communion, la règle d’existence que je m’étais tracée dès mon retour
continua. Je rendais de fréquentes visites à l’abbé M... et je mettais
de mon mieux en pratique les avis pleins de sagesse qu’il me prodiguait.
Fortifié par ses conseils, j’éprouvais une grande satisfaction à les
suivre. Obéir m’était devenu facile à moi le révolté de naguère. Puis je
goûtais intensément la sérénité joyeuse qui, pour la première fois de ma
vie, me comblait l’âme.
Je faisais un retour sur mes angoisses passées et je me disais:--Si tous
ceux qui errent irrésolus, désorbités, bourrelés d’incertitudes
pouvaient savoir la paix intérieure qu’on acquiert quand on se réfugie
dans les bras charitables de l’Eglise. S’ils rompaient les mailles du
filet d’orgueil qui les enlace, ils connaîtraient la joie de s’humilier
devant le Crucifix rédempteur...
Je m’approchais souvent de la Sainte-Table; chaque communion me rendait
l’âme encore plus tranquille et plus pénétrée de la miséricorde divine.
Enfin, m’étant logé près de Notre-Dame, je ne manquais pas d’aller y
entendre, tous les matins, la messe de sept heures.
Il faisait encore presque nuit lorsque j’entrais dans la basilique; il y
régnait une obscurité que coupaient faiblement la clarté mince de
quelques cierges votifs et la lueur tremblante de la lampe qui veille
devant le Saint-Sacrement. La messe était dite par un vieux prêtre dans
la chapelle où l’on voit le tombeau de Monseigneur Darboy surmonté d’une
statue de Saint-Georges terrassant le Démon. Je me plaçais contre un
pilier qui fait face à l’autel et je m’unissais, de tout mon cœur, au
Saint-Sacrifice. Que c’était bon de prier dans cette ombre recueillie.
Que les entretiens avec Dieu y étaient féconds en grâces sanctifiantes.
Dans le grand silence de la cathédrale, presque déserte à cette heure,
c’est à peine si l’on entendait parfois un pas résonner sur les dalles
et tinter les sonneries liturgiques. Puis tout se taisait: il n’y avait
plus que la voix grave de l’officiant et le cliquetis des chapelets
égrenés par quelques servantes du quartier venues pour demander à Dieu
de les assister dans leur labeur.
J’ai connu là des ravissements si adorables, je m’y suis senti tellement
détaché de moi-même, tellement transporté aux sommets de la foi que le
souvenir de ces messes matinales ne cesse de m’illuminer la mémoire...
Dès que l’_Ite missa est_ s’était envolé, alouette de la Grâce, vers le
ciel, j’allais m’agenouiller devant la statue de la Sainte-Vierge dont
j’ai parlé plus haut. Je récitais une dizaine puis je causais
paisiblement avec la Bonne Dame. Elle est si tendrement accueillante
cette douce Reine des Anges. Quand on souffre du corps ou de l’esprit,
il est si consolant de poser son front fiévreux sur ses genoux et de
l’implorer pour qu’elle vous soulage. Alors, on sent ses mains radieuses
vous caresser l’âme et on l’entend qui vous dit tout bas:--Pourquoi
t’affliger? Est-ce que je ne suis pas là pour t’enlever tes peines?...
Mais ce n’était pas seulement afin de la solliciter que je m’attardais
de la sorte auprès d’Elle. C’était surtout pour l’exalter, pour répéter,
avec une entière ferveur, ses litanies, pour respirer le parfum
spirituel qui s’en dégage. Tandis que je murmurais ses louanges, il
s’ébauchait en moi des strophes à sa gloire. Sorti de l’église, je les
notais aussitôt; et mon bon ange aidant je les fixerai, quelque jour,
dans un poème...
Mes journées, je les passais soit au Parc Montsouris, soit au Jardin des
Plantes, soit dans ce petit square qui fait la proue de navire au bas du
Pont-Neuf. Tout en admirant les splendeurs défaillantes de l’automne,
tout en regardant mes frères les arbres semer autour d’eux des feuilles
d’or, je méditais l’Evangile et l’_Imitation de Jésus-Christ_. C’étaient
mes seules lectures avec celle de mon paroissien. Car on ne saurait se
figurer à quel point les choses littéraires m’étaient devenues
lointaines.
