que le temps s’écoulait, je me sentais en proie à une très sombre
tristesse qui pesait sur moi comme un ciel d’hiver sur une campagne
flétrie. Tout était en léthargie au dedans de mon être; tout se taisait:
plus même de remords ni de scrupules, mais un immense accablement. La
lumière de la Grâce me paraissait éteinte et il ne restait qu’une nuit
intense où mon âme se cherchait à tâtons sans se trouver.
Ah! cette sensation de solitude totale dans des ténèbres opaques, c’est
peut-être la plus terrible des épreuves que l’âme qui se repent ait à
supporter.
Ma course sans but me conduisit sur la place du Panthéon. J’avisai le
portail de Saint-Etienne du Mont et je me dis:--Si j’entrais là.
Peut-être que la clarté divine m’y reviendra...
J’entrai donc. J’errai, le front bas, sous les arceaux. J’essayais de
prier et ce m’était impossible. Il y avait sur mon âme comme une couche
de givre que je ne réussissais pas à percer.
Je repris mon vagabondage par les rues. Il n’y avait plus que mon corps
qui agissait. Mon âme était comme défunte.
Mes pas me conduisirent à Saint-Sulpice. J’y entrai, pareil à un
somnambule; mais quand je fus sous ces voûtes embaumées de prières, je
repris un peu conscience de moi-même, c’est-à-dire que je ressentis
d’une façon encore plus aiguë ma solitude.
Je m’agenouillai sur la première chaise venue et je tentai une
supplication à l’adresse du Ciel impassible. Je pus tout juste
dire:--Mon Dieu!... Rien de plus.
Et la nuit glacée s’appesantit de nouveau sur moi.
Je me relevai; je me traînai, en détresse, dans l’église. Comme cinq
heures sonnaient, je me trouvai près de la Chapelle du Sacré-Cœur. Un
prêtre en méditation s’y tenait assis. Aussitôt que je l’eus distingué
dans la pénombre, il me vint à l’idée de lui demander du secours.
--Monsieur l’abbé, lui dis-je, sans autre préambule, je voudrais prier
et je ne puis pas... C’est horrible!
Il me regarda, plein de pitié. Certainement il devina quelque chose de
mon angoisse car il me répondit:--Le Bon Dieu vous tient compte de
l’intention, soyez-en certain. Prenez courage: je vais prier pour vous.
Je le remerciai d’un signe de tête, étant incapable d’ajouter un mot, et
je me remis à vaguer dans les bas-côtés. Alors, voici que, peu à peu,
mon cœur se desserra et qu’il fit plus clair en moi. En même temps, je
sentis naître, grandir, s’affirmer la certitude que je dirais _tout_ à
l’abbé M... et l’espoir qu’il me recevrait à merci au nom du Seigneur.
Ce réveil de mon âme fut semblable au retour à l’existence d’un homme
qui s’est évanoui et qu’un cordial administré à temps remet sur pied.
Je fus soudain en pleine possession de mes facultés. Sans nulle
hésitation, je me dirigeai vers le presbytère; cinq heures et demie
sonnant, j’étais dans la loge du concierge et je demandais l’abbé M...
Tout en montant l’escalier vers la cellule qui m’avait été indiquée,
j’examinais encore une fois l’état de mon âme et je m’étonnais que tant
de calme et de décision eût succédé à tant de fièvre et d’incertitude.
Toutefois, comme je frappais à la porte, le cœur me battait assez fort
car une parole de Byron, qui s’appliquait à mon cas, me revenait à la
mémoire: «C’est ici un de ces relais où les Destins changent de
chevaux.»
Entré, je vis un petit vieillard à cheveux blancs, assis dans un grand
fauteuil. Il me regardait d’un air interrogateur. Je lui remis la lettre
de Coppée; et il la lut sans rien témoigner de l’impression qu’elle lui
causait. Puis, m’ayant fait asseoir, il me demanda tranquillement, et
comme s’il s’agissait de la chose la plus facile du monde, de lui
exposer par suite de quelles circonstances je m’était senti attiré vers
l’Eglise.
