_Le Démon._--Tu écouteras tout de même.--Tiens, te rappelles-tu le jour

où ta pauvre femme, qui t’aimait malgré tes infidélités continuelles, et

qui priait pour toi--ce dont tu la raillais--te montra quelque argent

qu’elle avait réussi à mettre de côté. Elle voulait acheter des livres

que tu désirais et aussi une robe pour elle qui en avait si grand

besoin. Toi, aussitôt, tu exigeas cette somme, épargnée avec tant de

peine. Comme toute triste, mais sans colère, elle te la refusait, tu la

lui arrachas des mains. Elle voulut la reprendre--tu la brutalisas.

C’est en vain qu’elle t’adjura de ne pas gaspiller ces quelques pièces

d’or si péniblement épargnées. Tu t’enfuis sans l’écouter et tu allas

faire ripaille avec une guenipe des plus dégoûtantes. Quand tu revins,

au bout de trois jours, tu trouvas ta femme dans les larmes. Et toi, tu

te moquas d’elle, en disant qu’un poète avait besoin de sensations

variées...

_Moi._--Hélas je me souviens; mes sens frénétiques m’entraînaient.

_Le Démon._--Où est-elle maintenant ta femme?--Au cimetière. Si elle

mourut, c’est toi qui lui brisas le cœur.

_Moi._--C’est vrai, c’est vrai!... Oh! je voudrais me casser la tête

contre un arbre.

_L’Ange._--Accepte l’épreuve: _il le faut_. Prends courage et prie.

_Moi._--Notre Père qui êtes aux cieux, pardonnez-moi mes offenses.

_Le Démon._--Par indulgence singulière, il te pardonnerait peut-être

celle-là. Mais celle-ci: te rappelles-tu le jour où pour divertir

quelques débauchés de ton espèce, tu te mis au cou la croix pectorale

authentique d’un évêque défunt? Cette croix tu l’avais eue d’un de tes

amis qui la tenait, lui-même, d’une gnostique, experte aux sacrilèges,

et qui l’avait dérobée. Malgré les supplications de ta femme, tu

l’emportas chez des filles de joie. Et là, après t’être livré à des

plaisanteries obscènes et blasphématoires, tu en fis cadeau à la plus

éhontée de ces ribaudes... Penses-tu que ce soit une offense qui te

puisse être pardonnée?

_Moi._--Je ne savais pas. Je ne voyais dans cette croix qu’un morceau de

métal sans signification.

_Le Démon._--Tu mens. Puisque le lendemain, tandis que ta femme, à qui

tu n’avais pas manqué de conter ce bel exploit, allait à l’église en

demander pardon à Dieu, tu restas, tout le jour la tête enfouie dans les

coussins de ton divan à te répéter:--Quelle horreur! quelle horreur!

Comment ai-je pu me conduire de la sorte?... Tu avais donc conscience du

sacrilège. Et maintenant, tu serais assez naïf pour croire que Dieu

voudra recueillir un aussi malpropre individu que toi? Mais regarde-toi

donc: tu es couvert d’une boue que rien ne peut nettoyer. Tu n’as plus

qu’une ressource: saute dans le noir... Veux-tu que je t’indique un

moyen d’en finir rapidement avec la vie?

_L’Ange._--Veux-tu que je t’indique un moyen de te sauver? Rappelle-toi

qu’il y a des mois que tu luttes contre tes vices. Rappelle-toi que

cette science dont tu te disais le servant enthousiaste, tu l’as vue

s’écrouler en toi. Rappelle-toi que ce paganisme sensuel dont tu te

faisais le zélateur, tu l’as pris en dégoût. Rappelle-toi les paroles

que tu entendis dans la forêt parmi les souffles embaumés du printemps

radieux. Dès lors, tu as cru au Verbe incarné et tu l’as humblement

adoré. Espère et prie.

