Pendant les trois semaines que je demeurai à Paris après ma première

communion, la règle d’existence que je m’étais tracée dès mon retour

continua. Je rendais de fréquentes visites à l’abbé M... et je mettais

de mon mieux en pratique les avis pleins de sagesse qu’il me prodiguait.

Fortifié par ses conseils, j’éprouvais une grande satisfaction à les

suivre. Obéir m’était devenu facile à moi le révolté de naguère. Puis je

goûtais intensément la sérénité joyeuse qui, pour la première fois de ma

vie, me comblait l’âme.

Je faisais un retour sur mes angoisses passées et je me disais:--Si tous

ceux qui errent irrésolus, désorbités, bourrelés d’incertitudes

pouvaient savoir la paix intérieure qu’on acquiert quand on se réfugie

dans les bras charitables de l’Eglise. S’ils rompaient les mailles du

filet d’orgueil qui les enlace, ils connaîtraient la joie de s’humilier

devant le Crucifix rédempteur...

Je m’approchais souvent de la Sainte-Table; chaque communion me rendait

l’âme encore plus tranquille et plus pénétrée de la miséricorde divine.

Enfin, m’étant logé près de Notre-Dame, je ne manquais pas d’aller y

entendre, tous les matins, la messe de sept heures.

Il faisait encore presque nuit lorsque j’entrais dans la basilique; il y

régnait une obscurité que coupaient faiblement la clarté mince de

quelques cierges votifs et la lueur tremblante de la lampe qui veille

devant le Saint-Sacrement. La messe était dite par un vieux prêtre dans

la chapelle où l’on voit le tombeau de Monseigneur Darboy surmonté d’une

statue de Saint-Georges terrassant le Démon. Je me plaçais contre un

pilier qui fait face à l’autel et je m’unissais, de tout mon cœur, au

Saint-Sacrifice. Que c’était bon de prier dans cette ombre recueillie.

Que les entretiens avec Dieu y étaient féconds en grâces sanctifiantes.

Dans le grand silence de la cathédrale, presque déserte à cette heure,

c’est à peine si l’on entendait parfois un pas résonner sur les dalles

et tinter les sonneries liturgiques. Puis tout se taisait: il n’y avait

plus que la voix grave de l’officiant et le cliquetis des chapelets

égrenés par quelques servantes du quartier venues pour demander à Dieu

de les assister dans leur labeur.

J’ai connu là des ravissements si adorables, je m’y suis senti tellement

détaché de moi-même, tellement transporté aux sommets de la foi que le

souvenir de ces messes matinales ne cesse de m’illuminer la mémoire...

Dès que l’_Ite missa est_ s’était envolé, alouette de la Grâce, vers le

ciel, j’allais m’agenouiller devant la statue de la Sainte-Vierge dont

j’ai parlé plus haut. Je récitais une dizaine puis je causais

paisiblement avec la Bonne Dame. Elle est si tendrement accueillante

cette douce Reine des Anges. Quand on souffre du corps ou de l’esprit,

il est si consolant de poser son front fiévreux sur ses genoux et de

l’implorer pour qu’elle vous soulage. Alors, on sent ses mains radieuses

vous caresser l’âme et on l’entend qui vous dit tout bas:--Pourquoi

t’affliger? Est-ce que je ne suis pas là pour t’enlever tes peines?...

Mais ce n’était pas seulement afin de la solliciter que je m’attardais

de la sorte auprès d’Elle. C’était surtout pour l’exalter, pour répéter,

avec une entière ferveur, ses litanies, pour respirer le parfum

spirituel qui s’en dégage. Tandis que je murmurais ses louanges, il

s’ébauchait en moi des strophes à sa gloire. Sorti de l’église, je les

notais aussitôt; et mon bon ange aidant je les fixerai, quelque jour,

dans un poème...

Mes journées, je les passais soit au Parc Montsouris, soit au Jardin des

Plantes, soit dans ce petit square qui fait la proue de navire au bas du

Pont-Neuf. Tout en admirant les splendeurs défaillantes de l’automne,

tout en regardant mes frères les arbres semer autour d’eux des feuilles

d’or, je méditais l’Evangile et l’_Imitation de Jésus-Christ_. C’étaient

mes seules lectures avec celle de mon paroissien. Car on ne saurait se

figurer à quel point les choses littéraires m’étaient devenues

lointaines.

