Le vent d’orage commençait à s’élever; dans l’obscurité de la nuit, les

lames envoyaient contre les brisants des gerbes de feu; la _gaviota_

gémissait tristement sur le sommet des rochers, les loups marins

hurlaient dans les ténèbres, et de temps à autre le lamentin mêlait aux

soupirs du vent ses accents mélancoliques et plaintifs comme ceux d’une

âme en peine. Tout à coup un autre bruit arriva à mon oreille; il

semblait sortir du sein même de la mer. J’écoutai, mais une rafale

chassa bien loin de moi les rumeurs confuses de l’Océan, et je croyais

m’être trompé, lorsque, quelques secondes après, ce cri arriva

directement jusqu’à moi. Cette fois il n’y avait plus à se méprendre,

c’était un cri de suprême angoisse, c’était l’appel déchirant d’une

créature humaine en détresse. Comme la voix venait du côté

d’Espiritu-Santo, il ne me fut pas difficile de deviner que c’était

Rafaël qui appelait à l’aide. Déchiré par mille sentiments contraires,

je montai sur l’avant du canot pour m’assurer encore que je ne me

trompais pas; mais ce fut en vain que je promenai mes regards sur la

mer: la nuit était trop obscure pour que je pusse rien apercevoir. Tout

à coup j’entendis de nouveau et distinctement:

--Oh! du canot, oh! pour l’amour de Dieu!

C’était bien la voix de Rafaël.

Ici José Juan s’interrompit un instant, et s’écria d’un air inquiet:

--N’avez-vous pas entendu un soupir?

Nous écoutâmes, mais le ressac des brisants, le cri de l’huîtrier, le

battement des ailes d’un oiseau qui s’envolait du sommet d’un rocher

voisin de la cabane, troublaient seuls le profond silence de la nuit.

--J’avais cru entendre un soupir sortir de la hutte, reprit le plongeur.

Ah! seigneur cavalier, vous avez pu voir la pâleur de Jesusita, car vous

devinez que c’est d’elle qu’il est question, quand vous avez fait

allusion à l’histoire que je vous raconte. Eh bien! malgré toutes ses

protestations, un cruel soupçon n’a cessé de déchirer mon cœur depuis le

moment où j’ai su qu’elle connaissait Rafaël.

José Juan soupira lui-même fortement et continua:

--On a beau avoir juré la mort d’un ennemi, on a beau avoir contre lui

de justes motifs d’une haine mortelle; quand, par une nuit sombre comme

celle-là, sa voix sort des profondeurs d’une mer peuplée de monstres;

quand cette voix est celle d’un homme intrépide, et que l’angoisse

cependant la fait trembler, il y a dans cette plainte suprême une

puissance mystérieuse qui remue les entrailles. Je ne pus m’empêcher de

tressaillir.

En disant ces mots, le plongeur baissait les yeux comme un pénitent qui

se confesse d’une faute dont il rougit; mais bientôt sa physionomie

reprit une expression de férocité railleuse qu’elle conserva jusqu’à la

fin du récit, et il ajouta vivement:

--Cette émotion dura peu. Bientôt j’entendis battre l’eau avec force, je

ramai de ce côté. Je ne tardai pas à distinguer l’écume blanche qui

jaillissait, et Rafaël au milieu de la pluie d’étincelles qui retombait

autour de lui. Par une singularité qui me frappa, au lieu d’employer sa

vigueur de nageur à gagner mon canot, il restait stationnaire. Je

devinai bientôt la cause de son immobilité. A quelque distance de lui et

à une _vare_ environ au-dessous de l’eau, brillait une lueur

phosphorique. Cette lueur avançait lentement vers Rafaël. Vous ne

devinez pas ce que c’était?

--Non.

--C’était une tintorera, et de la plus belle espèce! reprit José Juan.

--Ce fut alors que vous vous jetâtes à l’eau pour secourir votre rival?

