Je me trouvais à San-Blas il y a quelques années. Des intérê

SCÈNES

DE LA

VIE SAUVAGE

AU MEXIQUE

PAR GABRIEL FERRY

Auteur du Coureur des bois, des Scènes de la Vie mexicaine, etc.

HUITIÈME ÉDITION

Le Pêcheur de perles

Cayetano le contrebandier

Une Guerre en Sonora

Le Dompteur de chevaux

Les Gambusinos

Bermudes-el-Matasieto

Le Salteador

PARIS

G. CHARPENTIER, ÉDITEUR

13, RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN, 13

1879

AVANT-PROPOS

DE LA PREMIÈRE ÉDITION

Il y a quelques années, des affaires commerciales, et plus encore le vif

désir que j’éprouvais d’explorer des pays presque inconnus, m’ont

conduit au Mexique, et particulièrement dans l’État de _Sonora_. Cette

province, l’une des plus éloignées de la capitale de la confédération

mexicaine, n’avait été encore visitée que par un très-petit nombre

d’Européens. Sur ces grèves désertes, au milieu de ces savanes immenses,

au fond de ces forêts sauvages, j’observai des mœurs tellement

curieuses, que je me promis de les faire connaître à mon retour.

Voilà l’origine de ces récits. Publiés d’abord dans la _Revue des

Deux-Mondes_, ils ont obtenu auprès du public auquel ce recueil

s’adresse, un succès que j’étais loin d’espérer, et qui m’engage à les

réunir aujourd’hui en volume.

L. de BELLEMARE (Gabriel Ferry).

Paris, février 1847.

NOTICE

SUR LA VIE ET LES ŒUVRES

DE GABRIEL FERRY

I

Gabriel Ferry de Bellemare (dans les lettres il ne signa jamais que la

première partie de son nom) naquit à Grenoble en novembre 1809. Tout

enfant, il perdit sa mère; son père, sous l’Empire, avait occupé la

place de conservateur des eaux et forêts du département du Simplon. A

l’époque de la Restauration, il s’engagea dans différentes affaires

commerciales avec l’Amérique du Sud et finit par fonder une maison de

commission à Mexico. Presque toujours éloigné de son fils, il l’avait

mis au collége de Versailles.

Gabriel Ferry termina ses études en 1830, et son père, désirant

l’initier aux affaires du négoce, l’appela auprès de lui à Mexico. Le

jeune homme partit avec cet enthousiasme que l’on éprouve communément à

cet âge pour tout ce qui est lointain, pour tout ce qui présente le

caractère de l’inconnu et du merveilleux. Le Mexique était alors au

lendemain de la fin de la guerre de l’Indépendance; il était le théâtre

d’étranges choses et de singulières mœurs. Gabriel Ferry en y arrivant

dans ce moment n’échappa point à la fascination de ce milieu; il sentit

les instincts de recherches et de curiosité, que la nature avait déposés

en lui, se développer subitement. Aussi arriva-t-il que, venu au Mexique

pour s’initier aux affaires commerciales, il ne s’en occupa nullement ou

très-peu.

Devenu promptement familier avec la langue espagnole, portant le costume

mexicain avec une aisance à tromper les indigènes eux-mêmes, il vit de

ces choses, il lui arriva de ces aventures qui sont les plus grandes

joies du voyageur. La société mexicaine lui offrit l’attrait d’un roman

bizarre et mystérieux, dont on ne veut ignorer aucune scène; sa vie,

qu’il aurait pu rendre moins agitée, à l’exemple de tant d’Européens

établis au Mexique, devint pleine de hasards; il allait au-devant des

aventures; il les suscitait, il les provoquait; et fréquemment on le vit

faire de longues excursions à cheval pour avoir le dernier mot d’une

aventure commencée à Mexico, sa résidence habituelle.

Après quelque temps de séjour dans cette dernière ville, un vif désir

s’empara de Gabriel Ferry: celui de voir ce vaste désert qui sépare au

nord le Mexique des États-Unis, retraite des Sioux, des Indiens Apaches,

hordes barbares perpétuellement en guerre avec les blancs; de visiter

ces prairies illustrées par Cooper, d’y admirer la vie sauvage dans

toute sa simplicité primitive. Pour parvenir au désert, il faut

traverser le Mexique dans toute son étendue, du Sud au Nord, en passant

par la Sonora, la plus curieuse peut-être des provinces mexicaines. Une

occasion lui permit bientôt de satisfaire ce désir: son père avait noué

quelques relations commerciales dans la Californie, alors peu peuplée;

il y envoya son fils pour conclure une importante négociation. Au

retour, Gabriel Ferry avait la faculté de pousser jusqu’au désert, si

bon lui semblait. Le jeune homme part, plein d’ardeur, s’embarque à San

Blas, navigue un mois dans ce beau golfe de Californie, dont les eaux

sont si limpides, si transparentes, qu’on l’a appelé la mer Vermeille,

touche à Pichilingue et remplit sa mission! Désormais libre de son

temps, il visite une partie des côtes de la Californie; arrête un

instant son cheval devant les quelques huttes de la misérable bourgade

qui doit s’appeler plus tard San Francisco, puis il traverse de nouveau

le golfe et va débarquer près de Guaymas, le plus important des ports de

la Sonora!

Pour atteindre le désert, il traverse à cheval cette province dans toute

son étendue; il devient acteur et témoin des choses étranges, des

aventures singulières qui sont l’origine de ce volume des _Scènes de la

vie sauvage_. Arrivé au terme de son voyage, après des péripéties

inouïes, un splendide paysage se déroule à ses yeux.

