sacristain, un peu déconcerté par les éclats de rire qui partirent dans
la salle au souvenir de cette insigne fourberie dont tout Guaymas avait
eu connaissance.
--Écoute, continua Casillas: si j’ai pu te devoir quelques services, je
me crois parfaitement quitte envers toi, et je te promets que cette fois
est la dernière où je serai ta dupe.
Le pauvre Casillas ne pouvait pas prévoir l’avenir.
Après avoir de nouveau, malgré cette déclaration formelle, félicité son
ami sur son prompt retour et sur le bonheur qu’il avait eu d’échapper
aux Indiens, le sacristain, qui sans doute se sentait mal à l’aise dans
cette réunion, prétexta quelques affaires, et sortit de la salle.
L’entrée du sacristain et sa conversation avec Casillas avaient fait
oublier un instant les graves nouvelles apportées par l’alcade. Quand la
porte se fut refermée sur le sacristain, la préoccupation causée par le
danger qui menaçait Guaymas et les _prononcés_ amena un profond silence.
Ce silence n’était troublé que par les rumeurs du dehors et les
ronflements du vieux sergent, toujours assoupi sur la coquille de sa
rapière. Celui-ci, n’entendant plus autour de lui le bruit des voix, le
choc des verres et le cliquetis des bouteilles au milieu desquels il
s’était endormi, ouvrit tout à coup les yeux.
--Vous m’avez dit, je crois, s’écria-t-il d’une voix enrouée en me
faisant l’honneur de m’adresser de nouveau la parole, que l’empereur
Napoléon se portait bien: caramba! j’en suis bien aise. C’est un grand
homme! et après Santa-Anna...
Pis, voyant que tous les assistants se taisaient, il continua:--Ah çà,
que se passe-t-il donc ici? n’y a-t-il plus ni mescal ni eau-de-vie?
On l’interrompit pour lui apprendre les nouvelles.
--Eh bien! ajouta-t-il, est-ce une raison, parce que le gouvernement se
révolte contre nous, parce que les Hiaquis envoient un régiment pour
nous combattre, de ne pas boire? Et, saisissant la première bouteille
qui tomba sous sa main, il fit d’un trait disparaître ce qui en restait.
Ce qui lui restait de raison et de force disparut aussi, et il glissa
sous la table avec un bruit de ferraille produit par le retentissement
de sa rapière contre le carreau.
Cet épisode inattendu ramena la gaieté parmi tous les _prononcés_, qui
recommencèrent à jouer et à boire. Ochoa seul paraissait pensif; il
réfléchissait peut-être à la responsabilité qui pesait sur lui en
l’absence du général Tobar: les circonstances devenaient graves, et
l’affaire pouvait tourner mal pour le capitaine; il tordait ses
moustaches avec impatience, et de sombres éclairs jaillissaient de ses
prunelles dilatées. Au milieu de la scène qui l’entourait, ce bandit,
sur qui reposait presque le sort d’une ville entière, ne manquait pas de
grandeur.
--Eh bien! qu’allez-vous faire? demanda Casillas à Ochoa en le regardant
avec anxiété.
--Ce que je vais faire! s’écria Ochoa arraché à ses préoccupations... Le
général Tobar doit être instruit de ce qui se passe; quelqu’un de vous
veut-il monter immédiatement à cheval et courir à franc étrier jusqu’à
lui?
Un profond silence accueillit cette proposition. Ochoa regarda autour de
lui en fronçant le sourcil.
--J’irai, moi! s’écria Zampa Tortas, un jeune homme à l’air doux et
modeste qui jusque-là n’avait pas dit un mot.
--Mais c’est un luron qu’il me faut, un _hombre de á caballo_, car la
route est dangereuse, reprit Ochoa à l’aspect du jeune commis de la
douane: car telle était la position sociale de Zampa Tortas.
--J’irai, reprit simplement le jeune homme, et je ne demande que le
temps de seller mon cheval.
--Eh bien! que Dieu vous accompagne! dit Ochoa: et il le prit à l’écart
pour lui donner ses instructions.
--Maintenant, poursuivit le capitaine, notre devoir est tout tracé.