Je me trouvais un peu embarrassé, ne sachant trop par quel bout entamer
mon récit, quand je me souvins que j’avais sur moi quelques-unes des
lettres de mon ami S... Elles mettaient si bien dans leur jour les
péripéties les plus récentes de ma conversion qu’elles constituaient la
meilleure des entrées en matière. Je les tendis à l’abbé M... en le
priant de les parcourir.
Il les lut avec attention puis me dit:--Vous avez eu là, pour
conseiller, un excellent catholique. Il faut remercier le Bon Dieu qui
vous inspira d’avoir d’abord recours à lui.--Maintenant, causons.
Il me posa d’abord quelques questions touchant mes origines et
l’éducation que j’avais reçue. Ensuite il m’invita à lui narrer comment
mes idées avaient évolué pour que, parti de l’hostilité à l’égard de
l’Eglise, j’en fusse arrivé à cette évidence que je ne pouvais plus
vivre en dehors d’elle.
La simplicité de son accueil m’avait mis tout à fait en confiance de
sorte que je n’éprouvai aucune difficulté à lui retracer ma vie
intellectuelle depuis le jour où les brouillards du socialisme et de la
science s’étaient dissipés en moi et où la Grâce m’avait pris par grands
coups de lumière. Il est inutile de recommencer ce récit puisque j’en ai
donné le détail dans les chapitres précédents.
Enfin j’arrivai à l’époque où démuni de toute croyance ferme, ballotté
entre mon désir de vivre selon la foi et mes aberrations anciennes,
j’étais tombé dans une mélancolie profonde.
--Et alors, interrompit l’abbé, naturellement, vous avez pensé à vous
suicider?
--Mais oui, répondis-je, assez surpris qu’il eût deviné cette conclusion
de mes égarements.
--C’est bien cela, reprit l’abbé, continuez...
Je lui décrivis les affres subies durant les dernières semaines qui
venaient de s’écouler. Tandis que je parlais, le souvenir de ces heures
effroyables me revenait si vivement que je dus m’arrêter pour me
reprendre un peu.
--Oui, me dit alors l’abbé M... c’est affreux n’est-ce pas? Cela peut
vous donner une idée--et encore affaiblie--de ce qui se passe en enfer.
Mais remettez-vous et terminez.
Je lui racontai la nuit terrible où j’avais failli succomber
aux incitations du désespoir. Puis, tout anxieux, je lui
demandai:--Maintenant, monsieur l’abbé, croyez-vous que je puisse être
sauvé?
Un bon sourire lui éclaira le visage. Il se leva et me frappant sur
l’épaule:--Mais, mon cher ami, me dit-il, la chose est aux trois quarts
faite. Vous vous repentez; vous avez pleuré des larmes de sang sur vos
fautes. Soyez sûr que vous avez été entendu Là-Haut. Moi, je n’ai plus
qu’à vous instruire des vérités essentielles de notre sainte religion.
Puis, d’ici quelques jours, vous ferez votre confession générale et vous
communierez. Et vous verrez que tout ira bien.
Je m’ébahis car je m’étais ancré cette idée dans la tête qu’il faudrait
de longs mois avant que je fusse jugé digne des sacrements.
Comme je lui confiais mon scrupule à cet égard, l’abbé M... se mit à
rire franchement:--Quel enfant vous faites, me dit-il, croyez-vous que
je vais vous laisser comme cela en pénitence dans un coin?
Puis reprenant son sérieux:--L’Eglise ne demeure pas fermée à qui, comme
vous, fait appel à sa charité. Il est vrai, vous avez beaucoup péché,
mais vous avez beaucoup souffert. Il est nécessaire qu’on vous vienne en
aide. Dites-vous bien que Dieu vous a traité comme ceux qu’il aime.
