SCÈNES
DE LA
VIE SAUVAGE
AU MEXIQUE
PAR GABRIEL FERRY
Auteur du Coureur des bois, des Scènes de la Vie mexicaine, etc.
HUITIÈME ÉDITION
Le Pêcheur de perles
Cayetano le contrebandier
Une Guerre en Sonora
Le Dompteur de chevaux
Les Gambusinos
Bermudes-el-Matasieto
Le Salteador
PARIS
G. CHARPENTIER, ÉDITEUR
13, RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN, 13
1879
AVANT-PROPOS
DE LA PREMIÈRE ÉDITION
Il y a quelques années, des affaires commerciales, et plus encore le vif
désir que j’éprouvais d’explorer des pays presque inconnus, m’ont
conduit au Mexique, et particulièrement dans l’État de _Sonora_. Cette
province, l’une des plus éloignées de la capitale de la confédération
mexicaine, n’avait été encore visitée que par un très-petit nombre
d’Européens. Sur ces grèves désertes, au milieu de ces savanes immenses,
au fond de ces forêts sauvages, j’observai des mœurs tellement
curieuses, que je me promis de les faire connaître à mon retour.
Voilà l’origine de ces récits. Publiés d’abord dans la _Revue des
Deux-Mondes_, ils ont obtenu auprès du public auquel ce recueil
s’adresse, un succès que j’étais loin d’espérer, et qui m’engage à les
réunir aujourd’hui en volume.
L. de BELLEMARE (Gabriel Ferry).
Paris, février 1847.
NOTICE
SUR LA VIE ET LES ŒUVRES
DE GABRIEL FERRY
I
Gabriel Ferry de Bellemare (dans les lettres il ne signa jamais que la
première partie de son nom) naquit à Grenoble en novembre 1809. Tout
enfant, il perdit sa mère; son père, sous l’Empire, avait occupé la
place de conservateur des eaux et forêts du département du Simplon. A
l’époque de la Restauration, il s’engagea dans différentes affaires
commerciales avec l’Amérique du Sud et finit par fonder une maison de
commission à Mexico. Presque toujours éloigné de son fils, il l’avait
mis au collége de Versailles.
Gabriel Ferry termina ses études en 1830, et son père, désirant
l’initier aux affaires du négoce, l’appela auprès de lui à Mexico. Le
jeune homme partit avec cet enthousiasme que l’on éprouve communément à
cet âge pour tout ce qui est lointain, pour tout ce qui présente le
caractère de l’inconnu et du merveilleux. Le Mexique était alors au
lendemain de la fin de la guerre de l’Indépendance; il était le théâtre
d’étranges choses et de singulières mœurs. Gabriel Ferry en y arrivant
dans ce moment n’échappa point à la fascination de ce milieu; il sentit
les instincts de recherches et de curiosité, que la nature avait déposés
en lui, se développer subitement. Aussi arriva-t-il que, venu au Mexique
pour s’initier aux affaires commerciales, il ne s’en occupa nullement ou
très-peu.
Devenu promptement familier avec la langue espagnole, portant le costume
mexicain avec une aisance à tromper les indigènes eux-mêmes, il vit de
ces choses, il lui arriva de ces aventures qui sont les plus grandes
joies du voyageur. La société mexicaine lui offrit l’attrait d’un roman
bizarre et mystérieux, dont on ne veut ignorer aucune scène; sa vie,
qu’il aurait pu rendre moins agitée, à l’exemple de tant d’Européens
établis au Mexique, devint pleine de hasards; il allait au-devant des
aventures; il les suscitait, il les provoquait; et fréquemment on le vit
faire de longues excursions à cheval pour avoir le dernier mot d’une
aventure commencée à Mexico, sa résidence habituelle.
Après quelque temps de séjour dans cette dernière ville, un vif désir
s’empara de Gabriel Ferry: celui de voir ce vaste désert qui sépare au
nord le Mexique des États-Unis, retraite des Sioux, des Indiens Apaches,
hordes barbares perpétuellement en guerre avec les blancs; de visiter
ces prairies illustrées par Cooper, d’y admirer la vie sauvage dans
toute sa simplicité primitive. Pour parvenir au désert, il faut
traverser le Mexique dans toute son étendue, du Sud au Nord, en passant
par la Sonora, la plus curieuse peut-être des provinces mexicaines. Une
occasion lui permit bientôt de satisfaire ce désir: son père avait noué
quelques relations commerciales dans la Californie, alors peu peuplée;
il y envoya son fils pour conclure une importante négociation. Au
retour, Gabriel Ferry avait la faculté de pousser jusqu’au désert, si
bon lui semblait. Le jeune homme part, plein d’ardeur, s’embarque à San
Blas, navigue un mois dans ce beau golfe de Californie, dont les eaux
sont si limpides, si transparentes, qu’on l’a appelé la mer Vermeille,
touche à Pichilingue et remplit sa mission! Désormais libre de son
temps, il visite une partie des côtes de la Californie; arrête un
instant son cheval devant les quelques huttes de la misérable bourgade
qui doit s’appeler plus tard San Francisco, puis il traverse de nouveau
le golfe et va débarquer près de Guaymas, le plus important des ports de
la Sonora!
Pour atteindre le désert, il traverse à cheval cette province dans toute
son étendue; il devient acteur et témoin des choses étranges, des
aventures singulières qui sont l’origine de ce volume des _Scènes de la
vie sauvage_. Arrivé au terme de son voyage, après des péripéties
inouïes, un splendide paysage se déroule à ses yeux.