Notre place est au Rancho, qui sera sans doute bientôt attaqué. Il est
onze heures: dans trois, nous partirons; que chacun aille se reposer
pour se trouver sur la place au moment désigné. Puis, se retournant vers
moi: Seigneur français, me dit-il en son langage pompeux, vous êtes fils
d’un pays guerrier, voulez-vous être des nôtres? Si vous en revenez, ce
que vous aurez vu vaudra la peine d’être raconté.
J’aurais voulu, je l’avoue, pouvoir décliner cet honneur; mais, après
tout, comme il y avait autant de danger à rester qu’à marcher en avant,
je maudis de nouveau l’inhospitalité de mon compatriote, et j’acceptai.
--Un dernier choc des verres, s’écria Ochoa, et puissions-nous demain
nous retrouver tous en ce même endroit pour boire à nos succès et à la
gloire de la nation mexicaine!
Les verres retentirent de nouveau; le vieux sergent fut réveillé de son
assoupissement et se leva en murmurant les noms de Napoléon et de
Santa-Anna; puis chacun à son tour quitta la table pour se préparer aux
dangers de la nuit.
Cependant la nouvelle de l’attaque prochaine que méditaient les Hiaquis
s’était répandue dans Guaymas. La consternation s’était accrue par les
récits de plusieurs personnes qui, leur ayant heureusement échappé,
vinrent annoncer que les bataillons indiens couvraient les bois et les
plaines, et que si par malheur le Rancho, qui était comme une citadelle
avancée, venait à être emporté, c’en était fait de Guaymas. Malgré
l’heure de la nuit, personne n’était couché. Comme les ténèbres
grossissent toujours la peur, chaque fois que quelque rumeur inséparable
de la confusion s’élevait dans une des rues les plus éloignées, on
s’imaginait entendre les hurlements des Indiens et les voir déboucher au
cœur de la place ainsi que des démons déchaînés. Les femmes et les
enfants se disposaient à aller chercher un refuge à bord des navires
étrangers ou caboteurs et au milieu des îles qui forment l’enceinte du
port; les hommes préparaient leurs armes pour la défense.
A deux heures, chacun fut exact au rendez-vous. Au milieu d’un ciel
brillant d’étoiles, la lune allait se coucher derrière cette couronne de
créneaux qui domine Guaymas; ses rayons tombaient obliquement sur le
port, dont ils éclairaient les eaux limpides, et qui eussent paru
stagnantes sans la frange d’écume que le flux poussait sur la grève au
pied des rochers et parmi les tiges des mangliers. La masse noire des
navires à l’ancre se dessinait sous l’île du Venado, qui ressemblait
dans l’ombre à un gigantesque navire échoué. Des pirogues, des canots
chargés de femmes et d’enfants, se croisaient sur la rade, en laissant
après eux un long sillage phosphorescent, une traînée scintillante comme
la flamme du punch. Des feux brillaient dans les îles, sur la cime des
palmiers aux feuilles aiguës et des goyaviers en fleur; des nuages de
fumée glissaient, chassés par la brise. Des essaims de mouettes
voletaient éperdues avec des cris perçants, tandis que les grands
pélicans pêcheurs, posés sur une patte comme des hiéroglyphes,
regardaient impassiblement tout ce tumulte inusité. En arrivant sur la
place, je vis une masse compacte de cavaliers dont les chevaux
piaffaient et poussaient des hennissements. De temps en temps, la lueur
des cigarettes éclairait des figures bronzées qui s’évanouissaient
aussitôt dans l’ombre. Tout le monde était prêt à partir; on attendait
seulement que ceux qui avaient été mettre leur famille en sûreté dans
les îles fussent de retour.
Le mouvement tumultueux du port cessa peu à peu, et de nouveaux renforts
vinrent successivement se joindre aux cavaliers réunis sur la place.
Bientôt la rade ne présenta plus sur sa surface ni canots ni pirogues;
ses eaux redevinrent tranquilles; les familles étaient en sûreté soit au
milieu des îles, soit à bord des divers bâtiments. Ochoa, avant de
donner le signal du départ, parcourut le front de son escadron pour
s’assurer si tous ses hommes étaient présents. Tout à coup il
s’écria:--Mais je ne vois point Casillas!--On lui apprit qu’en sortant
du cabaret, Casillas avait sellé son cheval et s’était éloigné sans dire
où il allait. Je vis le capitaine froncer le sourcil d’un air mécontent.
