jurai de ne plus rien avoir de commun avec ces tartufes de démocratie.
Car, je dois l’avouer, au détriment de ma perspicacité, j’avais pris
presque au sérieux jusqu’alors, et malgré tant d’indices révélateurs, la
feinte bonne foi du Gouvernement dans l’affaire de la Séparation.
Je m’écartai donc, une fois pour toutes, de cette politique de Mandrins
cauteleux et je retournai à mes préoccupations.
Que d’heures lugubres je passai alors à errer dans Paris en ressassant
mes chagrins et mes incertitudes. Tout m’ennuyait: les tableaux du
Louvre où je me réfugiais de temps à autre, la lecture des papiers
publics, les colloques avec mes confrères et même la poésie. Il
m’arrivait bien d’esquisser quelques strophes; mais je ne les terminais
pas; je déchirais le papier où je les avais jetées et j’en restais là,
en me disant:--A quoi bon!
Je ne pouvais plus penser qu’à Dieu. Je me tournais vers Lui; je lui
demandais de réveiller mon âme engourdie et de m’assister dans mes
peines. Et notre bon Père qui est dans les cieux ne me faisait pas
défaut. Non seulement Il me consolait mais encore Il ancrait de plus en
plus en moi la certitude de sa toute-puissance. Je l’atteste: dès cette
époque et jusqu’à l’heure où j’écris ces lignes, jamais un doute à cet
égard ne m’effleura l’esprit.
Cependant, quoique favorisé de la sorte et en ayant presque conscience,
je ne me décidais pas à faire la démarche qui eût amené ma conversion
définitive. Le Mauvais, qui se voyait menacé de perdre une âme naguère
vouée à ses maléfices, m’écartait des églises. J’éprouvais une vague
frayeur à la seule pensée d’entrer dans quelqu’une. Et cette répugnance
se traduisait par un scrupule bizarre.
M’agenouiller sous ces voûtes imprégnées de prières, me disais-je, moi
qui me suis rendu coupable de tant de blasphèmes, de vilenies et de
malpropres luxures, ce serait commettre une sorte de sacrilège. Jamais
je n’oserai.
Une après-midi, pourtant, après avoir erré, peut-être une heure, sur le
parvis de Notre-Dame et dans le square qui verdoie derrière le chevet de
la basilique, je pris mon parti; je franchis le seuil et je suivis le
bas-côté qui longe le petit bras de la Seine.
L’église était presque déserte. Deux ou trois femmes priaient devant la
statue de la Sainte Vierge qu’on voit à droite de la grille du chœur,
quand on fait face au grand autel. Je m’arrêtai pour les regarder et
leur ferveur me toucha. Je pensai:--Que je voudrais faire comme elles!
Je fus, alors, sur le point de tomber à genoux. Quelqu’un parlait en moi
qui me disait:--Va, humilie-toi; ne crains rien: tu seras exaucé.
Mais, aussitôt, j’entendis ce ricanement aigre, qui m’avait poursuivi si
souvent, et la voix de l’Autre proféra ces mots issus des caves les plus
ténébreuses de mon âme:--Allons, ne fais pas l’idiot. Si cela t’amuse de
croire en Dieu, tu peux te donner ce divertissement sans qu’il soit
nécessaire, pour cela, de t’aplatir devant cette image.
--Oh! c’est trop fort, tout de même, m’écriai-je, misérable que je suis,
vais-je blasphémer dans cette église? Mieux vaut en sortir tout de
suite.
Je m’enfuis. Mais, comme j’avais déjà la main sur la poignée de la
porte, une force irrésistible me retint. Je _dus_ me retourner. Et
m’inclinant vers l’autel, je dis:--Mon Dieu, ayez pitié de moi. Quoique
je sois un très sale pécheur, venez à mon secours.
Dehors, je me sentis un peu rasseréné, car c’est un fait sur lequel je
ne saurais trop insister: toutes les fois que j’implorais de la sorte le
Seigneur, je me sentais soulagé; et cela d’une façon immédiate. Avant de
prier, j’avais le cœur broyé dans un étau. Dès que j’avais crié à l’aide
vers le bon Maître, mon pauvre cœur martyrisé se dilatait; et je sentais
descendre en moi un rayon de la lumière divine qui m’avait éclairé
durant mes courses à travers la forêt.