Laissons-le parler:

«Les prairies qui se terminent au San Pedro, du côté de Tubac, n’ont

pour bornes, dans le côté opposé, que les eaux du Missouri. C’était bien

là le désert tel que je l’avais rêvé. Au delà de la rivière, de vertes

savanes ondulaient à perte de vue. A mes pieds, un petit lac, séparé du

San Pedro par une étroite langue de terre, et qui jadis avait dû faire

partie de la rivière, étendait ses eaux bourbeuses. Sur les larges

feuilles de plantes aquatiques, des serpents d’eau faisaient reluire au

soleil leurs corps visqueux, entrelacés en hideux réseaux. Au-dessus du

lac voltigeaient des essaims de grues attirées par ces nombreux

reptiles. De longues caravanes de bisons traversaient la plaine

silencieuse. D’autres, disséminés par groupes ou par couples, paissaient

l’herbe épaisse, ou, couchés sur la pente des collines, promenaient un

regard tranquille sur leurs vastes domaines. Plus loin, ces sauvages

animaux se livraient de rudes combats; leurs sourds mugissements

arrivaient à mes oreilles comme le murmure lointain de la mer, et, comme

s’il eût fallu que, même dans le désert, l’homme révélât sa présence, un

parti de chasseurs d’une tribu d’Indiens amis descendait en ce moment le

cours du San Pedro sur des radeaux formés de larges bottes de roseaux

soutenues par des calebasses vides. Une _secua_ de mules chargées de

lingots d’argent et escortées de leurs guides se dessinait en une longue

file à l’horizon. Je restai longtemps ravi devant ce spectacle solennel,

prêtant l’oreille à l’harmonie mélancolique de la clochette des mules et

aux cadences indiennes qui troublaient, en montant graduellement, le

silence des solitudes.»

Le désir de Gabriel Ferry était satisfait: il avait vu le désert!

Il revint sur ses pas, et, quelque temps après, il rentrait à Mexico,

dont il était absent depuis quatorze mois.

«Peu s’en fallut, dit-il, que les amis qui venaient au-devant de moi ne

crussent faire une fâcheuse rencontre dans le voyageur aux habits en

lambeaux et couverts de poussière, à la barbe inculte, au visage hâlé,

qui se présentait devant eux. J’avais quitté Mexico depuis quatorze

mois, pendant lesquels j’avais fait à cheval, dans l’intérieur de la

République, plus de _quatorze cents lieues_: c’est la distance à peu

près du Havre à New-York.

Rentré dans la vie civilisée, je dépouillai mon accoutrement de

voyageur, dont je ne gardai que les longs éperons que j’avais si

longtemps chaussés et le sarape qui m’avait abrité de la rosée de tant

de nuits froides comme du soleil de tant de jours brûlants.»

II

Gabriel Ferry revint du Mexique au commencement de 1837. Il y était

resté environ sept ans. Il dut à ce long séjour de connaître les mœurs

mexicaines dans leurs moindres détails. Mais ce ne fut que plus tard

qu’il raconta les aventures qui lui étaient arrivées et les choses

curieuses qu’il avait vues. Jamais les lettres ne furent son occupation

principale; elles devinrent pour lui un délassement de ses affaires, une

occasion de rappeler et de fixer des souvenirs chers.

En 1840, Gabriel Ferry avait acheté une charge de courtier d’assurances

maritimes, charge dont il se démit en 1844 pour devenir directeur

général d’une grande Compagnie d’assurances maritimes, _l’Espérance_. Ce

fut dans le cours de cette même année qu’il écrivit pour

_l’Illustration_, sous le titre de _Révolutions du Mexique_, l’histoire

animée des hommes qui, de 1817 à 1843, ont pris une part active dans les

affaires de ce pays. Ces biographies, faites avec intérêt et fidélité,

furent remarquées.

Bientôt la _Revue des Deux-Mondes_ accueillit le récit du _Pêcheur de

perles_, qui ouvre la série des _Scènes de la vie sauvage au Mexique_.

Le succès de ce premier récit fut tel, que les colonnes de cette

publication lui furent désormais ouvertes.

Les _Scènes de la vie sauvage_ forment le premier volume des œuvres de

Gabriel Ferry, et c’est peut-être le meilleur.

Bientôt il lui donna pour pendant les _Scènes de la vie mexicaine_

proprement dite, c’est-à-dire le récit des événements dont il avait été

acteur ou témoin à Mexico même, et ils ne lui firent pas défaut. Le

cadre change de nature dans ces nouvelles scènes, mais les faits ne sont

pas moins surprenants. A force d’originalité, ils semblent imaginaires;

ils paraissent empruntés à quelque fiction fantastique. Le roman est

tellement dans les mœurs au Mexique, que celui qui veut les retracer

fidèlement s’expose à passer pour un conteur peu scrupuleux, quand il

n’est que simple historien.

Gabriel Ferry sentait son talent grandir et se développer: ses cadres

habituels ne lui suffirent plus; il essaya du roman à la façon de

Cooper, et y réussit du premier coup.

Le _Coureur des bois_[1] fut son premier grand ouvrage; un succès

l’accueillit dès son début. Aujourd’hui peu de romans sont plus connus:

plusieurs éditions et de nombreuses reproductions l’ont popularisé.

Avant l’apparition du _Coureur des bois_, il n’existait peut-être pas de

roman français de ce genre. La traduction des ouvrages de Cooper avait

excité notre admiration, sans produire, cependant, chez nous, aucune

œuvre originale qui s’en rapprochât. Ce genre ne se contrefait pas, il

demande l’expérience des objets qu’il décrit: véritable épopée du

désert, le _Coureur des bois_ en retrace à grands traits toutes les

scènes, toutes les mœurs. Une intrigue saisissante, qui court d’un bout

à l’autre du roman, relève encore la nouveauté du cadre et l’originalité

des détails.

[1] Le capitaine Mayne-Reid a traduit dernièrement le _Coureur des

bois_ en anglais.

Dans ses excursions à travers les provinces mexicaines, Gabriel Ferry

avait eu souvent l’occasion de rencontrer d’anciens _guerilleros_ qui

avaient pris part à cette guerre de l’Indépendance du Mexique contre

l’Espagne! Guerre terrible qui dura dix ans (de 1810 à 1821). Lutte

acharnée, pleine de tragiques aventures et de sombres épisodes, comme

peuvent à peine en donner une idée les derniers événements dont le

Mexique vient d’être le théâtre.

Ces souvenirs, ces récits d’anciens guerilleros étaient restés

profondément gravés dans la mémoire de notre voyageur. Plus tard il en

fit le sujet de ses _Scènes de la Vie militaire au Mexique_; c’est un

tableau coloré d’actions, d’aventures que l’on croirait empruntées aux

temps antiques, et qui montrent que, quel que soit le climat, quelle que

soit l’époque, les peuples font toujours preuve du même esprit

d’héroïsme, quand ils combattent pour leur indépendance et pour leur

liberté. La guerre de l’Indépendance inspira encore une fois Gabriel

Ferry dans cet émouvant roman de _Costal l’Indien_.