Remerciez-le, remerciez la Sainte Vierge qui, certes, intercéda pour
vous. Et ayez confiance puisque je vous affirme que vous possédez la
vraie contrition.
--Ah! m’écriai-je, les larmes aux yeux, grâce à vous, mon bon Père, je
vais enfin récupérer cette paix intérieure que je croyais avoir perdue à
jamais.
--Non, rectifia l’abbé, pas grâce à moi, grâce à Dieu dont je ne suis
que le très humble instrument.
Il me dit ensuite de me procurer mon acte de baptême et de le lui
apporter le lendemain. Puis il me remit un catéchisme où il me marqua au
crayon ce que je devais d’abord apprendre, à savoir: les actes de foi,
d’espérance et de charité, l’oraison dominicale, la salutation angélique
et le symbole des Apôtres.
--Outre ces prières, ajouta-t-il, laissez-vous aller à ces élans
d’adoration dont vous m’avez parlé. Ces effusions viennent du Saint
Esprit et il ne faut pas craindre de les multiplier... Maintenant,
savez-vous faire le signe de la croix?
--Hélas non, répondis-je.
--Je vais vous l’apprendre car il constitue, en abrégé, la profession de
foi de l’Eglise catholique. Allons, faites comme moi: la main droite au
front, puis à la poitrine, ensuite à l’épaule gauche et enfin à l’épaule
droite en disant: Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, ainsi
soit-il.
J’imitai l’abbé en répétant ces paroles. Mais je me trompai: je mettais
la main droite au front puis j’allais à l’une ou l’autre épaule et je
m’arrêtais tout confus en m’excusant de ma maladresse. J’étais si ému
que je perdais un peu la tête. N’était-il pas touchant, en effet, ce
doux vieillard qui, plein de mansuétude, apprenait ainsi, au pauvre
pécheur ignorant les pratiques élémentaires de la religion?
Enfin, ayant réussi à faire comme il faut le signe de la croix, je pris
congé sur ces derniers mots de l’abbé M...:--Allez en paix, mon cher
fils, couchez-vous de bonne heure car je vois à votre figure que vous
êtes épuisé par les insomnies. Priez, avant de vous endormir. Ne perdez
pas une minute de vue cette pensée que vous allez être racheté de
l’esclavage du péché. Confiance et prière: tout est là. Je vous bénis. A
demain, à la même heure.
Je le remerciai et lui promis d’être exact.--Dehors, j’arpentai la rue,
tout songeur et tout heureux d’avoir pris le bon parti.
Qui m’aurait dit, pensais-je, que ce serait si facile? Puis j’admirais
la bonté de la Providence qui m’avait conduit, comme par la main, au
prêtre qu’il me fallait. Ah! si l’abbé M... m’avait accueilli par des
phrases pompeuses et des tirades ampoulées, il est probable que je me
serais cabré. Mais son ton paternel, sa façon de me présenter comme une
chose toute simple l’empreinte divine sur mon âme, l’onction enjouée de
ses propos avaient agi en moi mieux que n’auraient pu le faire les
discours les plus apprêtés.
--Maintenant, conclus-je, en me mettant au lit, je n’ai plus qu’à me
laisser conduire... Ouf, quelle délivrance!
J’ouvris mon catéchisme. Que les actes de foi, d’espérance et de charité
me touchèrent! De quelle allégresse je répétais:--Oui, mon Dieu, je
crois en vous et en votre sainte Eglise, parce que, j’en ai fait
l’expérience, vous ne pouvez ni me tromper ni la tromper. Oui, mon Dieu,
j’espère que vous me conserverez votre grâce et que, si j’observe vos
commandements, vous me recevrez dans votre gloire. Oui, mon Dieu, je
vous aime par-dessus tout, car vous n’avez pas cessé de me prouver votre
amour.