_Moi._--Notre Père qui êtes aux cieux, pardonnez-moi mes offenses... Je

me repens! Mais pourquoi cette torture?

_L’Ange._--Il le faut. Courage!

_Le Démon._--Du courage? Il n’en aura bientôt plus. Ce n’est pas en vain

que depuis une semaine je lui remets sans cesse sous les yeux le miroir

où il voit toutes ses fautes.

_Moi._--C’est vrai que je suis bien las...

_Le Démon._--Veux-tu retrouver le calme? Ecarte cette sotte illusion de

repentir. Reprends tes habitudes. Et pour commencer, abolis ce fantôme

que tu appelles Dieu.

_Moi._--Ah! non par exemple; jamais! Je crois en Dieu de tout mon cœur.

_L’Ange._--_Alleluia!_

_Le Démon._--Alors tu n’as pas fini de souffrir. D’autant plus que je

distingue toujours, au fond de ton âme, le désir de suicide.

_Moi._--Que Dieu m’assiste. Je crois en Lui...

* * * * *

Tout fut silence. J’étais au sommet des Hautes Plaines. Le soleil

merveilleux trempait de clarté les futaies sommeillantes. Des bouvreuils

chantaient, en sautillant, çà et là. De fins bouleaux frémissaient à

peine sous un vent tiède. Moi, les yeux levés vers le ciel d’azur et

d’or incandescent, je répétais: Mon Dieu, venez à mon aide, je me

repens!...

X

A la suite des tourmentes d’âme dont je viens de donner un exemple,

j’eus un peu de répit. Sans doute, je le dus, en partie, aux prières de

mon ami S... avec qui je restais en correspondance presque quotidienne.

Mais je crois aussi que le Bon Dieu voulut me laisser reprendre des

forces pour l’épreuve suprême qu’il me restait à subir. Je restai très

triste mais plus tranquille pendant quelques jours.

Cette accalmie, je l’occupai à liquider la situation vis-à-vis de la

dame aux yeux noirs. Depuis notre passage à Paris, je me détachais

d’elle de plus en plus. Tant de mensonges, de frénésies, de querelles

m’avaient lassé. Le séjour à Arbonne m’aida encore bien davantage à me

débarrasser de ce joug humiliant.

Les journées je les passais entièrement dans la forêt. Rentré, je

demeurais fort silencieux, étant tout absorbé par ma vie intérieure. La

nuit et la couchée venues, je ne touchais même pas du bout du doigt ma

maîtresse. Elle s’aperçut que son prestige baissait. Afin de le

rétablir, elle essaya quelques-unes de ces disputes qui s’étaient

jusqu’alors terminées par des réconciliations où mes sens me rejetaient

à sa merci. Cette fois, elle échoua: je demeurai indifférent à ses

provocations; je laissai grêler ses railleries et ses outrages, sans

répondre un seul mot. Maintes tentatives pour réveiller mon érotisme ne

réussirent pas mieux. Comme elle ignorait ce qui se passait en moi et

qu’elle était loin de se douter que, dès ce moment, je cherchais le

moyen de rompre avec elle sans... mélodrame, elle prit l’alarme. Ce

Retté si calme, et qu’elle ne voyait plus guère qu’à l’heure des repas,

lui semblait anormal. Elle eut l’instinct d’un danger; et pour y parer,

elle crut habile d’essayer de l’absence. Sous prétexte de mettre en

ordre notre appartement, elle partit pour Fontainebleau.

Je serai bref sur le dénouement car ce n’est point mon sujet de raconter

ici comment la dame aux yeux noirs me causa un préjudice fort grave, dû

à son intempérance. Je dirai simplement que j’en profitai pour lui

signifier son congé. Elle vint me relancer à Arbonne dans l’espoir de me

reprendre.--Et elle s’en alla de même, avec la conviction que tout était

fini entre nous--bien fini.