C’est le récit des exploits de Morelos, le plus grand peut-être des

généraux de l’expédition mexicaine; dans cet ouvrage, l’intérêt de la

fiction égale celui des détails historiques; il forme avec les _Scènes

de la Vie militaire_ une saisissante lecture, pleine de révélations sur

ce peuple dont l’étrangeté des mœurs se montre toujours la même à chaque

étape de l’histoire contemporaine. Ce thème de composition appartient

tout entier à Gabriel Ferry: il a été le premier à s’en emparer et à

porter la lumière sur des faits totalement inconnus avant lui.

Cet esprit si original ne restait pas toujours circonscrit dans ses

sujets favoris: il aimait quelquefois à faire des excursions dans un

autre domaine, comme pour prouver la flexibilité de son talent, témoin

ce roman de _Tancrède de Châteaubrun_[2], piquante étude de certains

côtés des mœurs parisiennes. Mais dans ce roman, dont le but ostensible

n’est que d’être amusant, Gabriel Ferry laisse encore voir l’empreinte

de sa vigueur d’idées. La fiction n’est qu’un cadre, pour combattre

d’une manière habile une loi étrange qui trop longtemps a fait ombre

dans notre législation si éclairée, et qui vient d’être abolie: la loi

de la contrainte par corps! C’est dans notre histoire contemporaine

qu’il prit le motif de _la Chasse aux Cosaques_, vigoureux roman où il

retrace des faits peu connus de l’invasion de 1814; où il met en action

l’histoire des sociétés secrètes qui, sous l’Empire, s’étaient

organisées au sein même d’une partie de l’armée contre Napoléon,

notamment la société _des Philadelphes_. Aussi cet ouvrage, dont le

prologue commence au milieu des neiges de la retraite de 1812, n’est-il

qu’une suite de scènes émouvantes et variées, reliées entre elles par

une puissante intrigue.

[2] La _Chasse aux Cosaques_ et _Tancrède de Châteaubrun_ sont deux

ouvrages posthumes; avant d’être réunis en volumes, ils parurent en

feuilletons, le premier dans la _Patrie_, le second dans

l’_Estafette_.

Le dernier des ouvrages de Gabriel Ferry est un petit volume composé

seulement de deux récits: _Les Squatters_, tableau de la vie de ces

rudes défricheurs des forêts de l’Amérique du Nord, et la _Clairière du

Bois des Hogues_, dramatique épisode des côtes de la mer.

Gabriel Ferry dessinait et peignait très-agréablement; il rendit compte,

dans l’_Ordre_, du salon de peinture de 1850-1851.

III

La composition de ces divers ouvrages n’avait demandé guère plus de cinq

ou six ans à Gabriel Ferry, et, répétons-le, les lettres n’étaient pas

son unique occupation: ceci donne la mesure de ce qu’il aurait pu faire,

si la destinée avait été plus libérale de temps envers lui.

A la fin de 1851, le gouvernement français lui confia la mission d’aller

recevoir à San Francisco les nombreux émigrants que la fièvre de l’or

entassait sans prévoyance et sans ressource sur les rivages

californiens. C’était une mission honorable et délicate; les difficultés

et les périls qu’elle comportait, le désir de revoir une partie des pays

qu’il avait parcourus avec enthousiasme dans sa jeunesse, tentèrent

Gabriel Ferry. Il partit.

Le 2 janvier 1852, il s’embarquait à Southampton, à bord de l’_Amazone_,

magnifique paquebot de la Compagnie anglaise. Trente-six heures après,

dans la nuit du 3 au 4, on venait à peine de perdre de vue les côtes

d’Angleterre, que l’incendie envahissait l’_Amazone_! Qu’est-ce qui

avait causé le feu? On ne le sut jamais. Des pompes destinées à éteindre

l’embrasement furent rapidement mises en jeu; les matelots, les

passagers les desservirent avec l’ardeur du désespoir! Il semble qu’il

soit si aisé de devenir maître du feu au milieu de l’eau! Vains espoirs!

La flamme gagnait à chaque instant de l’espace! Bientôt même, sous

l’impulsion du vent d’hiver qui activait l’incendie, la mer s’enfla, les

lames grossirent et vinrent imprimer de fatales oscillations au navire

embrasé!

Réveillé comme les autres passagers par le son des cloches d’alarme,

Gabriel Ferry était monté sur le pont de l’_Amazone_; mais avec ce coup

d’œil exercé du voyageur qui s’est déjà trouvé maintes fois dans des

circonstances critiques, il embrassa l’étendue du péril et vit qu’il n’y

avait là aucune chance de salut! Cette découverte ne lui arracha aucun

signe de terreur. Il ramena sur sa poitrine son manteau de voyageur

excité par la rafale, et, s’appuyant contre un cordage, regarda

impassible l’incendie qui rugissait autour de lui. A celui qui avait vu

le désert, qui avait été témoin de scènes étranges, la destinée

réservait pour scène dernière un embrasement sur l’Océan pendant les

ténèbres, sans autre issue qu’une mort terrible! Deux heures après le

commencement de l’incendie, l’_Amazone_ présentait un aspect qui défie

toute description: ce n’était plus qu’un gigantesque bûcher! Les

cheminées, les cordages, tout le gréement supérieur étaient tombés, et

les flammes qui s’élevaient partout avec une intensité formidable,

fermaient presque tout passage!

Alors chez quelques-uns la terreur se changea en vertige. Un passager et

sa femme se prirent par la main et se précipitèrent dans l’intérieur du

navire embrasé! On résolut enfin une tentative désespérée: l’_Amazone_

portait à son bord trois chaloupes de réserve; le capitaine annonça que

ses matelots allaient les mettre à la mer dans l’espoir de gagner la

côte avec tout ce qu’elles pourraient contenir de monde.

On était éloigné de vingt-cinq ou trente lieues de la terre la plus

voisine; il faisait nuit et la mer était orageuse. C’était moins une

espérance de sauvetage que l’alternative d’une mort moins horrible. Une

première chaloupe est mise à flot. Une multitude haletante, sans songer

aux dangers de cet empressement, sans écouter les représentations du

capitaine, l’envahit avec confusion. Quelques coups de rames avaient à

peine fait mouvoir cette embarcation qui enfonçait sous le poids de son

chargement, qu’une vague formidable, accourant du large, bondit sur sa

proie avec le fracas d’une décharge d’artillerie, et la submergea

complétement.

