ancien soldat, homme actif, brouillon, qui s’était signalé dans les
guerres contre les Indiens des diverses peuplades, et qui, après leur
défaite ou leur pacification, s’ennuyait d’une inaction forcée. Les
lauriers du président Santa-Anna, l’homme par excellence des
_pronunciamientos_ et des _contre-pronunciamientos_, l’empêchaient de
dormir. Comme il est toujours glorieux pour un Mexicain de se prononcer
pour ou contre Santa-Anna, ce dernier étant alors au pouvoir, le général
Tobar se disposait à se déclarer contre lui, quand il apprit sa
déchéance. Un tel incident déroutait toutes ses mesures et prévenait ses
projets, c’était un contre-temps fâcheux; pour se distraire et dissiper
sa mauvaise humeur, le général, en recevant cette nouvelle, monta à
cheval et se livra avec plus de fureur que jamais à son passe-temps
favori. Cette distraction était singulière. La campagne environnante
abonde en taureaux sauvages; et le général, éperonné, botté, leur
donnait la chasse à outrance, sans toutefois tirer contre eux son épée,
qu’il réservait pour de plus nobles rencontres. Voici comment il se
livrait à cet exercice: les selles mexicaines, lourdes et massives,
ressemblent aux selles arabes, avec cette différence que l’arçon de
devant forme un pommeau aussi élevé que solide. Des étrivières épaisses
et grossières soutiennent de larges étriers de bois; une sous-ventrière
d’une force extraordinaire assujettit ce lourd appareil sur le dos du
cheval. Le Mexicain, aussi collé à la selle que la selle l’est au
cheval, compose avec lui un ensemble inébranlable, et la confiance que
lui inspire son adresse l’excite aux prouesses les plus folles. Penché
sur l’arçon de cette selle, que nul poids ne peut faire tourner, le
général saisissait fortement la houppe poilue qui termine la queue du
taureau, donnait un tour de jambe sans quitter du pied l’étrier de bois,
et étreignait la queue de l’animal entre ses larges étrivières et sa
cuisse vigoureusement serrée au flanc du cheval; puis, au moment où le
taureau, redoublant de vitesse, baissait la tête et levait outre mesure
le train de derrière, le cavalier le dépassait, l’enlevait du sol avec
une vigueur irrésistible, et le taureau culbuté tombait sur le flanc,
étourdi, haletant, et faisant trembler la terre sous la violence de sa
chute.
Un lieutenant, soldat de fortune comme Tobar, partageait d’ordinaire
avec lui ces distractions, et avait conquis sa faveur par une adresse et
une audace peu communes. Ce lieutenant s’appelait Ignacio Ochoa. C’était
le type, de plus en plus rare, de ces aventuriers intrépides qui vinrent
peupler les _présides_ et refouler les tribus sauvages au fond de leurs
forêts. Énergique descendant des compagnons de Cortez, Ochoa était ce
qu’on appelle au Mexique un _hombre de á caballo_, c’est-à-dire qu’il
pouvait dompter en deux heures un cheval sauvage, qu’il savait ramasser
au galop un objet par terre, se suspendre à la crinière d’une main et à
l’arçon de derrière à l’aide de l’éperon, et se coucher ainsi sous le
ventre de son cheval au galop; qu’il savait jeter le _lazo_ et abattre
trois ennemis à la fois: de la pointe de son épée, d’un coup d’étrier et
du choc de sa monture. Au temps de la chevalerie, c’eût été un chevalier
sans peur, mais non sans reproches. Espèce de bandit redouté à dix
lieues à la ronde, criblé de dettes, également évité de ceux qui avaient
le dangereux honneur d’être ses créanciers et de ceux qui craignaient de
le devenir, Ochoa, avec toutes ces qualités d’un chef de partisans,
n’était cependant encore que lieutenant. C’était sur cet homme que Tobar
avait jeté les yeux pour le seconder. Ce jour-là, le lieutenant Ochoa
galopait comme à l’ordinaire à côté du général.