Laissons-le parler:
«Les prairies qui se terminent au San Pedro, du côté de Tubac, n’ont
pour bornes, dans le côté opposé, que les eaux du Missouri. C’était bien
là le désert tel que je l’avais rêvé. Au delà de la rivière, de vertes
savanes ondulaient à perte de vue. A mes pieds, un petit lac, séparé du
San Pedro par une étroite langue de terre, et qui jadis avait dû faire
partie de la rivière, étendait ses eaux bourbeuses. Sur les larges
feuilles de plantes aquatiques, des serpents d’eau faisaient reluire au
soleil leurs corps visqueux, entrelacés en hideux réseaux. Au-dessus du
lac voltigeaient des essaims de grues attirées par ces nombreux
reptiles. De longues caravanes de bisons traversaient la plaine
silencieuse. D’autres, disséminés par groupes ou par couples, paissaient
l’herbe épaisse, ou, couchés sur la pente des collines, promenaient un
regard tranquille sur leurs vastes domaines. Plus loin, ces sauvages
animaux se livraient de rudes combats; leurs sourds mugissements
arrivaient à mes oreilles comme le murmure lointain de la mer, et, comme
s’il eût fallu que, même dans le désert, l’homme révélât sa présence, un
parti de chasseurs d’une tribu d’Indiens amis descendait en ce moment le
cours du San Pedro sur des radeaux formés de larges bottes de roseaux
soutenues par des calebasses vides. Une _secua_ de mules chargées de
lingots d’argent et escortées de leurs guides se dessinait en une longue
file à l’horizon. Je restai longtemps ravi devant ce spectacle solennel,
prêtant l’oreille à l’harmonie mélancolique de la clochette des mules et
aux cadences indiennes qui troublaient, en montant graduellement, le
silence des solitudes.»
Le désir de Gabriel Ferry était satisfait: il avait vu le désert!
Il revint sur ses pas, et, quelque temps après, il rentrait à Mexico,
dont il était absent depuis quatorze mois.
«Peu s’en fallut, dit-il, que les amis qui venaient au-devant de moi ne
crussent faire une fâcheuse rencontre dans le voyageur aux habits en
lambeaux et couverts de poussière, à la barbe inculte, au visage hâlé,
qui se présentait devant eux. J’avais quitté Mexico depuis quatorze
mois, pendant lesquels j’avais fait à cheval, dans l’intérieur de la
République, plus de _quatorze cents lieues_: c’est la distance à peu
près du Havre à New-York.
Rentré dans la vie civilisée, je dépouillai mon accoutrement de
voyageur, dont je ne gardai que les longs éperons que j’avais si
longtemps chaussés et le sarape qui m’avait abrité de la rosée de tant
de nuits froides comme du soleil de tant de jours brûlants.»
II
Gabriel Ferry revint du Mexique au commencement de 1837. Il y était
resté environ sept ans. Il dut à ce long séjour de connaître les mœurs
mexicaines dans leurs moindres détails. Mais ce ne fut que plus tard
qu’il raconta les aventures qui lui étaient arrivées et les choses
curieuses qu’il avait vues. Jamais les lettres ne furent son occupation
principale; elles devinrent pour lui un délassement de ses affaires, une
occasion de rappeler et de fixer des souvenirs chers.
En 1840, Gabriel Ferry avait acheté une charge de courtier d’assurances
maritimes, charge dont il se démit en 1844 pour devenir directeur
général d’une grande Compagnie d’assurances maritimes, _l’Espérance_. Ce
fut dans le cours de cette même année qu’il écrivit pour
_l’Illustration_, sous le titre de _Révolutions du Mexique_, l’histoire
animée des hommes qui, de 1817 à 1843, ont pris une part active dans les
affaires de ce pays. Ces biographies, faites avec intérêt et fidélité,
furent remarquées.
Bientôt la _Revue des Deux-Mondes_ accueillit le récit du _Pêcheur de
perles_, qui ouvre la série des _Scènes de la vie sauvage au Mexique_.
Le succès de ce premier récit fut tel, que les colonnes de cette
publication lui furent désormais ouvertes.
Les _Scènes de la vie sauvage_ forment le premier volume des œuvres de
Gabriel Ferry, et c’est peut-être le meilleur.
Bientôt il lui donna pour pendant les _Scènes de la vie mexicaine_
proprement dite, c’est-à-dire le récit des événements dont il avait été
acteur ou témoin à Mexico même, et ils ne lui firent pas défaut. Le
cadre change de nature dans ces nouvelles scènes, mais les faits ne sont
pas moins surprenants. A force d’originalité, ils semblent imaginaires;
ils paraissent empruntés à quelque fiction fantastique. Le roman est
tellement dans les mœurs au Mexique, que celui qui veut les retracer
fidèlement s’expose à passer pour un conteur peu scrupuleux, quand il
n’est que simple historien.
Gabriel Ferry sentait son talent grandir et se développer: ses cadres
habituels ne lui suffirent plus; il essaya du roman à la façon de
Cooper, et y réussit du premier coup.
Le _Coureur des bois_[1] fut son premier grand ouvrage; un succès
l’accueillit dès son début. Aujourd’hui peu de romans sont plus connus:
plusieurs éditions et de nombreuses reproductions l’ont popularisé.
Avant l’apparition du _Coureur des bois_, il n’existait peut-être pas de
roman français de ce genre. La traduction des ouvrages de Cooper avait
excité notre admiration, sans produire, cependant, chez nous, aucune
œuvre originale qui s’en rapprochât. Ce genre ne se contrefait pas, il
demande l’expérience des objets qu’il décrit: véritable épopée du
désert, le _Coureur des bois_ en retrace à grands traits toutes les
scènes, toutes les mœurs. Une intrigue saisissante, qui court d’un bout
à l’autre du roman, relève encore la nouveauté du cadre et l’originalité
des détails.
[1] Le capitaine Mayne-Reid a traduit dernièrement le _Coureur des
bois_ en anglais.
Dans ses excursions à travers les provinces mexicaines, Gabriel Ferry
avait eu souvent l’occasion de rencontrer d’anciens _guerilleros_ qui
avaient pris part à cette guerre de l’Indépendance du Mexique contre
l’Espagne! Guerre terrible qui dura dix ans (de 1810 à 1821). Lutte
acharnée, pleine de tragiques aventures et de sombres épisodes, comme
peuvent à peine en donner une idée les derniers événements dont le
Mexique vient d’être le théâtre.
Ces souvenirs, ces récits d’anciens guerilleros étaient restés
profondément gravés dans la mémoire de notre voyageur. Plus tard il en
fit le sujet de ses _Scènes de la Vie militaire au Mexique_; c’est un
tableau coloré d’actions, d’aventures que l’on croirait empruntées aux
temps antiques, et qui montrent que, quel que soit le climat, quelle que
soit l’époque, les peuples font toujours preuve du même esprit
d’héroïsme, quand ils combattent pour leur indépendance et pour leur
liberté. La guerre de l’Indépendance inspira encore une fois Gabriel
Ferry dans cet émouvant roman de _Costal l’Indien_.
