par l’idée religieuse. Les vaticinations pompeuses de la Science ne le
satisfaisaient pas plus que moi. Tout en balançant fort à se tourner
vers l’Eglise, il n’était pas loin d’affirmer son respect pour le Dieu
de l’Evangile. Comme ce lui était devenu un sujet de méditation assez
habituel, après quelques propos de littérature et d’art, il mit
l’entretien sur cette question.
En substance, il me dit ceci:
--J’ai beau faire, je ne puis me contenter des théories du rationalisme.
Elles laissent inassouvie une part de mon âme. Je souffre d’une
inquiétude qui réclame une conviction ferme pour s’apaiser un peu.
J’essaie bien de revenir aux dogmes du christianisme tels que j’appris à
les aimer jadis. Mais dès que je m’oriente de ce côté, ma raison se
cabre et, si j’insiste, refuse de les admettre. Pourtant, j’aurais bien
besoin d’une règle de vie qui me serait un frein contre les écarts où
m’entraîne mon imagination. Et il y a des moments--aujourd’hui par
exemple--où il me semble que le Surnaturel pourrait me la fournir, cette
règle.
Il s’exprimait d’un ton posé, comme un homme qui a beaucoup réfléchi et
qui est sur le point de prendre le parti le plus sage.
Je l’avais écouté avec attention, sans l’interrompre et, à part moi, je
m’étonnais de cette coïncidence entre nos préoccupations. La logique eût
donc exigé que je lui confie mes incertitudes si pareilles aux siennes.
Il était indiqué de lui narrer le bouleversement de mon âme et de lui
relater le coup de foudre reçu le matin.--Peut-être que, nous aidant
l’un l’autre, nous aurions trouvé le chemin vers la Vérité adorable.
Eh bien, rien de cela n’arriva. J’eus un mouvement d’irritation à
constater chez lui ce que j’éprouvais moi-même, et d’une façon encore
plus intense. Je ne sais qui--ou plutôt je le sais très bien
maintenant--s’empara de ma langue et me força de proférer une kyrielle
de blasphèmes--non pas de grosses injures, mais de sarcasmes à tournure
littéraire--qui me venaient au cerveau avec une abondance
extraordinaire. J’ajoutai une apologie véhémente du polythéisme grec et
enfin je lui citai, non sans orgueil, une phrase prise d’un de mes
écrits les plus érotiques et où la Sainte Vierge était mise sous les
pieds de l’Aphrodite.
Je revois, par la pensée, l’endroit où j’éjectai ce paquet de vipères.
C’était au milieu de l’allée de vieux ormes qui longe la rive gauche du
Grand-Canal.
C..., que la violence de mon discours et l’attrait sensuel de ma
dialectique avaient ébranlé, reprit:--Oui, à coup sûr, vive Aphrodite!
Cependant il me faudrait quelques lectures qui m’affermissent contre ces
retours du christianisme dont je me sens réellement troublé, je vous
l’affirme encore.
Alors, je repartis de plus belle. Je lui conseillai de se procurer tout
Renan et de s’assimiler, en prenant des notes, cette confiture opiacée.
Je lui recommandai d’apprendre par cœur la _Prière sur l’Acropole_. Je
lui prescrivis Pétrone, Catulle, Horace. Je lui vantai les aphorismes de
Nietzsche et l’_Essai d’une morale sans obligation ni sanction_ de
Guyau.
Ces objurgations étaient d’autant plus bizarres que, pour moi, je ne
croyais plus à l’efficacité de ces drogues. Mais, comme je viens de le
dire, j’étais _obligé_ par une force, qui m’était à la fois intime et
étrangère, de détourner ainsi mon ami de la voie Unique.
C... me quitta, rendurci dans sa mécréance et non sans avoir fait chorus
à quelques plaisanteries sacrilèges par quoi je conclus ma diatribe.
A peine seul, je ressentis presque de l’effroi. Car, à récapituler notre
conversation, je découvris, de la façon la plus claire, que quelqu’un
semblait s’être substitué à moi pour écarter de Dieu mon ami, puisque je
venais de parler contre ma pensée actuelle.