--Oh! non, pas encore, répondit le plongeur avec un sourire, c’eût été

trop tôt. Un coup d’aviron m’amena près de Rafaël; il jeta un cri en

m’apercevant, mais il n’eut pas la force de me parler; l’angoisse et la

fatigue lui coupaient la voix. D’un effort désespéré il jeta ses deux

mains sur le bord du canot; ses bras épuisés ne pouvaient pas soulever

le poids de son corps. Ses yeux, quoique éteints par la terreur, me

regardaient d’une façon si expressive, que je saisis ses deux mains dans

les miennes, en les étreignant avec force contre les planches de

l’embarcation. La tintorera avançait toujours. Un instant, un seul

instant, les jambes de Rafaël restèrent immobiles; il poussa un cri

affreux, ses yeux se fermèrent, ses mains lâchèrent prise, et le tronçon

supérieur de son corps retomba dans la mer: le requin l’avait coupé en

deux!

--Sans que vous eussiez pu le secourir?

--Dame, reprit le plongeur, il est possible que je ne lui aie pas porté

l’assistance qu’il devait attendre en pareil cas d’un autre que moi;

mais cela se conçoit.

--Voyons, la main sur la conscience?

--Peut-être, dans mon trouble, lui ai-je trop fortement comprimé les

mains.

--Sans mauvaise intention?

--Eh bien! reprit le métis d’une voix qui perçait à peine à travers ses

dents serrées, tandis que sa bouche exhalait un souffle ardent, je crois

que je l’ai empêché de monter dans le canot!

--Vous ne vous en êtes jamais repenti?

Le plongeur, qui depuis quelques minutes roulait une cigarette, battit

le briquet, des étincelles jaillirent et vinrent éclairer sa figure;

évidemment cette question l’étonnait.

--_Caramba!_ l’alcade n’avait aucun droit sur ma personne, le bando ne

parle pas de tintorera.--Mais attendez, continua le plongeur, je n’ai

pas fini mon histoire. Au moment où Rafaël disparut sous l’eau, je m’y

précipitai moi-même.

Ce fut à mon tour de montrer une profonde stupéfaction à cet incident

inattendu. José Juan s’en aperçut.

--J’avais cent raisons, dit-il, pour en agir ainsi. D’abord cette

tintorera, bien qu’elle m’eût débarrassé d’un rival qui m’était devenu

odieux, me déplaisait par la brutalité avec laquelle elle avait dépecé

le pauvre Rafaël. Elle avait touché à l’honneur de la corporation des

plongeurs. N’oubliez pas que je suis un de ses _capataz_. Puis, une fois

affriandée de chair humaine, elle n’eût pas manqué de venir nous

attaquer plus tard. Enfin le juge criminel ou l’alcade pouvait-il me

demander compte de mon ami, quand j’aurais tué le requin qui l’avait

coupé en deux! Vous ne connaissez pas les mœurs des requins, seigneur

cavalier?

Je convins modestement de mon ignorance.

--Eh bien! rien ne les met plus en belle veine de férocité (je parle de

la tintorera et non du requin ordinaire, dont Rafaël, je vous l’ai dit,

ne se souciait nullement) que les nuits d’orage semblables à celle où je

vis mourir mon rival. Une matière gluante distillée par des trous placés

autour du museau des tintoreras se répand sur toute leur peau et les

rend luisantes comme des mouches à feu, surtout quand le tonnerre se

fait entendre. Cette lueur les fait apercevoir la nuit, et plus la nuit

est sombre, plus elles brillent. Par bonheur aussi, elles n’y voient

guère, et un nageur silencieux a sur ces monstres l’avantage de la vue.

Ajoutez à cela qu’ils ne peuvent vous happer qu’en se retournant sur le

dos, et vous concevrez qu’un homme intrépide et bon nageur a quelque

chance d’en venir à bout.

Je ne plongeai, comme vous pensez, qu’à une médiocre profondeur, pour ne

pas m’essouffler, et aussi pour jeter un coup d’œil au-dessus,

au-dessous et autour de moi. Les flots mugissaient sur ma tête avec un

bruit semblable à celui du tonnerre; des pointes de feu tourbillonnaient

comme la poussière par un vent d’orage, mais à côté de moi tout était

calme. Une masse noire vint me heurter sous l’abîme, c’était ce qui

restait de Rafaël: il était dit que je devais le rencontrer toujours.

