Je regardai à travers le taillis. Et je vis un vieux prêtre, qui venait
du Nid de l’Aigle et qui se dirigeait de mon côté. Il lisait son
bréviaire et levait parfois les yeux pour admirer la futaie chatoyante.
Dissimulé, comme je l’étais, dans le fourré, il ne pouvait m’apercevoir.
Je le regardais anxieusement s’approcher. Il devait seulement être de
passage à Fontainebleau car, les figures du clergé de la ville m’étaient
familières et je ne le reconnus pas pour en faire partie. Par la suite,
je ne l’ai, d’ailleurs, jamais revu.
Il récitait sans doute l’_Angelus_ puisque, quand il fut arrivé à la
hauteur du chêne où je m’appuyais, il prononça ces mots que je saisis
très distinctement:--_Et Verbum caro factum est: Et habitavit in
nobis_...
A l’ouïr, un frisson me passa par tout le corps. Je me répétai tout
bas:--Le Verbe s’est fait chair; il habita parmi nous!
O mon Dieu, c’était une grâce de plus que vous me faisiez. Au moment
même où je venais de remettre mon âme entre vos mains adorables, vous
avez voulu qu’une parole de Votre Sagesse me fût ainsi révélée. Père,
Fils, Saint-Esprit, soyez-en glorifié tant qu’il me restera un souffle
d’existence pour me prosterner devant Vous...
J’étais si bouleversé; ces phrases divines résonnaient si haut en moi
que je demeurai immobile; le vieux prêtre dépassa mon gîte sans se
douter que j’étais là.
Je le regardai s’éloigner, dans une sorte de stupeur. Mais quand il fut
à deux cents mètres environ, je ne sais quelle force me poussa. Il me
sembla entendre crier au dedans de moi:--Va!...
Je sortis de mon réduit, avec un grand fracas de branches froissées, et
je courus vers lui, en l’appelant:--Monsieur, monsieur, s’il vous
plaît!...
Il se retourna, parut surpris et même un peu alarmé. En effet je devais
avoir vaguement l’apparence d’un malandrin surgi du fourré pour lui
demander la bourse ou la vie. Mais il demeura, sur place à m’attendre.
Quand je fus près de lui, je ne sus quoi dire. Ma langue restait collée
à mon palais. Je me sentais tout effaré.
Il m’examina et voyant que je gardais le silence, il me demanda:--Que
désirez-vous, Monsieur?
Les larmes, alors, ruisselèrent sur mes joues et je ne pus que lui
répondre ceci:--Monsieur, je vous en supplie, priez pour moi.
Mon émoi, l’angoisse qu’exprimait toute mon attitude le touchèrent. Il
comprit, certes, qu’il avait devant lui un homme en détresse. Après
m’avoir sondé d’un regard aigu, il reprit:--Oui, monsieur, je vous
promets de prier pour vous; et je vais le faire tout de suite.
Puis, levant la main droite, il me bénit.
Ensuite il attendit que je parlasse de nouveau. Mais moi, pauvre
misérable, je demeurais muet, la tête basse, n’osant rien ajouter. Il
eut sans doute l’intuition que mon heure n’était pas venue car, me
saluant profondément, il répéta:
--Oui, mon bon monsieur, je vais prier pour vous.
Et il s’éloigna.
Quand il eut disparu au tournant du sentier, je restai quelques minutes
indécis. J’aurais voulu le rejoindre et, d’autre part, quelque chose
comme une main rigoureuse me retenait.
Je me sentais heureux au possible et à la fois triste jusqu’au fond de
mon être. Pourtant la joie l’emportait. Si bien que je m’en allai, au
hasard dans la forêt, me répétant sans cesse ces mots dont la beauté
surnaturelle me transportait:--_Et le Verbe s’est fait chair. Et il
habita parmi nous_... Et de grandes vagues de lumière déferlaient
majestueusement dans mon âme qui en restait toute lumineuse.
Sainte-Trinité, que vos voies sont sublimes. Vous avez voulu, en ce
jour, imprimer, dans l’esprit du pauvre ignorant, le mystère adorable de
Votre Incarnation. Sera-ce assez de toute une vie de prières pour
reconnaître cette munificence de votre Grâce? Sainte-Vierge, Mère de
miséricorde, Refuge des pécheurs, intercédez auprès de Votre Fils, pour
qu’Il m’octroie la faveur de ne jamais oublier le miracle que sa charité
produisit alors en moi...