Enfin il allait donner le signal attendu, lorsqu’il fut rejoint par le
jeune homme qu’il avait dépêché au général Tobar. Ochoa s’avança
au-devant de lui dès qu’il l’eut reconnu, et, lui secouant
affectueusement la main:
--Eh bien! Zampa Tortas, lui dit-il, vous arrivez à temps pour vous
joindre à nous. Quelles nouvelles m’apportez-vous du général?
--Le général était absent: il parcourt le pays pour gagner des soutiens
à notre cause; mais je lui ai fait parvenir votre message par un exprès
pour venir vous retrouver, et me voici.
--Soyez le bienvenu, dit Ochoa; nous allons partir.
--Un instant, seigneur capitaine, dit Zampa Tortas en l’arrêtant, je ne
suis pas revenu seul. Un messager indien attend à l’entrée de la ville
un sauf-conduit de votre part pour communiquer, dit-il, des nouvelles
importantes au chef des _yoris_[17].
[17] Les blancs.
--Il n’a rien à craindre, amenez-le.
Zampa Tortas piqua son cheval, et revint quelques instants après,
accompagné d’un Indien dans son costume de guerre. Celui-ci s’arrêta
devant Ochoa en attendant que le capitaine lui adressât la parole.
--Parle, dit le capitaine. Qui t’envoie? Est-ce ce chien de Banderas?
--Banderas est un chien en effet, dit le Hiaqui, je ne porte pas ses
messages. C’est U’Sacame qui m’envoie, et voici les paroles qu’il m’a
chargé de transmettre au chef des _yoris_: U’Sacame a été insulté par
Banderas; sa maison a été brûlée; il est devenu l’ennemi de sa race.
Deux cents guerriers l’accompagnent. Que les blancs lui promettent leur
appui pour brûler à son tour la maison de Banderas, et ses guerriers
seront aussitôt rendus au Rancho que ces cavaliers qui vont partir.
Ce message, transmis à haute voix et en assez bon espagnol, fut
accueilli avec un vif sentiment de satisfaction, car tout le monde
connaissait la bravoure du rival de Banderas, et, à la veille d’une
action décisive, ce renfort inespéré n’était pas à dédaigner. Ochoa
accepta les offres de U’Sacame, et engagea sa parole et celle de ses
compagnons qu’ils l’aideraient à tirer de son rival une éclatante
vengeance.
--Maintenant, messieurs, s’écria Ochoa, en avant!
L’escadron se mit en marche, tandis que le messager indien coupait la
route par un chemin de traverse pour aller rejoindre son chef. En ce
moment, Casillas nous rejoignit aussi. Son cheval était haletant comme
après une course rapide.--Mieux vaut tard que jamais,--dit Ochoa d’une
voix railleuse. Casillas ne répondit rien.
Deux petites lieues séparent le Rancho de San-José de Guaymas de Guaymas
même. La route parcourt, pendant près des trois quarts de cette
distance, des plaines et des terrains calcaires, où les nopals et les
cactus même ne poussent que de loin en loin. La lune éclairait ces
plaines désolées et silencieuses, les cactus allongeaient leurs grandes
ombres sur cette terre blanche et nue qui n’avait pas d’écho pour
répéter le bruit sourd des pas de nos chevaux. Ces landes furent
promptement traversées; mais, à peu de distance du Rancho, des bois
d’arbres épineux bordent les deux côtés de la route. Il semblait qu’on
apercevait dans l’obscurité des formes noires immobiles. Ochoa fit faire
halte.
--Au galop, messieurs, dit-il à mi-voix, pour traverser ce défilé, et
feu sur les deux flancs! Puis il ajouta, d’une voix qui retentit dans le
silence de la nuit: Santiago!
A ce mot, auquel les chevaux ont l’habitude de s’élancer, leur galop
ébranla la terre, et notre escadron s’engagea résolûment au milieu des
bois. Des détonations répétées signalaient notre passage, mais pas un
cri, pas un hurlement ne se fit entendre. Seulement, dans les moments de
silence des armes à feu, une flèche traversait l’air en sifflant, un
cheval se cabrait, un cavalier étouffait un gémissement de douleur. Puis
des coups de feu retentissaient de nouveau, et des bruits de feuilles
froissées, de branches brisées par la chute d’un corps, sortaient des
fourrés; nos chevaux poursuivaient leur course avec un cliquetis de mors
impatiemment secoués, d’éperons retentissants, de fourreaux de fer
heurtés les uns contre les autres. On aurait dit, au milieu de
l’obscurité, un combat de fantômes.
