--On n’est pas toujours malheureux, reprit sentencieusement le

sacristain, un peu déconcerté par les éclats de rire qui partirent dans

la salle au souvenir de cette insigne fourberie dont tout Guaymas avait

eu connaissance.

--Écoute, continua Casillas: si j’ai pu te devoir quelques services, je

me crois parfaitement quitte envers toi, et je te promets que cette fois

est la dernière où je serai ta dupe.

Le pauvre Casillas ne pouvait pas prévoir l’avenir.

Après avoir de nouveau, malgré cette déclaration formelle, félicité son

ami sur son prompt retour et sur le bonheur qu’il avait eu d’échapper

aux Indiens, le sacristain, qui sans doute se sentait mal à l’aise dans

cette réunion, prétexta quelques affaires, et sortit de la salle.

L’entrée du sacristain et sa conversation avec Casillas avaient fait

oublier un instant les graves nouvelles apportées par l’alcade. Quand la

porte se fut refermée sur le sacristain, la préoccupation causée par le

danger qui menaçait Guaymas et les _prononcés_ amena un profond silence.

Ce silence n’était troublé que par les rumeurs du dehors et les

ronflements du vieux sergent, toujours assoupi sur la coquille de sa

rapière. Celui-ci, n’entendant plus autour de lui le bruit des voix, le

choc des verres et le cliquetis des bouteilles au milieu desquels il

s’était endormi, ouvrit tout à coup les yeux.

--Vous m’avez dit, je crois, s’écria-t-il d’une voix enrouée en me

faisant l’honneur de m’adresser de nouveau la parole, que l’empereur

Napoléon se portait bien: caramba! j’en suis bien aise. C’est un grand

homme! et après Santa-Anna...

Pis, voyant que tous les assistants se taisaient, il continua:--Ah çà,

que se passe-t-il donc ici? n’y a-t-il plus ni mescal ni eau-de-vie?

On l’interrompit pour lui apprendre les nouvelles.

--Eh bien! ajouta-t-il, est-ce une raison, parce que le gouvernement se

révolte contre nous, parce que les Hiaquis envoient un régiment pour

nous combattre, de ne pas boire? Et, saisissant la première bouteille

qui tomba sous sa main, il fit d’un trait disparaître ce qui en restait.

Ce qui lui restait de raison et de force disparut aussi, et il glissa

sous la table avec un bruit de ferraille produit par le retentissement

de sa rapière contre le carreau.

Cet épisode inattendu ramena la gaieté parmi tous les _prononcés_, qui

recommencèrent à jouer et à boire. Ochoa seul paraissait pensif; il

réfléchissait peut-être à la responsabilité qui pesait sur lui en

l’absence du général Tobar: les circonstances devenaient graves, et

l’affaire pouvait tourner mal pour le capitaine; il tordait ses

moustaches avec impatience, et de sombres éclairs jaillissaient de ses

prunelles dilatées. Au milieu de la scène qui l’entourait, ce bandit,

sur qui reposait presque le sort d’une ville entière, ne manquait pas de

grandeur.

--Eh bien! qu’allez-vous faire? demanda Casillas à Ochoa en le regardant

avec anxiété.

--Ce que je vais faire! s’écria Ochoa arraché à ses préoccupations... Le

général Tobar doit être instruit de ce qui se passe; quelqu’un de vous

veut-il monter immédiatement à cheval et courir à franc étrier jusqu’à

lui?

Un profond silence accueillit cette proposition. Ochoa regarda autour de

lui en fronçant le sourcil.

--J’irai, moi! s’écria Zampa Tortas, un jeune homme à l’air doux et

modeste qui jusque-là n’avait pas dit un mot.

--Mais c’est un luron qu’il me faut, un _hombre de á caballo_, car la

route est dangereuse, reprit Ochoa à l’aspect du jeune commis de la

douane: car telle était la position sociale de Zampa Tortas.

--J’irai, reprit simplement le jeune homme, et je ne demande que le

temps de seller mon cheval.

--Eh bien! que Dieu vous accompagne! dit Ochoa: et il le prit à l’écart

pour lui donner ses instructions.

--Maintenant, poursuivit le capitaine, notre devoir est tout tracé.