--Est-ce que le temps ne te paraît pas affreusement long au milieu de
cette tranquillité de l’État? lui demanda brusquement Tobar en arrêtant
son cheval. En vérité, je m’ennuie de n’avoir rien à faire. Ces chiens
d’Indiens Punas, Zeris ou Tiburons, ne donnent plus signe de vie.
--Vous les avez à peu près tous exterminés; j’en voudrais pouvoir dire
autant de mes créanciers, répondit gravement Ochoa.
Le général reprit:
--A cet ennui se joignent chez moi de justes motifs de mécontentement.
N’est-il pas honteux pour le gouvernement central d’avoir prononcé la
déchéance de l’excellentissime seigneur Santa-Anna? Ne suis-je pas
moi-même encore simple commandant de place, quand je mérite mieux? Où
est la justice? Eh bien! je rétablirai l’ex-président, ou je deviendrai
moi-même gouverneur de l’État, et je compte sur toi pour m’aider.
--Quand marchons-nous sur Mexico, demanda Ochoa en riant, pour sommer le
congrès souverain de faire de moi un capitaine?
--Je le dirai, répondit majestueusement Tobar. En attendant, vive
Santa-Anna!
--Santa-Anna ou la mort! s’écria Ochoa; et ils rentrèrent à Guaymas.
Les conjurés furent aussi vite trouvés que la conjuration ourdie; Ochoa
n’eut que l’embarras du choix dans le nombre de ses amis. C’étaient des
jeunes gens de familles distinguées, mais de mœurs perdues, la plupart
_devant_, selon l’expression énergique du pays, _une ou plusieurs
morts_[11], et qui avaient eu maille à partir avec les alcades ou les
recors. C’était une trop belle occasion de payer leurs dettes sans
bourse délier (je parle de leurs dettes pécuniaires), et tous briguèrent
l’honneur de s’enrôler sous la bannière de Tobar.
[11] C’est-à-dire qui avaient commis un ou plusieurs assassinats.
Pendant la nuit qui précéda l’exécution de leur projet, les conjurés, au
nombre d’une vingtaine, tinrent conseil. L’assemblée fut orageuse.
Quelques-uns émirent d’abord l’idée de brûler la ville et d’égorger les
habitants en masse, d’autres se récrièrent contre la barbarie de ce
plan; on se calma, et l’on finit par citer des noms et discuter des
exécutions partielles. Chacun crut devoir signaler à l’animadversion
publique le créancier dont il avait le plus intérêt à se défaire, ou
l’alcade dont il avait le plus à se plaindre. Sur ce chapitre, Ochoa
garda le silence; il ne voulait pas l’extermination de tout Guaymas.
Puis on proposa de marcher sur Mexico, après s’être rendu maître du
fort, dont il fallait avant tout s’emparer. Nouvelle délibération aussi
longue que la première sur la façon dont on s’y prendrait pour en
déloger les occupants. On proposa derechef un massacre général de la
garnison; puis on revint à des moyens plus doux, on parla de corruption
à prix d’or, et, sur l’observation judicieuse de plusieurs _prononcés_
qui déclarèrent n’avoir pas une piastre à leur disposition, il fut
résolu qu’on surprendrait le fort au point du jour. Quant aux
résolutions ultérieures, elles dépendraient des circonstances. La
pénurie de fonds amena tout naturellement une enquête sur les moyens de
s’en procurer. Le pillage de la ville fut encore remis en question; mais
Tobar s’y opposa, et se levant avec gravité:--Notre but, messieurs,
dit-il, n’est qu’un but politique, et nous devons ménager l’or et le
précieux sang mexicains.--Ochoa trancha le différend en proposant de
s’emparer du trésor public, c’est-à-dire de celui de la douane, le seul
revenu de la république. Comme en fait de pillage Ochoa était une
autorité, on s’inclina devant son avis, et l’exécution de son plan lui
fut confiée. Enfin, avant que chacun allât se livrer au repos dans la
maison de Tobar, où se tenait la délibération, celui-ci fut
solennellement prié d’accepter le gouvernement de l’État de Sonora;
Ochoa fut nommé capitaine, chaque officier monta aussi d’un grade,
quelques-uns même trouvèrent là une magnifique occasion de se
transformer en officiers, de simples bourgeois qu’ils étaient. Tout cela
réglé, il ne restait plus qu’à s’emparer du fort d’ocre rouge dont j’ai
parlé.