En quelques minutes, nous eûmes franchi ce pas périlleux, qui aurait pu
nous devenir funeste s’il eût été occupé par la multitude des Indiens,
et non par un corps isolé. Une halte eut lieu dans la plaine. Quelques
chevaux et quelques cavaliers étaient blessés, mais personne ne
manquait. Bientôt les premières maisons du Rancho se dessinèrent à
travers la nuit. Un hourra retentissant, poussé par tout l’escadron, fut
répété par la garnison, pendant qu’on abaissait les barrières pour nous
donner passage.
Le Rancho est composé d’une place et de deux rues qui le coupent à angle
droit, de façon qu’il a quatre entrées seulement. Ces entrées étaient
barricadées solidement avec des troncs de palmiers qui résistent presque
autant au feu qu’à la hache; une petite pièce de campagne ajoutait à la
défense de chaque porte. Deux cents hommes environ étaient déjà réunis
dans l’enceinte du village, les uns campés au milieu de la place, les
autres retranchés dans les maisons, et, avec ceux qu’amenait Ochoa, la
garnison blanche se montait à trois cents hommes environ.
Du premier coup d’œil qu’il jeta à son entrée dans le Rancho, Ochoa vit
que U’Sacame avait tenu parole. Ses deux cents guerriers, isolés au
milieu de la place et groupés autour des feux qu’ils avaient allumés,
semblaient se reposer d’une longue route. Ce renfort portait à cinq
cents le nombre des défenseurs du Rancho. Deux Indiens, debout au milieu
de leurs compagnons couchés, tenaient la bride d’un beau cheval de
bataille à moitié couvert d’une housse de drap rouge, la queue ornée de
rubans, et la crinière, de pompons de même couleur. Pendant qu’Ochoa
l’examinait en connaisseur, il se sentit légèrement touché à l’épaule;
il se retourna, U’Sacame était devant lui. Le chef blanc et le chef
indien s’examinèrent un instant avec curiosité, car ils étaient inconnus
l’un à l’autre. Par une singularité qui surprit Ochoa, U’Sacame portait
le costume d’un cavalier mexicain.
--U’Sacame n’a qu’une parole, dit l’Indien en montrant du geste ses
guerriers couchés autour des feux; les blancs n’en auront-ils pas deux?
--Non, dit Ochoa, les blancs n’oublient pas les services rendus; ils
sont braves, l’ingratitude est le vice des lâches.
--C’est bon, dit l’Indien, à qui une plus longue réponse eût inspiré de
la défiance; le moment n’est pas loin où les blancs montreront s’ils
savent récompenser leurs amis; le moment approche où ils vont montrer
s’ils sont braves.
L’Indien indiqua du doigt à Ochoa deux points dans le ciel l’un après
l’autre, et ajouta:
--Quand la lune descendra derrière cette colline, quand le Chariot (la
grande Ourse) s’inclinera derrière ces palmiers, les flèches siffleront,
mais pas avant; les Indiens n’aiment pas la clarté de la lune. Le chef
des _yoris_ et ses soldats feront bien de reprendre des forces en
dormant; U’Sacame veillera pour eux.
--Non, les femmes et les enfants dorment dans les îles de Guaymas, les
hommes veilleront au Rancho, répondit Ochoa en se servant du même ton
d’emphase, pour cacher sa défiance d’un allié non encore éprouvé.
L’Indien n’insista pas, car il approuvait cet amour-propre d’un soldat,
et son cœur était pur d’arrière-pensée. Sans échanger d’autres paroles,
les deux chefs se dirigèrent instinctivement vers la barrière qui
fermait l’issue du côté où il était certain que commencerait l’attaque.
A une certaine distance, un pli de terrain cachait la route, qui
descendait dans une vallée; c’était là que les Hiaquis étaient campés.
La campagne était morne et silencieuse, le ciel clair, la lune
brillante. Ses rayons argentaient les spirales de la fumée des bivouacs
indiens, dont le grand nombre indiquait qu’ils étaient au moins deux
mille. Le silence avait quelque chose de terrible qui, joint à la
fraîcheur de la nuit, aurait fait frissonner le plus brave.