La seconde chaloupe eut le même sort par les mêmes circonstances! Du

sein des flots s’élevaient alors de suprêmes cris de désespoir, et la

réverbération sanglante du navire embrasé éclaira de lamentables

agonies! Restait une troisième embarcation; ces deux désastres

successifs rendirent quelque prudence: on décida que vingt passagers

seulement y prendraient place. Ceux qui préféraient aux conséquences de

l’incendie l’éventualité d’une fuite au hasard, pendant la nuit, sur une

mer orageuse, descendirent dans la chaloupe.

Au moment d’y entrer, un négociant qui se rendait à San Francisco, M.

Barrincon, se retournant vers Gabriel Ferry alors près de lui:

--Venez-vous avec nous? lui dit-il.

--_Mourir pour mourir, je préfère rester ici_, répondit Gabriel Ferry

avec cette sérénité qui ne l’avait pas un instant abandonné. Le

capitaine joignit vainement ses pressantes instances à celles de M.

Barrincon.

Enfin cette dernière barque s’éloigna!

Elle avait déjà fait une lieue au hasard, au milieu des ténèbres;

l’_Amazone_ embrasée ne lui apparaissait plus dans le lointain que comme

le fanal d’un navire qui cingle la mer pendant la nuit. Tout à coup,

vers cinq heures du matin, un bruit égal à un roulement de tonnerre

interrompit le silence de l’immensité... Le voile d’obscurité qui pesait

sur l’horizon se déchira, la surface de l’Océan s’illumina comme par

l’effet d’une aurore boréale, puis bientôt tout retomba dans la nuit...

L’_Amazone_ venait de _sauter_ avec le reste de ses passagers[3]!

[3] Les vingt passagers montés sur cette barque de l’_Amazone_

voguèrent pendant plusieurs heures encore; ils furent enfin

rencontrés par la galiote hollandaise _la Gertrudia_, qui les

recueillit à son bord et les ramena aussitôt à Brest.

Voir, sur ce désastre, tous les journaux et principalement le

_Journal des Débats_ du commencement de janvier 1852.

IV

Cette mort, pathétique comme le dénoûment d’une tragédie antique, émut

vivement l’opinion. La réputation de Gabriel Ferry s’étendit en raison

de l’horreur de la catastrophe qui avait terminé ses jours.

La mort est une si grande artiste en renommée!

On rechercha ses ouvrages; les éditions et les reproductions s’en

multiplièrent rapidement. La critique jugea et apprécia son talent.

George Sand lui consacra des pages émues! Aujourd’hui il a sa place dans

la puissante famille de ces écrivains voyageurs, hommes d’action et

d’imagination, qui ont tenu le principal rôle dans leurs œuvres.

Gabriel Ferry a le mérite d’avoir marqué le premier parmi nous cette

littérature qui emprunte son intérêt aux grandes scènes de la nature

d’outre-mer, aux mœurs si pittoresques de ses habitants. Depuis, bien

des écrivains se sont essayés dans cette voie. Notre voyageur a gardé la

priorité dans le genre qu’il avait révélé, car il réunit au plus haut

degré l’intérêt et le style. Il a enveloppé ses œuvres de cette forme

parfaite qui rend impérissable ce qu’elle touche; et nul n’a peint avec

plus de saisissante vérité les mœurs de ce peuple étrange qui reste

toujours le même en dépit de la marche du temps et des progrès de la

civilisation.

Dans notre dernière expédition au Mexique un grand nombre d’officiers

avaient avec eux les ouvrages de Gabriel Ferry, et les consultaient avec

fruit, de même qu’en 1798 les soldats de l’armée d’Égypte n’avaient pas

de meilleur guide que le voyage de Volney dans la terre des Ptolémées.

FLAVIUS GIRARD.

SCÈNES

DE

LA VIE SAUVAGE

AU MEXIQUE

I

LE PÊCHEUR DE PERLES

Au temps où les Indes occidentales reconnaissaient encore la domination

espagnole, le port de San-Blas, situé à l’entrée du golfe de Californie,

sur la côte de l’ancienne intendance, qui est devenue l’État de Xalisco,

était l’entrepôt des îles Philippines. Des navires richement chargés des

soieries de la Chine, des épices précieuses de l’Orient, se pressaient

dans la rade; une population affairée remplissait les rues; des arsenaux

bien garnis, des chantiers toujours en activité, faisaient alors de

San-Blas le point le plus important de la côte du sud. Aujourd’hui toute

cette splendeur s’est évanouie, et San-Blas ne conserve plus que des

restes de chantiers, des restes d’arsenaux, des restes de population, le

souvenir de son ancien commerce et sa situation pittoresque.

La ville se divise en deux parties, la ville haute, et la ville basse ou

la plage. Des arceaux de la _Commandance_ générale, bâtie sur le sommet

d’un rocher escarpé, le regard embrasse un des points de vue les plus

mélancoliques et les plus beaux qu’on puisse contempler. D’un côté,

s’offre la ville haute, silencieuse et dépeuplée, triste et morne comme

tout ce qui s’affaisse et tombe en ruine après avoir été puissant; de

l’autre, une épaisse et verte forêt dont les premières cimes viennent

caresser, comme un flot de verdure, les fondements de la Commandance,

s’abaisse en amphithéâtre jusqu’à la plage. Un chemin tortueux, qui se

perd et se retrouve au milieu des arbres, descend jusqu’au niveau de la

mer. Là, sur la grève, parmi des bouquets de palmiers et de bananiers, à

l’ombre des cocotiers, se montrent de tous côtés de pittoresques huttes

de bambous. Au pied de ces huttes, la plage s’arrondit, baignée par le

flux presque insensible qui vient de la haute mer, dont les eaux

reflètent comme un miroir l’azur étincelant du ciel. Çà et là, des îles

riantes s’épanouissent au soleil comme des bouquets de fleurs marines;

de grands rochers s’élèvent pareils à des pyramides d’ambre jaune, et

quelques bateaux pêcheurs, glissant au loin, détachent sur les

profondeurs lumineuses de l’horizon leurs blanches voiles triangulaires.

Je me trouvais à San-Blas il y a quelques années. Des intérêts

commerciaux m’appelaient en Californie, et j’attendais, depuis une

quinzaine de jours environ, que quelque navire caboteur se mît en charge

pour un point quelconque de cette côte. Enfin j’appris que _la

Guadalupe_, petite goëlette de cinquante-huit tonneaux, allait faire

voile pour Pichilin ou Pichilingue, sous le commandement d’un capitaine

catalan qui en était le propriétaire. Je me hâtai de l’aller trouver et

d’arrêter passage à son bord. J’acceptai ses conditions sans marchander.