Notre place est au Rancho, qui sera sans doute bientôt attaqué. Il est

onze heures: dans trois, nous partirons; que chacun aille se reposer

pour se trouver sur la place au moment désigné. Puis, se retournant vers

moi: Seigneur français, me dit-il en son langage pompeux, vous êtes fils

d’un pays guerrier, voulez-vous être des nôtres? Si vous en revenez, ce

que vous aurez vu vaudra la peine d’être raconté.

J’aurais voulu, je l’avoue, pouvoir décliner cet honneur; mais, après

tout, comme il y avait autant de danger à rester qu’à marcher en avant,

je maudis de nouveau l’inhospitalité de mon compatriote, et j’acceptai.

--Un dernier choc des verres, s’écria Ochoa, et puissions-nous demain

nous retrouver tous en ce même endroit pour boire à nos succès et à la

gloire de la nation mexicaine!

Les verres retentirent de nouveau; le vieux sergent fut réveillé de son

assoupissement et se leva en murmurant les noms de Napoléon et de

Santa-Anna; puis chacun à son tour quitta la table pour se préparer aux

dangers de la nuit.

Cependant la nouvelle de l’attaque prochaine que méditaient les Hiaquis

s’était répandue dans Guaymas. La consternation s’était accrue par les

récits de plusieurs personnes qui, leur ayant heureusement échappé,

vinrent annoncer que les bataillons indiens couvraient les bois et les

plaines, et que si par malheur le Rancho, qui était comme une citadelle

avancée, venait à être emporté, c’en était fait de Guaymas. Malgré

l’heure de la nuit, personne n’était couché. Comme les ténèbres

grossissent toujours la peur, chaque fois que quelque rumeur inséparable

de la confusion s’élevait dans une des rues les plus éloignées, on

s’imaginait entendre les hurlements des Indiens et les voir déboucher au

cœur de la place ainsi que des démons déchaînés. Les femmes et les

enfants se disposaient à aller chercher un refuge à bord des navires

étrangers ou caboteurs et au milieu des îles qui forment l’enceinte du

port; les hommes préparaient leurs armes pour la défense.

A deux heures, chacun fut exact au rendez-vous. Au milieu d’un ciel

brillant d’étoiles, la lune allait se coucher derrière cette couronne de

créneaux qui domine Guaymas; ses rayons tombaient obliquement sur le

port, dont ils éclairaient les eaux limpides, et qui eussent paru

stagnantes sans la frange d’écume que le flux poussait sur la grève au

pied des rochers et parmi les tiges des mangliers. La masse noire des

navires à l’ancre se dessinait sous l’île du Venado, qui ressemblait

dans l’ombre à un gigantesque navire échoué. Des pirogues, des canots

chargés de femmes et d’enfants, se croisaient sur la rade, en laissant

après eux un long sillage phosphorescent, une traînée scintillante comme

la flamme du punch. Des feux brillaient dans les îles, sur la cime des

palmiers aux feuilles aiguës et des goyaviers en fleur; des nuages de

fumée glissaient, chassés par la brise. Des essaims de mouettes

voletaient éperdues avec des cris perçants, tandis que les grands

pélicans pêcheurs, posés sur une patte comme des hiéroglyphes,

regardaient impassiblement tout ce tumulte inusité. En arrivant sur la

place, je vis une masse compacte de cavaliers dont les chevaux

piaffaient et poussaient des hennissements. De temps en temps, la lueur

des cigarettes éclairait des figures bronzées qui s’évanouissaient

aussitôt dans l’ombre. Tout le monde était prêt à partir; on attendait

seulement que ceux qui avaient été mettre leur famille en sûreté dans

les îles fussent de retour.

Le mouvement tumultueux du port cessa peu à peu, et de nouveaux renforts

vinrent successivement se joindre aux cavaliers réunis sur la place.

Bientôt la rade ne présenta plus sur sa surface ni canots ni pirogues;

ses eaux redevinrent tranquilles; les familles étaient en sûreté soit au

milieu des îles, soit à bord des divers bâtiments. Ochoa, avant de

donner le signal du départ, parcourut le front de son escadron pour

s’assurer si tous ses hommes étaient présents. Tout à coup il

s’écria:--Mais je ne vois point Casillas!--On lui apprit qu’en sortant

du cabaret, Casillas avait sellé son cheval et s’était éloigné sans dire

où il allait. Je vis le capitaine froncer le sourcil d’un air mécontent.