Au point du jour, les _prononcés_, armés jusqu’aux dents, traversèrent
silencieusement la ville, arrivèrent au pied du fort, et, aux cris de
_vive Santa-Anna!_ sommèrent la garnison de se rendre. Les soldats qui
la composaient dormaient comme des gens qui n’ont rien à perdre, et ne
se firent que médiocrement prier pour crier de fort bonne grâce _vive
Santa-Anna!_ Les _prononcés_, surpris de ce facile succès, ignoraient
que, la veille même, ces soldats avaient vendu leurs cartouches pour
compenser quelque peu l’arriéré de solde qui leur était dû. Au lever du
soleil, on apprit dans Guaymas l’installation du nouveau gouvernement.
Quelques heures après, le lieutenant du général Tobar se présenta chez
l’administrateur de la douane. Celui-ci faisait la sieste dans son
hamac. Ochoa, s’adressant à lui avec toute la courtoisie dont ne saurait
se départir un voleur mexicain lorsqu’il détrousse un voyageur sur la
grande route, lui demanda poliment combien il y avait d’argent dans les
coffres de la _contaduria_.
--Douze mille piastres, répondit l’administrateur.
--C’est peu, dit Ochoa, mais c’est cependant assez pour m’éviter une
commission désagréable.
--Laquelle? dit l’administrateur en faisant un soubresaut dans son
hamac.
--Celle de vous apporter vous-même à mon général, dit Ochoa, car je lui
avais promis de lui livrer ou le trésor ou l’administrateur de la
douane.
--Vous voudrez bien me donner un reçu, capitaine, j’espère?
--Comment donc! mais c’est trop juste; je crains seulement que ma
signature ne soit de bien mince valeur. Ah! seigneur administrateur,
j’ai été étrangement calomnié dans ce pays!
L’administrateur, après avoir vidé ses coffres contre le reçu d’Ochoa,
continua sa sieste. Ochoa revint chargé de son butin, qu’il déposa dans
la maison de Tobar, transformée pour l’heure en maison de ville. A cette
vue, les conjurés poussèrent des cris de triomphe. Il n’y eut qu’une
voix sur la destination des douze mille piastres: ce fut de les employer
au bien public; mais ce mot de bien public est susceptible de mille
interprétations. Chacun l’entendait à sa manière et donnait son avis
plus ou moins désintéressé, et la question restait difficile à résoudre.
Cependant, après bien des pourparlers, il fut décidé, sur l’avis
d’Ochoa, qu’on emploierait les fonds à la restauration des affûts de
canon, dont le bois, horriblement fendu par le soleil, était hors de
service. Sans doute, si le bruit de cette échauffourée parvint au
général Santa-Anna au fond de l’_hacienda de manga de clavo_ où il avait
l’habitude de se retirer après les crises politiques, il dut être bien
flatté d’un mouvement en sa faveur qui se manifestait d’une manière
aussi patriotique. Pour achever de se modeler sur son illustre patron,
Tobar, après avoir investi Ochoa de ses pouvoirs, se retira également
dans une propriété qu’il possédait aux environs de Guaymas. Il y était
encore quand j’arrivai sur le théâtre des événements que je viens de
raconter.