Bien qu’il fût alors sans concurrent, le capitaine eut la discrétion de

ne pas me demander un prix trop exorbitant. «Si vous habitez, comme je

n’en doute pas, la ville haute, me dit-il en nous séparant, vous ferez

bien de descendre à la plage avec vos effets, car d’un moment à l’autre

nous pouvons partir, et j’enverrai une embarcation pour vous chercher;

ainsi tenez-vous prêt, pour ne pas perdre une minute.»

J’avais tellement hâte de me dérober à la chaleur étouffante de San-Blas

et aux myriades de maringouins qui en rendent le séjour presque

intolérable, que, pour n’y pas rester une heure de plus, je m’empressai

de suivre le conseil du capitaine. J’allai donc m’installer sur la

plage, dans une de ces charmantes huttes en bambous que j’avais déjà

remarquées du haut de la ville; mais je ne tardai pas à m’apercevoir

que, sur cette plage, de loin si séduisante, les maringouins étaient en

plus grand nombre encore que sur la hauteur, et d’autant plus affamés

qu’ils avaient moins de victimes à tourmenter. Enfin, au bout de trois

jours de martyre, je reçus un matin l’avis de me tenir prêt à monter

dans l’embarcation qui devait me prendre dans l’après-midi. A l’heure

dite, une pirogue vint aborder à quelques pas de la hutte que

j’habitais. Comme c’était une pirogue creusée dans un tronc d’arbre et à

fond plat, le trajet de la plage au navire ne se fit pas sans quelque

danger. La moindre lame, le moindre mouvement maladroit, peuvent faire

chavirer ce frêle esquif, et de grands requins, qu’on voit à fleur d’eau

suivre sournoisement le sillage, font assez deviner quelles seraient les

suites d’un pareil accident. Nous arrivâmes heureusement à bord.

Des montagnes de ces beaux et savoureux oignons de San-Blas, d’une

prodigieuse grosseur, des calebasses et des bananes, étaient entassés

sur le pont de la goëlette. Cet amas de fruits et de légumes formait,

avec ma malle, à peu près toute la cargaison. L’appareillage fut bientôt

terminé. On arrima les oignons tant bien que mal dans les trois

pirogues, on suspendit les régimes de bananes en longues franges au

couronnement et aux lisses de bâbord et de tribord, puis le navire fut

livré à la discrétion des vents et à la grâce de Dieu.

L’équipage n’était pas moins singulièrement composé que le chargement.

Le capitaine catalan, don Ramon Pauquinot, avait sous ses ordres un

matelot français, déserteur d’un navire baleinier, un Mexicain qui avait

la prétention de servir de second, un Canaca ou Indien des îles

Sandwich, un Chinois qui passait, avec une égale répugnance, de la

cuisine à la manœuvre, et _vice versâ_, enfin deux Apaches[4] de

quatorze à quinze ans, arrachés tout jeunes à leurs déserts, et faisant

l’office de mousses. Le capitaine, quand il n’était pas aux prises avec

ses matelots dont il finissait toujours par faire les volontés, se

promenait, fumait, ou passait en revue ses oignons et ses calebasses. Le

Français, avec l’arrogance de ses compatriotes en pays étranger,

traitait de _Parisiens_ son capitaine et ses camarades; il s’était

réservé le maniement de la barre, près de laquelle il restait assis sans

façon, donnant la nuit au sommeil et le jour au _far niente_. Le

Mexicain, affectant de se croire officier à bord, et voluptueusement

couché dans une pirogue, raclait constamment une petite mandoline qui ne

le quittait pas. Il était fort surpris quand don Ramon lui donnait des

ordres, et regardait comme des actes de tyrannie intolérable ses

prétentions à exercer une autorité dont pourtant le capitaine n’abusait

guère. Le Chinois, sous le prétexte d’être à la fois à la cuisine et à

la manœuvre, ne faisait ni manœuvre ni cuisine. Le Canaca se chargeait à

sa place de faire cuire le riz et les bananes qui, avec de la

_cecina_[5] revenue dans l’eau, composaient toute notre nourriture. En

revanche, quand le capitaine donnait l’ordre d’amener ou de border une

voile, le Chinois revendiquait avec aigreur les fonctions de cuisinier

usurpées par le pauvre Indien. Ce dernier, le seul qui travaillât parmi

les hommes de l’équipage, était, comme il arrive presque toujours, le

moins payé. Quant aux deux jeunes Apaches, ils passaient leur temps, en

vrais sauvages, à lutter d’adresse dans le maniement du couteau. On les

voyait accroupis l’un devant l’autre à quelques pouces de distance, et

avançant un de leurs pieds nus, balancer lentement leurs couteaux entre

le pouce et l’index, puis, à un signal donné, les laisser échapper, de

façon à percer le pied qui ne se retirait pas assez vite. Cette escrime

d’un nouveau genre amenait mille parades fort bizarres, mais rarement

heureuses, et le délassement favori des Apaches finissait toujours par

ensanglanter le pont.

[4] Nation sauvage et indomptée, dont le vaste territoire s’étend au

nord de l’État de Sonora.

[5] Viande séchée au soleil.

L’anarchie qui régnait à bord de _la Guadalupe_ ne doit pas être

considérée comme une exception; je pourrais citer plusieurs traits de

cette incroyable mollesse particulière aux capitaines de navires

mexicains, et dont le pauvre don Ramon offrait un triste exemple.

L’absence de lois et la crainte de se voir abandonnés par les rares

matelots qu’ils peuvent recruter sur ces côtes ne permettent pas aux

capitaines de recourir aux moyens coërcitifs, qui seuls feraient

respecter leur autorité. Au reste, la plupart prennent leur mal en

patience. Don Ramon surtout montrait une indolence, une résignation où

se reconnaissait, mieux encore que dans son teint bronzé, l’invincible

influence du soleil des tropiques.

Il y avait déjà quinze jours que nous avions levé l’ancre, et nous

pensions être encore loin de Pichilingue. L’eau se corrompait dans les

futailles sous un soleil perpendiculaire, car nous touchions au solstice

de juin. La cecina m’était devenue odieuse, le riz insupportable.