C’est le récit des exploits de Morelos, le plus grand peut-être des
généraux de l’expédition mexicaine; dans cet ouvrage, l’intérêt de la
fiction égale celui des détails historiques; il forme avec les _Scènes
de la Vie militaire_ une saisissante lecture, pleine de révélations sur
ce peuple dont l’étrangeté des mœurs se montre toujours la même à chaque
étape de l’histoire contemporaine. Ce thème de composition appartient
tout entier à Gabriel Ferry: il a été le premier à s’en emparer et à
porter la lumière sur des faits totalement inconnus avant lui.
Cet esprit si original ne restait pas toujours circonscrit dans ses
sujets favoris: il aimait quelquefois à faire des excursions dans un
autre domaine, comme pour prouver la flexibilité de son talent, témoin
ce roman de _Tancrède de Châteaubrun_[2], piquante étude de certains
côtés des mœurs parisiennes. Mais dans ce roman, dont le but ostensible
n’est que d’être amusant, Gabriel Ferry laisse encore voir l’empreinte
de sa vigueur d’idées. La fiction n’est qu’un cadre, pour combattre
d’une manière habile une loi étrange qui trop longtemps a fait ombre
dans notre législation si éclairée, et qui vient d’être abolie: la loi
de la contrainte par corps! C’est dans notre histoire contemporaine
qu’il prit le motif de _la Chasse aux Cosaques_, vigoureux roman où il
retrace des faits peu connus de l’invasion de 1814; où il met en action
l’histoire des sociétés secrètes qui, sous l’Empire, s’étaient
organisées au sein même d’une partie de l’armée contre Napoléon,
notamment la société _des Philadelphes_. Aussi cet ouvrage, dont le
prologue commence au milieu des neiges de la retraite de 1812, n’est-il
qu’une suite de scènes émouvantes et variées, reliées entre elles par
une puissante intrigue.
[2] La _Chasse aux Cosaques_ et _Tancrède de Châteaubrun_ sont deux
ouvrages posthumes; avant d’être réunis en volumes, ils parurent en
feuilletons, le premier dans la _Patrie_, le second dans
l’_Estafette_.
Le dernier des ouvrages de Gabriel Ferry est un petit volume composé
seulement de deux récits: _Les Squatters_, tableau de la vie de ces
rudes défricheurs des forêts de l’Amérique du Nord, et la _Clairière du
Bois des Hogues_, dramatique épisode des côtes de la mer.
Gabriel Ferry dessinait et peignait très-agréablement; il rendit compte,
dans l’_Ordre_, du salon de peinture de 1850-1851.
III
La composition de ces divers ouvrages n’avait demandé guère plus de cinq
ou six ans à Gabriel Ferry, et, répétons-le, les lettres n’étaient pas
son unique occupation: ceci donne la mesure de ce qu’il aurait pu faire,
si la destinée avait été plus libérale de temps envers lui.
A la fin de 1851, le gouvernement français lui confia la mission d’aller
recevoir à San Francisco les nombreux émigrants que la fièvre de l’or
entassait sans prévoyance et sans ressource sur les rivages
californiens. C’était une mission honorable et délicate; les difficultés
et les périls qu’elle comportait, le désir de revoir une partie des pays
qu’il avait parcourus avec enthousiasme dans sa jeunesse, tentèrent
Gabriel Ferry. Il partit.
Le 2 janvier 1852, il s’embarquait à Southampton, à bord de l’_Amazone_,
magnifique paquebot de la Compagnie anglaise. Trente-six heures après,
dans la nuit du 3 au 4, on venait à peine de perdre de vue les côtes
d’Angleterre, que l’incendie envahissait l’_Amazone_! Qu’est-ce qui
avait causé le feu? On ne le sut jamais. Des pompes destinées à éteindre
l’embrasement furent rapidement mises en jeu; les matelots, les
passagers les desservirent avec l’ardeur du désespoir! Il semble qu’il
soit si aisé de devenir maître du feu au milieu de l’eau! Vains espoirs!
La flamme gagnait à chaque instant de l’espace! Bientôt même, sous
l’impulsion du vent d’hiver qui activait l’incendie, la mer s’enfla, les
lames grossirent et vinrent imprimer de fatales oscillations au navire
embrasé!
Réveillé comme les autres passagers par le son des cloches d’alarme,
Gabriel Ferry était monté sur le pont de l’_Amazone_; mais avec ce coup
d’œil exercé du voyageur qui s’est déjà trouvé maintes fois dans des
circonstances critiques, il embrassa l’étendue du péril et vit qu’il n’y
avait là aucune chance de salut! Cette découverte ne lui arracha aucun
signe de terreur. Il ramena sur sa poitrine son manteau de voyageur
excité par la rafale, et, s’appuyant contre un cordage, regarda
impassible l’incendie qui rugissait autour de lui. A celui qui avait vu
le désert, qui avait été témoin de scènes étranges, la destinée
réservait pour scène dernière un embrasement sur l’Océan pendant les
ténèbres, sans autre issue qu’une mort terrible! Deux heures après le
commencement de l’incendie, l’_Amazone_ présentait un aspect qui défie
toute description: ce n’était plus qu’un gigantesque bûcher! Les
cheminées, les cordages, tout le gréement supérieur étaient tombés, et
les flammes qui s’élevaient partout avec une intensité formidable,
fermaient presque tout passage!
Alors chez quelques-uns la terreur se changea en vertige. Un passager et
sa femme se prirent par la main et se précipitèrent dans l’intérieur du
navire embrasé! On résolut enfin une tentative désespérée: l’_Amazone_
portait à son bord trois chaloupes de réserve; le capitaine annonça que
ses matelots allaient les mettre à la mer dans l’espoir de gagner la
côte avec tout ce qu’elles pourraient contenir de monde.
On était éloigné de vingt-cinq ou trente lieues de la terre la plus
voisine; il faisait nuit et la mer était orageuse. C’était moins une
espérance de sauvetage que l’alternative d’une mort moins horrible. Une
première chaloupe est mise à flot. Une multitude haletante, sans songer
aux dangers de cet empressement, sans écouter les représentations du
capitaine, l’envahit avec confusion. Quelques coups de rames avaient à
peine fait mouvoir cette embarcation qui enfonçait sous le poids de son
chargement, qu’une vague formidable, accourant du large, bondit sur sa
proie avec le fracas d’une décharge d’artillerie, et la submergea
complétement.