V
Arrivé à cette étape de mon voyage vers la Vérité, il semblera
peut-être, à certains, que j’allais progresser rapidement et, surtout,
ne pas retourner en arrière. Combien qui, une fois revenus à Dieu,
l’auraient servi sans hésitations désormais! Mais moi, tout ondoyant
encore, bien que j’eusse acquis le sentiment très ferme que mon âme
faisait peau neuve, je ne pouvais pas me décider à risquer le pas
décisif: c’est-à-dire à rentrer dans l’Eglise.
Si réelle que soit leur foi, les chrétiens savent comme il nous est
difficile de nous garder dignes de la Grâce et de maintenir intacte
notre cuirasse de prières de façon que la rouille des péchés n’y morde
pas et que le Mauvais n’en fausse point l’armature.
A plus forte raison, l’homme en marche pour se convertir ne cesse de
trébucher contre tous les obstacles. Ne confiant à personne mes
incertitudes et mes désirs du Bien éternel, j’étais très faible contre
moi-même. Et je ne laissais pas de jeter des regards affriandés vers les
demeures de perdition d’où le Bon Dieu m’avait expulsé. C’était une
guerre continuelle où j’aurais été vaincu plus souvent encore si je
n’avais été protégé, à mon insu, par la Sainte Vierge.
Certes, la voie où je m’engageais, sous la conduite de la Grâce, était
radieuse et traversait des contrées où règne la tiédeur d’un perpétuel
renouveau: Et pourtant, il y avait beaucoup de jours où elle me
paraissait obscure et froide. Je me disais:--Si je retournais à mon
palais de l’orgueil et des sens en liesse? Mon âme grelotte. Pour la
réchauffer, j’y allumerais un grand feu. J’y tendrais des tapisseries où
serait tissé le triomphe d’Aphrodite. Et je festoierais sans plus me
soucier de ce Dieu qui me sollicite.
La tentation devenait parfois si forte que j’y cédais. Je me gorgeais de
fruits défendus, je me soûlais des vins capiteux du dilettantisme. Mais
le dégoût me prenait bientôt. Je brisais mon verre sur le plancher, je
lançais les plats par la fenêtre. Et tout frémissant d’un remords que je
n’avais jamais connu auparavant, je reprenais l’escalade de la colline
au sommet de laquelle la Croix scintille comme une étoile.
La miséricorde du Bon Dieu est si grande qu’il me pardonnait mes
défections et qu’il m’octroyait de nouvelles forces pour mieux résister
aux soubresauts de l’âme lépreuse qui agonisait en moi.
Qu’on songe que je n’avais pour me soutenir ni le Sacrement de
Pénitence, ni la Sainte-Eucharistie. J’étais seul--ah! oui bien
seul--depuis ma première enfance qui n’avait reçu que les enseignements
de l’incrédulité.
Ensuite, de onze à dix-huit ans, je n’avais point connu de foyer où
apprendre l’observation des devoirs moraux les plus élémentaires. En
effet, les miens, divisés, en guerre les uns contre les autres,
s’occupaient peu de l’enfant sensuel et rêveur que j’étais. S’ils le
faisaient, par boutades, c’était pour tenter de m’inculquer leurs
rancunes réciproques ou pour expérimenter sur moi des méthodes
d’éducation contradictoires. Ainsi, un jour, on s’étonnait naïvement que
je fusse indocile, raisonneur et plus enclin à m’en aller rêver sous les
arbres qu’à m’intéresser aux querelles de la famille. Alors on me
punissait à tour de bras. Le lendemain, l’on déclarait qu’il est bon de
laisser les enfants se développer eux-mêmes et que la nature leur
apprendra le bien et le mal. Et c’était un prétexte pour ne pas plus se
soucier de moi que si je n’eusse pas existé. J’en profitais pour
vagabonder dans la campagne et pour esquisser de vagues vers. Car, déjà,
l’esprit de poésie me possédait fort.
Cela, c’étaient mes vacances. De retour au collège, il me fallait
mâchonner la nourriture coriace que des pédants moroses, ennuyés de leur
métier, me distribuaient, parmi une grêle de pensums et de retenues.
Entre-temps, j’étais livré à la bise du protestantisme qui me gerçait la
surface de l’âme sans, heureusement, pénétrer jusqu’au cœur.
Puis ce fut le régiment où je piaffai comme un poulain échappé. Puis la
vie littéraire à Paris. Nous étions une troupe de poètes épris d’art
jusqu’à la frénésie--épris aussi de sensations outrancières. Entre tous
ces compagnons de la vie intense, j’étais le plus ardent. Si l’un
proposait: «Allons faire la fête,» je m’écriais aussitôt:--N’y allons
pas; courons-y!