--Enfin, m’écriai-je, qu’est-ce que cela veut dire? Tout aurait dû me
porter à encourager C... dans son penchant vers l’Idéal chrétien, étant
donné que moi-même, il n’y a pas trois heures, j’ai été bouleversé,
jusqu’aux larmes par un désir analogue... C’était moi et ce n’était pas
moi qui parlais. Suis-je donc le Sosie de quelque Hermès invisible? Car
quoi, je ne divague pas: j’analyse avec netteté mes idées, mes
sensations aussi... C’est à croire que le Diable existe et qu’il a le
pouvoir de nous transformer la cervelle en un phonographe où il inscrit
ses arguments... En tout cas, j’ai, à présent la certitude d’avoir
discouru à rebours de ce que m’indiquait ma conscience... Je m’en vais
donc courir chez C..., le prier de ne tenir aucun compte de mes paroles
et de marcher dans le sens où il se juge attiré.
Déjà je me dirigeais vers le logis de C... quand une mauvaise honte
m’arrêta net:--Il va se demander ce que signifie ce revirement brusque.
Et si j’insiste, il me prendra pour un fol inconsistant.
Puis une bouffée de scepticisme me fit faire un geste d’insouciance:
--Bah! repris-je, tout cela n’a pas d’importance: c’est une des scènes
de la farce qu’un Démiourge facétieux et lugubre se joue aux dépens des
hommes. J’ai bien assez d’ennuis avec mes propres états d’âme sans
assumer encore, par-dessus le marché, ceux de mon ami C... Qu’il se tire
d’affaires comme il l’entendra...
Et je tournai les talons.
Je venais d’être si docile aux instigations du Diable que, rentré chez
moi, il poursuivit son avantage. Sans désemparer, j’écrivis les
premières lignes d’un article contre l’Eglise destiné à je ne sais plus
quel papier qui vendait de l’anticléricalisme. Puis j’allai me coucher.
Or voici que, dans la nuit, ô Grâce du Bon Dieu, vous me revîntes. Je
m’éveillai en sursaut à la suite d’un rêve où je vis se peindre, en
images radieuses, la vision de Dante lue la veille. Tout s’y trouvait:
la vaste mer aux lames souriantes, la montagne escarpée du Purgatoire
dont le sommet se perdait dans une brume irisée où passaient des lueurs
d’or, l’Ange éployant ses grandes ailes blanches, la barque pleine
d’esprits qui chantaient le psaume de la délivrance. Et les deux Poètes
fixaient sur moi des regards chargés d’une tristesse infinie, tandis que
résonnaient les accords onduleux d’une musique semblable au chant de la
brise dans les futaies de pins.
Le cœur battant à coups pressés, je méditai, quelques minutes, sur la
beauté de ce songe. Un lourd sanglot, qui ne pouvait pas éclater,
m’oppressait. Et soudain, comme si un ordre impérieux venait de m’être
signifié, je me précipitai à bas de mon lit. Je courus, pieds nus, à mon
cabinet de travail; je pris l’article immonde et je le déchirai en vingt
morceaux que je jetai au panier.
Recouché, je me dis:--Demain, je retournerai dans la forêt. Là, parmi
cette fraîche mélodie des ramures qui me fut toujours lénifiante, parmi
les genêts en fleurs, j’examinerai mon âme à fond.
Si je découvre qu’elle veut croire, eh bien, je me jure de ne pas lui
barrer la route. Aussitôt, je me sentis très calme; une grande joie me
pénétra le cœur; et je m’endormis d’un sommeil paisible...
Agneau de Dieu, vous aviez eu pitié de moi; vous veilliez à mon
chevet...
IV
Avant de continuer ce récit, il importe de mentionner que, pour la
rédaction des chapitres qui précèdent comme pour ce qui va suivre, je me
suis servi des carnets de notes où je consigne, depuis des années, les
principaux événements de mon existence et les réflexions qu’ils me
suggèrent. Aidé, en outre, par l’excellente mémoire dont le Bon Dieu a
bien voulu me favoriser, j’ai pu retracer, sans omissions graves ni
erreurs, les crises de conscience par lesquelles je passais. Et c’est
ainsi qu’il m’a été facile d’indiquer, d’une façon exacte, les endroits
où se jouèrent les actes du drame dont j’étais le sujet.
Puis, à la lumière de la Grâce, certains faits, qui me semblaient
obscurs au moment où ils se produisirent, se sont éclairés. C’est
pourquoi je prie humblement le lecteur de bonne foi de se tenir pour
assuré que c’est un homme non seulement sincère, mais renseigné sur
lui-même qui parle ici.