Je pensai alors que l’animal que je cherchais n’était pas bien loin. En

effet une raie de feu presque imperceptible grossissait peu à peu. La

tintorera et moi nous devions être à la même profondeur, mais le requin

tendait à remonter; l’haleine commençait à me manquer, et je ne voulais

pas donner au requin l’avantage de se trouver au-dessus de moi, car,

dans ce cas, il n’aurait pas eu besoin de se retourner sur le dos pour

me faire subir le sort de Rafaël. Je ne comptais, pour en venir à bout,

que sur le temps qu’il mettrait à faire cette manœuvre. La tintorera

nagea vers moi diagonalement avec tant de vélocité, que je me trouvai un

moment assez près d’elle pour distinguer, aux clartés phosphoriques de

son corps, la membrane qui couvrait à moitié ses yeux, et sentir ses

nageoires brunâtres effleurer mon corps. Des lambeaux de chair livide

étaient encore attachés à la mâchoire inférieure, qu’elle faisait

claquer avec un air de volupté gourmande. Le monstre jeta sur moi un

regard terne et vitreux. Ma tête en ce moment se trouvait au niveau de

la sienne. J’aspirai l’air avec bruit, je m’élançai dans une direction

parallèle à environ une demi-vare au-dessus du requin, et me retournai;

il était temps. La lune fit briller un instant le ventre argenté de la

tintorera, et en même temps qu’elle ouvrait une gueule énorme, hérissée,

comme une carde, de dents aiguës et serrées les unes contre les autres,

le poignard que j’avais destiné à Rafaël s’enfonça dans son corps,

traçant aussi loin que mon bras put atteindre un large et sanglant

sillon. La tintorera, blessée à mort, fit un bond prodigieux, et retomba

en battant deux fois l’eau de sa queue; heureusement je n’en fus pas

atteint. Seulement je me débattis une minute, aveuglé par une pluie

d’écume sanglante qui me fouetta la figure; puis, à la vue de mon ennemi

flottant comme une masse inerte et livide sur l’eau qui bouillonnait

dans sa blessure béante, je poussai un cri de triomphe qui, malgré

l’orage, fut entendu des deux îles.

L’aube allait poindre au moment où je regagnais le rivage, épuisé par

les efforts que j’avais faits pour fendre les vagues qui grossissaient.

Les pêcheurs visitaient leurs filets, et la lame vint faire aborder

presque en même temps que moi la tintorera et les débris de Rafaël.

Personne ne douta que je n’eusse voulu arracher mon ami au sort dont il

avait été victime. Je laissai les bavards exalter mon dévouement. Une

femme seulement soupçonna la vérité; vous l’avez vue pâlir au souvenir

de cette nuit: est-ce un regret pour Rafaël? est-ce l’idée du danger que

j’ai couru? voilà ce que je ne puis deviner, et cette incertitude

m’accable. Vous seul, seigneur cavalier, ajouta le plongeur, connaissez

les particularités de mon histoire, et dans quelques heures vous allez

partir.

Le plongeur se tut et parut réfléchir profondément.

Après quelques instants de silence, il se souvint des devoirs de

l’hospitalité. Nous rentrâmes dans la hutte. Dans la pièce la plus

reculée, où, d’après l’ordre de son mari, la jeune femme s’était

retirée, deux chandelles achevaient de se consumer. On distinguait à

leur pâle lumière une image grossière représentant les âmes du

purgatoire, en l’honneur et pour la rédemption desquelles les deux

chandelles brûlaient pieusement chaque soir. Vaincue par la fatigue, la

jeune femme, assise par terre, la tête appuyée sur une escabelle,

sommeillait paisiblement. Les longues nattes de ses cheveux s’étaient

déroulées jusqu’à ses pieds. Devant l’éclatante beauté de Jesusita, on

comprenait aisément l’amour de José Juan; mais on ne s’expliquait guère

sa jalousie, à voir le tranquille sommeil de la Mexicaine. Le métis,

après l’avoir contemplée pendant quelques instants, déroula une natte de

Chine et l’étendit dans la pièce qui était à l’entrée de la cabane;

c’était le lit le plus somptueux que pût offrir à son hôte cet homme à

moitié sauvage. Tout l’ameublement de la hutte se composait de deux

autres nattes semblables et de quelques chaises en roseaux.