Trois choses me préservèrent relativement: mon goût du travail; mon
penchant vers la solitude en pleine nature qui amenèrent ma fuite de
Paris pour vivre à la campagne. Enfin, l’amour d’une femme admirable
d’un dévouement et d’une constance qui ne se démentirent jamais, malgré
les chagrins dont je l’avais abreuvée... Elle mourut, hélas, trop tôt,
dans des conditions tragiques. Et je la remplaçai, follement, par la
dame aux yeux noirs qui me fit tant de mal...
En retraçant, à grands traits, ces épisodes de mon enfance et de ma
jeunesse, comme en récapitulant, plus haut, mes avatars politiques et
mes voltiges à travers cent doctrines, j’ai voulu montrer à quel point
j’étais peu armé pour résister au mal. Sans la Grâce du Bon Dieu, je
n’aurais à coup sûr point réussi à jeter définitivement au fossé le
lourd fardeau de péchés que je portais.
Or, malgré mes reculs et mes rechutes, je ne laissais pas de progresser.
D’abord mes heures d’égarement, loin de Dieu, se faisaient de moins en
moins fréquentes. Ensuite il m’arrivait de tenir tête aux
tentations.--Oh! mon moyen de défense n’était pas très compliqué; je
levais les yeux au ciel et je disais:--Mon Dieu! Mon Dieu!--Et le Bon
Maître me venait en aide.
Chaque fois que j’avais ainsi repoussé les conseils du Mauvais, je me
sentais inondé d’une joie intérieure et paisible que je n’avais jamais
connue auparavant.
Il est certain que la Grâce ne cessait pas d’opérer mystérieusement en
moi sans que j’en eusse l’entière conscience. C’était, je crois, ce
travail latent que Notre-Seigneur a désigné dans la parabole de _la
Semence_: «Il en est du Royaume des cieux comme quand un homme jette de
la semence en terre. Qu’il dorme ou qu’il veille, jour et nuit, la
semence germe et elle croît à son insu[5].»
[5] _Ev. sec. Marcum, IV_, 26-27.
Dans le même temps, la phrase de l’_Angelus_: _Et Verbum caro factum
est; et habitavit in nobis_ me revenait sans cesse à l’esprit.--Dans mes
carnets de cette période, je la trouve notée, toutes les quatre ou cinq
pages, sous cette formule elliptique: Aujourd’hui, pensé à _Verbum_ et
médité.
Elle surgissait, plus particulièrement en moi, dans la solitude de la
forêt--alors que j’étais occupé de tout autre chose. Je l’entendais
d’abord au plus intime de mon être, puis je la répétais avec un grand
frémissement. Je m’arrêtais et, tout en caressant d’une main distraite,
le feuillage tendre de quelque bouleau, je tombais dans une rêverie
profonde.
--Ce doit être, me disais-je, la clef qui ouvre la porte du sanctuaire
où je voudrais entrer. Pourquoi me hante-t-elle, avec tant de
persistance, cette phrase? On dirait que le Bon Dieu tient à ce que j’en
approfondisse le sens.
Je m’étonnais; j’admirais; et je concluais que cette affirmation: _le
Verbe s’est fait chair; et il habita parmi nous_ résumait certainement
le miracle des miracles de la charité divine puisqu’il y était formulé
que pour nous guérir du péché et nous ouvrir le Ciel, Dieu avait daigné
emprunter notre humanité.
Ces réflexions me causaient un attendrissement tel que j’en demeurais
ému des journées entières...
Ce fut à la même époque que je commençai à prier le Bon Dieu dans toutes
les circonstances où j’étais affligé par des peines morales aussi bien
que par des ennuis matériels. Je m’agenouillais et je prononçais la
brève prière suivante:--Mon Dieu, puisque vous existez, venez à mon
aide, j’ai confiance en vous.
Je puis le certifier: _jamais il n’arriva que je ne fusse pas
exaucé._--Ce n’était pas toujours de la façon dont je m’y attendais:
mais c’était toujours pour mon plus grand bien.
J’aurais dû m’éperdre en hymnes de reconnaissance. Mais voyez la
mauvaise nature du demi-converti: après un remerciement hâtif, je ne
songeais plus qu’à jouir du bienfait qui venait de m’être octroyé. Ma
conscience m’en faisait des reproches et tentait de me ramener à l’idée
de Dieu. Mais je répondais:--Plus tard! Plus tard! Nous avons bien le
temps!...