Ensuite je dis le _Pater_ et l’_Ave_ en m’attachant à en bien pénétrer
le sens et à m’appliquer l’adorable miséricorde qui pénètre ces versets.
Enfin je méditai le _Credo_. Puis je m’écriai:--O Mère de mon Dieu, je
me remets tout entier entre vos mains et je vous donne mon âme. Daignez
la présenter à votre Fils...
Alors, ayant tracé sur moi le signe de la croix, je m’endormis d’un
sommeil paisible, tel que je ne l’avais pas connu depuis bien des jours.
XII
Douceur ineffable de la Grâce, lorsqu’elle rentre, en ondes radieuses,
dans l’âme qui croyait l’avoir perdue.
C’est d’abord comme un _Angelus_ qui tinte lentement sur la campagne par
une aube un peu brumeuse de la fin d’avril. On sent qu’il va faire beau,
car on devine le ciel bleu par-dessus les vapeurs diaphanes qui flottent
sur les pommiers chargés de délicates floraisons. La cloche épand ses
notes assourdies à travers les volutes neigeuses du brouillard que
nuancent des clartés roses. Tout est calme, recueillement, attente émue
de la pleine lumière.
Puis la Grâce se fait plus éclatante. L’_Angelus_ s’est tu: la nature
prie. Et c’est alors le lever du soleil qui monte rapidement de
l’horizon et couvre de sa gloire les jeunes verdures. Il aspire la
brume, il chasse les fantômes de la nuit qui se traînaient encore dans
les coins d’ombre, tandis que de larges souffles chargés du parfum des
violettes, font frémir les frondaisons légères des peupliers et des
bouleaux. Tout être tressaille à l’unisson; et l’hymne du printemps
s’épanouit dans l’air frais du matin... Ainsi de l’âme pénitente à qui
la Grâce prodigue ses mystérieuses splendeurs.
Qu’il eut raison le Père Lacordaire quand il dit dans le passage de ses
_Mémoires_ où il parle des effets de la Grâce: «Les deux grands biens de
notre nature, la vérité et la béatitude font irruption ensemble au
centre de notre être, s’y engendrant l’un l’autre, s’y soutenant l’un
par l’autre, lui formant comme un arc-en-ciel qui teint de ses couleurs
toutes nos pensées, tous nos sentiments, toutes nos vertus, tous nos
actes enfin, jusqu’à celui de notre mort qui s’empreint, au loin, des
rayons de l’éternité. Tout chrétien connaît plus ou moins cet état; mais
il n’est jamais plus vif et plus saisissant qu’en un jour de conversion.
Et c’est pourquoi l’on pourrait dire de l’incroyance, lorsqu’elle est
vaincue, ce qui a été dit du péché originel: «Felix culpa, heureuse
faute!»
O sainte Eglise catholique, dispensatrice des vérités du Bon Dieu, que
tu es admirable quand tu recueilles, en toute mansuétude, l’enfant
prodigue qui, dompté par la Grâce, vient se prosterner devant tes
autels...
Telles étaient mes pensées pendant que, sous les auspices de l’abbé M...
à qui je rendais quotidiennement visite, je me préparais au sacrement de
Pénitence. Je ne saurais exprimer à quel point je me trouvais dans un
parfait équilibre de toutes mes fonctions. Non seulement mon cœur
battait à l’aise, mais les associations d’idées se faisaient si nettes
dans mon cerveau que je pouvais les enregistrer, avec tous leurs
détails, dans ma mémoire. Je m’assimilais aussi, avec une facilité
extraordinaire, les enseignements du catéchisme--ce livre d’une si
étonnante profondeur pour qui reçut le don de le comprendre. Puis
j’assistais aux offices; j’y priais de mon mieux et j’y méditais les
beautés de la liturgie. Et plus j’avançais dans la voie lumineuse, plus
la foi poussait de solides racines au tréfonds de mon être. Je la
sentais s’épanouir en moi comme un chêne vigoureux que les tempêtes
peuvent assaillir mais non renverser.