Donc, le matin qui suivit ce songe où Maître Alighieri m’avait assisté,
comme il le fut lui-même par Virgile, je me levai, dès qu’il fit jour,
et je gagnai ma futaie de prédilection: celle des Fosses Rouges.
Il faisait un temps admirable. Le ciel, très haut, très bleu, où le
soleil rayonnait comme le corps glorieux d’un Archange, versait une
pluie d’or diamantée sur les jeunes frondaisons. Toutes les pousses du
printemps à son apogée finissaient de s’épanouir. La forêt s’était parée
des couleurs de l’espérance et de l’allégresse. O fête des clartés
nouvelles, des sèves exubérantes et des feuillages tendres, que tu me
semblas merveilleuse!
Sous les arbres, il régnait une lumière adoucie qui se teintait de
toutes les nuances du vert et qui, aux lointains, devenait presque
mauve. Les ramures, frémissantes sous les caresses d’un vent tiède,
projetaient sur le sable du chemin et sur l’herbe fine qu’étoilaient des
pervenches et des fleurs de fraisiers, des ombres roses. Les fougères
balançaient leurs palmes délicates. Des merles sifflaient, insoucieux,
et des ramiers roucoulaient amoureusement; l’on eût dit, parmi les grès
sonores, des chants de cascatelles et des carillons de clochettes en
cristal.
Je suivais, à pas lents, le sentier si bien tracé par Charles Colinet.
Il traverse la futaie dans sa plus grande largeur, non pas selon
l’agaçante ligne droite, mais en décrivant nombre de courbes
capricieuses, en épousant toutes les pentes. Si bien que nul aspect de
ce site accidenté n’échappe aux regards admiratifs du promeneur.
J’étais dans le ravissement de cette beauté. Je saluais les vieux chênes
barbus de mousse argentée et graves comme des patriarches. Les hêtres et
les charmes, en cépées à sept ou huit tiges, me semblaient des tuyaux
d’orgue où la sylve exhalait le cantique de sa joie. Lorsque les
souffles abaissaient puis relevaient en cadence les feuillages éoliens,
je croyais sentir passer sur ma face l’ombre vermeille de grandes ailes
angéliques. J’aspirais, à pleins poumons, l’arome salubre des
sèves.--Que c’est beau! Que c’est beau! me répétais-je, les mains
jointes. Et cette effusion, n’est-ce pas, c’était déjà presque une
prière.
Certes, on eût dit que parmi toute cette splendeur et toute cette
douceur, le Saint Esprit s’épandait en effluves radieux et bénissait la
forêt sacrée.
On comprend que, tout ému encore de mon rêve de la nuit précédente, je
goûtai, jusqu’au plus profond de mon être, les sensations heureuses que
me prodiguait ce printemps délectable. Mon âme s’ouvrait, humble et
docile, aux bonnes pensées; jamais je n’avais été mieux préparé à
recevoir les appels de la Grâce.
Ce fut d’abord presque avec timidité que je regardai en moi-même.
J’appréhendais un peu d’y retrouver quelques restes des ténèbres
méphitiques où je m’étais égaré la veille. Il y eut bien une vague
velléité de ricanement diabolique à l’encontre de la joie qui
m’emplissait le cœur. Mais l’emprise de la Grâce était trop forte à ce
moment; la tentation se dissipa comme une vaine fumée; le Diable humilié
fit silence.
Rassuré de ce côté, je me dis: «Voyons, il s’agit, cette fois, d’établir
le bilan de mes doutes et de mes convictions. Repassons les articles du
_credo_ scientifique; épluchons d’abord paganisme, bouddhisme et
panthéisme. Analysons-nous en toute franchise, sans faux-fuyants et sans
détours.
Je récapitulai donc panthéisme, bouddhisme, paganisme. Et je m’aperçus
tout de suite que ces erreurs n’avaient pris de force que par l’ivresse
de mes sens ou par mon dégoût des Agités pervers qui mènent au gouffre
la société contemporaine. Le voile que ces illusions avaient déployé
devant les yeux de mon esprit se déchira d’un seul coup et la brise
printanière en emporta les lambeaux.--Hélas, il se retissa par la suite;
cela m’arriva chaque fois que je me bouchai les oreilles pour ne pas
entendre la voix divine qui me sollicitait. Pourtant, jamais plus
l’étoffe n’en redevint aussi résistante que naguère.