Seigneur, il a fallu que, las de mon ingratitude, vous me brisiez par
les plus dures souffrances, pour que je comprisse l’énormité de ma dette
envers Vous.
Je continuais également à regimber contre mon désir réel d’étudier et de
pratiquer cette religion catholique que j’avais reconnue comme la seule
vraie. J’avais beau regarder, avec l’envie violente d’y entrer, du côté
de l’Eglise, je ne parvenais pas à me décider.
Les mêmes futiles objections, que j’ai rapportées au chapitre précédent,
se hérissaient sans trêve devant moi. Elles se corroboraient de
sophismes cent fois rabâchés et qu’il serait fastidieux de transcrire.
Je n’en rapporterai qu’un seul parce qu’il m’a poursuivi presque jusqu’à
la dernière minute qui précéda le triomphe de la Grâce. Le voici:--Me
faire catholique pratiquant ce serait aliéner mon indépendance, car je
me connais, une fois que j’aurai pris mon parti, j’irai jusqu’au bout,
n’étant point l’homme des moyens termes. Je me tiendrai pour engagé
d’honneur à obéir en tout aux prescriptions de l’Eglise. Et, si je
manque à quelqu’une, j’en souffrirai. Je me trouverai dans un état
peut-être pire que celui--pourtant peu délectable--où je me débats...
Donc je reste libre!
Piètre liberté! Je devais apprendre que l’unique indépendance consiste à
porter joyeusement le joug adorable du Bon Dieu. Car, en dehors de Lui
et de son Eglise, on n’est que le prisonnier, cruellement entravé, de
l’erreur et des passions.
A force de tergiverser de la sorte, je finis par choir dans une
mélancolie profonde. Rien d’étonnant à cette humeur noire. Mon âme était
malade et je ne faisais pas ce qu’il eût fallu pour qu’elle guérît.
J’accolais, en moi, un enfant sain à un vieillard fiévreux: le chrétien
naissant au païen moribond. Et naturellement celui-ci communiquait son
mal à celui-là. Bref, rien ne me sourit plus de mes distractions
anciennes. Une tristesse permanente me tenait le cœur comprimé. Alors
l’idée de suicide--qui devait me torturer si effroyablement lors de la
crise décisive d’où sortit ma conversion--entra en moi. Et des poèmes
funèbres en résultèrent qui traduisaient la désolation de mon âme. Je
dois en citer quelques fragments[6].
[6] On comprend bien que ce n’est point par vanité littéraire que je
le fais. Etant poète, il était logique que mes chagrins
s’exprimassent en vers. Ceux-là sont caractéristiques; c’est
pourquoi je les cite.
Navré que la forêt, elle-même, ne réussît plus à me faire oublier mes
tourments, je disais:
Jadis de verts rameaux me caressaient la tête,
J’offrais mes mains aux frôlements des clématites,
Et mes yeux rayonnaient car j’étais le poète
Bienvenu des halliers que la Muse visite...
Hélas elle s’éteint cette flamme de vie,
Je frissonne pareil aux arbres vermoulus
Qui chuchotent à peine une plainte assourdie:
Le soleil de juillet ne me réchauffe plus;
Comme fait le lichen à l’écorce friable,
Un mal subtil se glisse en mon cœur et le ronge...
Puis ma mélancolie s’avivant au souffle d’une de ces bises qui, aux
jours d’équinoxe, tonnent parmi les futaies, je m’écriais:
O vent hagard, chevauche à travers les taillis,
Froisse et disperse au loin les fleurs de l’anémone,
Ravage la futaie et jonche de débris
Le sentier sinueux où ne passe personne.
Assaille et romps aussi, comme de faibles plantes,
Mon orgueil et mes espérances,
Qu’elle s’appelle Amour, Poésie ou Science,
Chasse l’Illusion aux ailes décevantes.
Morne, pareil au fût d’un chêne que le lierre
Etouffe entre ses tentacules,
Tandis qu’au ciel s’efface une clarté dernière,
Je sens mon cœur saigner comme le crépuscule...
Enfin la hantise de la mort envahissant de plus en plus mes pensées, je
m’adressais à elle et je m’écriais:
...--O Mort, je te vénère,
Car ta bouche est la coupe où j’ai bu la beauté;
Parce que tu guéris de toutes les misères,
Je veux te suivre au fond de ton éternité.