La cité de Guaymas, qui, malgré ce titre prétentieux, n’est encore qu’à
l’état de bourgade, ne possède ni église ni auberge. Le premier point
lui est particulier entre toutes les villes du Mexique; quant au second,
elle le partage avec toutes celles de l’État de Sonora. L’étranger ou le
voyageur qui y arrive est forcé de demander dans la première maison
venue une hospitalité qui ne lui est jamais refusée. Des remercîments
sincères quand le propriétaire est riche, une indemnité pécuniaire quand
il ne l’est pas, dédommagent l’hôte qui vous a reçu de ses soins, de ses
dépenses et de son bon accueil. Ce fut donc avec une entière confiance
dans cette louable coutume que je dirigeai mon cheval, assez fatigué par
une longue route, vers la maison d’un de mes compatriotes, à qui l’on
m’avait recommandé. Comme, dans ces pays reculés, les chevaux sont reçus
familièrement, même dans les chambres à coucher, voyant que personne ne
se présentait sur le seuil de la boutique, je n’hésitai pas à y pousser
ma monture de manière à ce que sa tête dominât le comptoir, et, de cette
position élevée, j’adressai ma requête selon l’usage de ces pays
primitifs. Mon compatriote ne parut que médiocrement flatté de la
préférence qui lui était accordée. Tout Gascon qu’il était, il me donna
à entendre, avec une franchise peu ménagée, que sa maison était bien
petite, mais qu’il en connaissait une à louer dans un endroit qu’il
m’indiqua, et que dans cette maison, meublée à la mexicaine, avec la
selle d’un cheval, les _armes d’eau_[12] et la peau de mouton,
j’arriverais facilement à y composer un excellent lit et l’ameublement
d’une chambre à coucher. Après ces renseignements, mon excellent
compatriote me tendit la main avec une cordialité qui prouvait combien
il avait hâte de se débarrasser de moi, et je me mis à chercher la
maison qu’il m’avait désignée. Je ne tardai pas à la découvrir. C’était
une maison basse, ornée sur le devant d’un péristyle soutenu par quatre
piliers en pisé. La porte, ouverte à deux battants, laissait voir une
grande chambre à moitié décarrelée par le passage des chevaux. Une autre
porte, pratiquée parallèlement, de manière à établir, suivant l’usage,
un courant d’air perpétuel sous ce ciel de feu, donnait accès dans une
vaste cour.
[12] Peaux de chèvres suspendues au pommeau de la selle, et qui, par
la pluie, servent à envelopper les jambes comme un sac.
Je ne pus, au premier aspect, saisir qu’imparfaitement ces détails à
travers les festons pressés de la chair sanglante de trois ou quatre
vaches découpées en longues lanières. Ces lanières décrivaient, à la
manière des lianes dans les forêts, mille capricieux enchevêtrements le
long des piliers du péristyle et sur des cordes tendues à cet effet;
elles offraient, sous le soleil qui les desséchait, tous les tons les
plus cadavéreux, depuis le rouge cramoisi, les divers violets et le bleu
jusqu’au plus beau vert. Ce n’était donc que fort confusément, à travers
ce labyrinthe de viande, qu’on apercevait la cour, constellée de mares
d’eau croupie, sur lesquelles la pourriture étendait un glacis couleur
d’arc-en-ciel. Des peaux fraîchement écorchées étaient tendues sur le
sol au moyen d’une infinité de piquets. Des essaims de mouches
bourdonnaient sur toute cette putréfaction, d’où s’exhalaient des
effluves empoisonnés. Tel était l’asile que m’avait indiqué mon
obligeant compatriote.
Un homme d’une quarantaine d’années, de petite taille, était assis sur
une espèce de chaise en roseaux, et fumait impassiblement une cigarette
au milieu de ce charnier. Sa physionomie était à la fois cynique et
réservée; sa tournure et ses vêtements tenaient le milieu entre le
prêtre et le laïque. Comme je passais et repassais devant la porte, fort
indécis si je profiterais des renseignements qu’on m’avait fournis, cet
homme m’adressa la parole.
--Vous êtes étranger, à ce que je vois, seigneur cavalier, et peut-être
cherchez-vous un logement?
--Je l’avoue, et si cette maison est à louer, comme on me l’a dit, je
pourrais m’en accommoder.
--Eh bien! alors mettez pied à terre, et veuillez accepter l’hospitalité
que je vous offre... dans la maison de mon ami.
J’appris, en causant avec mon nouvel hôte, qu’il était sacristain à
Guaymas, ce qui lui donnait aussi peu de peine que de profits, puisque
son église n’était encore qu’en expectative.
--En attendant, dit-il, que le gouvernement de l’État fasse construire
l’église qu’il nous promet, je fais avec mon ami Casillas quelques
affaires; c’est un jeune homme qu’il faut bien pousser.