J’aspirais avec ardeur à la fin de notre navigation, quand un jour, au

moment où le soleil allait disparaître dans les brumes lointaines de

l’horizon, le matelot français me fit signe de venir à lui:

--Tenez, me dit-il en me montrant du doigt un point éloigné presque

imperceptible, regardez là-bas! Pour les _Parisiens_ comme vous, ce

point noir n’est peut-être qu’un nuage un peu plus bas que les autres;

pour moi, qui ai navigué dans ces mers, c’est l’île de Cerralbo, qui

cache celle d’Espiritu-Santo.

--Eh bien! que faut-il penser de ce voisinage? répondis-je avec

surprise.

--Ce qu’il faut en penser? c’est que nous avons dépassé Pichilingue, qui

se trouve à l’extrême pointe de la Californie, de soixante lieues au

moins. Or le capitaine s’en croit éloigné encore de soixante, ce qui

fait à son compte une erreur de calcul de cent vingt lieues; c’est peu

sur une navigation du double à peu près.

--En êtes-vous certain?

--Aussi certain, reprit le matelot, que je le suis qu’un capitaine

français ferait une maladie de chagrin pour une pareille bévue, et que

celui-ci n’en sourcillera pas.--Capitaine, s’écria-t-il presque en même

temps, nous avons la terre à l’avant.

--Bah! dit don Ramon en s’approchant de la lisse pour mieux voir, c’est

ma foi vrai! Eh bien! tant mieux, nous arriverons plus vite que je ne

l’avais pensé.

Puis, s’apercevant de sa double erreur, il se tourna vers moi, et, sans

beaucoup s’étonner, il s’écria d’un air de bonne humeur:--Il est bien

heureux, ma foi, que je ne me sois pas trompé de cent lieues, car

j’aurais eu à vous nourrir plus longtemps; mais soyez sans inquiétude,

les escales, tant directes que rétrogrades, sont comprises dans le prix

du passage; nous allons nous reposer à Cerralbo, et je vous reconduirai

à Pichilingue.

Le matelot français me lança un regard expressif; il était impossible

d’avoir plus complétement raison.

Le soleil s’abaissait déjà au moment où les îles signalées commencèrent

à être visibles à des yeux autres que ceux d’un marin; il allait se

coucher lorsque nous arrivâmes à l’entrée du canal qui sépare l’île de

Cerralbo de celle d’Espiritu-Santo. Rien n’est triste comme l’aspect de

ces deux îles, avec leurs bords escarpés de roches noires contre

lesquelles l’eau se brise, jaillit et retombe en remous écumeux.

Habituellement désertes, les îles de Cerralbo et d’Espiritu-Santo ne

sont peuplées que deux mois de l’année par les pêcheurs de perles, et

cela en juin et juillet: j’ai dit que nous étions à la fin du premier de

ces deux mois.

Nous commencions à distinguer les huttes élevées temporairement par ces

aventuriers, les embarcations attachées dans les anfractuosités des

rochers, quand deux canots, montés par deux hommes dont l’un semblait

poursuivre l’autre, se détachèrent de l’île de Cerralbo dans la

direction de l’île voisine. Des cris partis du rivage annonçaient qu’à

terre on prenait un vif intérêt à cet incident. Les deux canots, luttant

de vitesse, semblaient voler sur la surface de la mer, devenue paisible

à quelque distance des rochers de la grève. Cependant l’avantage

paraissait insensiblement passer du côté du poursuivant. Notre équipage

s’émut de ce spectacle; le Canaca, le Chinois, montèrent sur les haubans

pour mieux voir la course, tandis que les Apaches grimpèrent dans les

hunes, le long du cale-hauban, à l’aide des doigts de leurs pieds, dont

ils se servaient comme les singes. Le capitaine lui-même prit sa

longue-vue, et, après avoir regardé attentivement pendant quelques

minutes:--Il est perdu, dit-il en se tournant vers moi.

--Qui? demandai-je.

--Eh bien! l’homme qui se sauve dans son canot.

--Qui vous le fait croire?

--C’est José Juan qui le poursuit.

Ce nom ne m’apprenait rien; mais je jugeai inutile de troubler par de

nouvelles questions le capitaine, qui semblait fort préoccupé du

résultat de la course. Je repris donc mon attitude d’observateur

attentif et silencieux. La goëlette avançait toujours, et la distance

qui nous séparait des deux jouteurs, diminuant de plus en plus, me

permettait de mieux suivre les phases de la lutte. Il était évident que

celui qui fuyait tendait à gagner une petite crique qu’on apercevait au

milieu des roches à pic qui bordent l’île d’Espiritu-Santo. C’était le

seul endroit où l’on pût aborder. Il fallait donc, du point où il était

parvenu, se diriger en droite ligne vers cet asile. José Juan ne sembla

d’abord pas deviner cette intention, car, au lieu de suivre cette ligne

droite, il agrandit l’espace qui le séparait de son antagoniste en

remontant le canal. Celui qu’il poursuivait le regardait avec anxiété,

et redoublait d’efforts; mais il avait probablement à lutter contre un

courant rapide, car son canot dérivait sensiblement. Celui de José Juan,

au contraire, après être parvenu au sommet de l’angle qu’il avait

décrit, se dirigeait en diagonale avec une apparente facilité, de

manière à gagner la crique avant le fugitif. Ce point décidé, ce n’était

plus qu’une lutte de temps qui devait avoir lieu entre les deux

adversaires, lutte dans laquelle José Juan avait tout l’avantage du

courant produit par le resserrement des deux îles.

--Allons, dit le capitaine, ce drôle n’a plus qu’à se laisser prendre au

lieu de se fatiguer inutilement.

Soit découragement, soit lassitude, le pauvre diable dont parlait le

capitaine ne ramait plus qu’avec mollesse, et se retournait de temps à

autre pour juger des progrès que faisait son persécuteur. Au moment où

celui-ci, que chaque coup d’aviron rapprochait rapidement, était sur le

point de l’atteindre, il parut prendre un parti désespéré, et,

abandonnant ses rames, il monta sur l’avant du canot, et regarda l’eau

avec attention.

--Il est fou, s’écria le capitaine, ou la peur lui trouble l’esprit,

s’il espère échapper, en se jetant à la mer, au meilleur plongeur de

toutes ces côtes.

C’était cependant la seule chance de salut qui lui restât. En effet, la

nuit allait venir. Les eaux se teignaient déjà d’une couleur plus

sombre; quelques minutes encore, et il se dérobait à son ennemi à la

faveur de l’obscurité du ciel et de la mer, en supposant toutefois que

le motif de sa fuite fût assez grave pour lui faire affronter les

requins qui foisonnent dans toutes les mers de la zone torride.