Prends-moi dans la forêt qui me sacra poète,
Que ce soit par un soir de brise éolienne
Où les bouleaux plaintifs chanteront sur ma tête:
O Belle, je mettrai mes deux mains dans les tiennes;
Tu quitteras pour moi la couronne et les voiles,
Tu me prodigueras tes plus profonds baisers
Et, me réfugiant entre tes bras glacés,
Je m’en irai, joyeux, dans la nuit sans étoiles.
Ce poème de la mort résumait d’ailleurs toutes mes désillusions et même
mes incertitudes, car outre une imprécation contre le paganisme et une
autre contre la science, il contenait deux strophes où les vertus de la
Sainte-Eucharistie sont mises en doute. Inutile de dire que je les
réprouve et que je les effacerai de mon livre.
On voit que j’étais arrivé au plus noir de la désespérance. Sur ces
entrefaites, en mars 1906, des nécessités de vie courante m’obligèrent
de me fixer pour quelque temps à Paris.
A partir de cette époque les événements se précipitent jusqu’au jour
béni où la Sainte-Vierge prit mon âme entre ses mains miséricordieuses
et l’offrit, toute frémissante de douleur, au Bon Dieu.
DEUXIÈME PARTIE
_Agnus Dei qui tollis peccata mundi, parce nobis, Domine_...
_Ora pro nobis Sancta Dei Genitrix ut digni efficiamur
promissionibus Christi_...
_Sacrificium Deo spiritus contribulatus: cor contritum et
humiliatum Deus non despicies._
PSAUME 50.
VI
Combien le séjour à Paris me fut pénible. Depuis douze années que je
vivais à la campagne ou dans les bois, j’avais perdu l’habitude de la
grand’ville ordurière et bruyante. Tout m’en était odieux: le tintamarre
des camions et des tombereaux, les cris de canard qu’on égorge des
automobiles, les cloches des tramways. Je haïssais les trop hautes
maisons à la façade fuligineuse. Je grognais contre les passants à
l’allure hâtive, aux traits contractés par des désirs de lucre ou des
pensées de sale godaille. J’étouffais dans l’atmosphère malpropre qui
stagne parmi les rues comme sur les boulevards. Le soir j’étais au
supplice à cause de ces lampes électriques dont la morne clarté brûle
les yeux.
J’avais, dira-t-on, pour compensation, la facilité de fréquenter mes
confrères. Or leurs propos, qui ne m’avaient jamais beaucoup intéressé,
ne parvenaient plus du tout à me retenir. C’est en vain que je me
battais les flancs pour me suggérer que la littérature restait ma
préoccupation principale. Au fond, je sentais bien que ce n’était pas
vrai et que j’aurais donné toutes les «causeries d’art» du monde pour
ouïr encore le vent chuchoter dans les pins et les bouleaux.
En somme, je ne réussissais plus à me distraire de la révolution qui
s’opérait en moi sous l’influence de la Grâce. Et pourtant cette
préoccupation constante me mettait parfois en colère. Las d’entendre ma
conscience me répéter: «Il faut aller à l’Eglise ou tu périras,» je
m’écriais à part moi:--Mais c’est un véritable supplice. Est-ce que
cette voix ne va pas se taire à la fin... Et j’essayais de lui imposer
silence.
Lorsque j’inventais quelque ruse pour l’étouffer, ne fût-ce qu’une
demi-journée, je ne m’en trouvais que plus malheureux. Afin de réagir,
je m’acoquinais dans les endroits où se réunissent maints poètes. Là, je
montrais une gaîté fébrile. Je multipliais les propos sceptiques ou
graveleux; je déclamais éperdument des vers. On applaudissait, on louait
ma verve, on riait de mes plaisanteries.
Moi, cependant, je m’en allais bientôt, en haussant les épaules. Dès que
je me retrouvais seul, la chape de plomb de la mélancolie retombait sur
moi plus lourde que jamais. L’envie de me suicider me taraudait l’âme.
Et je ne pouvais que me dire:--C’est de ma faute. Pourquoi est-ce que je
continue à mener cette existence absurde au lieu d’obéir à la
voix--certainement divine--qui me sollicite d’une façon si impérieuse?
Alors, j’allais me réfugier dans un de ces jardins publics qui
réconfortent, un peu, par leurs parterres et leurs massifs, les pauvres
sylvains exilés à Paris. Là, du moins, je voyais des arbres et le
tumulte de la ville s’atténuait. Je me rappelle, entre autres, un banc
du Jardin des Plantes où je me suis assis bien souvent. C’est près de la
maison des pachydermes, sous un splendide catalpa. Que de fois je m’y
suis attardé! Comme j’y ai rêvé, médité, scruté ma tristesse...