La seconde chaloupe eut le même sort par les mêmes circonstances! Du
sein des flots s’élevaient alors de suprêmes cris de désespoir, et la
réverbération sanglante du navire embrasé éclaira de lamentables
agonies! Restait une troisième embarcation; ces deux désastres
successifs rendirent quelque prudence: on décida que vingt passagers
seulement y prendraient place. Ceux qui préféraient aux conséquences de
l’incendie l’éventualité d’une fuite au hasard, pendant la nuit, sur une
mer orageuse, descendirent dans la chaloupe.
Au moment d’y entrer, un négociant qui se rendait à San Francisco, M.
Barrincon, se retournant vers Gabriel Ferry alors près de lui:
--Venez-vous avec nous? lui dit-il.
--_Mourir pour mourir, je préfère rester ici_, répondit Gabriel Ferry
avec cette sérénité qui ne l’avait pas un instant abandonné. Le
capitaine joignit vainement ses pressantes instances à celles de M.
Barrincon.
Enfin cette dernière barque s’éloigna!
Elle avait déjà fait une lieue au hasard, au milieu des ténèbres;
l’_Amazone_ embrasée ne lui apparaissait plus dans le lointain que comme
le fanal d’un navire qui cingle la mer pendant la nuit. Tout à coup,
vers cinq heures du matin, un bruit égal à un roulement de tonnerre
interrompit le silence de l’immensité... Le voile d’obscurité qui pesait
sur l’horizon se déchira, la surface de l’Océan s’illumina comme par
l’effet d’une aurore boréale, puis bientôt tout retomba dans la nuit...
L’_Amazone_ venait de _sauter_ avec le reste de ses passagers[3]!
[3] Les vingt passagers montés sur cette barque de l’_Amazone_
voguèrent pendant plusieurs heures encore; ils furent enfin
rencontrés par la galiote hollandaise _la Gertrudia_, qui les
recueillit à son bord et les ramena aussitôt à Brest.
Voir, sur ce désastre, tous les journaux et principalement le
_Journal des Débats_ du commencement de janvier 1852.
IV
Cette mort, pathétique comme le dénoûment d’une tragédie antique, émut
vivement l’opinion. La réputation de Gabriel Ferry s’étendit en raison
de l’horreur de la catastrophe qui avait terminé ses jours.
La mort est une si grande artiste en renommée!
On rechercha ses ouvrages; les éditions et les reproductions s’en
multiplièrent rapidement. La critique jugea et apprécia son talent.
George Sand lui consacra des pages émues! Aujourd’hui il a sa place dans
la puissante famille de ces écrivains voyageurs, hommes d’action et
d’imagination, qui ont tenu le principal rôle dans leurs œuvres.
Gabriel Ferry a le mérite d’avoir marqué le premier parmi nous cette
littérature qui emprunte son intérêt aux grandes scènes de la nature
d’outre-mer, aux mœurs si pittoresques de ses habitants. Depuis, bien
des écrivains se sont essayés dans cette voie. Notre voyageur a gardé la
priorité dans le genre qu’il avait révélé, car il réunit au plus haut
degré l’intérêt et le style. Il a enveloppé ses œuvres de cette forme
parfaite qui rend impérissable ce qu’elle touche; et nul n’a peint avec
plus de saisissante vérité les mœurs de ce peuple étrange qui reste
toujours le même en dépit de la marche du temps et des progrès de la
civilisation.
Dans notre dernière expédition au Mexique un grand nombre d’officiers
avaient avec eux les ouvrages de Gabriel Ferry, et les consultaient avec
fruit, de même qu’en 1798 les soldats de l’armée d’Égypte n’avaient pas
de meilleur guide que le voyage de Volney dans la terre des Ptolémées.
FLAVIUS GIRARD.
SCÈNES
DE
LA VIE SAUVAGE
AU MEXIQUE
I
LE PÊCHEUR DE PERLES
Au temps où les Indes occidentales reconnaissaient encore la domination
espagnole, le port de San-Blas, situé à l’entrée du golfe de Californie,
sur la côte de l’ancienne intendance, qui est devenue l’État de Xalisco,
était l’entrepôt des îles Philippines. Des navires richement chargés des
soieries de la Chine, des épices précieuses de l’Orient, se pressaient
dans la rade; une population affairée remplissait les rues; des arsenaux
bien garnis, des chantiers toujours en activité, faisaient alors de
San-Blas le point le plus important de la côte du sud. Aujourd’hui toute
cette splendeur s’est évanouie, et San-Blas ne conserve plus que des
restes de chantiers, des restes d’arsenaux, des restes de population, le
souvenir de son ancien commerce et sa situation pittoresque.
La ville se divise en deux parties, la ville haute, et la ville basse ou
la plage. Des arceaux de la _Commandance_ générale, bâtie sur le sommet
d’un rocher escarpé, le regard embrasse un des points de vue les plus
mélancoliques et les plus beaux qu’on puisse contempler. D’un côté,
s’offre la ville haute, silencieuse et dépeuplée, triste et morne comme
tout ce qui s’affaisse et tombe en ruine après avoir été puissant; de
l’autre, une épaisse et verte forêt dont les premières cimes viennent
caresser, comme un flot de verdure, les fondements de la Commandance,
s’abaisse en amphithéâtre jusqu’à la plage. Un chemin tortueux, qui se
perd et se retrouve au milieu des arbres, descend jusqu’au niveau de la
mer. Là, sur la grève, parmi des bouquets de palmiers et de bananiers, à
l’ombre des cocotiers, se montrent de tous côtés de pittoresques huttes
de bambous. Au pied de ces huttes, la plage s’arrondit, baignée par le
flux presque insensible qui vient de la haute mer, dont les eaux
reflètent comme un miroir l’azur étincelant du ciel. Çà et là, des îles
riantes s’épanouissent au soleil comme des bouquets de fleurs marines;
de grands rochers s’élèvent pareils à des pyramides d’ambre jaune, et
quelques bateaux pêcheurs, glissant au loin, détachent sur les
profondeurs lumineuses de l’horizon leurs blanches voiles triangulaires.
Je me trouvais à San-Blas il y a quelques années. Des intérêts
commerciaux m’appelaient en Californie, et j’attendais, depuis une
quinzaine de jours environ, que quelque navire caboteur se mît en charge
pour un point quelconque de cette côte. Enfin j’appris que _la
Guadalupe_, petite goëlette de cinquante-huit tonneaux, allait faire
voile pour Pichilin ou Pichilingue, sous le commandement d’un capitaine
catalan qui en était le propriétaire. Je me hâtai de l’aller trouver et
d’arrêter passage à son bord. J’acceptai ses conditions sans marchander.