L’hospitalité du capitaine don Ramon n’était pas, du reste, plus

magnifique; mais pourquoi n’avouerais-je pas qu’après cette sanglante

histoire, j’eusse préféré au toit de cet homme le pont de notre petite

goëlette? Je ne pus donc fermer l’œil, et le jour allait paraître quand

la voix de José Juan se fit entendre:

--Le _coromuel_ souffle toujours, me dit-il, et _la Guadalupe_ va lever

l’ancre.

Je pris congé de mon hôte pour retourner à bord sans plus tarder.

--Eh bien! me dit le capitaine don Ramon en me voyant de retour, vous ne

vous étonnerez plus quand on vous parlera de José Juan! Que pensez-vous

de cet homme-là?

--Que c’est un ami bien dévoué! répondis-je d’un air pénétré.

Le lendemain matin nous jetâmes l’ancre à Pichilingue: cette fois le

capitaine ne s’était plus trompé.

II

UNE GUERRE EN SONORA

Au milieu des vastes États de la confédération mexicaine, celui de

_Sonora_ a conservé une physionomie à part. Les vicissitudes de ses

luttes avec les tribus indiennes qui l’entourent, le frottement

perpétuel avec ces peuplades, ont imprimé aux mœurs de ses habitants une

certaine allure sauvage qui les distingue de ceux des autres provinces,

avec lesquels ils n’ont de commun qu’une bizarre pratique du régime

constitutionnel, encore si nouveau pour eux. Au Mexique, les libertés

politiques sont comprises d’une façon singulière: un colonel qui

s’ennuie et veut devenir général, un capitaine qui désire monter en

grade se croit parfaitement en droit de se _prononcer_ pour une cause

quelconque. Aussi nul pays n’est plus fécond en révolutions, nulle part

ces révolutions n’ont des causes plus futiles, des résultats plus

inattendus. Le spectacle d’un des mille incidents de ce turbulent

apprentissage de la vie politique est une bonne fortune pour le

voyageur, car avant peu ces mœurs excentriques auront disparu. Quelques

années encore, et ce pays aura subi le sort commun; déjà l’on peut

entendre le retentissement lointain de la hache américaine qui frappe à

ses frontières. Comme le Texas, la Sonora est destinée à être enclavée

dans les États-Unis, et le temps n’est pas loin peut-être où l’Union

comptera dans Guaymas un port sur l’océan Pacifique.