Vous le savez, ô Charité ineffable, j’étais--et j’espère encore être
pareil à l’humble publicain dont vous avez dit, dans votre Evangile,
que: «Se tenant à l’écart, il n’osait même pas lever les yeux vers le
ciel. Mais il se frappait la poitrine et disait:--Mon Dieu, sois-moi
propice à moi qui suis un pécheur[7]!»
[7] _Ev. sec. Lucam_, XVIII, 13. _Et publicanus, a longe stans nolebat
nec oculos ad cœlum levare; sed percutiebat pectus suum, dicens:
Deus, propitius esto mihi peccatori._
O Providence adorable, que vous me fûtes propice, en effet, et comme
vous n’avez cessé de me combler de vos grâces, malgré mon indignité!...
Le lendemain de ce jour, il me vint à l’esprit de me confier enfin à
quelqu’un qui saurait m’entendre. Je pensai tout de suite à François
Coppée avec qui j’étais en relations amicales depuis une quinzaine
d’années et dont j’avais eu lieu d’éprouver la grande bonté. Je le
connaissais pour un catholique convaincu: j’étais donc sûr de trouver
des encouragements auprès de lui.
Je l’allai voir et j’en fus reçu à merveille. Mais retenu par je ne sais
quelle fausse honte, je ne pus me résoudre à lui confier entièrement
l’état de mon âme. Toutefois, je lui dis combien j’étais triste, dégoûté
de ma vie sans but et assoiffé de conquérir la paix morale.
Coppée sut me réconforter. Il fut, très simplement, le grand frère
indulgent et pitoyable que j’étais accoutumé de connaître en lui. Comme,
tout ému, je lui serrais les mains en le remerciant, il me dit:--Pour
nous autres catholiques c’est un devoir d’assister qui fait appel à
nous. En ce qui vous concerne, je le remplis avec d’autant plus de
plaisir que je sais qu’il n’y a point de perversité innée dans vos
écarts et dans vos erreurs. Cependant, si vous pouviez croire, vous
verriez qu’au-dessus de notre littérature, il y a quelque chose de bien
autrement sublime: un Dieu qui nous soutient dans nos tribulations.
Ah! j’aurais dû lui répondre:--Mais je crois... Ce Dieu dont vous me
parlez, je le prie; et je ne demande qu’à mieux le servir.
Je me tus: l’absurde bâillon que je maintenais sur ma bouche, dès qu’il
s’agissait de choses religieuses, ne se desserra point.
Pourtant, à peine deux heures après avoir quitté Coppée, je lui écrivis
une longue lettre--qu’il doit avoir conservée,--où je lui peignais mon
trouble et où je lui laissais entrevoir que je n’étais pas aussi loin de
la foi qu’il avait pu le supposer.
C’est la seule fois, durant toute cette période, où je me sois un peu
ouvert à autrui. Il fallut la détresse d’âme qui résulta des dernières
convulsions du _vieil homme_ en moi pour que je me confiasse à un autre
de mes amis catholiques de qui je parlerai bientôt.
Sur ces entrefaites, je tombai malade. Paris ne me valait décidément
rien: j’y dépérissais à vue d’œil tant par la nostalgie de la forêt que
par mes soucis matériels. Ceux-ci s’accroissaient du fait que je
m’abstenais rigoureusement de donner aucun article aux journaux
anti-catholiques où j’avais écrit jusqu’alors.
Le physique fléchit donc après le moral. Je souffris de violents
élancements au cœur accompagnés de crises de suffocation, à la suite
desquelles je vomissais le sang.--Je précise ces maux, parce que, comme
on le verra, j’en fus délivré, d’un seul coup, par une faveur du Bon
Dieu, _le jour même_ où je fis le pas décisif pour entrer dans l’Eglise.
D’après l’avis d’un médecin, je quittai Paris et je m’installai dans une
petite localité de la banlieue où il me fut possible de respirer un air
plus pur. Ce n’était pas tout à fait la vraie campagne. Néanmoins j’y
trouvai un peu de calme, du silence et quelques arbres.
Je passais mes journées couché sur la pelouse d’un petit jardin où
fleurissaient des géraniums et des roses. Un doux peuplier murmurant
agitait son feuillage au-dessus de ma tête. L’admirable été de 1906
m’imprégnait d’azur, de lumière et de tiédeur. Trop faible pour
travailler, épuisé par les insomnies et par le sang perdu, je restais
là, dans l’herbe, du matin au soir. J’étais si absorbé en moi-même que
je ne donnais plus guère d’attention aux extravagances de ma déplorable
maîtresse.