Afin d’être tout à fait sincère, je dois mentionner que j’eus pourtant,

quelques velléités de renouer. Peu de jours après son départ, je fus sur

le point de courir après elle. Qu’on n’oublie pas que, depuis la mort de

ma pauvre femme, elle avait été mon seul amour et que quatre ans de vie

commune avaient forgé entre nous des chaînes dont les anneaux même

rompus, tendaient à se ressouder.

Néanmoins, je surmontai cette tentation, me fortifiant par la pensée que

mon retour à Dieu m’interdisait de prolonger ce triste concubinage. Que

la Providence me fut secourable en cette occasion! En y réfléchissant,

je me suis dit bien souvent, que si je n’avais pas été soutenu Là-Haut,

je n’aurais pu m’échapper, sans meurtrissures douloureuses, de ce piège

de la chair qui m’avait agrippé jusqu’aux os.

Libéré de la sorte, il me devenait plus facile de vaquer à ma

régénération spirituelle. Eh bien, j’hésitais encore; tous les litiges,

tous les scrupules qui m’avaient supplicié persistaient à me hanter,

pareils à ces songeries rhapsodiques qui traversent le sommeil agité

d’un fiévreux.

Bien plus, mes remords qui, jusqu’à cette époque, avaient porté

principalement sur les écarts de ma vie sensuelle, se spécialisèrent. Ma

production intellectuelle s’étala devant moi. Tant de livres et

d’articles où j’avais semé le blasphème à pleines mains se récrivirent

dans mon âme en lettres de feu. Ma mémoire implacable faisait que _je

devais_ m’en réciter les passages où Notre-Seigneur, la Sainte Vierge et

l’Eglise étaient le plus furieusement outragés. Cette récapitulation

vengeresse me causait des souffrances telles que je connus, de nouveau,

la tentation de désespoir. Je fus en proie au Démon qui comptait,

certes, sur mon épouvante des jugements de Dieu pour me pousser à me

détruire.

Le pire de cette crise, c’est que je restais seul pour affronter

l’ennemi. La voix angélique, qui m’avait soutenu dans mes luttes

antérieures, avait cessé de m’encourager et l’on eût dit que le ciel

demeurait fermé à mes prières. Qu’il faisait obscur dans mon âme! Non

seulement j’étais torturé, sans arrêt, par le repentir mais je me

croyais délaissé par Celui qui, naguère encore, daignait m’envoyer

quelques rayons de sa miséricorde.

Le jour vint où j’entrai enfin dans la vraie voie de la rédemption. Ce

fut à travers des péripéties tellement atroces, que je frissonne rien

qu’à m’en souvenir et que la plume me tremble aux doigts. Il faut

pourtant les raconter car elles montrent combien la bonté divine fut

grande à l’égard du pauvre pécheur pénitent...

J’avais erré, de l’aube au soir, dans la forêt. Navré de ne plus

recevoir aucune consolation dans mes peines, je m’agenouillais parfois

pour supplier Dieu de venir à mon aide et pour lui demander de tarir la

source brûlante où j’étais obligé de boire à longs traits l’amertume

affreuse du remords. Nulle réponse, nul soulagement ne me furent

octroyés. Seule, la voix diabolique, qui parlait de désespérance et

de mort, résonnait en moi. Je criais:--Grâce! L’écho me

répondait:--Désolation sans merci!...

Je me laissai tomber sur le sable près d’un roc difforme qui, sculpté

par les intempéries, tournait vers moi une face d’Euménide. Les mains

crispées sur une touffe de bruyère, le front appuyé contre l’écorce

rugueuse d’un chêne je me dis:--Il est vrai que j’ai l’âme toute

souillée par ces écrits blasphématoires dont le souvenir me lacère, mais

du moins, depuis que j’ai reconnu la puissance du Seigneur, je n’ai pas

récidivé. Pourquoi ne m’en est-il pas tenu compte Là-Haut?