Je récapitulais tout ce qui s’était passé en moi depuis que le Bon Dieu
me faisait signe de venir à Lui. Au plus propre de mon être, je
retrouvais vivaces les impressions ressenties naguère dans la forêt. Je
constatais que mes erreurs passées finissaient de s’en aller en
poussière; et je m’en sentais tout joyeux. A ces moments, une grande
paix entrait en moi; je pensais à Dieu d’une façon très douce et je me
mettais à prier:--Seigneur, disais-je, vous voyez que je ne vous
abandonne pas. J’entends toujours chanter dans mon âme votre parole
adorable. Je sais que vous êtes le Verbe et que vous avez habité parmi
nous pour nous racheter du péché. Ayez pitié de moi. Il me semble que
j’avance si lentement dans vos voies...
On comprend que si je m’exprimais de la sorte c’est parce que je ne
pouvais pas distinguer à quel point l’aide qui m’était fournie d’En-Haut
était puissante et combien, au contraire, la Grâce m’entraînait
rapidement vers Dieu en me maintenant dans la foi et en écartant de moi
les conseils sinistres de l’esprit de suicide. Il eût fallu un prêtre
pour m’éclairer. Mais voilà, rien qu’à l’idée de gagner le plus prochain
confessionnal, je me sentais pris d’une véritable panique et je
remettais à plus tard cette démarche que je devinais pourtant être
indispensable.
Néanmoins je sortais consolé de ces heures d’appel à la Providence
divine. Je me trouvais mieux assuré pour combattre les ennuis qui
m’assiégeaient.
J’en subissais de plusieurs sortes et de très durs.
D’abord la dame aux yeux noirs, que j’avais emmenée à Paris, redoublait
de mensonges et d’incohérences.
Elle me narrait les bourdes les plus formidables pour aller jouer et
boire en compagnie de donzelles mal peignées. Elle dilapidait nos
maigres ressources. Lorsque je rentrais dans la noire chambre d’hôtel où
nous campions, elle me faisait des scènes de jalousie très âcre et--je
puis le dire--injustifiées; sur quoi, je me mettais en fureur. Nous nous
insultions à outrance. Puis, hélas, le dénouement coutumier se
produisait: nous finissions par nous rapprocher. Nous nous prodiguions
de furieuses caresses... Elle en demeurait affermie dans la certitude de
l’empire qu’elle exerçait sur mes sens, moi, plus triste et plus écœuré
que jamais--et néanmoins trop lâche pour rompre.
D’autre part, je hantais les milieux radicaux car depuis l’arrivée au
pouvoir de Clemenceau, il était question, vu mes services passés, de me
gratifier d’une sinécure quelconque.
Certes, c’était sans enthousiasme que je m’apprêtais à servir un régime
qui, comme je l’ai raconté, me répugnait depuis pas mal de temps. Mais
je me disais:--Après tout, ils sont légion ceux qui servent le Bloc tout
en le méprisant et parce qu’il faut vivre. Un de plus ou un de moins,
cela n’a guère d’importance... Raisonnement dont j’ai honte aujourd’hui
et qu’heureusement je n’ai pas appliqué jusqu’au bout.
Où l’hypocrisie de la radicaille me devint tout à fait intolérable, ce
fut un soir où j’assistai à un conciliabule présidé par un politicien
qui, dans ses articles et ses discours, faisait parade de son
libéralisme et de sa tolérance. Or il s’agissait de la séparation de
l’Eglise et de l’Etat. Voici comment il s’exprima répondant à certains
qui se plaignaient qu’on mît trop de formes et trop de lenteur à spolier
le clergé séculier et à empêcher le culte:--Laissez-nous faire, dit-il,
en esquissant un sourire chafouin, nous étranglerons les prêtres en
douceur sans cesser de parler de liberté et, bien mieux, en leur donnant
l’apparence des premiers torts devant le pays.
Peut-être trouva-t-il qu’il avait parlé un peu trop franchement car il
ajouta:
--Cela, entre nous, n’est-ce pas?
Tous les assistants, charmés de cette bonne nouvelle protestèrent de
leur discrétion--sauf moi, qui gardai le silence. Nous avons vu, depuis,
comment le plan exposé ce jour-là, fut, en effet, mis en œuvre.