J’avais l’intuition que les douleurs corporelles qui m’accablaient
m’étaient bonnes et qu’elles achevaient de me purifier de mes ordures
passées.
Puis je prenais de plus en plus en grippe les mobiles qui m’avaient
déterminé jusqu’au jour où la Grâce me toucha. Illusions politiques,
orgueil littéraire, passions sensuelles m’apparaissaient comme des
corbeaux dont les croassements se taisaient depuis que s’élevait
quotidiennement en moi le cantique merveilleux de la prière.
--Ah! me disais-je, songe à toutes les années que tu vécus en proie à
ces prestiges inanes. Et qui sait? Si le bon Dieu ne t’avait pas frappé
justement, et moins encore que tu ne le mérites, tu aurais peut-être
regagné les chemins de la perdition.
Raisonnant de la sorte, j’aurais chu dans la misanthropie si je ne
m’étais représenté que des souffrances sans nombre compensent les
aberrations et les péchés où s’égarent les hommes.
Ayant vérifié sur moi-même à quel point toute jouissance mauvaise, toute
malice contre Dieu se paient par des tourments physiques et moraux, je
m’écriais:--Mon Dieu, qu’est-ce que ce monde, sinon une jungle où des
bêtes de cruauté et de ruse s’entredéchirent, où le mal régnerait seul
si vous ne nous rameniez à vous par la douleur?
Et je concluais--surtout aux heures où la maladie m’éprouvait
davantage--par la récitation des strophes splendides de Baudelaire:
Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance
Comme un divin remède à nos impuretés
Et comme la meilleure et la plus pure essence
Qui prépare les forts aux saintes voluptés.
Je sais que vous gardez une place au poète
Dans les rangs bienheureux des saintes légions,
Et que vous l’invitez à l’éternelle fête
Des Trônes, des Vertus, des Dominations.
Je sais que la douleur est la noblesse unique
Où ne mordront jamais la terre et les enfers,
Et qu’il faut pour tresser ma couronne mystique
Imposer tous les temps et tous les univers...
Et j’ajoutais:--Soyez béni, mon Dieu, de m’avoir révélé ma faiblesse par
les maux que vous daignez m’infliger. Soyez béni d’avoir brisé mon
orgueil en me montrant le néant des illusions où je me complaisais.
Soyez béni, d’avoir comblé, par la grâce de votre tendresse insigne,
l’espace effrayant qui nous sépare, nous pauvres humains accroupis dans
la fange de nos vices, du ciel radieux où vous régnez dans votre gloire.
Telles furent ma prière et mes méditations pendant les mois de juillet
et d’août.
Elles ne suffirent pourtant pas à me garder d’un suprême retour de
l’ancien esprit d’impiété.
Tant que j’avais été très malade, je n’avais eu à subir aucune attaque
de ce genre. Il semblait que le Bon Dieu voulût épargner ma faiblesse.
Mais à peine je commençais à me remettre et à reprendre la plume que je
commis une faute grave.
Une revue m’avait demandé un article de littérature, me laissant le
choix du sujet. Ayant été payé d’avance, je tenais à m’acquitter, le
plus tôt possible, de l’engagement que j’avais pris. Je cherchais un
thème à développer lorsqu’un fragment des _Foules de Lourdes_ de
Huysmans, publié par un autre périodique, me tomba sous les yeux.
A cette lecture, ce fut en moi comme une éruption de blasphèmes. Il me
vint aussitôt à l’idée de le critiquer, avec virulence, non pas tant au
point de vue de l’art que pour dauber sur le sentiment religieux qui
s’en dégageait.
Ici, je dois retourner en arrière. Quand parut le livre de la conversion
d’Huysmans: _En route_ (en 1896), j’étais tout à fait en proie au délire
socialiste et révolutionnaire. Néanmoins cet exposé si intense et si
émouvant des vicissitudes d’une âme qui revient à Dieu m’avait
profondément remué. Pendant plusieurs jours, je n’avais cessé d’y
penser. Puis, réagissant, avec une sorte de fureur, contre l’impression
salutaire que j’avais reçue, j’avais publié un éreintement farouche du
volume. Et, depuis, quand parurent _La Cathédrale_ et _Sainte Lydwine_,
j’avais récidivé.
Mais ce qui était explicable--et même, en un certain sens, excusable,--à
l’époque où le matérialisme militant suintait de mon âme, le devenait
beaucoup moins maintenant que je m’étais promis de ne plus attaquer ni
directement ni indirectement le catholicisme.