Quant à la science, je n’eus pas beaucoup à m’interroger. Après avoir
recensé avec soin les théories matérialistes, je m’aperçus, plein d’un
étonnement joyeux, que l’édifice ne tenait plus debout. Je n’eus qu’à
donner un coup de pioche et tout s’effondra. _L’écroulement fut
total--et définitif._ Je peux affirmer que, depuis, en aucune occasion,
cette lourde bâtisse ne s’est réédifiée en moi.
--Maintenant, que me reste-t-il? m’écriai-je.
Aussitôt, il me fut répondu, tout bas, au dedans de moi:--Dieu!
Je tressaillis et j’eus un mouvement de recul. Mais la voix intérieure
et si douce reprit:--Dieu!
Et il me sembla que les feuillages chanteurs répétaient autour de
moi:--Dieu! le Seigneur Dieu!
J’hésitai, je cherchai par où me dérober tant ce nom me faisait peur.
Puis prenant mon parti:--Soit, dis-je, je veux bien aller à Lui. Mais
comment m’y prendre?...
Il arrive parfois, lorsqu’on erre dans les parties rocheuses de la
forêt, sans suivre de chemin tracé, qu’on aboutit au fond d’un défilé où
les blocs de grès paraissent se rejoindre pour vous empêcher d’avancer.
On n’aperçoit d’abord nulle issue. On pourrait revenir sur ses pas, mais
on n’y consent point parce qu’on se doute que, de l’autre côté de ces
pierres, il y a des choses merveilleuses à voir. On s’approche et, dès
qu’on est tout près, on découvre un passage étroit, obscur, encombré de
ronces, mais tout de même praticable.--On s’y glisse, en butant et en
chancelant; on se rattrape aux ronces qui vous ensanglantent les mains,
on s’appuie aux parois du roc, on tombe, on se relève,--et enfin l’on
débouche sur une esplanade, baignée de clartés, du haut de laquelle on
admire à l’infini un paysage grandiose.
Cette image rend on ne peut mieux non seulement cet épisode de ma
conversion mais aussi ce qui devait m’arriver jusqu’au jour où l’Eglise
accueillit dans son giron le pauvre pécheur repentant.
Tout en tergiversant, comme je viens de le dire, j’arrivai dans le bas
des Fosses Rouges, au carrefour du Pivert. Là, le sentier bifurque: à
gauche, il grimpe vers Mont-Chauvet, à droite, il s’enfonce dans la
futaie du Nid de l’Aigle.
Je pris à droite; et après avoir marché quelques pas, je quittai le
chemin pour entrer dans la brousse. Je trouvai, au pied d’un chêne, une
pierre moussue où je m’assis et je me demandai ce que j’allais
construire pour remplacer le temple des vaines idoles dont les derniers
débris roulaient, pêle-mêle, hors de mon âme.
J’étais dans un état de parfait équilibre, plein d’une quiétude rarement
ressentie. Et je me sentais si lucide que je pouvais suivre sans peine
toutes mes associations d’idées. C’est là encore un des bienfaits de la
Grâce. Certes, les minutes où elle nous soulève hors de nous-même et
nous remplit de rayons, en un ravissement ineffable, sont splendides.
Mais combien douces également les heures qu’elle choisit pour couler en
nous comme un fleuve paisible et majestueux où nos pensées se reflètent,
plus précises qu’elles ne le furent jamais. Alors le calme dont on
jouit, la perspicacité nouvelle qu’on se découvre permettent de
dégrossir les matériaux pour le tabernacle où le Seigneur descendra
quand il le jugera suffisamment purifié.
A l’endroit où j’étais assis, les buissons m’entouraient de toutes parts
de sorte que du sentier, l’on ne pouvait m’apercevoir.--On verra
pourquoi je donne ce détail.
Le dos appuyé au tronc du chêne, les prunelles levées vers le ciel
radieux qui semait des médailles de soleil sur le sable, je me dis:--Un
fait existe, c’est que, depuis qu’il y a des hommes pour se poser le
problème du: _Pourquoi sommes-nous mis au monde_, cent religions et
autant de philosophies ont tenté de le résoudre.
Elles ont varié sans cesse, suivant les milieux, les circonstances, les
modes, et surtout suivant les caprices de l’esprit humain. Des croyances
sont nées, se sont développées, ont péri. La raison et la science se
sont évertuées à donner une explication de l’univers. Jamais elles n’ont
réussi à rien établir de stable puisque telle hypothèse, tenue hier pour
la vérité, est remplacée aujourd’hui par une hypothèse nouvelle qui,
demain, sera elle-même détrônée par une autre conjecture.