--L’œil ouvert prévient la trahison, dit U’Sacame après un long silence,
comme préoccupé encore des derniers mots d’Ochoa, dont il avait deviné
le sens caché. U’Sacame répond de ses hommes, le chef yori peut-il en
dire autant?
--Je réponds des miens, dit fièrement Ochoa; mais je tuerais un traître,
s’il en existait parmi eux.
--Bon, dit froidement l’Indien; et tous deux se turent de nouveau.
Cependant la lune était tout près de l’horizon, le Chariot allait
atteindre la cime des palmiers, quand toutes les dispositions furent
prises, les toits des maisons garnis de blancs et d’Indiens, les
artilleurs à leurs pièces, chacun à son poste. Bientôt un murmure confus
commença de monter lentement de la vallée, puis grossit comme le bruit
de la mer dans le lointain. De moment en moment, le fracas se
rapprochait semblable à une tempête, jusqu’au moment où des hurlements
annoncèrent que cet orage grondait dans des poitrines humaines.
Confiants dans leur force numérique, les Hiaquis négligeaient les
précautions d’usage, et dédaignaient de dissimuler leur approche. Alors,
derrière l’ondulation de la plaine assombrie par l’absence de la lune,
des têtes surgirent en quantité, une masse noire se forma, puis un
sifflement de flèches se fit entendre. La masse noire approchait
toujours; une détonation suivit un éclair éblouissant, et la mitraille
vint y faire une large trouée aussitôt comblée. Le combat était engagé.
Les Indiens qui formaient le premier rang, poussés par la multitude qui
grossissait derrière eux, vinrent heurter les barricades et
s’efforcèrent de les escalader. La lutte alors eut lieu corps à corps
avec d’affreux hurlements; le sabre, le couteau, brillaient aux lueurs
des armes à feu; le sang coulait de part et d’autre. Malheureusement les
Mexicains qui servaient la pièce de campagne, dont la gueule dépassait,
comme par un sabord, les troncs de palmiers des barricades, gênés par
ceux des leurs qui combattaient les assaillants, ne pouvaient faire feu
qu’à de longs intervalles. Quant à pointer, il n’en était pas besoin,
car les Hiaquis arrivaient à bout portant. Une nuée de flèches
entremêlées d’une grêle de balles partaient des terrasses des maisons
contiguës aux barricades, et portaient le désordre dans les rangs
ennemis; mais de nouveaux assaillants remplaçaient ceux qui tombaient ou
fuyaient.
Parmi les plus acharnés, dont le flot venait se briser contre les
retranchements, une forme noire et gigantesque se faisait remarquer dans
les ténèbres. Une lourde hache, qui brillait aux lueurs de l’artillerie,
s’abattait à chaque instant avec un sifflement aigu. Un gémissement
suivait chaque coup, un Mexicain tombait, ou, à défaut, les barricades
criaient sous sa redoutable atteinte.
--Personne n’abattra-t-il donc ce démon de l’enfer? s’écria Ochoa.
Guttierrez, un coup de pistolet à ce chien, ou bien faites-moi place.
On entendit la pierre qui frappait le bassinet, mais des étincelles
seules jaillirent; un éclat de rire et un hurlement répondirent à cette
vaine tentative. La hache s’abattit de nouveau, et si Guttierrez esquiva
le coup, à côté de lui le vieux sergent à la longue rapière tomba la
tête fendue pour ne plus se relever. Cette fois, plusieurs coups de feu
partirent ensemble sans atteindre le but qu’ils cherchaient; des Hiaquis
tombèrent, il est vrai, mais la hache brillait toujours, et de minute en
minute un Mexicain disparaissait des rangs.
--Camoté se rit des balles des blancs, et il les tue comme des chiens,
hurla le géant indien.
Le nom de Camoté circula de bouche en bouche parmi ses ennemis. C’était
le nom bien connu d’un Hiaqui, redoutable par sa force extraordinaire,
qui venait à Guaymas se louer comme charpentier; il avait appris, parmi
les blancs, à manier cette hache dont il faisait contre eux un si
terrible usage. Après cette bravade, l’Indien céda sa place à des
combattants moins fatigués. Cependant ces assauts repoussés et toujours
renouvelés de la part des Indiens, le besoin de se multiplier et d’être
partout à la fois de la part des blancs, commencèrent à lasser les deux
partis. Une espèce de trêve s’ensuivit, si l’on peut appeler ainsi un
combat qui n’avait plus lieu que de loin.