Bien qu’il fût alors sans concurrent, le capitaine eut la discrétion de
ne pas me demander un prix trop exorbitant. «Si vous habitez, comme je
n’en doute pas, la ville haute, me dit-il en nous séparant, vous ferez
bien de descendre à la plage avec vos effets, car d’un moment à l’autre
nous pouvons partir, et j’enverrai une embarcation pour vous chercher;
ainsi tenez-vous prêt, pour ne pas perdre une minute.»
J’avais tellement hâte de me dérober à la chaleur étouffante de San-Blas
et aux myriades de maringouins qui en rendent le séjour presque
intolérable, que, pour n’y pas rester une heure de plus, je m’empressai
de suivre le conseil du capitaine. J’allai donc m’installer sur la
plage, dans une de ces charmantes huttes en bambous que j’avais déjà
remarquées du haut de la ville; mais je ne tardai pas à m’apercevoir
que, sur cette plage, de loin si séduisante, les maringouins étaient en
plus grand nombre encore que sur la hauteur, et d’autant plus affamés
qu’ils avaient moins de victimes à tourmenter. Enfin, au bout de trois
jours de martyre, je reçus un matin l’avis de me tenir prêt à monter
dans l’embarcation qui devait me prendre dans l’après-midi. A l’heure
dite, une pirogue vint aborder à quelques pas de la hutte que
j’habitais. Comme c’était une pirogue creusée dans un tronc d’arbre et à
fond plat, le trajet de la plage au navire ne se fit pas sans quelque
danger. La moindre lame, le moindre mouvement maladroit, peuvent faire
chavirer ce frêle esquif, et de grands requins, qu’on voit à fleur d’eau
suivre sournoisement le sillage, font assez deviner quelles seraient les
suites d’un pareil accident. Nous arrivâmes heureusement à bord.
Des montagnes de ces beaux et savoureux oignons de San-Blas, d’une
prodigieuse grosseur, des calebasses et des bananes, étaient entassés
sur le pont de la goëlette. Cet amas de fruits et de légumes formait,
avec ma malle, à peu près toute la cargaison. L’appareillage fut bientôt
terminé. On arrima les oignons tant bien que mal dans les trois
pirogues, on suspendit les régimes de bananes en longues franges au
couronnement et aux lisses de bâbord et de tribord, puis le navire fut
livré à la discrétion des vents et à la grâce de Dieu.
L’équipage n’était pas moins singulièrement composé que le chargement.
Le capitaine catalan, don Ramon Pauquinot, avait sous ses ordres un
matelot français, déserteur d’un navire baleinier, un Mexicain qui avait
la prétention de servir de second, un Canaca ou Indien des îles
Sandwich, un Chinois qui passait, avec une égale répugnance, de la
cuisine à la manœuvre, et _vice versâ_, enfin deux Apaches[4] de
quatorze à quinze ans, arrachés tout jeunes à leurs déserts, et faisant
l’office de mousses. Le capitaine, quand il n’était pas aux prises avec
ses matelots dont il finissait toujours par faire les volontés, se
promenait, fumait, ou passait en revue ses oignons et ses calebasses. Le
Français, avec l’arrogance de ses compatriotes en pays étranger,
traitait de _Parisiens_ son capitaine et ses camarades; il s’était
réservé le maniement de la barre, près de laquelle il restait assis sans
façon, donnant la nuit au sommeil et le jour au _far niente_. Le
Mexicain, affectant de se croire officier à bord, et voluptueusement
couché dans une pirogue, raclait constamment une petite mandoline qui ne
le quittait pas. Il était fort surpris quand don Ramon lui donnait des
ordres, et regardait comme des actes de tyrannie intolérable ses
prétentions à exercer une autorité dont pourtant le capitaine n’abusait
guère. Le Chinois, sous le prétexte d’être à la fois à la cuisine et à
la manœuvre, ne faisait ni manœuvre ni cuisine. Le Canaca se chargeait à
sa place de faire cuire le riz et les bananes qui, avec de la
_cecina_[5] revenue dans l’eau, composaient toute notre nourriture. En
revanche, quand le capitaine donnait l’ordre d’amener ou de border une
voile, le Chinois revendiquait avec aigreur les fonctions de cuisinier
usurpées par le pauvre Indien. Ce dernier, le seul qui travaillât parmi
les hommes de l’équipage, était, comme il arrive presque toujours, le
moins payé. Quant aux deux jeunes Apaches, ils passaient leur temps, en
vrais sauvages, à lutter d’adresse dans le maniement du couteau. On les
voyait accroupis l’un devant l’autre à quelques pouces de distance, et
avançant un de leurs pieds nus, balancer lentement leurs couteaux entre
le pouce et l’index, puis, à un signal donné, les laisser échapper, de
façon à percer le pied qui ne se retirait pas assez vite. Cette escrime
d’un nouveau genre amenait mille parades fort bizarres, mais rarement
heureuses, et le délassement favori des Apaches finissait toujours par
ensanglanter le pont.
[4] Nation sauvage et indomptée, dont le vaste territoire s’étend au
nord de l’État de Sonora.
[5] Viande séchée au soleil.
L’anarchie qui régnait à bord de _la Guadalupe_ ne doit pas être
considérée comme une exception; je pourrais citer plusieurs traits de
cette incroyable mollesse particulière aux capitaines de navires
mexicains, et dont le pauvre don Ramon offrait un triste exemple.
L’absence de lois et la crainte de se voir abandonnés par les rares
matelots qu’ils peuvent recruter sur ces côtes ne permettent pas aux
capitaines de recourir aux moyens coërcitifs, qui seuls feraient
respecter leur autorité. Au reste, la plupart prennent leur mal en
patience. Don Ramon surtout montrait une indolence, une résignation où
se reconnaissait, mieux encore que dans son teint bronzé, l’invincible
influence du soleil des tropiques.
Il y avait déjà quinze jours que nous avions levé l’ancre, et nous
pensions être encore loin de Pichilingue. L’eau se corrompait dans les
futailles sous un soleil perpendiculaire, car nous touchions au solstice
de juin. La cecina m’était devenue odieuse, le riz insupportable.