Cela une expérience séculaire le prouve.
Or il faut reconnaître que seule, parmi cette versatilité perpétuelle,
l’Eglise catholique demeure immuable. Ses dogmes ont été posés dès sa
fondation. On les trouve déjà, en substance, dans les Evangiles. Depuis,
les Apôtres et les Pères n’ont fait que les développer, les affirmer, en
déduire une liturgie et une discipline. Jamais nul d’entre eux n’a
varié: tous sont restés constamment en communion parfaite d’idées et de
sentiments. Tandis que les savants et les philosophes sont livrés aux
disputes continuelles. Tandis que les hérésiarques ne cessent de se
morceler en une foule de sectes où chacun interprète Dieu à sa façon.
Et voilà dix-neuf cents ans que cela dure. L’Eglise maintient sa foi
intacte cependant qu’autour d’elle, doctrines et théories tourbillonnent
comme des feuilles mortes emportées par un cyclone.
C’est justement cette constance de l’Eglise à maintenir les
enseignements du Christ en un faisceau que, depuis des siècles, rien n’a
pu rompre, qui courrouce si fort ses adversaires. Fils de l’inquiétude
et du changement, une telle mystérieuse unité les étonne et les irrite à
la fois. N’ai-je pas, moi-même, publié maintes pages où je reprochais à
l’Eglise de ne pas évoluer, où je la traitais de corps inerte, d’organe
vestigiaire entravant la marche de la civilisation? Et encore chez moi,
ce n’était que l’orgueil étourdi d’un fanfaron d’indiscipline qui se
figure que sa façon de penser prime celle de saint Paul, de saint Jérôme
et de saint Bernard, lesquels ne passent cependant point pour des
imbéciles.
Mais prenons des esprits destructeurs comme les encyclopédistes,
qu’ont-ils fait d’autre que d’uriner contre les murs de l’Eglise dans
l’espoir d’en ébranler la base. A quoi se ramènent leurs attaques?--A
des rabâchages sur l’omnipotence de la sensation, à des plaisanteries
d’un goût douteux touchant telle légende ou telle prophétie dont ils ne
comprenaient probablement pas le sens. Ils ont jeté par terre une
société. Ont-ils construit?--Point: puisque leurs menées ont créé cette
France en décomposition et, par contre-coup, cette Europe incohérente où
les nations chrétiennes se désagrègent et penchent vers la subversion
totale et vers la barbarie que leur prépare le socialisme.
D’autre part, si je considère, par exemple un Balzac, génie dont l’œuvre
domine le XIXe siècle, que me fournit-il?
L’affirmation, avec preuves à l’appui, que notre fléau l’individualisme,
né de la Révolution, source des variations perpétuelles, a pour première
cause ces fameux principes encyclopédiques dont les différents régimes
qui se succèdent au pouvoir depuis plus de cent ans, se sont si
follement infatués.
Qu’est-ce que Balzac en a conclu? Ceci: que l’Eglise étant immuable
pouvait seule allumer le phare dont la lumière serait assez puissante
pour rallier toutes ces barques à la dérive dans la brume que sont nos
institutions et nos sciences.
Voilà donc une grande intelligence, douée d’une perspicacité supérieure,
cela, même les indifférents l’avouent. Elle n’a fait que répéter, avec
une force impérieuse, ce que les défenseurs de l’Eglise proclament
depuis les origines, à savoir qu’en dehors d’elle, il n’y a point de
salut.--Et je suis bien obligé de reconnaître que les faits leur donnent
raison.
Donc l’Eglise n’ayant jamais varié, son unité, sa constance doivent
avoir une cause plus qu’humaine puisque l’humanité, livrée à elle-même,
n’est que changement.
En outre les préceptes de sa morale sont salutaires et il est certain
que si nous les appliquions, nous n’en vaudrions que mieux. Par suite
ces préceptes doivent être propres à fournir une règle de vie aux
pauvres âmes qui, comme la mienne, errent douloureusement de grèves
désertes en récifs, faute d’avoir trouvé le havre tranquille où elles
pourraient jeter l’ancre.