Quoi qu’il en soit, il fit soudain nuit dans mon âme. Je passai trois
jours à écrire un article sarcastique où la conversion d’Huysmans était
raillée à outrance et où, hélas, la Sainte Vierge était insultée.
L’article fini et envoyé, ce fut comme si un voile se déchirait en moi.
Je vis clairement mon péché, je me fis horreur et j’éprouvai un violent
remords.
A coup sûr, j’aurais dû empêcher la publication de cet article dont je
me repentais déjà de tout mon cœur. Je n’en fis rien, me donnant pour
prétexte--peu valable--que puisqu’il m’avait été réglé d’avance, je
n’avais pas le droit de le retirer.
On verra comment, peu après, la mémoire de cette mauvaise action, où se
condensaient mes suprêmes révoltes contre l’Eglise, me tortura.
Le Bon Dieu ne m’en punit point tout de suite. En effet la santé me
revenait de jour en jour. Je souffrais encore du cœur; mais c’était
supportable et, d’autre part, je me retrouvais en possession de toute ma
vigueur cérébrale.
Peut-être dus-je cette grâce au fait que navré d’avoir--presque
involontairement, j’y insiste--bafoué l’hyperdulie d’Huysmans, je
redoublai de prières. Je me rendais compte, de plus en plus, que Dieu ne
laisserait pas la foi à l’état de «pierre d’attente» dans mon âme. Je
lui disais:--Vous m’avez appris par votre adorable insistance à me
solliciter, malgré mes rechutes et mes hésitations, que vous aviez un
dessein sur moi. Faites du pauvre Retté selon votre vouloir: il vous
aime et il vous craint. Il ne demande qu’à se soumettre.
Pénétré de ces bonnes pensées, je résolus de retourner dans la forêt. Ce
fut une intuition toute puissante. Certes, j’étais heureux d’aller
revoir mes frères les arbres, mais, surtout, _je sentais_, et cela de la
façon la plus nette, que sous leurs ombrages, il se passerait quelque
chose de décisif pour moi.
Je partis donc pour Arbonne. Enfin, enfin, j’étais presque arrivé au
moment où, par l’intercession de la Sainte Vierge, la Grâce divine
allait me jeter dans les bras de l’Eglise!...
VII
Le petit village d’Arbonne offre cet avantage sur Barbizon, Marlotte, et
d’autres localités des environs de Fontainebleau, qu’il n’est pas trop
envahi par les citadins en vacances.
Les communications étant assez difficiles, les tramways à vapeur et les
chemins de fer s’en trouvant à pas mal de kilomètres, les casinos,
musiques tziganes et tournées cabotines y faisant défaut, beaucoup
l’ignorent ou ne se soucient pas d’y villégiaturer.
Mon goût de la solitude s’y pouvait donc satisfaire à peu près. En
outre, la forêt enveloppe Arbonne presque de toutes parts. Son bornage
et ses entours recèlent un grand nombre de sites d’une beauté grave et
d’autant plus appréciable pour moi qu’étant peu connus et, souvent, d’un
abord malaisé, ils ne sont pas envahis par la race ennuyeuse des
touristes.
Sous leurs futaies grandioses, parmi leurs rocs farouches, on ne
rencontre point de bicyclistes hurleurs, point d’Anglais croassants et
si absorbés par la lecture du Baedecker qu’ils n’ont pas le temps de
regarder les gorges et les _plattières_ que ce volume leur signale.
Point non plus de ces bourgeoises sautillantes qui, flanquées d’enfants
braillards et déprédateurs, jabotent, entre elles, de modes et de
cuisine et qui poussent des cris de poule en gésine d’un œuf pour une
ronce accrochant leur robe ou pour une couleuvre traversant le chemin.
Sûr de n’être pas horripilé par quelque caravane de ce genre, dès le
lendemain de mon arrivée, le 2 septembre, je me levai à l’aube et je
gagnai la forêt dont les frondaisons déferlent, avec un murmure
solennel, presque jusqu’au seuil de l’auberge où je logeais.
Ce fut le cœur plein d’une joie radieuse que je saluai les pins et les
bouleaux qui bordent, en sveltes colonnades, pleines d’harmonies
soupirantes, de rayons assoupis sur les mousses et d’ombres légères, le
sentier que je suivais.