Alors, pareille à une rafale glacée, la voix du Démon s’éleva:--Tu

oublies qu’il y a quelques semaines, tu choisis l’occasion de quelques

pages publiées par Huysmans pour bafouer l’Eglise une fois de plus. Tu

vois donc bien que ta soi-disant conversion n’est qu’une fantaisie

d’esprit blasé et que quand tu reviens à ta vraie nature, tu ne peux

t’empêcher de haïr le catholicisme.

_Moi._--Je ne puis m’expliquer cette aberration. Cet accès d’impiété

dont j’ai subi si violemment les effets, c’était comme s’il m’eût été

imposé par une force extérieure. Et la preuve que je suis de bonne foi,

c’est qu’il y a quelques minutes, j’affirmais que je n’avais plus

blasphémé depuis que le Bon Dieu daigna me faire signe de venir à Lui...

Mais soit, j’ai péché une fois de plus. Mon repentir s’en accroît, et

que le Seigneur me pardonne.

_Le Démon._--Allons donc: ton repentir lui-même n’est qu’une illusion

littéraire. Tu te le fabriques pour l’appliquer, comme un révulsif, sur

ton âme tombée en langueur à la suite de tes débauches d’idées

contradictoires.

_Moi._--Ah! non par exemple. Mon repentir est véritable et, quoique Dieu

semble m’avoir abandonné, ma foi en Lui demeure intacte. Qu’il me damne,

comme je l’ai mérité, mais qu’accueillant mes remords et mes prières, Il

me laisse la force d’espérer qu’Il m’écoute.

_Le Démon._--Soit, admettons la sincérité de ton repentir. Il n’en

subsiste pas moins que ta dernière offense a comblé la mesure. C’est

pourquoi tu ne reçois plus aucun secours de Là-Haut. Mon cher, tu as

beau regretter ta faute, tu es perdu sans rémission.

_Moi._--Hélas, j’en ai peur... que devenir?

_Le Démon._--C’est bien simple: puisque Dieu te repousse, puisque ton

existence est devenue un tourment continuel, ce que tu as de mieux à

faire, c’est de t’enfuir dans la mort. Si, dans l’autre vie, tu subis

des tortures, sois assuré qu’elles ne surpasseront point celles que tu

supportes en ce moment... Et puis il y a des compensations, l’orgueil

d’avoir bravé Dieu procure aux damnés pas mal de jouissances...

_Moi._--Quelle horreur! Il est écrit sur la porte de l’enfer: «Vous qui

entrez, laissez toute espérance.» Mais moi, bien que Dieu me rejette,

bien que je sois consumé d’une flamme d’angoisse, je sens que je ne dois

pas encore désespérer.

_Le démon._--Duperie et sotte imagination! Mets-donc une bonne fois dans

ta tête que si Dieu te pardonnait, il ne te laisserait pas souffrir

d’une façon aussi abominable. C’est logique cela, c’est un fait. Il faut

que tu aies l’esprit fort affaibli pour ne pas t’en apercevoir.

_Moi._--Mon Dieu, il est juste que vous me frappiez mais faites, du

moins, que cette voix se taise.

_Le Démon._--Est-ce qu’on t’écoute? Va, tu es perdu, perdu, perdu!

_Moi._--Mon Dieu, à quoi me résoudre?

Silence absolu. L’ombre venait sur la forêt. Les grands pins sévères,

les vieux chênes pensifs semblaient se recueillir avant le sommeil.

Une brume bleue s’élevait, comme l’encens d’un office du soir, des

futaies solennelles et montait vers le zénith où souriaient les

premières étoiles. Mais cette vaste sérénité ne me pénétrait point.

J’allais à travers bois, le front courbé, les mains jointes, et je

répétais en soupirant:

--Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné?...

Quand je rentrai au village, j’étais si pâle que les gens de l’auberge

se récrièrent, me croyant malade. Je les rassurai par quelques

phrases évasives et, pour ne pas les préoccuper, j’essayai de

manger.--Impossible: les bouchées me restaient dans la gorge et, en même

temps, je sentais comme des coups de poignard qui me trouaient le cœur.

