A l’époque où j’arrivai devant les îles de Cerralbo et d’Espiritu-Santo,

la pêche était en pleine activité. Dès le lendemain, quand je montai sur

le pont de _la Guadalupe_, un spectacle animé frappa mes yeux. Un grand

nombre de barques portant des pavillons de diverses couleurs, les unes

se croisant, les autres immobiles, couvraient la surface de la mer. Les

premières portaient les pêcheurs, qui se disposaient à gagner le large,

en quête des carets qu’ils pourraient surprendre endormis à fleur d’eau,

tandis que leurs compagnons disposaient, dans les endroits les plus

isolés des deux îles, des filets pour les prendre quand ils viendraient

paître les algues, les varechs et les autres herbes marines qui

tapissent le fond de la mer. Les barques qui restaient immobiles étaient

montées par les plongeurs. De minute en minute, on les voyait

disparaître sous l’eau, puis se remontrer, les yeux et les traits

gonflés par la fatigue, les muscles tendus. Ils déposaient au fond de

leurs embarcations les coquillages qu’ils avaient pu détacher des bancs,

se couchaient un instant, attendant que ceux de leurs camarades qui

alternaient avec eux fussent revenus, puis replongeaient de nouveau.

Quelques-uns d’entre eux étanchaient avec de l’eau de mer les flots de

sang que la trop longue compression des poumons leur faisait rendre par

les oreilles, et surtout par les narines.

De temps en temps, sur les cimes des promontoires qui dominaient la

rade, apparaissaient quelques vieilles femmes hideuses et à peine

vêtues; c’étaient des sorcières indiennes. Elles s’avançaient en

étendant sur les flots leurs bras décharnés, et murmuraient ou

chantaient des paroles mystérieuses pour endormir la férocité des

requins. Cet ensemble si pittoresque, les sauts des plongeurs, le bruit

continuel de l’eau jaillissante, les cris des signaux, les

encouragements, les défis, les rumeurs de la terre se mêlant à celles de

la mer, les chants lugubres des sorcières, puis de temps à autre les

évolutions des requins signalés par l’aileron qui s’élève de leur épine

dorsale, toutes ces scènes si étranges, si diverses, composaient un

spectacle des plus curieux pour un Européen. Pendant que je le

contemplais avec un vif intérêt, le capitaine s’approcha de moi avec son

calme habituel, et me dit:

--Si mes gens n’avaient pas besoin de se reposer de leurs fatigues, je

mettrais à votre disposition une de mes embarcations; mais vous pouvez y

suppléer en hélant une de ces barques, qui vous conduiront à Cerralbo

pour la moindre des choses. Une journée sur la terre ferme paraît bien

douce après une longue navigation.

Comme j’étais parfaitement de cet avis, je suivis le conseil du

capitaine, et quelques instants après je débarquais à Cerralbo. Le

premier aspect de l’île n’a rien d’agréable. Un village entier composé

de cabanes faites de planches, de débris de barques hors de service ou

de navires échoués, de bambous, de troncs de palmiers, s’élève à quelque

distance de la mer. Sur la plage, je remarquai des monceaux de

coquillages de nacre qui attestaient l’abondance de la pêche précédente;

plus loin, ces mêmes coquillages, que la putréfaction avait ouverts,

étaient vidés dans des auges en bois et lavés avec soin. De temps à

autre, on tirait de cet amas de coquilles fétides des perles de diverses

grosseurs, depuis la _semence_ jusqu’à la _calebasse_. Des cris de joie

éclataient chaque fois qu’une perle de grande dimension s’offrait aux

regards des travailleurs. Dans d’autres endroits de l’île, de

malheureuses tortues cuisaient toutes vives, au milieu des plus affreux

tourments, dans leur carapace, que le feu ramollissait et aidait à

séparer de leur corps. On raccommodait des barques ou des filets, on

durcissait des _estacas_, on aiguisait des harpons; bref, l’activité qui

régnait à terre égalait celle qu’on déployait sur l’eau.

Les réflexions morales sur les peines que coûtent certains objets de

luxe sont devenues presque un lieu commun. Cependant, quand on a vu ces

perles, cette écaille, produites par une cause mystérieuse au fond des

mers de la zone torride, arrachées de leurs abîmes malgré les requins,

gardiens jaloux de ces trésors, puis tirées de cette putréfaction aux

miasmes souvent mortels, on ne peut s’empêcher de frémir en songeant aux

périls qu’affronte l’homme, aux prodiges qu’il accomplit sous

l’impulsion de sa cupidité.