Malheureusement il n’y avait pas une minute à perdre, car, grâce à la

vigueur avec laquelle José Juan faisait avancer son canot, en quelques

coups d’aviron il allait se mettre bord à bord avec le fugitif; celui-ci

le sentit sans doute, car il s’élança la tête la première, et les flots,

un instant séparés, se refermèrent au-dessus de lui. Ce fut au tour de

José Juan de lâcher ses avirons et de se tenir debout à l’avant de sa

barque. Il tenait d’une main un de ces filets qui servent aux plongeurs

à rapporter les coquillages qu’ils détachent des bancs de rochers, et de

l’autre une corde assez longue. Après un instant d’hésitation, lâchant

le filet et gardant la corde, il disparut à son tour sous l’eau, tandis

que les deux canots, abandonnés au courant, allèrent se heurter bord

contre bord.

Les rochers de l’île de Cerralbo s’étaient garnis de curieux qui

suivaient avec anxiété cet étrange spectacle. Quant à l’équipage de _la

Guadalupe_, il témoignait une joie voisine de l’ivresse. Le Canaca ne

pouvait assister sans frémir à une course en canots et à des prouesses

de natation qui lui rappelaient ses îles natales, et les deux Apaches

poussaient, du haut de la hune, des hurlements d’allégresse. Une minute

s’était à peine écoulée au milieu de cette vive préoccupation,

lorsqu’une tête se montra à la surface de l’eau; c’était celle du

fugitif. Il nageait vers Espiritu-Santo avec toute l’énergie du

désespoir, quand tout à coup, comme s’il eût été entraîné par un de ces

puissants tourbillons qui engloutiraient un vaisseau, il s’enfonça

rapidement et disparut. Une légère écume qui blanchissait, de petites

vagues qui bouillonnaient au-dessus de la place où on l’avait perdu de

vue, indiquaient une lutte sous-marine. Avait-elle lieu entre José et

son adversaire, ou bien le malheureux était-il aux prises avec un de ces

monstres féroces dont la vue seule donne le frisson à l’homme qui les

contemple en sûreté du pont d’un navire? Cependant l’écume blanchissait

toujours et ne se teignait pas de sang; cette vue rassura les

spectateurs. Enfin l’eau se fendit de nouveau, une tête parut, puis une

autre; la première, c’était celle de José Juan, la seconde, celle du

fugitif: seulement on s’aperçut bientôt que ce dernier ne se soutenait

sur l’eau que par le jeu de ses jambes, car la corde de José Juan se

repliait trois fois autour de ses bras collés à son buste par cette

triple étreinte. Cette merveilleuse prouesse, accomplie sous les vagues,

excita, tant à bord que sur le rivage, un tonnerre d’applaudissements,

parmi lesquels se mêlaient des cris de: _Viva José Juan! que viva!_

tandis que le capitaine se retournait vers moi pour me dire:

--Je vous avais bien dit qu’un homme poursuivi par José Juan était un

homme perdu!

La nuit, qui arriva rapidement, nous déroba la suite de cette scène

extraordinaire; mais nous entendîmes, au bout de quelques instants, des

cris lamentables qui partaient du rivage, mêlés à des rires ironiques,

le murmure sourd de la lutte d’un seul homme contre plusieurs, puis nous

n’entendîmes plus rien.

Quand _la Guadalupe_ eut achevé de mouiller à une demi-portée de canon

du rivage de Cerralbo, l’heure du repos était venue pour cette

population de plongeurs, de marchands et d’aventuriers, dont la journée

est si remplie de périls et de fatigues. La lune, déjà levée, éclairait

de ses pâles rayons les molles ondulations de la mer. De longues lames

venaient se briser avec un bruit monotone sur une grève semée de

coquillages nacrés, et qu’on eût pu croire complétement déserte.

Les îles de Cerralbo et d’Espiritu-Santo ont été renommées de tout temps

dans le golfe de Californie pour leurs bancs d’huîtres perlières et le

grand nombre de ces tortues carets dont la carapace fournit l’écaille.

Le premier qui découvrit ce _placer_ de perles[6] fut un soldat espagnol

qui, au terme d’une aventureuse campagne, se trouva riche de plus de

trois cent mille francs. Depuis cette époque, les concessionnaires de ce

_placer_ le font exploiter tous les ans pendant les mois de juin et de

juillet. L’exploitation des perles tient une grande place dans

l’industrie et le commerce du Mexique. Un heureux hasard m’avait conduit

sur un des principaux théâtres de cette exploitation; je voulus en

profiter. Deux choses m’intéressaient surtout: l’état de l’industrie

perlière d’abord; ensuite, faut-il le dire? je tenais à avoir

l’explication de la scène étrange qui m’avait frappé avant d’arriver

devant Cerralbo, et dont le héros était précisément un pêcheur de

perles, José Juan. Je me promis de ne pas quitter ces îles sans avoir

satisfait ma curiosité.

[6] Le mot _placer_ désigne un endroit où l’on trouve de l’or ou des

perles à fleur de terre ou à fleur d’eau; le mot _mina_ entraîne

avec lui l’idée de travaux souterrains. L’exploitation d’un _placer_

est presque toujours heureuse, et celle d’une _mina_ trop souvent

stérile.

Lorsque des hasards ou des recherches font découvrir au Mexique une mine

d’or ou d’argent, on en déclare l’existence au gouverneur de l’État, qui

en accorde la concession, si toutefois le dénonciateur (c’est ainsi

qu’on l’appelle) n’est ni étranger, ni soldat, ni prêtre, et à la charge

pour lui de la mettre en exploitation dans le délai d’un an et un jour,

faute de quoi la concession retombe dans le domaine public. Les

formalités sont les mêmes, à quelques exceptions près, pour les bancs de

perles. Une fois ces formalités remplies, on songe aux préparatifs de la

pêche.

Les propriétaires du _placer_ qu’on doit exploiter embauchent, parmi les

tribus indiennes du littoral de Californie et de celui de Sonora qui y

fait face, le nombre de _buzos_ (plongeurs) dont ils ont besoin. Comme

les mineurs, les plongeurs sont à la part, c’est-à-dire que leur salaire

consiste uniquement dans une portion du bénéfice qu’on leur abandonne.