Avant d’entrer en arrangement définitif, je désirai m’entendre au sujet
de l’affreux étalage qui obstruait l’entrée de la maison.
--Quant à cela, répondit le sacristain, n’en ayez nul souci: je suis
intéressé à vous en délivrer le plus promptement possible, car c’est une
spéculation que je fais en l’absence de Casillas, et que, pour des
motifs à moi connus, je suis forcé de terminer avant son retour, qui
doit avoir lieu sous deux jours.
Complétement rassuré sur la disparition prochaine de cet incommode
voisinage, mon marché fut bientôt conclu. Le sacristain se montra fort
accommodant sur tous les points. Restait l’article de la table; il me
nomma une espèce de petit cabaret, situé près du port, où je pourrais
aller prendre mes repas, et il ajouta:--Les principaux membres du
gouvernement provisoire le fréquentent assidûment, et vous pourrez y
faire de brillantes connaissances. Maintenant, continua-t-il avec un
sourire engageant, comme je suis certain que mon ami n’a pas d’argent,
vous lui rendriez un grand service en m’avançant le prix d’une quinzaine
de son loyer; j’ai sa procuration.
Le soir venu, je me rendis au cabaret qu’il m’avait signalé, et dans
lequel se trouvait déjà réunie une compagnie nombreuse. Le cabaret était
tenu par deux jeunes gens qui, grâce au crédit illimité qu’ils faisaient
aux chefs des _prononcés_, jouissaient en ce moment d’une grande
considération. L’un d’eux se chargea de me présenter. Dans une petite
salle attenant à la pièce où se trouvait le comptoir, assis autour d’une
table longue en bois de _balsamo_ massif, une douzaine d’hommes environ
étaient occupés à boire ou à jouer. Quelques chandelles, dont les mèches
charbonnaient d’une façon lugubre, répandaient dans toute la salle une
lueur douteuse qui en laissait les coins dans l’obscurité. Sur ceux des
bancs restés inoccupés, des manteaux brodés, des _sarapes_ aux mille
couleurs, des chapeaux à galons d’or ou tout simplement de paille de
Guayaquil, étaient jetés pêle-mêle avec de longues rapières à garde de
fer ou d’argent. Une épaisse fumée de tabac tourbillonnait autour de la
flamme des chandelles et s’élevait en dais au-dessus de ces figures
bronzées. L’eau-de-vie de France, le tafia, le mescal de Téquila,
circulaient rapidement de main en main, mais l’ivresse n’était encore
qu’au début. Un homme de haute taille, aux traits fortement
caractérisés, aux yeux noirs, et dont les favoris épais venaient
rejoindre une bouche ornée de dents étincelantes, se leva à mon entrée.
--Soyez le bienvenu, seigneur Français, car votre nation ne contient pas
de _serviles_ dans son sein; soyez le bienvenu. Qu’on apporte un verre.
Une voix épaissie par l’eau-de-vie s’éleva aussi d’un des angles de la
salle:
--La France est une grande nation, et l’empereur Napoléon un grand
homme! Comment se porte-t-il?
A cette question bizarre, je me retournai pour voir d’où partait la
voix; c’était celle d’un vieux sergent assis contre la muraille, une
immense rapière entre les jambes.
--Vous êtes bien bon.--Comme un grand homme qui est mort depuis vingt
ans!
Le vieux sergent ferma les yeux appesantis et n’entendit probablement
pas cette réponse, car sa tête retomba lourdement sur sa poitrine.
Ignacio Ochoa (c’était lui qui m’avait reçu) frappa sur la table comme
pour imposer silence; il se tourna vers moi, et s’écria, de ce ton
emphatique et sentencieux que les habitants de la Sonora ont emprunté
aux Indiens:
--J’ai été horriblement calomnié dans ce pays, seigneur étranger; c’est
le sort du pauvre. J’ai été pauvre, maintenant je suis puissant. Qui
m’empêcherait d’en tirer vengeance? Personne! Ochoa peut entrer où entre
le feu; il peut atteindre ce qu’atteint le vent! Mais, non, je ne veux
me venger que par des bienfaits.