Enfin il allait donner le signal attendu, lorsqu’il fut rejoint par le

jeune homme qu’il avait dépêché au général Tobar. Ochoa s’avança

au-devant de lui dès qu’il l’eut reconnu, et, lui secouant

affectueusement la main:

--Eh bien! Zampa Tortas, lui dit-il, vous arrivez à temps pour vous

joindre à nous. Quelles nouvelles m’apportez-vous du général?

--Le général était absent: il parcourt le pays pour gagner des soutiens

à notre cause; mais je lui ai fait parvenir votre message par un exprès

pour venir vous retrouver, et me voici.

--Soyez le bienvenu, dit Ochoa; nous allons partir.

--Un instant, seigneur capitaine, dit Zampa Tortas en l’arrêtant, je ne

suis pas revenu seul. Un messager indien attend à l’entrée de la ville

un sauf-conduit de votre part pour communiquer, dit-il, des nouvelles

importantes au chef des _yoris_[17].

[17] Les blancs.

--Il n’a rien à craindre, amenez-le.

Zampa Tortas piqua son cheval, et revint quelques instants après,

accompagné d’un Indien dans son costume de guerre. Celui-ci s’arrêta

devant Ochoa en attendant que le capitaine lui adressât la parole.

--Parle, dit le capitaine. Qui t’envoie? Est-ce ce chien de Banderas?

--Banderas est un chien en effet, dit le Hiaqui, je ne porte pas ses

messages. C’est U’Sacame qui m’envoie, et voici les paroles qu’il m’a

chargé de transmettre au chef des _yoris_: U’Sacame a été insulté par

Banderas; sa maison a été brûlée; il est devenu l’ennemi de sa race.

Deux cents guerriers l’accompagnent. Que les blancs lui promettent leur

appui pour brûler à son tour la maison de Banderas, et ses guerriers

seront aussitôt rendus au Rancho que ces cavaliers qui vont partir.

Ce message, transmis à haute voix et en assez bon espagnol, fut

accueilli avec un vif sentiment de satisfaction, car tout le monde

connaissait la bravoure du rival de Banderas, et, à la veille d’une

action décisive, ce renfort inespéré n’était pas à dédaigner. Ochoa

accepta les offres de U’Sacame, et engagea sa parole et celle de ses

compagnons qu’ils l’aideraient à tirer de son rival une éclatante

vengeance.

--Maintenant, messieurs, s’écria Ochoa, en avant!

L’escadron se mit en marche, tandis que le messager indien coupait la

route par un chemin de traverse pour aller rejoindre son chef. En ce

moment, Casillas nous rejoignit aussi. Son cheval était haletant comme

après une course rapide.--Mieux vaut tard que jamais,--dit Ochoa d’une

voix railleuse. Casillas ne répondit rien.

Deux petites lieues séparent le Rancho de San-José de Guaymas de Guaymas

même. La route parcourt, pendant près des trois quarts de cette

distance, des plaines et des terrains calcaires, où les nopals et les

cactus même ne poussent que de loin en loin. La lune éclairait ces

plaines désolées et silencieuses, les cactus allongeaient leurs grandes

ombres sur cette terre blanche et nue qui n’avait pas d’écho pour

répéter le bruit sourd des pas de nos chevaux. Ces landes furent

promptement traversées; mais, à peu de distance du Rancho, des bois

d’arbres épineux bordent les deux côtés de la route. Il semblait qu’on

apercevait dans l’obscurité des formes noires immobiles. Ochoa fit faire

halte.

--Au galop, messieurs, dit-il à mi-voix, pour traverser ce défilé, et

feu sur les deux flancs! Puis il ajouta, d’une voix qui retentit dans le

silence de la nuit: Santiago!

A ce mot, auquel les chevaux ont l’habitude de s’élancer, leur galop

ébranla la terre, et notre escadron s’engagea résolûment au milieu des

bois. Des détonations répétées signalaient notre passage, mais pas un

cri, pas un hurlement ne se fit entendre. Seulement, dans les moments de

silence des armes à feu, une flèche traversait l’air en sifflant, un

cheval se cabrait, un cavalier étouffait un gémissement de douleur. Puis

des coups de feu retentissaient de nouveau, et des bruits de feuilles

froissées, de branches brisées par la chute d’un corps, sortaient des

fourrés; nos chevaux poursuivaient leur course avec un cliquetis de mors

impatiemment secoués, d’éperons retentissants, de fourreaux de fer

heurtés les uns contre les autres. On aurait dit, au milieu de

l’obscurité, un combat de fantômes.