Pour fuir les bruits de la ville et son agitation fiévreuse, j’avais
repris mes habitudes de l’été précédent. Je passais la plus grande
partie de mon temps dans l’un de ces beaux jardins publics qui empêchent
Paris de devenir tout à fait une sentine funeste aux corps comme aux
âmes. J’y récupérais un peu de ma chère solitude.
Mais que ma disposition d’esprit différait de ce qu’elle avait été
naguère. En juin, je ne savais pas encore au juste où j’allais, je
vacillais, indécis, entre mon bon ange et le démon. En octobre, au
contraire, assuré de ma rédemption, éclairé, soutenu par l’Abbé M..., je
vivais une vie intérieure toute de ravissements et d’adoration.
Enfin, le jour arriva où l’abbé M... m’annonça qu’il me jugeait
suffisamment instruit pour que je fisse ma confession générale.
--Vous viendrez dans ma cellule à l’heure habituelle, me dit-il.
Auparavant, examinez-vous à fond et tâchez d’établir aussi exactement
que possible le bilan de vos fautes. Et surtout, écartez toute crainte
de n’être point pardonné qui tendrait à vous décourager; car ce n’est là
qu’une tentation diabolique contre laquelle je vous ai déjà mis en
garde.
--Je n’éprouve plus rien de tel, lui répondis-je. Je n’ai plus qu’un
grand désir de me délivrer du poids qui pèse sur mes épaules et de
recevoir la sainte Eucharistie.
De fait, à aucune des étapes de ma conversion, le Mauvais ne m’avait
pareillement laissé en repos. On eût dit que me sentant bien gardé, il
renonçait à me chercher noise. Comme toutes ses ruses se résument en
ceci qu’il voudrait nous empêcher de prier, il est tout naturel qu’il
demeure impuissant contre celui qui ne cesse de lui opposer un bouclier
d’oraisons. Or il n’est pas exagéré de dire qu’à cette époque, je
passais rarement plus d’une heure sans prier, et que je faisais de
longues stations dans les églises où, à l’abri du Saint-Sacrement,
j’élevais mon âme vers Dieu.
Ainsi prémuni, pour me préparer à ma confession, j’allai, dès une heure
de l’après-midi, au parc Montsouris. Je m’y installai sur un banc, près
du lac où voguent des flottilles de canards multicolores. L’atmosphère
était d’une tiédeur exquise. De minces nuées, chatoyantes comme des
gorges de tourterelles, passaient dans le ciel pâle où luisait un doux
soleil d’arrière-saison. L’automne commençait à dorer les feuillages. En
face de moi, s’élevait un saule-pleureur qui trempait sa chevelure
harmonieuse dans l’eau limpide. Aux intervalles de ma méditation,
j’admirais sa souplesse et l’élégance de ses formes. Et--fiction qu’on
voudra bien me pardonner--je m’imaginais que mon ange gardien battait
des ailes à travers ses ramures ondoyantes.
J’avais pris avec moi une _Concordance des Evangiles_ que l’abbé M...
m’avait donnée et mon catéchisme. Tantôt j’étudiais, dans ce petit
livre, les raisons qui expliquent à quel point le sacrement de pénitence
constitue un acte d’une portée si divine et si humaine à la fois. Tantôt
je recensais mes péchés: et alors, si leur nombre et leur gravité
m’effrayaient très fort, je me rassurais à la pensée que j’allais
bientôt me débarrasser de ces souillures, et qu’ils me seraient remis
non pas tant à cause de mes remords que par la charité miraculeuse de
Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Puis je lisais les chapitres du Saint-Livre qui retracent la Passion,
qui peignent le Jardin des Olives, les Juges iniques, les Juifs
acharnés, la voie douloureuse, le crucifiement, le partage de la robe,
l’éponge imbibée de vinaigre, les outrages de la plèbe, jusqu’au cri qui
fit trembler le ciel, la terre et les enfers et qui annonçait que
l’univers coupable entrait dans le règne de la Grâce: «Tout est
consommé!»