Je n’avais plus que quelques lieues à faire pour gagner cette ville,

l’unique port de quelque importance de l’État de Sonora, quand j’arrivai

à un endroit où la route traverse un petit bois. Des deux côtés du

chemin s’étendaient des fourrés assez épais. A gauche, au-dessus de la

cime des liéges et des sumacs, des vautours tournoyaient en grand

nombre, et semblaient s’exciter à fondre sur une proie en poussant des

cris de convoitise et d’effroi. Je piquai mon cheval de ce côté, malgré

la répugnance qu’il manifestait. Une scène hideuse frappa mes yeux: sept

cadavres indiens étaient pendus à autant d’arbres, les uns par le cou,

d’autres par une jambe, d’autres enfin par les bras. Tous étaient

affreusement mutilés, et n’offraient que des vestiges informes de

figures humaines. Les meurtriers s’étaient acharnés sur ces cadavres

avec une férocité inexplicable. La hache, le couteau, avaient accompli

sur eux leur sanglant ministère. Les bourreaux avaient brisé les

jointures, disloqué et tordu les membres d’une manière épouvantable. Ils

avaient par dérision attaché aux mains des suppliciés leur _macana_

(casse-tête) de bois de fer, et dénatté leurs longs cheveux, qui

balayaient le sol; mais un soleil perpendiculaire avait cautérisé toutes

ces plaies, racorni et desséché la peau de ces cadavres; la putréfaction

avait respecté ces corps momifiés, et la forme humaine, toute mutilée

qu’elle fût, jetait encore la terreur parmi l’essaim de vautours qui

tournoyait au-dessus d’eux. Les armes laissées sur le terrain, les

débris qui jonchaient le sol, prouvaient que la lutte avait été longue

et acharnée; les nombreuses traces de bestiaux mêlées à celles de pieds

d’hommes nus indiquaient aussi que les Indiens avaient été surpris

nantis de leur butin. Avais-je sous les yeux un terrible exemple de

représailles sanglantes, ou la trace d’une agression injuste de la part

des blancs? C’est ce que je ne pouvais décider, et j’étais encore sous

l’impression de cet horrible spectacle, quand j’atteignis Guaymas.