En quelques minutes, nous eûmes franchi ce pas périlleux, qui aurait pu

nous devenir funeste s’il eût été occupé par la multitude des Indiens,

et non par un corps isolé. Une halte eut lieu dans la plaine. Quelques

chevaux et quelques cavaliers étaient blessés, mais personne ne

manquait. Bientôt les premières maisons du Rancho se dessinèrent à

travers la nuit. Un hourra retentissant, poussé par tout l’escadron, fut

répété par la garnison, pendant qu’on abaissait les barrières pour nous

donner passage.

Le Rancho est composé d’une place et de deux rues qui le coupent à angle

droit, de façon qu’il a quatre entrées seulement. Ces entrées étaient

barricadées solidement avec des troncs de palmiers qui résistent presque

autant au feu qu’à la hache; une petite pièce de campagne ajoutait à la

défense de chaque porte. Deux cents hommes environ étaient déjà réunis

dans l’enceinte du village, les uns campés au milieu de la place, les

autres retranchés dans les maisons, et, avec ceux qu’amenait Ochoa, la

garnison blanche se montait à trois cents hommes environ.

Du premier coup d’œil qu’il jeta à son entrée dans le Rancho, Ochoa vit

que U’Sacame avait tenu parole. Ses deux cents guerriers, isolés au

milieu de la place et groupés autour des feux qu’ils avaient allumés,

semblaient se reposer d’une longue route. Ce renfort portait à cinq

cents le nombre des défenseurs du Rancho. Deux Indiens, debout au milieu

de leurs compagnons couchés, tenaient la bride d’un beau cheval de

bataille à moitié couvert d’une housse de drap rouge, la queue ornée de

rubans, et la crinière, de pompons de même couleur. Pendant qu’Ochoa

l’examinait en connaisseur, il se sentit légèrement touché à l’épaule;

il se retourna, U’Sacame était devant lui. Le chef blanc et le chef

indien s’examinèrent un instant avec curiosité, car ils étaient inconnus

l’un à l’autre. Par une singularité qui surprit Ochoa, U’Sacame portait

le costume d’un cavalier mexicain.

--U’Sacame n’a qu’une parole, dit l’Indien en montrant du geste ses

guerriers couchés autour des feux; les blancs n’en auront-ils pas deux?

--Non, dit Ochoa, les blancs n’oublient pas les services rendus; ils

sont braves, l’ingratitude est le vice des lâches.

--C’est bon, dit l’Indien, à qui une plus longue réponse eût inspiré de

la défiance; le moment n’est pas loin où les blancs montreront s’ils

savent récompenser leurs amis; le moment approche où ils vont montrer

s’ils sont braves.

L’Indien indiqua du doigt à Ochoa deux points dans le ciel l’un après

l’autre, et ajouta:

--Quand la lune descendra derrière cette colline, quand le Chariot (la

grande Ourse) s’inclinera derrière ces palmiers, les flèches siffleront,

mais pas avant; les Indiens n’aiment pas la clarté de la lune. Le chef

des _yoris_ et ses soldats feront bien de reprendre des forces en

dormant; U’Sacame veillera pour eux.

--Non, les femmes et les enfants dorment dans les îles de Guaymas, les

hommes veilleront au Rancho, répondit Ochoa en se servant du même ton

d’emphase, pour cacher sa défiance d’un allié non encore éprouvé.

L’Indien n’insista pas, car il approuvait cet amour-propre d’un soldat,

et son cœur était pur d’arrière-pensée. Sans échanger d’autres paroles,

les deux chefs se dirigèrent instinctivement vers la barrière qui

fermait l’issue du côté où il était certain que commencerait l’attaque.

A une certaine distance, un pli de terrain cachait la route, qui

descendait dans une vallée; c’était là que les Hiaquis étaient campés.

La campagne était morne et silencieuse, le ciel clair, la lune

brillante. Ses rayons argentaient les spirales de la fumée des bivouacs

indiens, dont le grand nombre indiquait qu’ils étaient au moins deux

mille. Le silence avait quelque chose de terrible qui, joint à la

fraîcheur de la nuit, aurait fait frissonner le plus brave.