Il fallait cependant me décider à demander l’hospitalité pour cette

journée et la nuit suivante dans quelqu’une des huttes de Cerralbo, et,

pour cela, choisir la plus apparente; mais toutes présentaient un tel

aspect de misère et de dénûment, que le choix était fort difficile. Une

rumeur sourde, qui s’éleva du côté de la mer, dont je m’étais un peu

éloigné, vint mettre un terme à ma perplexité. Quoique l’heure à

laquelle la pêche se termine chaque jour n’eût pas sonné, tous les

plongeurs restaient immobiles sur leurs bateaux, le cou tendu, les yeux

fixés sur un endroit de la mer assez rapproché du banc qu’ils étaient en

train d’exploiter. Les vieilles femmes dont j’ai parlé redoublaient

leurs conjurations, et cette fois sur un ton plus élevé et dans un

langage inconnu. Tout à coup, à l’aspect d’une forme hideuse de requin

qui décrivait de grands cercles en s’enfonçant lentement sous l’eau, les

pêcheurs, dans l’espoir d’épouvanter le monstre, firent retentir l’air

de cris redoublés. Malheureusement la couche d’eau qui recouvrait le

requin devait l’empêcher d’entendre ces cris, malgré la finesse d’ouïe

qui distingue ces animaux.

--C’est une _tintorera_, me dit le Mexicain, que je retrouvai parmi les

spectateurs.

J’ai dit l’effroi que cause cette variété du requin à ces hommes

intrépides.

--C’est une tintorera, reprit le Mexicain, et si tout autre que le

plongeur que vous allez voir sortir de l’eau se trouvait dans cette

position, ce serait un homme perdu; mais celui-là s’en soucie comme d’un

_botete_[7].

[7] Poisson vénimeux, qui, mis à l’air, enfle et éclate sous les

coups.

--Quoi! m’écriai-je, il y a quelque malheureux sous l’eau, et vous le

connaissez!

--Certes, oui; c’est José Juan.

Si on ne l’a pas oublié, c’était la seconde fois que, depuis la veille,

on me jetait le nom de cet homme avec un laconisme qui indiquait

qu’après ce nom tout commentaire était inutile. Cette fois, vu la

terrible gravité de la circonstance, ce nom me frappa vivement. Le

Mexicain avait à peine achevé cette brève réponse, qu’on vit le plongeur

sortir de l’eau comme un trait et s’élancer dans son bateau à l’aide de

la corde qui y était attachée. Presque au même moment cette corde était

tranchée par les dents du requin comme un fil d’araignée; une seconde de

plus, l’homme eût été tranché de même. Des cris d’allégresse, des vivat,

des applaudissements, éclatèrent de toutes parts à l’apparition du

plongeur. Celui-ci les reçut comme un hommage mérité, mais toujours

flatteur, à en juger par le gonflement de ses narines et l’air

d’orgueilleux dédain avec lequel ses yeux suivaient la retraite de son

ennemi.

Ce n’est pas à la peur que José avait cédé en fuyant. Une femme jeune et

belle se tenait immobile et presque défaillante sur le rivage. Un ardent

regard que lui jeta José Juan m’expliqua suffisamment que c’était à elle

qu’il avait fait ce sacrifice. Le Mexicain soupira et me dit d’un air de

regret:

--Il y a un an, nous aurions vu un beau combat entre lui et le requin. A

pareille époque, il a tué une tintorera pour sauver un ami; mais alors

il n’était pas encore marié. Depuis, le mariage l’a amolli. Voulez-vous

que je vous raconte cette histoire? elle est fort curieuse.

--Non, merci, j’aime mieux la lui entendre raconter à lui-même, car je

compte lui demander l’hospitalité pour cette nuit.

Mon indécision avait cessé, la hutte qui abritait un pareil hôte devait

être à mes yeux la plus belle de toutes. Je demandai donc à José Juan de

vouloir bien me recevoir pour une nuit sous son toit. La cabane du hardi

plongeur était située à une assez grande distance des autres, et presque

à l’extrémité de l’île de Cerralbo. Elle était adossée à un rocher dans

les fentes duquel poussaient des cactus et des aloès, et dont le sommet

servait d’abri aux oiseaux de mer pendant les dix mois où l’île est

solitaire. Du seuil de la hutte on dominait la grève et la mer; on

pouvait apercevoir les bords escarpés d’Espiritu-Santo, et même entendre

le sourd ressac des flots qui venaient s’y briser. Ce fut vers cet

endroit sauvage que mon nouvel hôte me conduisit avec toute l’urbanité

et la courtoisie de ses compatriotes, et sans que rien dans son maintien

indiquât l’effroyable danger auquel il venait d’échapper.