J’aspirais avec ardeur à la fin de notre navigation, quand un jour, au
moment où le soleil allait disparaître dans les brumes lointaines de
l’horizon, le matelot français me fit signe de venir à lui:
--Tenez, me dit-il en me montrant du doigt un point éloigné presque
imperceptible, regardez là-bas! Pour les _Parisiens_ comme vous, ce
point noir n’est peut-être qu’un nuage un peu plus bas que les autres;
pour moi, qui ai navigué dans ces mers, c’est l’île de Cerralbo, qui
cache celle d’Espiritu-Santo.
--Eh bien! que faut-il penser de ce voisinage? répondis-je avec
surprise.
--Ce qu’il faut en penser? c’est que nous avons dépassé Pichilingue, qui
se trouve à l’extrême pointe de la Californie, de soixante lieues au
moins. Or le capitaine s’en croit éloigné encore de soixante, ce qui
fait à son compte une erreur de calcul de cent vingt lieues; c’est peu
sur une navigation du double à peu près.
--En êtes-vous certain?
--Aussi certain, reprit le matelot, que je le suis qu’un capitaine
français ferait une maladie de chagrin pour une pareille bévue, et que
celui-ci n’en sourcillera pas.--Capitaine, s’écria-t-il presque en même
temps, nous avons la terre à l’avant.
--Bah! dit don Ramon en s’approchant de la lisse pour mieux voir, c’est
ma foi vrai! Eh bien! tant mieux, nous arriverons plus vite que je ne
l’avais pensé.
Puis, s’apercevant de sa double erreur, il se tourna vers moi, et, sans
beaucoup s’étonner, il s’écria d’un air de bonne humeur:--Il est bien
heureux, ma foi, que je ne me sois pas trompé de cent lieues, car
j’aurais eu à vous nourrir plus longtemps; mais soyez sans inquiétude,
les escales, tant directes que rétrogrades, sont comprises dans le prix
du passage; nous allons nous reposer à Cerralbo, et je vous reconduirai
à Pichilingue.
Le matelot français me lança un regard expressif; il était impossible
d’avoir plus complétement raison.
Le soleil s’abaissait déjà au moment où les îles signalées commencèrent
à être visibles à des yeux autres que ceux d’un marin; il allait se
coucher lorsque nous arrivâmes à l’entrée du canal qui sépare l’île de
Cerralbo de celle d’Espiritu-Santo. Rien n’est triste comme l’aspect de
ces deux îles, avec leurs bords escarpés de roches noires contre
lesquelles l’eau se brise, jaillit et retombe en remous écumeux.
Habituellement désertes, les îles de Cerralbo et d’Espiritu-Santo ne
sont peuplées que deux mois de l’année par les pêcheurs de perles, et
cela en juin et juillet: j’ai dit que nous étions à la fin du premier de
ces deux mois.
Nous commencions à distinguer les huttes élevées temporairement par ces
aventuriers, les embarcations attachées dans les anfractuosités des
rochers, quand deux canots, montés par deux hommes dont l’un semblait
poursuivre l’autre, se détachèrent de l’île de Cerralbo dans la
direction de l’île voisine. Des cris partis du rivage annonçaient qu’à
terre on prenait un vif intérêt à cet incident. Les deux canots, luttant
de vitesse, semblaient voler sur la surface de la mer, devenue paisible
à quelque distance des rochers de la grève. Cependant l’avantage
paraissait insensiblement passer du côté du poursuivant. Notre équipage
s’émut de ce spectacle; le Canaca, le Chinois, montèrent sur les haubans
pour mieux voir la course, tandis que les Apaches grimpèrent dans les
hunes, le long du cale-hauban, à l’aide des doigts de leurs pieds, dont
ils se servaient comme les singes. Le capitaine lui-même prit sa
longue-vue, et, après avoir regardé attentivement pendant quelques
minutes:--Il est perdu, dit-il en se tournant vers moi.
--Qui? demandai-je.
--Eh bien! l’homme qui se sauve dans son canot.
--Qui vous le fait croire?
--C’est José Juan qui le poursuit.
Ce nom ne m’apprenait rien; mais je jugeai inutile de troubler par de
nouvelles questions le capitaine, qui semblait fort préoccupé du
résultat de la course. Je repris donc mon attitude d’observateur
attentif et silencieux. La goëlette avançait toujours, et la distance
qui nous séparait des deux jouteurs, diminuant de plus en plus, me
permettait de mieux suivre les phases de la lutte. Il était évident que
celui qui fuyait tendait à gagner une petite crique qu’on apercevait au
milieu des roches à pic qui bordent l’île d’Espiritu-Santo. C’était le
seul endroit où l’on pût aborder. Il fallait donc, du point où il était
parvenu, se diriger en droite ligne vers cet asile. José Juan ne sembla
d’abord pas deviner cette intention, car, au lieu de suivre cette ligne
droite, il agrandit l’espace qui le séparait de son antagoniste en
remontant le canal. Celui qu’il poursuivait le regardait avec anxiété,
et redoublait d’efforts; mais il avait probablement à lutter contre un
courant rapide, car son canot dérivait sensiblement. Celui de José Juan,
au contraire, après être parvenu au sommet de l’angle qu’il avait
décrit, se dirigeait en diagonale avec une apparente facilité, de
manière à gagner la crique avant le fugitif. Ce point décidé, ce n’était
plus qu’une lutte de temps qui devait avoir lieu entre les deux
adversaires, lutte dans laquelle José Juan avait tout l’avantage du
courant produit par le resserrement des deux îles.
--Allons, dit le capitaine, ce drôle n’a plus qu’à se laisser prendre au
lieu de se fatiguer inutilement.
Soit découragement, soit lassitude, le pauvre diable dont parlait le
capitaine ne ramait plus qu’avec mollesse, et se retournait de temps à
autre pour juger des progrès que faisait son persécuteur. Au moment où
celui-ci, que chaque coup d’aviron rapprochait rapidement, était sur le
point de l’atteindre, il parut prendre un parti désespéré, et,
abandonnant ses rames, il monta sur l’avant du canot, et regarda l’eau
avec attention.
--Il est fou, s’écria le capitaine, ou la peur lui trouble l’esprit,
s’il espère échapper, en se jetant à la mer, au meilleur plongeur de
toutes ces côtes.
C’était cependant la seule chance de salut qui lui restât. En effet, la
nuit allait venir. Les eaux se teignaient déjà d’une couleur plus
sombre; quelques minutes encore, et il se dérobait à son ennemi à la
faveur de l’obscurité du ciel et de la mer, en supposant toutefois que
le motif de sa fuite fût assez grave pour lui faire affronter les
requins qui foisonnent dans toutes les mers de la zone torride.