J’allais, tout heureux, aspirant le parfum des résines et des sèves,
cueillant, çà et là, quelques brins de bruyère, ému par les caresses
dont les feuillages inclinés me frôlaient le front.--O Nature sylvestre,
où circule le souffle de Dieu, que tu m’apparus maternelle et
consolatrice!
J’arrivai au pied du rocher de Cornebiche... Là, je m’arrêtai net car
j’apercevais, au sommet, le petit oratoire que surmonte une statue de
Notre-Dame de Grâce.
Vue ainsi d’en bas, on en distingue à peine les formes. Mais je la
connaissais bien, m’étant maintes fois assis à sa base pour admirer le
merveilleux paysage qu’on découvre du haut de la colline.
Il me vint aussitôt à l’esprit de monter vers l’oratoire. Car à
l’allégresse qui débordait de mon âme se mêlait, plus intense que
jamais, ce sentiment du divin qui dominait ma vie intérieure depuis
quelques mois. Jusqu’alors, je ne m’étais pas adressé à la Bonne Mère.
Mais la rencontrant ainsi à l’improviste, dans la forêt, je devinai
qu’il fallait lui parler et qu’elle me serait auxiliatrice auprès du
Seigneur Dieu.--Sans hésiter, j’entrepris l’escalade du rocher.
Je veux décrire ce site avec quelque détail. D’abord, c’est là qu’une
quinzaine de jours plus tard, je devais céder enfin complètement à la
Grâce. Ensuite, parce qu’il présente un sens symbolique que je tiens à
dégager.
Le sentier qui monte à Cornebiche s’amorce (à droite, quand on suit,
vers les Hautes Plaines, le chemin dit _la Passée aux vaches_), en face
d’une coupe ancienne où quelques bouleaux chétifs ont repoussé.
Il est presque effacé sous les bruyères qui l’ont envahi et, par suite,
assez difficile à découvrir. Néanmoins voici une indication pour le
faire reconnaître: cinq pins s’élèvent à l’entrée, qui ne prospèrent pas
beaucoup, deux en avant, de moyenne taille, derrière eux, deux plus
petits, puis un presque haut. Sur la gauche, un taillis de conifères
assez serrés; sur la droite, une brousse hérissée de genêts rébarbatifs
et bossuée de rocs blêmes qui rejoignent, au sud, les dernières pentes
de la colline.
Le sentier s’engage sous une voûte obscure de pins pressés les uns
contre les autres, puis il ressort dans une éclaircie, puis commence à
escalader parmi des bouleaux tors et des grès aux formes âpres et
tourmentées. On trébuche contre des racines; on glisse sur les aiguilles
de pin sèches qui jonchent le sable. Il arrive qu’on tombe. D’ailleurs,
il importe de mentionner que plus on progresse, plus la montée devient
difficile. Certains renoncent et, parvenus à mi-chemin, reviennent sur
leurs pas.
On traverse ensuite un ravin qu’emplit un fouillis de hautes fougères,
grillées par le soleil, et de ronces malignes. Au fond de ce creux
surgissent des blocs énormes qui semblent barrer le passage. On se
demande comment les franchir quand on aperçoit un couloir resserré où le
sentier se faufile. On monte; on monte, et toujours avec plus de peine,
car les ronces se cramponnent à vous pour vous empêcher d’avancer, car
des touffes de bruyères se jettent dans vos jambes pour vous retenir,
car des mousses perfides dissimulent la voie.
On monte encore et l’on se heurte à un premier arbre tombé qui, lui,
obstrue décidément le chemin en formant au-dessus une sorte d’arche de
pont d’où se détachent de longues échardes. Il n’y a pas à hésiter: le
seul moyen de passer, c’est de se mettre à quatre pattes pour se risquer
dessous.
Une fois qu’on a vaincu cet obstacle, on se trouve à peu près à mi-côte.
Quinze pas plus haut, second arbre tombé; celui-ci, on l’enjambe sans
trop de difficulté. Le paysage environnant commence à se découvrir en
son ampleur. Le sentier suit, quelque cent mètres, en corniche, le flanc
du rocher; on se repose un peu et l’on reprend haleine car un rude
effort reste à donner.
En effet, tout de suite après, le sentier recommence à monter presque
verticalement ou tourne, quasi sur lui-même, en lacets peu aménagés pour
l’ascension. On franchit un troisième arbre tombé et, quelques pas plus
loin, on se heurte à un quatrième. Celui-là est redoutable: des branches
mortes le hérissent de façon à former une herse qui empêche tout à fait
de passer par-dessus; en-dessous, entre son tronc et le sol, il ne reste
qu’un espace tellement minime, qu’on ne croit pas pouvoir s’y insinuer.