A cette heure, le jour commençait à poindre, les armes à feu jetaient
une lueur moins vive, et l’on pouvait distinguer les flèches dans l’air;
bientôt un rayon de soleil vint éclairer les résultats du combat de la
nuit. Du côté des Hiaquis, des mares de sang, desséchées par la
poussière, décelaient seules les ravages de l’artillerie; pas un cadavre
n’était étendu par terre, car, suivant la coutume des Indiens, c’est un
point d’honneur de ne pas laisser leurs morts sur le terrain. Du côté
des blancs, les pertes ne laissaient pas d’être nombreuses, et surtout
visibles; accablés qu’ils étaient par la multitude, à peine avaient-ils
eu le temps de ramasser leurs blessés; seulement les morts avaient été
mis à l’écart et déposés sur le seuil des maisons.
Les flèches et les balles traversaient incessamment l’espace laissé vide
par les assaillants entre eux et les barricades. C’était déjà un premier
succès pour les blancs. Au premier rang des ennemis, à demi-portée de
fusil environ, insolemment assis par terre comme un bûcheron qui se
repose, Camoté tenait son arme sur ses genoux.
--Les balles des blancs, dit-il en faisant allusion à la maladresse des
Mexicains dans le maniement des armes à feu, ne sont fatales qu’à leurs
amis; c’est un ami que va frapper le coup destiné à un ennemi. La hache
de Camoté est plus sûre; elle ne fait pas long feu, elle est teinte du
sang des blancs.
Une grêle de balles répondit à cette audacieuse raillerie. Camoté secoua
la tête.
--Que les yoris comptent leurs combattants; ces balles doivent en avoir
tué quelques-uns, dit-il en faisant un geste de mépris.
--Quand les Hiaquis auront pris Guaymas, et que les blancs cultiveront
pour eux le maïs et les melons d’eau, Banderas nous a donné l’ordre de
lui amener trois de leurs plus belles femmes, dit un autre Indien, qui
en effet nomma celles qui jouissaient dans Guaymas de la plus grande
réputation de beauté.
Un cri d’étonnement partit du côté des Mexicains à ces trois noms
parfaitement articulés.
Un autre Indien vint s’asseoir à côté de Camoté. Il s’accroupit à la
manière des tailleurs; puis, se renversant sur le dos, et tendant avec
les pieds un arc que la force d’un bras ordinaire n’aurait pu ployer:
--Le _zapatero_ (cordonnier) va prendre la mesure des blancs,
s’écria-t-il.
Une flèche partit, lancée avec une vigueur incroyable, et traversa le
chapeau d’Ochoa en lui labourant le crâne.
--En voici une autre, c’est une mesure de quinze points, reprit
l’Indien; et il décocha encore une flèche qui vint percer de part en
part un des hommes de U’Sacame.
Puis la voix de Camoté domina tout le tumulte.
--Les blancs, tous des enfants! cria-t-il en reprenant avec acharnement
sa plaisanterie sur les armes à feu des Mexicains; leurs fusils sont des
roseaux creux, leurs balles des _garbanzos_, leurs canons des écorces de
troncs d’arbres!
Puis, s’animant, s’enivrant de ses propres paroles, Camoté agita les
longues nattes de ses cheveux, d’un bond aussi il se dressa sur ses
pieds, accourut suivi d’une centaine des siens, et, au milieu des cris
de rage de ses ennemis, il saisit à deux mains la bouche du canon, qu’il
se mit à secouer comme un arbuste.
--Abattez ces barricades! criait-il en donnant sa hache à l’un de ses
compagnons, tandis que sa large poitrine touchait la gueule de la pièce
d’artillerie.
C’était pousser trop loin le mépris pour la maladresse des blancs; le
coup partit, et les débris sanglants du corps de l’Indien furent lancés
dans toutes les directions. Des hurlements aigus firent retentir les
airs, et un nuage de poussière fut soulevé par les Indiens qui s’étaient
jetés à plat ventre; quand il fut dissipé, l’espace était vide de
nouveau, et les Hiaquis en pleine déroute. Le combat avait commencé à
cinq heures, il en était dix.
--A cheval, enfants, à cheval! s’écria Ochoa; poursuivons-les jusqu’à
leur rivière, que pas un n’échappe au tranchant de nos sabres!