L’Evangile, c’est la nourriture essentielle du chrétien, celle dont on
ne saurait trop se sustenter. Je l’avais si bien compris que depuis
lors, je n’ai guère manqué d’en relire quotidiennement deux ou trois
chapitres.
_L’Imitation_, c’est une essence de prières. On pourrait la comparer
aussi à un outil indispensable pour sarcler le champ de notre âme
lorsque les faux jardiniers qui s’appellent Orgueil et Luxure tentent
d’y cultiver de mauvaises herbes où d’y faire prospérer des floraisons
vénéneuses. Et puis quel étonnant, quel perspicace psychologue que
l’auteur inconnu de ce petit livre qu’on n’a qu’à ouvrir presque au
hasard, lorsqu’on ne voit pas très clair en soi, pour y trouver le
conseil nécessaire.
--Dans l’_Imitation_, me disait l’abbé M... on sent passer le souffle du
Saint-Esprit...
Pendant que je m’occupais de la sorte, l’idée me vint d’écrire
l’histoire de ma conversion. Et bientôt elle s’imposa si despotique que
je crus plaire au Bon Dieu en la mettant à exécution. Je consultai
l’abbé M... qui approuva fort mon projet. Je lui dis alors combien il me
semblait indiqué d’aller rédiger cette œuvre de réparation dans la
solitude. Il en tomba d’accord, de sorte que, deux jours plus tard,
après avoir communié encore une fois de sa main, je partis pour Arbonne.
Comme on n’en doute pas, la première chose que je fis, en arrivant, ce
fut de monter à Cornebiche. Tout heureux de revoir ma chère forêt que
novembre habillait de pourpre et d’or, je gravis la colline et j’allai
me mettre aux pieds de Notre Dame de Grâce pour la remercier de l’aide
qu’elle m’avait départie et pour la supplier de m’être auxiliatrice dans
mon travail.
Je récitai, de tout cœur le _Salve Regina_. A peine avais-je fini qu’une
oraison jaillit en moi si nette que je pus la noter tout de suite.
La voici:
SALVE REGINA
HUMBLE PARAPHRASE POUR LES PAUVRES CONVERTIS
_Reine des anges de lumière, salut._
_Mère, dont la miséricorde infinie répand les eaux vives de la Grâce
dans l’âme des pauvres convertis, salut._
_Nous étions comme des morts sans sépulcre dont la pourriture
infectait les hommes de bonne volonté. Toi, Vie éternelle, Toi,
ambroisie céleste, Toi, vaste espérance, voici que tu nous tiras de
notre corruption._
_Fils du péché originel, insurgés contre la rédemption, nous avons dû
enfin crier vers Toi du fond de l’abîme où le prince de l’orgueil nous
avait précipités. Et maintenant, humbles et les yeux en pleurs, nous
soupirons vers Toi._
_Hélas, Interprète des volontés divines, Interprète aussi de nos
appels à la Trinité redoutable, viens à notre secours._
_O Rose mystique, imprègne de tes parfums ce jardin envahi par les
orties: notre âme. Tourne vers nous la splendeur miséricordieuse de
tes yeux. Fais que notre orgueil se brise comme un caillou sous le pic
qui fait jaillir la lumière du Seigneur. Fais que ton fils nous
octroie sa couronne d’épines. Ah! fais aussi que ce fruit de tes
entrailles nous pénètre de sa divine saveur._
_O trop Clémente pour les pécheurs que nous sommes, ô trois fois
pitoyable, ô infiniment secourable Vierge Marie._
_Quoique nous ne le méritions aucunement, prie pour nous, Sainte Mère
de Dieu. Prends dans tes mains le cœur contrit de ces enfants
derniers-nés de la Grâce: les pauvres convertis. Rends-les dignes de
monter, au jour du jugement, à la droite du Juge équitable et
terrible._
_Seigneur tout-puissant, tu as voulu que ton Verbe incarné prît pour