José Juan était un métis, fils d’un Indien et d’une blanche; il avait

hérité de la couleur cuivrée de son père, et le type indien de sa figure

n’offrait rien de remarquable. Sa taille était moyenne, ses mains

presque délicates; mais ses larges épaules, ses reins étroits et sa

maigreur nerveuse, indiquaient une grande force physique, sur laquelle

se fondait peut-être son énergie morale.

Je trouvai, en arrivant à la hutte, la jeune femme dont il a été

question occupée à préparer notre dîner, dîner de pêcheur indien s’il en

fut. C’était une tortue dont on avait arraché le plastron, et qui

cuisait à petit bruit dans sa carapace sur des braises recouvertes de

cendres. J’ajouterai qu’en ma qualité de pensionnaire du capitaine don

Ramon, et grâce au piment, au citron et aux clous de girofle dont le

mets en question était abondamment épicé, je trouvai ce dîner délicieux.

Une bouteille de mescal de Téquila de la plus forte espèce, dont j’avais

eu soin de me munir, et que José Juan paraissait trouver de son goût, ne

tarda pas à faire régner entre nous cette cordialité qui donne un charme

de plus à la bonne chère. La bouteille était à moitié vidée par mon

hôte; il était nuit close; une lampe fumeuse alimentée d’huile de tortue

répandait une lumière inégale. La jeune femme de José Juan écoutait

notre conversation, assise comme nous par terre, mais dans la pose naïve

des femmes indiennes. Par la porte ouverte, on voyait la mer rouler sur

la grève ses vagues lumineuses; le ciel montrait ses étoiles; l’heure et

le lieu, tout était propice aux histoires émouvantes de chasse ou de

pêche. J’entrai résolûment en matière.

--J’avoue, seigneur don José Juan, que s’il est un homme qui ait piqué

ma curiosité, c’est vous, et à un point que je ne saurais dire.

José Juan me regarda d’un air étonné.

--Les deux circonstances singulières au milieu desquelles j’ai eu le

plaisir de vous voir pour la première fois, ce qu’on m’a dit de vous,

rendent cette curiosité bien légitime, et j’espère qu’elle n’a rien

d’offensant.

--Vous parlez de cette tintorera qui a manqué de me couper en deux?

reprit le métis d’un air de dédain. C’est un fait qui n’a rien

d’extraordinaire, un fait assez fréquent, malheureux; mais c’est tout.

--D’accord; mais que vous avait fait ce pauvre diable que vous avez

poursuivi et traîné à la remorque?

--A moi, rien personnellement; aussi je n’y mettais pas d’animosité, dit

José Juan en riant. Seulement, en ma qualité de _capataz_, je devais lui

faire rendre une perle de grand prix qu’il avait avalée, et qu’il

voulait aller digérer à son aise chez ses amis d’Espiritu-Santo.

--Ce n’était pas chose facile de la faire rendre!

--Bah! répliqua mon hôte, il avait déjà les bras liés, comme vous avez

pu le voir, et, malgré ses cris, une bonne dose d’huile de caret la lui

a fait restituer à l’instant. C’est encore un fait assez fréquent et peu

curieux.

--Pardonnez-moi, je trouve le fait très-plaisant; c’est un trait de

mœurs qui n’est pas ordinaire.

Avant d’en venir à la question que je mourais d’envie de lui faire, je

présentai de nouveau à José Juan la bouteille de mescal.

Involontairement il me semblait que cette histoire dont m’avait parlé le

Mexicain, d’un ami pour lequel mon hôte avait exposé ses jours dans un

combat avec un animal aussi redoutable qu’une tintorera, devait

réveiller quelques pensées pénibles. On concevra que mon hésitation fût

naturelle. Cependant je me rappelai rapidement mille traits de nature à

vaincre mes scrupules à l’endroit de la sensibilité mexicaine, et je

repris:

--Vous conviendrez au moins qu’on ne se dévoue pas tous les jours aussi

vaillamment que vous pour ses amis, et que votre combat avec une

tintorera vous fait le plus grand honneur.