Malheureusement il n’y avait pas une minute à perdre, car, grâce à la
vigueur avec laquelle José Juan faisait avancer son canot, en quelques
coups d’aviron il allait se mettre bord à bord avec le fugitif; celui-ci
le sentit sans doute, car il s’élança la tête la première, et les flots,
un instant séparés, se refermèrent au-dessus de lui. Ce fut au tour de
José Juan de lâcher ses avirons et de se tenir debout à l’avant de sa
barque. Il tenait d’une main un de ces filets qui servent aux plongeurs
à rapporter les coquillages qu’ils détachent des bancs de rochers, et de
l’autre une corde assez longue. Après un instant d’hésitation, lâchant
le filet et gardant la corde, il disparut à son tour sous l’eau, tandis
que les deux canots, abandonnés au courant, allèrent se heurter bord
contre bord.
Les rochers de l’île de Cerralbo s’étaient garnis de curieux qui
suivaient avec anxiété cet étrange spectacle. Quant à l’équipage de _la
Guadalupe_, il témoignait une joie voisine de l’ivresse. Le Canaca ne
pouvait assister sans frémir à une course en canots et à des prouesses
de natation qui lui rappelaient ses îles natales, et les deux Apaches
poussaient, du haut de la hune, des hurlements d’allégresse. Une minute
s’était à peine écoulée au milieu de cette vive préoccupation,
lorsqu’une tête se montra à la surface de l’eau; c’était celle du
fugitif. Il nageait vers Espiritu-Santo avec toute l’énergie du
désespoir, quand tout à coup, comme s’il eût été entraîné par un de ces
puissants tourbillons qui engloutiraient un vaisseau, il s’enfonça
rapidement et disparut. Une légère écume qui blanchissait, de petites
vagues qui bouillonnaient au-dessus de la place où on l’avait perdu de
vue, indiquaient une lutte sous-marine. Avait-elle lieu entre José et
son adversaire, ou bien le malheureux était-il aux prises avec un de ces
monstres féroces dont la vue seule donne le frisson à l’homme qui les
contemple en sûreté du pont d’un navire? Cependant l’écume blanchissait
toujours et ne se teignait pas de sang; cette vue rassura les
spectateurs. Enfin l’eau se fendit de nouveau, une tête parut, puis une
autre; la première, c’était celle de José Juan, la seconde, celle du
fugitif: seulement on s’aperçut bientôt que ce dernier ne se soutenait
sur l’eau que par le jeu de ses jambes, car la corde de José Juan se
repliait trois fois autour de ses bras collés à son buste par cette
triple étreinte. Cette merveilleuse prouesse, accomplie sous les vagues,
excita, tant à bord que sur le rivage, un tonnerre d’applaudissements,
parmi lesquels se mêlaient des cris de: _Viva José Juan! que viva!_
tandis que le capitaine se retournait vers moi pour me dire:
--Je vous avais bien dit qu’un homme poursuivi par José Juan était un
homme perdu!
La nuit, qui arriva rapidement, nous déroba la suite de cette scène
extraordinaire; mais nous entendîmes, au bout de quelques instants, des
cris lamentables qui partaient du rivage, mêlés à des rires ironiques,
le murmure sourd de la lutte d’un seul homme contre plusieurs, puis nous
n’entendîmes plus rien.
Quand _la Guadalupe_ eut achevé de mouiller à une demi-portée de canon
du rivage de Cerralbo, l’heure du repos était venue pour cette
population de plongeurs, de marchands et d’aventuriers, dont la journée
est si remplie de périls et de fatigues. La lune, déjà levée, éclairait
de ses pâles rayons les molles ondulations de la mer. De longues lames
venaient se briser avec un bruit monotone sur une grève semée de
coquillages nacrés, et qu’on eût pu croire complétement déserte.
Les îles de Cerralbo et d’Espiritu-Santo ont été renommées de tout temps
dans le golfe de Californie pour leurs bancs d’huîtres perlières et le
grand nombre de ces tortues carets dont la carapace fournit l’écaille.
Le premier qui découvrit ce _placer_ de perles[6] fut un soldat espagnol
qui, au terme d’une aventureuse campagne, se trouva riche de plus de
trois cent mille francs. Depuis cette époque, les concessionnaires de ce
_placer_ le font exploiter tous les ans pendant les mois de juin et de
juillet. L’exploitation des perles tient une grande place dans
l’industrie et le commerce du Mexique. Un heureux hasard m’avait conduit
sur un des principaux théâtres de cette exploitation; je voulus en
profiter. Deux choses m’intéressaient surtout: l’état de l’industrie
perlière d’abord; ensuite, faut-il le dire? je tenais à avoir
l’explication de la scène étrange qui m’avait frappé avant d’arriver
devant Cerralbo, et dont le héros était précisément un pêcheur de
perles, José Juan. Je me promis de ne pas quitter ces îles sans avoir
satisfait ma curiosité.
[6] Le mot _placer_ désigne un endroit où l’on trouve de l’or ou des
perles à fleur de terre ou à fleur d’eau; le mot _mina_ entraîne
avec lui l’idée de travaux souterrains. L’exploitation d’un _placer_
est presque toujours heureuse, et celle d’une _mina_ trop souvent
stérile.
Lorsque des hasards ou des recherches font découvrir au Mexique une mine
d’or ou d’argent, on en déclare l’existence au gouverneur de l’État, qui
en accorde la concession, si toutefois le dénonciateur (c’est ainsi
qu’on l’appelle) n’est ni étranger, ni soldat, ni prêtre, et à la charge
pour lui de la mettre en exploitation dans le délai d’un an et un jour,
faute de quoi la concession retombe dans le domaine public. Les
formalités sont les mêmes, à quelques exceptions près, pour les bancs de
perles. Une fois ces formalités remplies, on songe aux préparatifs de la
pêche.
Les propriétaires du _placer_ qu’on doit exploiter embauchent, parmi les
tribus indiennes du littoral de Californie et de celui de Sonora qui y
fait face, le nombre de _buzos_ (plongeurs) dont ils ont besoin. Comme
les mineurs, les plongeurs sont à la part, c’est-à-dire que leur salaire
consiste uniquement dans une portion du bénéfice qu’on leur abandonne.
