiculaire lance sur lui
des rayons dont nulle brise ne tempère l’ardeur, rendue plus
insupportable encore par la réverbération d’un sol aride et crevassé.
Une poussière fine, impalpable, s’élève en tourbillons sous les pieds
des chevaux. Si par hasard quelque souffle d’air secoue le pâle et
maigre feuillage des arbres à bois de fer ou des gommiers, les grappes
rouges et pimentées de l’arbre du Pérou, cet air est brûlant; sous son
atteinte, la bouche se dessèche, les lèvres se fendent, la langue se
colle au palais. Le voyageur alors se rappelle les fraîches brises du
golfe auquel il tourne le dos; déjà il aperçoit les citernes tant
désirées, et se plonge en imagination dans l’eau limpide qu’on lui a
promise. C’est alors que commencent ses déceptions. De grandes perches
formant bascule, un seau de cuir à l’une de leurs extrémités, une grosse
pierre fixée à l’autre par des lanières, se détachent sur l’horizon
poudreux. Vues de plus près, ces bascules étendent leurs grands bras
d’un air désolé; les seaux de cuir, tordus, racornis sous le soleil,
semblent n’avoir pas été rafraîchis par l’humidité depuis un siècle.
L’espérance soutient encore le voyageur. Bientôt et douloureusement
trompé dans son attente, il contemple d’un œil hagard une croûte noire
qui a remplacé l’eau pluviale, ou un fond vaseux, fétide berceau
d’animaux immondes. Autour de lui, les cigales bruissent avec fureur
sous chaque tige d’herbe desséchée, en appelant la rosée de la nuit.
Découragé, anéanti, le voyageur se couche près de son cheval, dont les
flancs haletants révèlent les tortures, et, les yeux tournés vers un
ciel inexorable, il se demande tristement si la malédiction divine ne
pèse pas sur cette terre déshéritée[19].
[19] _En vano clamando a Dios por agua!_ me dit, auprès d’une de ces
citernes desséchées, en levant le doigt vers le ciel, un pauvre
diable de muletier dont les mules, sa seule richesse, mouraient de
soif l’une après l’autre. Il faut renoncer à traduire convenablement
la majesté biblique de ce peu de mots.