A ces mots, la figure de la jeune Indienne se couvrit d’une si mortelle

pâleur, qu’il était impossible de ne pas soupçonner dans le fait auquel

je faisais allusion quelque drame domestique dont mes paroles avaient

indiscrètement réveillé le douloureux souvenir. Quant à José Juan, sa

figure restait impassible; seulement il répondit par un regard d’une

impitoyable dureté au regard suppliant que lui lança sa jeune femme, et

d’un geste impérieux il la congédia. La jeune Indienne obéit avec cette

docilité qui caractérise les femmes de sa race, et la porte la plus

reculée de la hutte se referma sur elle.

Lorsqu’elle eut disparu, une expression de sauvage orgueil éclaira la

physionomie de José, que j’avais vue tout à l’heure si sombre et si

rigide.

--Je ne sais pourquoi, dit-il, mais je ne me suis jamais senti plus

disposé à la confiance.

Et il vida en même temps un verre de ce mescal, aux vertus duquel

j’attribuai la disposition expansive que José Juan ne s’expliquait pas.

--Vous m’avez dit que vous partiez demain? reprit-il brusquement.

--Demain à la pointe du jour.

--C’est bien, alors vous saurez mon histoire, dit José Juan en se levant

et en me faisant signe de le suivre. Et, quand nous fûmes hors de la

cabane, il regarda le ciel et ajouta:--Le _coromuel_ souffle comme

d’habitude, et demain à dix heures, quand il cessera de souffler, _la

Guadalupe_ sera loin.

Cela dit, il s’assit sur un canot renversé à la porte de sa hutte, et

reprit:

--Au commencement de la pêche de l’année dernière, il y avait un homme

que je rencontrais partout. C’était un plongeur comme moi. Comme moi

aussi il affectait de n’avoir pas de nom de famille; il s’appelait

Rafaël. Au lavoir, sous l’eau, de tous côtés enfin, nous nous trouvions

ensemble. Ces fréquentes occasions de nous voir nous avaient rendus fort

amis, et l’adresse remarquable qu’il portait dans ses opérations de

plongeur m’avait en outre inspiré de l’estime pour lui. Son courage ne

le cédait pas d’ailleurs à son adresse: des requins, il n’en prenait nul

souci; il avait, disait-il, une certaine manière de les regarder qui les

intimidait; bref, c’était un plongeur intrépide, un beau travailleur, et

par-dessus tout un joyeux compagnon.

Cela alla bien ainsi jusqu’au jour où une jeune fille vint avec sa mère

s’établir dans l’île d’Espiritu-Santo. Une affaire que j’avais à traiter

dans l’île avec les _rescatadores_ me fournit l’occasion de la voir.

J’en devins passionnément amoureux. Comme j’étais précédé par une

certaine réputation, elle ne parut pas voir de mauvais œil, ni sa mère

non plus, mes avances et mes cadeaux. Dès que notre journée était finie,

pendant que tout le monde me croyait endormi dans ma hutte, je gagnais à

la nage l’île d’Espiritu-Santo, d’où je revenais vers une heure de la

nuit, sans qu’on se doutât de mes absences.

Quelques jours s’étaient passés déjà depuis ma première course nocturne

à Espiritu-Santo, quand un matin, en me rendant à la pêcherie avant le

lever du soleil, je rencontrai une de ces vieilles femmes que vous avez

dû voir assister à nos travaux. C’était une de ces folles qui

s’imaginent ou du moins veulent faire croire qu’elles ont le pouvoir de

charmer les requins. Elle était assise près de ma hutte et semblait

attendre ma sortie.

--Salut à mon fils José Juan! dit-elle en m’apercevant.

--Bonjour, la mère, lui dis-je en m’apprêtant à passer outre.

Mais la vieille s’avança vers moi et reprit:

--Écoutez-moi, José Juan, car j’ai à vous parler dans votre intérêt.

--Dans mon intérêt? lui demandai-je d’un air étonné.

--Oui, répliqua la vieille. Nierez-vous que votre cœur soit dans l’île

d’Espiritu-Santo? Nierez-vous que vous traversiez chaque nuit le détroit

pour voir et entretenir celle à qui vous avez donné votre amour?

--Qui vous a dit cela?