tabernacle le corps immaculé de notre Vierge bien aimée. O
Saint-Esprit tu l’as empli de ta flamme. Sainte Trinité, daigne en
souvenir de ce mystère, nous garder du Mauvais._
_Par l’intercession de ta Mère auguste, notre douce Etoile du Matin,
dissipe en nous les ténèbres du Mal. Délivre-nous de la mort éternelle
que nous avions encourue par notre très grande faute._
_Et qu’après l’épreuve de ce Purgatoire où nous entrerons en chantant
tes louanges, ô Père, ô Fils, ô Saint-Esprit, nous soyons admis à
contempler, pour l’Eternité, ta face adorable._
_Que Notre-Seigneur Jésus-Christ nous entende._
_Agneau de Dieu, toi qui effaces les péchés du monde, toi qui saignes
chaque jour sur tous les autels pour la rémission de nos fautes,
pardonne aux pauvres convertis._
_Agneau de Dieu, toi qui habitas parmi nous pour laver nos taches,
exauce les pauvres convertis._
_Agneau de Dieu, par les vertus du Miroir de ta Justice, laisse
descendre à jamais en nous les rayons de ta Grâce et prends en pitié
les pauvres convertis._
M’étant ainsi fortifié par la prière, je descendis la colline, je
retournai à Arbonne et je commençai d’écrire ce livre...
XIV
Me voici parvenu au terme de ma tâche. L’œuvre de pénitence et de
réparation est accomplie.
J’ai raconté comment, livré à moi-même dès mon enfance, je désertai le
service du Bon Dieu. J’ai dit à quel degré d’incertitude et de
désespérance j’étais arrivé lorsque l’illusion scientifique et l’utopie
socialiste se furent écroulées en moi. J’ai exposé les raisons pour
lesquelles je pris en dégoût les malfaiteurs qui détruisent notre France
et les banquistes qui, pour flatter l’imbécillité baveuse des
parlementaires, se vantent d’avoir éteint les lumières du Ciel. J’ai
essayé de montrer comment la Grâce divine me pénétra. J’ai dit mes
luttes, mes souffrances, ma victoire sur les forces mauvaises qui
m’obsédaient.
J’ai fait de mon mieux. Puisse le Seigneur accepter ces pages où
j’espère avoir mis toute ma reconnaissance pour les bienfaits dont il
daigna combler le pauvre pécheur repentant.
Si parmi les personnes qui les liront il s’en trouve à qui elles fassent
quelque bien, je leur demande de prier pour moi.
Et pour le surplus: _Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo da
gloriam!_
FIN
Saint Amand (Cher).--Imprimerie BUSSIÈRE.
LIBRAIRIE LÉON VANIER, ÉDITEUR
A. MESSEIN, Succr
19, QUAI SAINT-MICHEL, PARIS (5e)
Envoi franco contre mandat postal, timbres, etc.
Extrait du Catalogue général
PAUL VERLAINE
Œuvres Posthumes. Proses et vers, 1 vol. in-16 (dans le
format et dans le papier des «Œuvres complètes» en 5
volumes). 1 vol. in-16 broché 6 fr. »»
Poésies religieuses. Préface de J.-K. Huysmans. 1 vol.
gros in-12 3 fr. 50
Voyage en France par un Français. (Sous presse).
J.-K. HUYSMANS
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Maître de Flémalle et la Florentine du Musée de
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CHARLES MORICE
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(Lauréat de l’Académie des Goncourt)
La Gennia. Roman spirite hétérodoxe. 1 vol. in-12 3 fr. 50
AUGUSTIN REGNAULT
La France sous le second Empire, 1852-1870. Etude critique.
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La Science de Dieu. Le Paradis conquis. Explication de
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universelle. 3 vol. in-18. Chaque volume 3 fr. 50
Le tome I: Matière; tome II: Vie; tome III: Intelligence.
SAINT-AMAND (CHER)--IMPRIMERIE BUSSIÈRE