--L’œil ouvert prévient la trahison, dit U’Sacame après un long silence,

comme préoccupé encore des derniers mots d’Ochoa, dont il avait deviné

le sens caché. U’Sacame répond de ses hommes, le chef yori peut-il en

dire autant?

--Je réponds des miens, dit fièrement Ochoa; mais je tuerais un traître,

s’il en existait parmi eux.

--Bon, dit froidement l’Indien; et tous deux se turent de nouveau.

Cependant la lune était tout près de l’horizon, le Chariot allait

atteindre la cime des palmiers, quand toutes les dispositions furent

prises, les toits des maisons garnis de blancs et d’Indiens, les

artilleurs à leurs pièces, chacun à son poste. Bientôt un murmure confus

commença de monter lentement de la vallée, puis grossit comme le bruit

de la mer dans le lointain. De moment en moment, le fracas se

rapprochait semblable à une tempête, jusqu’au moment où des hurlements

annoncèrent que cet orage grondait dans des poitrines humaines.

Confiants dans leur force numérique, les Hiaquis négligeaient les

précautions d’usage, et dédaignaient de dissimuler leur approche. Alors,

derrière l’ondulation de la plaine assombrie par l’absence de la lune,

des têtes surgirent en quantité, une masse noire se forma, puis un

sifflement de flèches se fit entendre. La masse noire approchait

toujours; une détonation suivit un éclair éblouissant, et la mitraille

vint y faire une large trouée aussitôt comblée. Le combat était engagé.

Les Indiens qui formaient le premier rang, poussés par la multitude qui

grossissait derrière eux, vinrent heurter les barricades et

s’efforcèrent de les escalader. La lutte alors eut lieu corps à corps

avec d’affreux hurlements; le sabre, le couteau, brillaient aux lueurs

des armes à feu; le sang coulait de part et d’autre. Malheureusement les

Mexicains qui servaient la pièce de campagne, dont la gueule dépassait,

comme par un sabord, les troncs de palmiers des barricades, gênés par

ceux des leurs qui combattaient les assaillants, ne pouvaient faire feu

qu’à de longs intervalles. Quant à pointer, il n’en était pas besoin,

car les Hiaquis arrivaient à bout portant. Une nuée de flèches

entremêlées d’une grêle de balles partaient des terrasses des maisons

contiguës aux barricades, et portaient le désordre dans les rangs

ennemis; mais de nouveaux assaillants remplaçaient ceux qui tombaient ou

fuyaient.

Parmi les plus acharnés, dont le flot venait se briser contre les

retranchements, une forme noire et gigantesque se faisait remarquer dans

les ténèbres. Une lourde hache, qui brillait aux lueurs de l’artillerie,

s’abattait à chaque instant avec un sifflement aigu. Un gémissement

suivait chaque coup, un Mexicain tombait, ou, à défaut, les barricades

criaient sous sa redoutable atteinte.

--Personne n’abattra-t-il donc ce démon de l’enfer? s’écria Ochoa.

Guttierrez, un coup de pistolet à ce chien, ou bien faites-moi place.

On entendit la pierre qui frappait le bassinet, mais des étincelles

seules jaillirent; un éclat de rire et un hurlement répondirent à cette

vaine tentative. La hache s’abattit de nouveau, et si Guttierrez esquiva

le coup, à côté de lui le vieux sergent à la longue rapière tomba la

tête fendue pour ne plus se relever. Cette fois, plusieurs coups de feu

partirent ensemble sans atteindre le but qu’ils cherchaient; des Hiaquis

tombèrent, il est vrai, mais la hache brillait toujours, et de minute en

minute un Mexicain disparaissait des rangs.

--Camoté se rit des balles des blancs, et il les tue comme des chiens,

hurla le géant indien.

Le nom de Camoté circula de bouche en bouche parmi ses ennemis. C’était

le nom bien connu d’un Hiaqui, redoutable par sa force extraordinaire,

qui venait à Guaymas se louer comme charpentier; il avait appris, parmi

les blancs, à manier cette hache dont il faisait contre eux un si

terrible usage. Après cette bravade, l’Indien céda sa place à des

combattants moins fatigués. Cependant ces assauts repoussés et toujours

renouvelés de la part des Indiens, le besoin de se multiplier et d’être

partout à la fois de la part des blancs, commencèrent à lasser les deux

partis. Une espèce de trêve s’ensuivit, si l’on peut appeler ainsi un

combat qui n’avait plus lieu que de loin.