--Je le sais. Eh bien! José Juan, ce trajet est doublement périlleux

pour vous. Des ennemis que nos charmes endorment seulement le jour vous

guettent la nuit au milieu de la mer; sur la plage, des ennemis plus

dangereux peut-être, et contre lesquels nos paroles sont impuissantes,

vous épient encore; c’est contre ces dangers que je viens vous offrir

mon secours.

Un éclat de rire méprisant fut ma seule réponse. La colère étincela dans

les yeux de la vieille Indienne, qui s’écria:

--Parce que vous êtes incrédule, vous pensez que je suis sans pouvoir!

Eh bien! d’autres croient à ce pouvoir dont vous vous moquez.

En disant ces mots, elle tira de sa poche un petit sachet de toile

imprimée, et me montrant, parmi de menues perles, une calebasse d’une

certaine grosseur et d’un magnifique orient, elle reprit:

--Connaissez-vous cela?

C’était une perle dont j’avais fait cadeau à Jesusita (c’était le nom de

la jeune fille).

--Qui vous l’a donnée? m’écriai-je en la reconnaissant.

La sorcière me lança un regard de haine.

--Qui me l’a donnée, dites-vous? Une jeune fille, la plus belle qui ait

jamais paru sur ces côtes, une jeune fille qui ferait la gloire et le

bonheur d’un homme, et qui est venue implorer ma protection, cette

protection que vous méprisez, pour l’amant qu’elle aime follement.

--Son nom? m’écriai-je avec un horrible serrement de cœur.

--Eh! que vous importe, s’écria la vieille avec un éclat de rire

moqueur, puisque ce nom n’est pas le vôtre?

Je ne sais ce qui me retint d’écraser sous mes pieds cette damnée

sorcière; mais, au bout d’une seconde de réflexion, pour ne pas lui

donner le bonheur de lire dans l’explosion de ma colère les sourdes

angoisses de mon cœur, je lui tournai le dos et lui dis

froidement:--Allez, la mère, vous êtes une folle et une menteuse. Puis

je m’acheminai rapidement vers la pêcherie.

Le soir, après une journée qui me parut bien longue, je me rendis comme

d’habitude chez Jesusita, et sa vue, son accueil, me firent oublier mes

soupçons. Je ne doutai plus que, pour se venger de mon dédain, la

vieille ne m’eût à dessein trompé sur le nom de celui pour qui Jesusita

était venue implorer cette puissance que j’avais méprisée.

J’avais donc complétement oublié les perfides avis de la sorcière, quand

une nuit je traversai le détroit comme d’habitude pour regagner ma

demeure. Le ciel était sombre et chargé de nuages. La mer n’était pas

cependant assez obscure pour que je ne pusse distinguer au milieu des

flots un corps noir qui, à sa manière de nager, ne pouvait être qu’un

homme. Ce corps s’avançait de mon côté. Les paroles de la vieille femme

me revinrent en mémoire, et je me sentis pris d’une affreuse angoisse.

Je me souciais peu d’un ennemi, mais l’idée d’un rival m’épouvantait. Je

résolus de reconnaître aussitôt le nageur, et, voulant ne pas être vu,

je me glissai vers lui entre deux eaux. Quand j’eus calculé que nous

devions, l’inconnu et moi, nous être croisés, lui sur l’eau, moi

dessous, je revins à la surface. Le sang qui m’était monté à la tête

m’aveuglait tellement, que je ne pus d’abord rien distinguer au milieu

des ténèbres que des lueurs phosphorescentes, avant-coureurs de l’orage,

qui commençaient à se former à la cime des vagues. Je continuai

néanmoins de suivre la direction du rivage d’Espiritu-Santo. Ce ne fut

qu’au bout de quelques minutes que de revis de nouveau la tête du

nageur. Il fendait l’eau avec une rapidité telle, que j’avais presque

peine à le suivre. Parmi les hommes que je connaissais, un seul pouvait

à peu près lutter de vitesse avec moi; je redoublai mes efforts, et

bientôt je le gagnai tellement, que je fus obligé de ralentir mes

brassées. Bref, je le vis prendre pied sur un rocher, le gravir, et, à

la lueur d’un éclair qui vint illuminer la mer et la grève, je reconnus

Rafaël.