En achevant ces mots, le futur bienfaiteur de la Sonora enfonça
violemment son couteau dans la table de bois massif, ébranlant ainsi
toutes les bouteilles et faisant vaciller les chandelles, dont les
champignons jonchèrent la table de flammèches fumeuses.
--Bah! qui de nous n’a pas été calomnié? N’a-t-on pas dit dans Arispe
que j’avais tué mon frère! s’écria avec un sourire sinistre un jeune
homme aux cheveux crépus, au teint bilieux.
--Vous, Guttierrez! interrompit Ochoa d’une voix sombre; Dieu veuille
que ce soit une calomnie!
--Quoi! s’écria violemment le jeune homme en se levant de son banc,
tandis qu’une pâleur livide couvrait sa figure, oseriez-vous prétendre
qu’ils ont dit vrai?
Et il arracha le poignard d’Ochoa, qui vibrait encore dans la table.
Ochoa recula vivement, entoura son bras du premier manteau qu’il trouva,
et se mit, l’épée à la main, dans la posture d’un _toreador_ prêt à
l’attaque. Les assistants restaient immobiles, sans penser à
s’interposer entre eux, quand un homme accroupi dans un coin de la salle
saisit aussitôt une petite harpe portative placée à côté de lui et fit
entendre un prélude plaintif. Le son de cet instrument, comme celui de
la harpe de David, sembla chasser le malin esprit. Ochoa et Guttierrez
se rassirent.
En ce moment, un jeune homme entra dans la salle. Bien que sa contenance
ne trahît aucune émotion violente, néanmoins sa figure pâle, ses cheveux
épars et ses habits en désordre semblaient démentir l’expression de sa
physionomie.
--Ah! c’est vous, Casillas! s’écria Ochoa; avez-vous, selon mes ordres,
poussé votre reconnaissance le plus loin possible? Où sont les Hiaquis?
Le jeune homme à qui s’adressait Ochoa se recueillit quelques secondes
avant de répondre, mais avec un certain embarras.
--Heureusement, seigneur capitaine, le danger n’est pas si imminent
qu’on le craignait. Les Hiaquis sont tranquilles, et rien ne fait
prévoir qu’ils songent à nous attaquer de sitôt; du moins, ajouta-t-il,
je le pense ainsi.
Ce nom de Casillas m’avait frappé; c’était celui de l’ami du sacristain,
je l’examinai avec attention. Ce jeune homme devait avoir de vingt-cinq
à vingt-six ans; sa figure était intéressante. La pâleur de son front
chargé d’une magnifique chevelure faisait ressortir de grands yeux noirs
surmontés de sourcils bien arqués. Après avoir rendu compte de sa
mission, il reprit l’expression de mélancolie qui paraissait
caractériser habituellement sa physionomie.
Un nouveau personnage se présenta sur le seuil; il portait à la main une
canne de jonc à poignée d’or sur laquelle il s’appuyait. Quoiqu’il
affectât un air d’importance, il était facile de deviner qu’il éprouvait
un certain malaise à se mêler à la réunion sans y être invité. Par
contre aussi, quelques-uns des aventuriers assis à la table
dissimulèrent de leur mieux une appréhension également visible sous un
masque de dignité d’emprunt. Ochoa seul garda sa contenance assurée.
--Eh! que nous veut ici le seigneur alcade? s’écria-t-il en toisant des
pieds à la tête le nouvel arrivant avec un orgueilleux dédain.
--J’apporte de mauvaises nouvelles, messieurs, dit l’alcade; j’apprends
que les Hiaquis marchent contre le Rancho[13], que leurs bataillons
couvrent la plaine et que leurs feux s’étendent jusqu’au Cerro del
Huerfano, et je viens essayer de prendre avec vous les mesures
nécessaires à la sûreté de Guaymas.
[13] Le Rancho de San-José de Guaymas, petit village à quatre
kilomètres de Guaymas.