On se rebuterait si l’on n’avait la ferme volonté d’arriver au sommet.
Enfin l’on se décide: en rampant, la figure presque à terre, on se
glisse sous le tronc, dont l’écorce vous rabote l’échine[8]. Puis on se
redresse et, content d’avoir triomphé une fois de plus, on recommence à
gravir la pente presque à pic. On parvient enfin à une petite caverne
qui se creuse sous un rocher monstrueux. Là, il est bon de s’arrêter
quelques minutes, de s’asseoir pour étancher la sueur qui vous ruisselle
de partout et pour se recueillir.
[8] Plus tard, chaque fois que je montais à Notre-Dame de Grâce, tout
en rampant de la sorte et en baisant presque le sol, je ne manquais
pas de me répéter: _Memento quia pulvis es, et in pulverem
reverteris_. Excellente pratique d’humilité.
Puis le sentier serpente parmi des arbrisseaux, dont les ramures vous
flagellent, tourne à droite, entre deux grès et soudain--l’on débouche
au sommet.
C’est une large plattière, dallée de roches à fleur de sol, dont l’une,
devant l’oratoire, se creuse en un bénitier naturel qui contient presque
toujours de l’eau de pluie. Çà et là, de grandes touffes de genêts, de
jeunes pins, de minces bouleaux. Mais il y a un large espace vide au
milieu duquel s’élève l’oratoire. C’est une tour ronde, de sept mètres
de haut environ, et que surmonte une statue--insignifiante au point de
vue de l’art--de la Vierge à l’Enfant. La tour est construite de
fragments de grès reliés par du ciment. En somme, une bâtisse fruste
dont la nudité s’harmonise avec les rochers moroses et les végétations
sauvages qui l’environnent. Deux ouvertures latérales et un porche
garnis de barreaux de fer permettent de voir à l’intérieur. On y
découvre, pour autel, un cube de pierre meulière, posé sur trois blocs
de grès formant de vagues marches.
Quelle vétusté! Le plâtre des murs se détache en larges écailles et
jonche le sol parmi toutes sortes de détritus: immondices jetées à
travers les barreaux par des visiteurs qui se jugeaient certainement
fort... voltairiens, morceaux de bois à demi-brûlés, débris de couronnes
très anciennes, papiers sales, pommes de pin pourries. Le plafond, tout
vermoulu, tout fissuré, laisse suinter la pluie. Des limaces se traînent
sur le sol et les parois.
Une plaque de marbre, placée au-dessus de l’autel, porte cette
inscription:
_Ex-voto. Cet oratoire édifié par la famille Poyez de Melun a été béni
et consacré à Notre-Dame de Grâce, après autorisation de Monseigneur
Allou, évêque de Meaux, par MM. Tigier, curé d’Arbonne et Pecnard,
curé de Fleury, le 1er juin 1862, en présence des fondateurs et de M.
Lefort maire d’Arbonne. Ave Maria gratia plena._
Voici maintenant à quelle occasion l’oratoire fut édifié. La femme de M.
Poyez, avocat melunais, étant tombée gravement malade fut abandonnée par
les médecins. Fort pieuse, ainsi que son mari, tous deux invoquèrent le
secours de la Sainte Vierge. Un mieux se déclara immédiatement--et,
grâce à l’intercession de la Bonne Mère, Mme Poyez fut bientôt tout à
fait guérie. Pleins de reconnaissance, les Poyez décidèrent alors de
construire un oratoire qui serait dédié à la Vierge.
Sur ces entrefaites, M. Poyez fut chargé par la municipalité d’Arbonne
de défendre ses intérêts dans une affaire de terrains contestés entre la
commune et le châtelain de Courances. M. Poyez gagna le procès et,
refusant les honoraires qu’on lui offrait, demanda qu’on lui fît cadeau
du sommet de Cornebiche--ce qui lui fut accordé de grand cœur. Aussitôt,
il mit des ouvriers à l’œuvre et l’oratoire fut rapidement construit,
malgré les difficultés que présentait l’accès du site.
Il y avait, à cette époque, une autre statue de la Vierge placée sur la
pierre d’autel. Chaque année, le clergé de la région organisait un
pèlerinage à l’oratoire: il y venait beaucoup de monde. Puis, après la
guerre, cette coutume tomba en désuétude.