Je quittai la table et j’allai me coucher. J’éprouvais une telle fatigue

que je croyais dormir un peu. Mais il n’en fut rien: au contraire, à

peine eus-je fermé les yeux que le plus terrible des assauts que j’eusse

eu encore à subir se déchaîna.

J’étais dans un état de vague somnolence, quand tous mes péchés se

présentèrent à moi sous des formes effroyables. Dans une sorte de clarté

fuligineuse, toute mon existence passée m’apparut. C’était comme un

cloaque aux murs noirs d’où suintait une humidité puante et que

couvraient des végétations visqueuses. Sur le sol fangeux grouillait,

rampait, se tordait un peuple immonde de crapauds, de vipères et de

salamandres.

Je m’effondrais, plein d’épouvante, sous ce cauchemar quand la voix

diabolique se fit entendre:--Voilà ton âme, dit-elle. Comprends-tu

maintenant que rien ne peut plus la purifier? Tes prières ont échoué; le

stupide espoir que tu gardais dans un Dieu que tu dégoûtes t’a déçu.

Tue-toi donc, lâche!

Et il me sembla que des figures grimaçantes m’entouraient et hurlaient

parmi des éclats de rire forcenés:--Il se tuera! Il se tuera!...

Je me dressai, en sursaut, sur mon lit. Je tremblais; je suffoquais; une

sueur froide me ruisselait du front et par tout le corps.

--Oh! oui, criai-je, c’est assez souffrir. Je veux me tuer...

Aussitôt, comme dans un éclair, il me vint à l’idée qu’un de mes amis de

Fontainebleau possédait un revolver dont il m’avait montré, quelque

temps auparavant, le mécanisme. _Je vis_, avec une netteté formidable,

l’armoire où il l’avait rangé, la planche même sur laquelle il l’avait

posé.

--Demain, me dis-je, j’irai chez lui; je lui déroberai cette arme et je

me ferai sauter la cervelle dans quelque coin de la forêt.

Comme je proférais ces mots, je levai les yeux au plafond et j’avisai un

crochet fixé là pour y suspendre une lampe. De lampe il n’y en avait

point; le crochet semblait attendre.

A quoi bon attendre jusqu’à demain, repris-je. Il vaudrait mieux me

pendre tout de suite... Si seulement j’avais une corde... Immédiatement

la voix de damnation me souffla à l’oreille:--Il y en a une, toute

neuve, dans le bas du placard, à côté de la cheminée.

Je sautai à bas de mon lit pour courir au placard.--Mais alors, je me

sentis comme dédoublé. Une moitié de mon être voulait le suicide sans

retard, sans réflexion. L’autre résistait, appelait mentalement au

secours, et durant cette lutte, il me semblait que roulait autour de moi

un orage de blasphèmes et d’ignobles jurons.

Je m’aperçus alors que je me tenais, d’une main, cramponné à l’un des

barreaux de mon lit, tandis que de l’autre j’essuyais la sueur horrible

et les larmes qui m’inondaient le visage.

--Allons, un peu de courage, dit le Démon, en un rien de temps ce sera

fait.

Je lâchai le barreau; je marchai vers le placard...

Je tenais la clef qui l’ouvrait quand, soudain, une lumière éblouissante

se fit dans mon âme enténébrée. Je m’arrêtai net. Et alors j’entendis,

oui, j’entendis--je l’affirme sur mon salut éternel--la voix céleste et

bien connue qui me criait:--Dieu! Dieu est là!

Foudroyé par la Grâce, je tombai à genoux;--Merci, mon Dieu,

murmurai-je, tout sanglotant, vous êtes revenu.

Et à la même minute, je crus voir, au-dedans de moi-même, l’image de

Notre-Seigneur Jésus-Christ en croix qui me souriait avec une expression

de miséricorde ineffable.