Dès que les opérations de pêche sont commencées, ils deviennent l’objet

d’une surveillance incessante, car on conçoit combien il est facile de

soustraire une perle d’un grand prix. Le _capataz_ ou chef d’une brigade

est chargé de ce soin. On confie d’ordinaire cette autorité, presque

toujours despotique, à un homme que sa force morale ou physique a fait

respecter ou craindre de ses camarades.

Ces plongeurs sont accompagnés de leurs familles. A leur suite viennent

les sorcières des diverses tribus parmi lesquelles les _buzos_ sont

recrutés. Ces femmes, qui exploitent la crédulité indienne, ont pour

mission de charmer les requins et d’endormir leur férocité ou leur

vigilance. C’est peut-être, de tous les métiers qui viennent s’exercer

dans une pêcherie, le plus commode et le plus lucratif. Les

_rescatadores_ (racheteurs) se transportent également au _buceo_

(pêcherie) pour racheter aux plongeurs la part de bénéfice qui leur est

payée en perles. Puis d’autres spéculateurs de bas étage arrivent en

foule pour ouvrir des _tendajos_ (cabarets) ou des _casas de partida_

(maisons de jeu). Comme la saison de la pêche des perles est aussi celle

de la pêche des tortues à écaille, qui attire de nombreuses flottilles à

Cerralbo et Espiritu-Santo, une population flottante et nomade de deux à

trois cents habitants se trouve subitement réunie dans ces deux îles

désertes pendant dix mois de l’année. A peine arrivés, les pêcheurs

réparent les huttes de la campagne précédente, au besoin ils en

bâtissent de nouvelles, et la campagne commence.

Les barques disposées pour la pêche contiennent les rameurs et les

plongeurs. Ces derniers se jettent à l’eau alternativement, c’est-à-dire

que, pendant que l’un plonge, l’autre se repose. Une corde au bout de

laquelle est attachée une assez grosse pierre, et qu’ils tiennent entre

l’orteil et les doigts du pied, leur sert à plonger avec plus de

rapidité. L’autre bout de la corde, attachée au canot, les aide à

remonter plus facilement, quand leur poids s’est augmenté de celui des

coquillages qu’ils vont détacher sur les roches à dix et douze brasses

de profondeur. Ces coquillages remplissent un filet que les plongeurs

portent devant eux comme un tablier. Il n’est pas rare de voir ces

hommes rester jusqu’à trois et quatre minutes sous l’eau, après quoi ils

remontent brisés de fatigue, ce qui ne les empêche pas de plonger ainsi

dans une matinée quarante ou cinquante fois. Les meilleurs plongeurs

sont en général les Indiens Hiaquis, qui vivent sur les bords de la

rivière de ce nom, près de Guaymas. Ce sont eux qu’on emploie de

préférence, à cause de leur intrépidité et de leur adresse. Bien que les

requins se réunissent en grand nombre auprès de ces pêcheries, comme

dans tous les endroits fréquentés de ces parages, les Hiaquis plongent

dans ce terrible voisinage avec une audace qui fait frémir, surtout si

l’on considère la seule arme qu’ils aient à leur disposition. C’est un

morceau de bois dont les deux extrémités sont aiguisées et durcies au

feu; cette arme grossière, qu’ils portent à la ceinture de leur caleçon

de cuir, s’appelle _estaca_. On sait que, par la conformation de sa

mâchoire inférieure, le requin, pour saisir sa proie, est obligé de se

retourner; c’est ce moment qu’ils choisissent pour enfoncer le pieu dans

la gueule de leur ennemi, dont les mâchoires dès lors ne peuvent plus se

rejoindre. Un seul genre de requin, la _tintorera_, met en défaut le

courage des Hiaquis, et leur fait éprouver cette horrible angoisse que

cause aux autres hommes la vue d’un requin ordinaire.

Chaque soir on amoncelle et on parque sur le rivage les huîtres qui ont

été arrachées des rochers, et là, sous la garde spéciale des _capataz_,

ou chefs des corporations, on les laisse s’ouvrir par la putréfaction

que le soleil ne tarde pas à développer. Quand cette putréfaction est

complète, on procède au lavage, à peu près comme pour le sable aurifère.

Ce lavage se fait aussi dans de grandes auges en bois; on fouille

avidement cette horrible décomposition qui exhale au loin des miasmes

empoisonnés, et on en extrait les perles. Celles qu’on pêche ainsi sur

toute la côte de Californie, à la mission de la Paz, à Loreto, ne se

distinguent pas en général par la blancheur de leur eau et la pureté de

leur orient, comme les perles de l’Inde; leur couleur est généralement

bleuâtre; les plus grosses sont même d’une couleur irisée tirant sur le

noir violet; elles affectent surtout la forme de poires. Ces perles,

toutefois, ne laissent pas que d’être d’une certaine valeur, et sont

employées à des parures de deuil. Il n’est pas d’ailleurs, sur toute la

surface de la république mexicaine, de femme jouissant de quelque

aisance qui ne possède un collier de perles d’un grand prix, et ces

perles ne viennent que de Californie. On conçoit dès lors toute

l’importance qu’on attache à l’extraction de ces perles, et le grand

nombre de spéculateurs qui s’en emparent. Cette pêche dure deux mois.

Une fois la pêche terminée, toute cette population nomade remonte dans

les canots qui l’ont amenée: les Indiens retournent dans les villes

louer leurs bras pour un autre travail; les sorcières vont raconter à

leurs tribus la puissance de leurs incantations; les _rescatadores_

vont, d’habitation en habitation, réaliser le bénéfice de leurs achats;

les cabaretiers portent ailleurs leurs buvettes, les banquiers leurs

baraques de jeu; les pêcheurs d’écailles, enfin, rapportent à leurs

armateurs le fruit de leur campagne, et les deux îles redeviennent

désertes jusqu’à la saison suivante. Pendant ce temps, le travail

mystérieux qui forme la perle s’accomplit de nouveau; des monceaux de

coquilles de nacre blanchissent sur le rivage et l’encombrent.

Primitivement, les navires d’Europe en retour obtenaient une prime pour

en débarrasser la grève, en les chargeant comme lest; plus tard, on

payait un droit de deux francs cinquante centimes par tonneau, et

maintenant le gouvernement en fait un objet de spéculation; car ce sont,

comme on sait, ces écailles qui fournissent la nacre.

Scènes de la vie sauvage au Mexique · 第 1 / 23 段