--Et vous venez probablement nous offrir le bras de vos recors! s’écria
Ochoa. L’autorité militaire que je représente ici, ajouta-t-il en se
levant avec impétuosité, n’a ni conseils ni ordres à recevoir de
l’autorité civile; faut-il donc vous rappeler nos _fueros_?
La verge de justice représentée par la canne à pomme d’or s’inclina
devant la rapière militaire. L’alcade se tut.
--Est-ce tout ce que vous aviez à nous dire, seigneur alcade?
--J’ai encore une autre nouvelle, mais elle n’intéresse que vous,
messieurs: deux régiments arrivent, dit-on, d’Arispe; c’est le
gouverneur général qui les envoie.
Les yeux d’Ochoa s’animèrent d’un enthousiasme guerrier, et il s’écria:
--Eh bien! seigneur alcade, il ne fallait rien moins que cette double
nouvelle pour que vous fussiez ici le bienvenu parmi nous, soyez-le donc
deux fois! Barde, ajouta-t-il en se tournant vers le joueur de harpe,
entonne un champ de guerre; chante notre triomphe et les funérailles de
nos ennemis. Et vous, Casillas, recevez mes remercîments pour
l’exactitude de vos renseignements!
Casillas balbutia quelques excuses que le son de la harpe couvrit
entièrement. Un coup frappé en dehors au volet de la salle fit
tressaillir l’assemblée, et une voix aigre s’écria:
--Est-il vrai que mon ami Casillas soit déjà de retour?
Je reconnus mon hôte le sacristain. C’était lui en effet; il se
précipita dans la salle, tandis que l’alcade s’esquivait sans bruit.
--Que vient-on de m’apprendre? s’écria le sacristain en se jetant avec
effusion dans les bras de Casillas.--Que tu arrives à l’instant! mais
qu’as-tu donc? que signifient ces gouttes de sang que j’aperçois sur le
collet de ta chemise?
--Ce n’est rien, répondit Casillas en se dégageant vivement de
l’étreinte de son ami.
--Mais si, parbleu! c’est quelque chose; on dirait un coup de couteau:
serais-tu dangereusement blessé?
--Ce n’est rien, te dis-je, reprit Casillas en remontant sa cravate;
c’est une épine qui m’a déchiré le cou.
Et il me sembla entendre sa voix et voir sa main trembler.--Tu sais,
dit-il au sacristain, que les Hiaquis sont à nos portes?
Le sacristain eut, à cette nouvelle, l’air d’un homme qui trouve le mot
d’une énigme longtemps cherchée, et s’écria:
--Oh! mon ami, je m’explique maintenant la disparition de tes trois
vaches!
--De mes vaches!... dit Casillas alarmé.
--Oui, tu sais, les dernières, les seules que nous n’eussions pas
perdues au _Monte_.--Eh bien! je le vois à présent, ce sont les
maraudeurs indiens qui les ont volées.
En soutenant cette assertion avec une rare impudence, le sacristain
m’aperçut, me salua, et reprit vivement:
--Quand je dis qu’elles sont perdues, tu vas voir... Dès que je sus
qu’elles avaient disparu, je me mis à leur recherche. Les traces étaient
faciles à suivre, car il y en avait une qui boitait. Tout à coup les
traces disparaissent; heureusement, à quelque distance de là, ta bonne
étoile me les fait retrouver, mais déjà dépecées. C’est ainsi que tu les
verras à la maison en _cecina_[14], comme ce cavalier a pu les voir,
dit-il en me désignant.
[14] Viande découpée en lanières et séchée au soleil, ainsi que je
l’ai dit en commençant.
--Mais les mouches ne les ont pas mangées, j’espère? s’écria Casillas.
--Oh! reprit le sacristain d’un air de dignité offensée.
--Parbleu! dit Casillas d’un air de mauvaise humeur, je craignais qu’il
n’en fût de mes vaches comme de cette partie de _panocha_[15] que tu
avais achetée avec mon argent, et que les ravets[16] ont mangée pendant
mon absence.
[15] Cassonade en petits pains dont on fait un grand commerce en
Sonora.
[16] Espèce d’insectes rongeurs.