L’Evangile, c’est la nourriture essentielle du chrétien, celle dont on

ne saurait trop se sustenter. Je l’avais si bien compris que depuis

lors, je n’ai guère manqué d’en relire quotidiennement deux ou trois

chapitres.

_L’Imitation_, c’est une essence de prières. On pourrait la comparer

aussi à un outil indispensable pour sarcler le champ de notre âme

lorsque les faux jardiniers qui s’appellent Orgueil et Luxure tentent

d’y cultiver de mauvaises herbes où d’y faire prospérer des floraisons

vénéneuses. Et puis quel étonnant, quel perspicace psychologue que

l’auteur inconnu de ce petit livre qu’on n’a qu’à ouvrir presque au

hasard, lorsqu’on ne voit pas très clair en soi, pour y trouver le

conseil nécessaire.

--Dans l’_Imitation_, me disait l’abbé M... on sent passer le souffle du

Saint-Esprit...

Pendant que je m’occupais de la sorte, l’idée me vint d’écrire

l’histoire de ma conversion. Et bientôt elle s’imposa si despotique que

je crus plaire au Bon Dieu en la mettant à exécution. Je consultai

l’abbé M... qui approuva fort mon projet. Je lui dis alors combien il me

semblait indiqué d’aller rédiger cette œuvre de réparation dans la

solitude. Il en tomba d’accord, de sorte que, deux jours plus tard,

après avoir communié encore une fois de sa main, je partis pour Arbonne.

Comme on n’en doute pas, la première chose que je fis, en arrivant, ce

fut de monter à Cornebiche. Tout heureux de revoir ma chère forêt que

novembre habillait de pourpre et d’or, je gravis la colline et j’allai

me mettre aux pieds de Notre Dame de Grâce pour la remercier de l’aide

qu’elle m’avait départie et pour la supplier de m’être auxiliatrice dans

mon travail.

Je récitai, de tout cœur le _Salve Regina_. A peine avais-je fini qu’une

oraison jaillit en moi si nette que je pus la noter tout de suite.

La voici:

SALVE REGINA

HUMBLE PARAPHRASE POUR LES PAUVRES CONVERTIS

_Reine des anges de lumière, salut._

_Mère, dont la miséricorde infinie répand les eaux vives de la Grâce

dans l’âme des pauvres convertis, salut._

_Nous étions comme des morts sans sépulcre dont la pourriture

infectait les hommes de bonne volonté. Toi, Vie éternelle, Toi,

ambroisie céleste, Toi, vaste espérance, voici que tu nous tiras de

notre corruption._

_Fils du péché originel, insurgés contre la rédemption, nous avons dû

enfin crier vers Toi du fond de l’abîme où le prince de l’orgueil nous

avait précipités. Et maintenant, humbles et les yeux en pleurs, nous

soupirons vers Toi._

_Hélas, Interprète des volontés divines, Interprète aussi de nos

appels à la Trinité redoutable, viens à notre secours._

_O Rose mystique, imprègne de tes parfums ce jardin envahi par les

orties: notre âme. Tourne vers nous la splendeur miséricordieuse de

tes yeux. Fais que notre orgueil se brise comme un caillou sous le pic

qui fait jaillir la lumière du Seigneur. Fais que ton fils nous

octroie sa couronne d’épines. Ah! fais aussi que ce fruit de tes

entrailles nous pénètre de sa divine saveur._

_O trop Clémente pour les pécheurs que nous sommes, ô trois fois

pitoyable, ô infiniment secourable Vierge Marie._

_Quoique nous ne le méritions aucunement, prie pour nous, Sainte Mère

de Dieu. Prends dans tes mains le cœur contrit de ces enfants

derniers-nés de la Grâce: les pauvres convertis. Rends-les dignes de

monter, au jour du jugement, à la droite du Juge équitable et

terrible._

_Seigneur tout-puissant, tu as voulu que ton Verbe incarné prît pour

tabernacle le corps immaculé de notre Vierge bien aimée. O

Saint-Esprit tu l’as empli de ta flamme. Sainte Trinité, daigne en

souvenir de ce mystère, nous garder du Mauvais._

_Par l’intercession de ta Mère auguste, notre douce Etoile du Matin,

dissipe en nous les ténèbres du Mal. Délivre-nous de la mort éternelle

que nous avions encourue par notre très grande faute._

_Et qu’après l’épreuve de ce Purgatoire où nous entrerons en chantant

tes louanges, ô Père, ô Fils, ô Saint-Esprit, nous soyons admis à

contempler, pour l’Eternité, ta face adorable._

_Que Notre-Seigneur Jésus-Christ nous entende._

_Agneau de Dieu, toi qui effaces les péchés du monde, toi qui saignes

chaque jour sur tous les autels pour la rémission de nos fautes,

pardonne aux pauvres convertis._

_Agneau de Dieu, toi qui habitas parmi nous pour laver nos taches,

exauce les pauvres convertis._

_Agneau de Dieu, par les vertus du Miroir de ta Justice, laisse

descendre à jamais en nous les rayons de ta Grâce et prends en pitié

les pauvres convertis._

M’étant ainsi fortifié par la prière, je descendis la colline, je

retournai à Arbonne et je commençai d’écrire ce livre...

XIV

Me voici parvenu au terme de ma tâche. L’œuvre de pénitence et de

réparation est accomplie.

J’ai raconté comment, livré à moi-même dès mon enfance, je désertai le

service du Bon Dieu. J’ai dit à quel degré d’incertitude et de

désespérance j’étais arrivé lorsque l’illusion scientifique et l’utopie

socialiste se furent écroulées en moi. J’ai exposé les raisons pour

lesquelles je pris en dégoût les malfaiteurs qui détruisent notre France

et les banquistes qui, pour flatter l’imbécillité baveuse des

parlementaires, se vantent d’avoir éteint les lumières du Ciel. J’ai

essayé de montrer comment la Grâce divine me pénétra. J’ai dit mes

luttes, mes souffrances, ma victoire sur les forces mauvaises qui

m’obsédaient.

J’ai fait de mon mieux. Puisse le Seigneur accepter ces pages où

j’espère avoir mis toute ma reconnaissance pour les bienfaits dont il

daigna combler le pauvre pécheur repentant.

Si parmi les personnes qui les liront il s’en trouve à qui elles fassent

quelque bien, je leur demande de prier pour moi.

Et pour le surplus: _Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo da

gloriam!_

FIN

Saint Amand (Cher).--Imprimerie BUSSIÈRE.

LIBRAIRIE LÉON VANIER, ÉDITEUR

A. MESSEIN, Succr

19, QUAI SAINT-MICHEL, PARIS (5e)

Envoi franco contre mandat postal, timbres, etc.

Extrait du Catalogue général

PAUL VERLAINE

Œuvres Posthumes. Proses et vers, 1 vol. in-16 (dans le

format et dans le papier des «Œuvres complètes» en 5

volumes). 1 vol. in-16 broché 6 fr. »»

Poésies religieuses. Préface de J.-K. Huysmans. 1 vol.

gros in-12 3 fr. 50

Voyage en France par un Français. (Sous presse).

J.-K. HUYSMANS

Trois Primitifs. Les Grünewald du Musée de Colmar, Le

Maître de Flémalle et la Florentine du Musée de

Francfort-sur-le-Mein. 1 vol. in-8º avec illustrations 5 fr. »»

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La Gennia. Roman spirite hétérodoxe. 1 vol. in-12 3 fr. 50

AUGUSTIN REGNAULT

La France sous le second Empire, 1852-1870. Etude critique.

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La Science de Dieu. Le Paradis conquis. Explication de

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universelle. 3 vol. in-18. Chaque volume 3 fr. 50

Le tome I: Matière; tome II: Vie; tome III: Intelligence.

SAINT-AMAND (CHER)--IMPRIMERIE BUSSIÈRE

Du Diable à Dieu · 第 9 / 9 段