Surtout, assistant, par la foi, au supplice de l’Agneau, je mettais mes
bras autour du gibet où le bon Larron fut garrotté. Et je m’écriais avec
lui: «Seigneur, souvenez-vous de moi dans votre Royaume...»
Puis, faisant un juste retour sur moi-même, j’ajoutais:--Mon bon
Sauveur, je sais que vous avez voulu toutes ces ignominies et toutes ces
tortures pour me racheter de la servitude du péché. Qu’est-ce le peu que
j’endurai au regard des souffrances que Vous, la plus innocente des
victimes, vous avez acceptées par amour pour moi? Comment pourrais-je
reconnaître ce sacrifice? Mais j’ai confiance en Vous et je Vous aime.
Ayez pitié de moi, Seigneur Jésus; médecin des âmes, guérissez-moi de la
lèpre qui ronge, depuis si longtemps, mon esprit et mes sens. N’oubliez
pas que Votre Mère auguste a daigné intercéder pour le pauvre caillou
brisé que je suis...
Me disant ces choses et bien d’autres analogues, je me sentais pénétré
d’une contrition toute salutaire. C’était un mélange de honte à cause de
mes fautes et de regret poignant parce que j’avais contribué, pendant
tant d’années, à remettre en croix l’Agneau rédempteur.--Et cependant
l’espoir de ma purification prochaine lénifiait l’amertume de mon
repentir.
L’après-midi passa de la sorte. Quand vint l’heure d’aller au
presbytère, je me trouvai fortifié d’une décision souveraine. Ce fut
sans nulle hésitation que je marchai vers la confession.
Dès que je fus entré dans la cellule de l’abbé M..., ce bon père
s’informa d’abord de mes dispositions. Je lui dis que je n’éprouvais que
cet unique désir: me libérer du péché.
Il me fit agenouiller sur un prie-Dieu, devant un crucifix. Puis, après
les prières sacramentelles, je récitai le _confiteor_ et je commençai
l’étalage de mes fautes...
Et alors, comment exprimer cela--_les mots ont peur comme des poules_,
disait Verlaine--à mesure que j’avouais mes fautes, il me semblait que
Notre-Seigneur, lui-même, était là. Il me semblait que, d’une main
caressante et impérieuse à la fois, il cueillait mes péchés dans mon âme
et les éparpillait en poussière devant ses pieds adorables. En même
temps, je sentais ma pauvre âme, toute ployée sous le faix du mal, se
redresser peu à peu, reprendre enfin sa rectitude, puis s’épanouir en
des flots d’amour et de reconnaissance...
Quand j’eus fini, quand l’abbé M... eut prononcé, sur ma tête inclinée,
la sublime formule de l’absolution, je me relevai. Il m’ouvrit les bras
et je m’y précipitai tout en pleurs.
Certes, nous étions aussi émus l’un que l’autre. Car si je mettais dans
cette accolade toute ma gratitude pour lui qui m’avait été tellement
auxiliateur, lui rendait grâces au Seigneur de l’avoir désigné pour
guider, vers le bercail de l’Unique Pasteur, la brebis rebelle qui s’en
était enfuie depuis son baptême.
Nous causâmes ensuite quelques minutes. Puis, comme d’autres soins le
sollicitaient, je me retirai après qu’il m’eut recommandé de me trouver
le lendemain, à la première heure, à Saint-Sulpice pour communier.
Dans la rue, je marchais tout allègre. Je me disais:--Je suis pardonné,
je suis pardonné, quel bonheur!... Cent _alleluia_ me chantaient dans le
cœur et il me semblait que j’avais rajeuni de dix ans.