Dès que les opérations de pêche sont commencées, ils deviennent l’objet
d’une surveillance incessante, car on conçoit combien il est facile de
soustraire une perle d’un grand prix. Le _capataz_ ou chef d’une brigade
est chargé de ce soin. On confie d’ordinaire cette autorité, presque
toujours despotique, à un homme que sa force morale ou physique a fait
respecter ou craindre de ses camarades.
Ces plongeurs sont accompagnés de leurs familles. A leur suite viennent
les sorcières des diverses tribus parmi lesquelles les _buzos_ sont
recrutés. Ces femmes, qui exploitent la crédulité indienne, ont pour
mission de charmer les requins et d’endormir leur férocité ou leur
vigilance. C’est peut-être, de tous les métiers qui viennent s’exercer
dans une pêcherie, le plus commode et le plus lucratif. Les
_rescatadores_ (racheteurs) se transportent également au _buceo_
(pêcherie) pour racheter aux plongeurs la part de bénéfice qui leur est
payée en perles. Puis d’autres spéculateurs de bas étage arrivent en
foule pour ouvrir des _tendajos_ (cabarets) ou des _casas de partida_
(maisons de jeu). Comme la saison de la pêche des perles est aussi celle
de la pêche des tortues à écaille, qui attire de nombreuses flottilles à
Cerralbo et Espiritu-Santo, une population flottante et nomade de deux à
trois cents habitants se trouve subitement réunie dans ces deux îles
désertes pendant dix mois de l’année. A peine arrivés, les pêcheurs
réparent les huttes de la campagne précédente, au besoin ils en
bâtissent de nouvelles, et la campagne commence.
Les barques disposées pour la pêche contiennent les rameurs et les
plongeurs. Ces derniers se jettent à l’eau alternativement, c’est-à-dire
que, pendant que l’un plonge, l’autre se repose. Une corde au bout de
laquelle est attachée une assez grosse pierre, et qu’ils tiennent entre
l’orteil et les doigts du pied, leur sert à plonger avec plus de
rapidité. L’autre bout de la corde, attachée au canot, les aide à
remonter plus facilement, quand leur poids s’est augmenté de celui des
coquillages qu’ils vont détacher sur les roches à dix et douze brasses
de profondeur. Ces coquillages remplissent un filet que les plongeurs
portent devant eux comme un tablier. Il n’est pas rare de voir ces
hommes rester jusqu’à trois et quatre minutes sous l’eau, après quoi ils
remontent brisés de fatigue, ce qui ne les empêche pas de plonger ainsi
dans une matinée quarante ou cinquante fois. Les meilleurs plongeurs
sont en général les Indiens Hiaquis, qui vivent sur les bords de la
rivière de ce nom, près de Guaymas. Ce sont eux qu’on emploie de
préférence, à cause de leur intrépidité et de leur adresse. Bien que les
requins se réunissent en grand nombre auprès de ces pêcheries, comme
dans tous les endroits fréquentés de ces parages, les Hiaquis plongent
dans ce terrible voisinage avec une audace qui fait frémir, surtout si
l’on considère la seule arme qu’ils aient à leur disposition. C’est un
morceau de bois dont les deux extrémités sont aiguisées et durcies au
feu; cette arme grossière, qu’ils portent à la ceinture de leur caleçon
de cuir, s’appelle _estaca_. On sait que, par la conformation de sa
mâchoire inférieure, le requin, pour saisir sa proie, est obligé de se
retourner; c’est ce moment qu’ils choisissent pour enfoncer le pieu dans
la gueule de leur ennemi, dont les mâchoires dès lors ne peuvent plus se
rejoindre. Un seul genre de requin, la _tintorera_, met en défaut le
courage des Hiaquis, et leur fait éprouver cette horrible angoisse que
cause aux autres hommes la vue d’un requin ordinaire.
Chaque soir on amoncelle et on parque sur le rivage les huîtres qui ont
été arrachées des rochers, et là, sous la garde spéciale des _capataz_,
ou chefs des corporations, on les laisse s’ouvrir par la putréfaction
que le soleil ne tarde pas à développer. Quand cette putréfaction est
complète, on procède au lavage, à peu près comme pour le sable aurifère.
Ce lavage se fait aussi dans de grandes auges en bois; on fouille
avidement cette horrible décomposition qui exhale au loin des miasmes
empoisonnés, et on en extrait les perles. Celles qu’on pêche ainsi sur
toute la côte de Californie, à la mission de la Paz, à Loreto, ne se
distinguent pas en général par la blancheur de leur eau et la pureté de
leur orient, comme les perles de l’Inde; leur couleur est généralement
bleuâtre; les plus grosses sont même d’une couleur irisée tirant sur le
noir violet; elles affectent surtout la forme de poires. Ces perles,
toutefois, ne laissent pas que d’être d’une certaine valeur, et sont
employées à des parures de deuil. Il n’est pas d’ailleurs, sur toute la
surface de la république mexicaine, de femme jouissant de quelque
aisance qui ne possède un collier de perles d’un grand prix, et ces
perles ne viennent que de Californie. On conçoit dès lors toute
l’importance qu’on attache à l’extraction de ces perles, et le grand
nombre de spéculateurs qui s’en emparent. Cette pêche dure deux mois.
Une fois la pêche terminée, toute cette population nomade remonte dans
les canots qui l’ont amenée: les Indiens retournent dans les villes
louer leurs bras pour un autre travail; les sorcières vont raconter à
leurs tribus la puissance de leurs incantations; les _rescatadores_
vont, d’habitation en habitation, réaliser le bénéfice de leurs achats;
les cabaretiers portent ailleurs leurs buvettes, les banquiers leurs
baraques de jeu; les pêcheurs d’écailles, enfin, rapportent à leurs
armateurs le fruit de leur campagne, et les deux îles redeviennent
désertes jusqu’à la saison suivante. Pendant ce temps, le travail
mystérieux qui forme la perle s’accomplit de nouveau; des monceaux de
coquilles de nacre blanchissent sur le rivage et l’encombrent.
Primitivement, les navires d’Europe en retour obtenaient une prime pour
en débarrasser la grève, en les chargeant comme lest; plus tard, on
payait un droit de deux francs cinquante centimes par tonneau, et
maintenant le gouvernement en fait un objet de spéculation; car ce sont,
comme on sait, ces écailles qui fournissent la nacre.