Cela devait être, pensai-je, et je devais me rencontrer avec lui dans

mon amour pour Jesusita, comme nous nous rencontrions partout. Or,

continua José Juan d’un ton sombre, je sentis la haine se glisser

rapidement dans mon cœur, et je pensai qu’il n’était pas bon que nous

nous rencontrassions désormais plus d’une fois encore. Vous verrez

cependant, par la suite de mon histoire, ajouta le plongeur avec un

étrange sourire, comment je le retrouvai près de moi une fois de plus

que je ne le voulais.

J’eus un moment la pensée de l’arrêter en l’appelant par son nom et en

lui faisant connaître ma présence; mais il y a certains moments dans la

vie où l’on ne fait pas ce que l’on veut. Je le laissai donc aller

malgré moi, et il venait à peine de quitter le sommet du rocher, que je

l’y avais remplacé. De là, il m’était facile de le suivre du regard. Je

le vis prendre la direction que je suivais moi-même d’habitude, puis

frapper doucement à la porte de la hutte que je connaissais si bien,

entrer et disparaître.

Il me sembla un instant que le vent de la mer apportait à mes oreilles

le rire moqueur de la vieille sorcière quand elle m’avait dit: Que vous

importe, puisque ce nom n’est pas le vôtre? Je crus au milieu des

ténèbres apercevoir sur le rivage opposé son bras décharné indiquer la

cabane de Jesusita, et je m’élançai, mon couteau à la main, sur les

traces de mon rival. En quelques bonds je parvins jusqu’à la porte.

J’écoutai, mais je n’entendis rien que le faible bruit d’une

conversation à voix basse: aucune parole ne m’arrivait distinctement.

J’avais retrouvé un peu de mon sang-froid, et, quoique je fusse décidé à

me débarrasser d’un odieux rival, j’eus la présence d’esprit de ne pas

vouloir me brouiller avec la loi. Il fallait pour cela chercher un moyen

terme. Voici celui que j’imaginai:

Le juge criminel avait fait publier un arrêt qui enjoignait à tous les

plongeurs et pêcheurs, comme cela s’était déjà pratiqué sur l’autre

Océan, d’épointer leurs couteaux, punissant de mort celui qui, dans une

querelle, infligeait à son ennemi une blessure perpendiculaire. Quelque

temps auparavant, un des nôtres, à la suite d’une difficulté avec un

ami, n’avait rien trouvé de mieux pour y mettre fin que de lui ouvrir le

ventre transversalement avec son couteau carré. L’affaire avait fait du

bruit, tant de bruit même, que, bien que l’agresseur fût aussi pauvre

que celui qu’il avait _coupé_[8], et que ni l’un ni l’autre n’eussent de

quoi payer une seule feuille de papier timbré, l’alcade ne put se

dispenser d’agir. Il fit comparaître le meurtrier devant lui. Or, des

pièces de conviction, il ne restait que le couteau; le pauvre diable qui

avait été tué était déjà mis en terre lors de la comparution de son ami.

Lecture faite du _bando_ du juge criminel, l’alcade dit à l’accusé qu’il

ne restait plus qu’une simple formalité, celle de le condamner à mort;

mais celui-ci fit judicieusement observer que la blessure qui avait tué

son ami était parfaitement horizontale, et qu’il n’avait pas enfreint la

loi. L’alcade, frappé de la justesse de cette observation, le réprimanda

de sa vivacité, et le renvoya à ses travaux ordinaires, «attendu,

dit-il, qu’il n’y avait point de partie civile, et que le bando

punissait de mort les blessures faites avec un couteau pointu, sans

qu’il fût question des couteaux sans pointe.»

[8] C’est l’expression usitée en Sonora pour indiquer un meurtre

commis par l’épée ou le poignard.

Je me rappelai fort à propos cette histoire au moment où j’allais tirer

le couteau que je porte à la ceinture en place d’_estaca_. Ce couteau

était des plus pointus, et j’étais bien aise de me mettre dans mon

droit. Je voulus donc en casser la pointe, mais dans mon trouble je m’y

pris si maladroitement, que la lame se brisa juste au manche, et qu’il

ne me resta dans la main qu’un inutile tronçon. Privé de la seule arme

qui pût assurer ma vengeance, je sentis qu’il n’y avait pas un instant à

perdre. Je revins à la grève en courant; un canot s’y trouvait, je le

détachai; la fureur me donnait une force nouvelle: je traversai le

détroit, je pris dans ma hutte un autre couteau sans songer cette fois à

l’épointer, et je revins de nouveau vers l’île d’Espiritu-Santo.

Scènes de la vie sauvage au Mexique · 第 2 / 23 段