De tous les ports que le Mexique possède sur la côte de l’océan

Pacifique, il n’y en a que deux à proprement parler. Le premier est

Acapulco, le second Guaymas. Les autres ne sont que des rades foraines

mal fermées par des terres plus ou moins basses, et dans lesquelles les

navires ne sont pas à l’abri des grands vents périodiques qui règnent

dans ces parages. Comme Acapulco, Guaymas est entouré de toutes parts de

côtes ou d’îles élevées qui forment un port à l’abri des vents du large

ou des vents de terre. Aussi, quand le vent du sud, chargé des

émanations glaciales du pôle[9], vient soulever de longues lames au

dehors de son enceinte; quand le _cordonazo_[10], de son souffle

irrésistible, fouette et bouleverse le golfe de Californie jusqu’au fond

de ses abîmes, le port de Guaymas offre au milieu de sa ceinture

verdoyante l’aspect d’un lac tranquille. Ces vents impétueux se

transforment pour lui en une brise paisible, qui pousse paresseusement

sur la grève de petites vagues que l’écume blanchit à peine. Ces vagues

viennent expirer parmi les pousses serrées des mangliers dont elles

vivifient les rameaux, qui s’enfoncent dans la vase, y dardent leurs

racines, et forment une barrière impénétrable. La verdure pâle de ces

arbustes tranche sur le fond d’ocre de la grève et complète l’aspect

sauvage de ce port, qui est resté jusqu’à ce jour tel que l’a fait la

nature.--Quelques petits bâtiments caboteurs, des pirogues creusées dans

un tronc d’arbre, trois grands navires ancrés sous l’île de Venado, dont

un français, l’autre américain, l’autre anglais, à certaine époque de

l’année, une corvette de cette dernière nation, des nuées de mouettes

qui couvrent la mer, tel est l’aspect invariable de la rade vue de

terre.--Des maisons basses et blanches qui réverbèrent un éclat

éblouissant, un fort en terre de la même couleur d’ocre que la grève,

dans lequel une demi-douzaine de canons se rouillent sur des affûts de

bois, des croupes escarpées de montagnes dont les flancs sont sillonnés

par le passage des eaux, et dont les crêtes brunes s’élèvent semblables

à une couronne de créneaux, tel est, à son tour, l’aspect de la ville

vue de la rade.--Puis, si l’on veut jouir à la fois du spectacle de la

rade, de la ville et du golfe, on n’a qu’à monter sur ces rochers,

lorsque la chaleur est moins forte, c’est-à-dire vers le coucher du

soleil. De là le spectateur domine deux déserts, l’un du côté de la

terre, l’autre du côté de la mer; l’un borné par des montagnes que le

jour, à son déclin, teint d’un violet livide, l’autre par des nuages

roses, et justifiant son nom de mer Vermeille, quand la pourpre du

couchant vient se fondre avec l’azur des flots. Sur la terre, des

plaines incultes, des huttes isolées, quelques flocons de fumée qui

montent dans l’air avec lenteur et indiquent une halte de muletiers; sur

la mer, nulle voile, nulle trace de la puissance humaine: seulement, de

temps à autre, une baleine voyageuse s’élève pesamment à la surface de

l’eau, aspire avec un sourd mugissement la provision d’air nécessaire à

ses vastes poumons, bat les flots de sa large queue, et regagne ses

pâturages d’algues et de varechs; un narval sort du sein de la mer comme

une flèche, décrit une courbe dans l’air et disparaît; des troupes de

loups marins, semblables à des nageurs qui luttent de vitesse,

s’avancent et font jaillir devant eux une écume blanchissante. On ne

jette plus alors qu’un regard de dédain sur le port, qui d’en bas paraît

si étendu, sur ces maisons carrées qui semblent des dés d’ivoire jetés

au hasard au milieu d’une herbe dont les tiges sont des palmiers, sur

ces rigoles bleuâtres qui sillonnent les plaines et qui sont des

fleuves. A la gauche du spectateur, la côte décrit une légère courbe; le

dernier de ces minces filets d’eau qu’on aperçoit au loin vient se jeter

dans ce petit golfe: c’est la rivière des Hiaquis.

[9] Ce vent, qui vient du pôle sud sans traverser de déserts de

sables, est froid dans ces parages comme le vent du nord dans nos

climats.

[10] Coup de cordon de saint François. On appelle ainsi un vent

impétueux du sud-ouest qui souffle dans le golfe de Californie en

septembre et octobre.

De toutes les peuplades sauvages qui entourent les établissements des

blancs, les Hiaquis sont la plus puissante. Leurs nombreux villages

couvrent une vallée fertilisée par la rivière qui porte leur nom. Ils

sont à la fois chasseurs, industriels et agriculteurs. Le nombre des

habitants de ces diverses bourgades n’est pas moins de trente mille, y

compris les femmes et les enfants. Un grand nombre de ces Indiens

viennent se louer à Guaymas comme ouvriers ou domestiques. C’est la

partie de la population qui tient le milieu entre l’homme sauvage et

l’homme civilisé; mais, au moindre grief contre les blancs, ces ouvriers

disparaissent subitement de la ville et vont se joindre aux milliers de

combattants que leur race peut mettre sur pied d’un moment à l’autre. On

conçoit tout le danger de ce terrible voisinage pour Guaymas, danger

amoindri toutefois en ce que cette disparition subite est pour les

habitants un avertissement de se tenir sur leurs gardes. Ces querelles

se renouvellent fréquemment, et elles sont toujours sanglantes. C’est

une guerre sans pitié, dans laquelle les Indiens n’ont pas toujours

l’avantage de l’astuce ou de la férocité.

Le jour de mon arrivée, la ville était dans la consternation; depuis

vingt-quatre heures déjà, tous les Hiaquis avaient disparu, déterminés à

venger la mort des leurs que j’avais trouvés égorgés et mutilés dans le

petit bois où ils restaient exposés comme un témoignage de la justice

des blancs. On commençait à taxer d’atrocité la vengeance exercée contre

des maraudeurs, bien que jusqu’alors un tel fait n’eût été considéré que

comme un acte de justice un peu sommaire, il est vrai, mais bien

méritée. Toutefois, ce qui rassurait un peu les habitants, c’était la

nouvelle d’une rupture survenue entre deux chefs hiaquis. L’un d’eux,

surnommé Banderas, avait eu l’avantage sur son rival, U’Sacame. On

pouvait donc jusqu’à un certain point compter sur l’alliance et le

secours de ce dernier. Un autre événement contribuait aussi à jeter la

perturbation dans Guaymas. Une révolution avait éclaté dans cette ville

quelques jours auparavant. Cette révolution partielle est l’histoire

générale de toutes les révolutions du Mexique, toujours aussi futiles

dans leur origine et aussi mesquines dans leurs résultats qu’originales

dans leurs détails. Voici quels avaient été le principe et l’origine de

cette farce politique:

Scènes de la vie sauvage au Mexique · 第 3 / 23 段