Je me souvins alors d’une page d’_En Route_ où cette sensation de
délivrance est on ne peut mieux notée.--Durtal s’éperd en remords de ses
péchés et le Prieur de la Trappe lui dit: «La croix, qui était faite de
tous les péchés du monde, pesait d’un tel poids que les genoux de Jésus
fléchirent et qu’il tomba. Un homme de Cyrène passait là qui aida
Notre-Seigneur à la porter. Vous, en détestant vos péchés, vous avez
allégé cette croix du fardeau de vos fautes et l’ayant rendue moins
pesante, vous avez ainsi permis à Notre-Seigneur de la soulever...»
Et moi aussi, pensai-je, Notre-Seigneur m’a permis de l’aider à porter
sa croix. Gloire à Lui!...
Le lendemain matin, je me réveillai vers quatre heures. Je me préparai à
la communion par la lecture de l’Evangile où il est raconté comment
Notre-Seigneur institua la Sainte-Cène. Puis je priai Dieu de m’octroyer
la faveur de recevoir sa chair et son sang avec l’humilité nécessaire.
Quand je sortis pour me rendre à Saint-Sulpice, j’éprouvais une joie
paisible à l’idée que, dans quelques minutes, l’œuvre de ma rédemption
serait tout à fait accomplie et j’admirais à quel point tous les
obstacles s’étaient aplanis depuis que je m’étais mis sous la direction
de l’abbé M.
Entré dans l’église, j’allai à la chapelle du Sacré-Cœur où ce bon père
dit, tous les jours, la messe de six heures et demie. Il y avait fort
peu de monde: quelques femmes du peuple, deux ou trois religieuses, un
seul homme en plus du pauvre moi. Je m’agenouillai près d’eux et
j’ouvris mon âme au Seigneur, le suppliant d’y entrer quoiqu’elle fût si
imparfaite.
A mesure que le moment de la communion approchait je me sentis soulevé
par un de ces élans d’adoration qui enlèvent l’âme, parmi des ondes de
lumière intérieure, jusqu’aux pieds du Trône divin. Je balbutiais:--O
mon Dieu, je ne suis pas digne, mais venez en moi pour que je vous
possède.
Et dans mon âme rénovée ne cessaient d’affluer les splendeurs de la
Grâce. Aussi, lorsque je quittai ma chaise j’étais si pénétré de cette
clarté indicible qu’il me semblait que mon être entier était pareil à
une blanche flamme qui montait joyeusement se perdre dans le ciel.
Me fais-je comprendre? Cet état n’ayant rien de terrestre, il est à peu
près impossible de l’analyser. Ce que je puis dire, c’est que ni les
plaisirs des sens les plus raffinés ni même les ivresses cérébrales que
procurent l’art et la poésie n’approchent de cette extase où l’âme, qui
s’unit à Dieu, se fond tout entière.
L’abbé M... me communia. Je regagnai ma place; et tandis que je récitais
mon action de grâces, je savourais pleinement la paix radieuse qui
régnait en moi. Ah! que ne peut-on arrêter le temps à cette heure
solennelle de quiétude et d’innocence. Pourquoi faut-il que le monde
revienne vous obséder de ses bas appétits et de ses viles rumeurs?...
Pendant la journée qui suivit, je vécus dans une sorte de rêve lumineux.
Toutes mes pensées se tournaient vers le Seigneur; toutes les choses me
semblaient avoir revêtu un aspect de fête. A la lettre, je voyais
l’univers avec des yeux nouveaux.
Sainte Eucharistie, qu’ils sont à plaindre les ignorants et les égarés
qui méconnaissent vos vertus! Pour moi, je sais que vous êtes la source
de tout bien, la fontaine d’espoir et d’énergie où, aux jours de
tristesse et de découragement, l’âme puise le réconfort et la joie.
Faites, ô mon Dieu, que je ne l’oublie jamais. Gardez-moi digne
d’approcher toujours de votre Sainte-Table dans les mêmes sentiments où
je me trouvai ce jour de ma première communion.
XIII