Une grande paix entra dans mon âme; j’eus la sensation profonde que

toutes les forces mauvaises qui m’avaient assailli battaient en

retraite. Et plus elles reculaient, plus je me sentais baigné de clarté.

Je restais là, ravi, stupéfait, débordant de reconnaissance, ne cessant

de répéter:--Merci, mon Dieu, vous m’avez sauvé!... Puis je pensai à

cette montée récente au sommet de Cornebiche où j’avais imploré la

Sainte-Vierge; et j’eus l’intuition que c’était Elle qui m’avait secouru

dans le péril extrême auquel je venais d’échapper et je résolus d’aller

la remercier dès qu’il ferait clair.

Cette douce lumière qui m’avait illuminé, maintes fois, dans la forêt

m’inondait de toutes parts. Je me rappelai le jour où je rencontrai le

vieux prêtre qui m’avait béni. Ce souvenir me fit tant de bien que je

demeurai, jusqu’au matin, à genoux sur le carreau, le front posé sur le

pied de mon lit. Et je ne cessais de redire:--Merci Seigneur, merci

Sainte Vierge, vous avez daigné me tirer de l’ombre irrémédiable au

moment où la Mort m’avait déjà pris dans la courbure de sa faux...

La nuit passa sans que j’eusse la notion du temps qui s’écoulait. L’aube

glissa des lueurs d’or rose aux interstices des volets. Aussitôt je fus

dehors et je me dirigeai, à pas pressés, vers l’oratoire de Notre-Dame

de Grâce. Je gravis la colline, d’une haleine, sans même m’apercevoir

des obstacles qui barrent le sentier.

Arrivé au sommet, je me prosternai, le front sur le sable, devant la

Sainte-Vierge. J’étais si hors de moi que je ne pus d’abord que pleurer.

Mais quelles douces larmes: c’était comme un torrent purificateur qui

emportait toutes les souillures de mon âme.

Enfin il me fut possible de parler et je dis à l’Auguste Mère:--Achevez

votre œuvre. Je ne résiste plus, je suis tout à vous et je suis sûr que

vous m’indiquerez ce qu’il me reste à faire pour rentrer dans l’Eglise.

Je restai longtemps agenouillé sur le seuil de l’oratoire. Je sentais

s’élever en moi des élans de gratitude et d’adoration. Cela ne

s’exprimait pas verbalement. J’étais là, les mains jointes, les yeux au

ciel et c’était comme si toute mon âme était attirée en haut pour se

fondre toujours davantage dans la lumière de la Grâce.

Comme je redescendais la colline, j’eus soudain l’idée que le plus

simple était d’aller trouver François Coppée et de lui demander qu’il me

mît en relations avec un prêtre qui sût m’entendre. Rentré à l’auberge,

je lui écrivis pour solliciter un rendez-vous d’urgence.

Coppée me répondit par retour du courrier: il me mandait de venir chez

lui le surlendemain à deux heures de l’après-midi.

Jusqu’à mon départ, je fus dans un état d’allégresse paisible que nulle

attaque diabolique ne troubla. Cette voix sinistre qui m’avait traqué si

farouchement faisait tout à fait silence. Enfin, détail qu’il faut

mentionner, parce qu’il est l’expression de la vérité, je ne souffrais

plus du cœur; je ne ressentais ni lancinements ni étouffements. Et

depuis, je n’en ai plus jamais souffert.

L’heure sonna de prendre le train pour Paris. Je partis--j’étais

sauvé... Gloire à Dieu, gloire au Père, au Fils, au Saint-Esprit. Gloire

à toi, ma belle Etoile du Matin!...

TROISIÈME PARTIE

_Cum invocarem, exaudivit me Deus justitiæ meæ; in tribulatione

dilatasti mihi._

PSAUME 4.