Oui, continuai-je, tout heureux d’avoir enfin aperçu un flambeau dans
mes ténèbres, l’Eglise doit détenir la vérité consolatrice et
salvatrice. Et si elle la détient, comme elle déclare procéder d’une
révélation divine, c’est donc que Dieu existe!...
Ah comme, alors, je respirai à l’aise! La forêt me parut transfigurée;
et on eût dit que les rayons du ciel imprégnaient toujours davantage ses
frondaisons harmonieuses. Une force nouvelle coulait dans mes veines.
J’aurais pu m’écrier, avec saint Augustin: «Je ne vous aimais pas
encore, ô mon Dieu, vous qui êtes maintenant la lumière de mon cœur,
vous qui soutenez et fortifiez mon esprit. Et pourtant j’entendais votre
voix me crier de tous côtés: Courage! Courage[4]!...»
[4] Confessions: livre I, chap. XIII.
Mon âme s’épanouissait toute; et je compris qu’il _fallait_ rendre
grâces. Je tombai à genoux sur la pierre moussue et, _pour la première
fois depuis ma quinzième année_, je priai:
--Mon Dieu, dis-je, puisque vous existez, venez à mon secours. Vous
voyez: je suis l’homme de bonne volonté qui ne demande qu’à vous obéir.
Assistez-moi, instruisez-moi, éclairez-moi...
Ce fut tout: mais c’était suffisant puisque jamais plus, à partir de ce
matin, la conviction que Dieu existait ne sortit de mon âme.
Je devais encore m’égarer de bien des façons, résister en maintes
occasions, aux appels de la Grâce, me souiller de péchés nombreux.
Cependant ma foi dans la Providence divine persista. Si imparfaite
qu’elle fût, elle me soutint dans mes traverses et mes peines jusqu’au
jour où le Bon Dieu estima qu’il était temps de me ramener tout à fait à
Lui et où sa Grâce me foudroya définitivement. Je me relevai, les yeux
pleins de larmes, après cette prière et je me dis:--Puisque ma raison
comme mon cœur acceptent cette idée de la prééminence de l’Eglise
catholique, il faudrait maintenant me mettre à l’école auprès de ceux
qui sont missionnés pour expliquer sa doctrine. Car j’ignore à peu près
tout de ses principes les plus essentiels et le peu que j’en connais est
déformé en moi par les écrits et les dires des sophistes dont je
partageai l’aberration.
La logique exigeait que j’agisse de la sorte. Pourtant je me sentis en
proie à une véritable panique à la seule pensée d’aller trouver un
prêtre. Je ne sais quelle prévention me retenait. D’autre part, je
craignais d’être mal reçu.--Ah! que j’ignorais l’infinie Charité de
l’Eglise!
Et puis, il y avait du respect humain dans mon cas:--J’aurai l’air d’un
nigaud... Que diront mes amis?... Entrer dans une église et m’y
agenouiller au vu et au su de tout le monde, c’est bien ennuyeux.
Je dus me répondre aussitôt:--Un homme qui pratique ce qu’il croit être
la vérité n’est jamais ridicule; quant à tes amis, il en est parmi eux
qui sont des catholiques fervents: ceux-là ne pourront que se réjouir de
ta conversion. Les autres, tu n’as pas coutume de te conduire d’après
leurs opinions puisque tu es renommé pour l’indépendance ombrageuse de
ton caractère. Aller à la messe n’est pas plus difficile car beaucoup
qui valent mieux que toi, et qui ne sont pas des sots, le font...
Je me disais tout cela et pourtant je ne parvenais pas à me décider. Je
me débattais contre mes propres raisonnements. En même temps, je sentais
grouiller au fond de moi, comme un nœud de vipères sous une touffe
d’aubépine en fleurs, des railleries et des blasphèmes, que je
n’acceptais pas et qui pourtant m’obsédaient.--Le Diable, un moment
déconcerté, relevait la tête.
Néanmoins, je ne me laissai pas faire:--Pouah! m’écriai-je, vais-je
encore triturer toutes ces saletés? Non pas: je veux désormais en garder
mon âme indemne... Louable résolution: mais j’aurais dû la corroborer
par une entrée immédiate dans l’Eglise. Or j’avais beau m’inciter à
cette démarche décisive, je ne pouvais m’y résoudre. Je pris donc un
moyen terme:--Il faut, dis-je, avant tout, que j’acquière quelques
notions touchant le catholicisme, que j’étudie, au moins, ses dogmes
fondamentaux.
Après, après... je verrai!