A cette heure, le jour commençait à poindre, les armes à feu jetaient

une lueur moins vive, et l’on pouvait distinguer les flèches dans l’air;

bientôt un rayon de soleil vint éclairer les résultats du combat de la

nuit. Du côté des Hiaquis, des mares de sang, desséchées par la

poussière, décelaient seules les ravages de l’artillerie; pas un cadavre

n’était étendu par terre, car, suivant la coutume des Indiens, c’est un

point d’honneur de ne pas laisser leurs morts sur le terrain. Du côté

des blancs, les pertes ne laissaient pas d’être nombreuses, et surtout

visibles; accablés qu’ils étaient par la multitude, à peine avaient-ils

eu le temps de ramasser leurs blessés; seulement les morts avaient été

mis à l’écart et déposés sur le seuil des maisons.

Les flèches et les balles traversaient incessamment l’espace laissé vide

par les assaillants entre eux et les barricades. C’était déjà un premier

succès pour les blancs. Au premier rang des ennemis, à demi-portée de

fusil environ, insolemment assis par terre comme un bûcheron qui se

repose, Camoté tenait son arme sur ses genoux.

--Les balles des blancs, dit-il en faisant allusion à la maladresse des

Mexicains dans le maniement des armes à feu, ne sont fatales qu’à leurs

amis; c’est un ami que va frapper le coup destiné à un ennemi. La hache

de Camoté est plus sûre; elle ne fait pas long feu, elle est teinte du

sang des blancs.

Une grêle de balles répondit à cette audacieuse raillerie. Camoté secoua

la tête.

--Que les yoris comptent leurs combattants; ces balles doivent en avoir

tué quelques-uns, dit-il en faisant un geste de mépris.

--Quand les Hiaquis auront pris Guaymas, et que les blancs cultiveront

pour eux le maïs et les melons d’eau, Banderas nous a donné l’ordre de

lui amener trois de leurs plus belles femmes, dit un autre Indien, qui

en effet nomma celles qui jouissaient dans Guaymas de la plus grande

réputation de beauté.

Un cri d’étonnement partit du côté des Mexicains à ces trois noms

parfaitement articulés.

Un autre Indien vint s’asseoir à côté de Camoté. Il s’accroupit à la

manière des tailleurs; puis, se renversant sur le dos, et tendant avec

les pieds un arc que la force d’un bras ordinaire n’aurait pu ployer:

--Le _zapatero_ (cordonnier) va prendre la mesure des blancs,

s’écria-t-il.

Une flèche partit, lancée avec une vigueur incroyable, et traversa le

chapeau d’Ochoa en lui labourant le crâne.

--En voici une autre, c’est une mesure de quinze points, reprit

l’Indien; et il décocha encore une flèche qui vint percer de part en

part un des hommes de U’Sacame.

Puis la voix de Camoté domina tout le tumulte.

--Les blancs, tous des enfants! cria-t-il en reprenant avec acharnement

sa plaisanterie sur les armes à feu des Mexicains; leurs fusils sont des

roseaux creux, leurs balles des _garbanzos_, leurs canons des écorces de

troncs d’arbres!

Puis, s’animant, s’enivrant de ses propres paroles, Camoté agita les

longues nattes de ses cheveux, d’un bond aussi il se dressa sur ses

pieds, accourut suivi d’une centaine des siens, et, au milieu des cris

de rage de ses ennemis, il saisit à deux mains la bouche du canon, qu’il

se mit à secouer comme un arbuste.

--Abattez ces barricades! criait-il en donnant sa hache à l’un de ses

compagnons, tandis que sa large poitrine touchait la gueule de la pièce

d’artillerie.

C’était pousser trop loin le mépris pour la maladresse des blancs; le

coup partit, et les débris sanglants du corps de l’Indien furent lancés

dans toutes les directions. Des hurlements aigus firent retentir les

airs, et un nuage de poussière fut soulevé par les Indiens qui s’étaient

jetés à plat ventre; quand il fut dissipé, l’espace était vide de

nouveau, et les Hiaquis en pleine déroute. Le combat avait commencé à

cinq heures, il en était dix.

--A cheval, enfants, à cheval! s’écria Ochoa; poursuivons-les jusqu’à

leur rivière, que pas un n’échappe au tranchant de nos sabres!

Scènes de la vie sauvage au Mexique · 第 5 / 23 段