_Gloria tibi, Stella matutina mea._

XI

La première chose que je fis en arrivant à Paris, ce fut de me rendre à

Saint-Germain-des-Prés pour y prier[11]. Cette appréhension étrange qui

m’avait empêché si longtemps d’entrer dans les églises avait tout à fait

disparu. Je franchis délibérément le seuil et j’allai m’agenouiller

devant l’autel de la Sainte Vierge.

[11] Je ne choisis pas cette église plutôt qu’une autre. Elle se

trouvait sur mon chemin: j’y pénétrai.

--Bonne Mère, lui dis-je, c’est vous qui m’avez amené jusqu’ici. Faites

maintenant que je trouve le prêtre qui me réconciliera avec Dieu. Vous

voyez mon âme: encore toute chancelante sous le poids de ses fautes,

elle demande à se libérer. Je vous supplie donc de m’ouvrir la porte du

sanctuaire où j’aurai part à l’amour infini.

Cette prière me fit grand bien. Je gagnai la maison de Coppée où je fus

reçu tout de suite. Le poète se récria d’abord sur ma mauvaise mine. Il

y avait de quoi car, comme on le pense bien, la crise que je venais de

traverser ne me donnait pas précisément l’air florissant. Je le

rassurai; puis, après lui avoir peint l’état de mon âme, je lui demandai

de m’indiquer un prêtre qui consentît à m’instruire et à me guider.

--Car vous comprenez, ajoutai-je, que je ne puis plus marcher tout seul.

J’ai besoin d’un appui et je suis venu à vous avec la conviction que

vous sauriez me le fournir.

Coppée, fort heureux de la bonne nouvelle, me dit:--Je vais vous

adresser à l’Abbé M. vicaire de Saint-Sulpice. C’est un saint et savant

homme de qui vous recevrez, j’en suis sûr, l’aide nécessaire.

Il écrivit une lettre pressante et me la remit en me disant:--Vous

n’aurez qu’à la porter au presbytère; l’abbé M... s’y trouve toujours le

soir, à partir de cinq heures et demie.

Je le remerciai et je le quittai non sans qu’il m’eût prodigué les plus

chauds encouragements.

Une fois dans la rue, je me demandai ce que j’allais faire pendant les

trois heures qu’il me restait à user. Il me sembla que le mieux serait

de retourner à l’église.

Je revins donc à Saint-Germain-des-Prés. Je m’assis auprès du grand

autel et, la tête dans les mains, je me pris à réfléchir sur la façon

dont je m’expliquerais auprès de l’abbé M... Mais alors, en pensant à

tout ce qu’il faudrait lui avouer, je sentis une grande honte m’envahir.

Jamais, me dis-je, je n’oserai lui confier ces choses; ou si je m’y

résous, il est fort probable qu’il se récusera, n’ayant pas de temps à

perdre avec le sale pécheur que je suis...

Cet accès de scrupule me tortura d’autant plus qu’il allait sans cesse

en augmentant et que je ne savais comment lui tenir tête. Je ne pus

rester dans l’église; je sortis et me mis à errer au hasard sur la rive

gauche. J’écoutais, tout crispé, une voix captieuse chuchoter en

moi:--Sauve-toi, va te cacher n’importe où puisque tu te rends compte de

ton indignité, puisque tu saisis que le salut n’est point pour toi...

La tentation était forte. Néanmoins, ayant subi force assauts de ce

genre, j’avais pris de l’expérience; j’eus l’intuition qu’il ne fallait

y céder à aucun prix et que le moment était arrivé où je ne _devais_

plus reculer. Rassemblant mon énergie éparse, je me dis: Cette dérobade

est absurde. Si le Bon Dieu m’a conduit au point où j’en suis, ce n’est

pas pour me délaisser lorsque je vais faire le pas décisif. J’ai

confiance en Lui: quoiqu’il puisse arriver, j’irai à cinq heures et

demie chez l’abbé M...

Du Diable à Dieu · 第 7 / 9 段