trois couleurs souillées du radicalisme comme je l’avais fait et sous le
drapeau noir de l’Anarchie et sous le drapeau rouge du socialisme
politiquant, je ne pus m’adapter aux pratiques des radicaux. Ceux-ci me
furent, bien vite, encore plus nauséabonds que les collectivistes.
Le radical est un sectaire qui détruit la société tout en prétendant
façonner des matériaux propres à lui conférer des bases logiques. Il a
contribué, plus que quiconque, à développer, au nom des principes de 89,
cet individualisme subversif de toute règle dont nous subissons
aujourd’hui les effets. Toutes les institutions préservatrices sont
détruites ou menacent ruine. On est arrivé à ce résultat extravagant,
qu’ayant pour objectif de libérer l’individu des entraves anciennes, on
l’a au contraire réduit à l’impuissance vis-à-vis de l’Etat qui le
triture, le mutile et l’encadre à son caprice. La Révolution a commencé
le mal; Napoléon l’a codifié; nos Bourgeois, depuis cent ans, l’ont
aggravé. Dieu étant chassé de partout, il ne reste plus que le gendarme
pour maintenir le peuple souffrant, avide de jouir à son tour et
travaillé par l’esprit de révolte, dans l’obéissance à l’Etat. Le jour
où le gendarme tournera casaque--ce qui est inéluctable--la débâcle
commencera.
En attendant nous vivons dans une France pareille à un tas de détritus
où la Haute-Banque cherche des paillettes d’or. Et pour comble, nous
sommes gouvernés, grâce à l’ineptie de cette néfaste mécanique: le
suffrage universel, par une bande de despotes niais, et irresponsables:
sénateurs et députés. L’unique capacité de ces parlementaires est
digestive. Ronger le budget, en jeter des bribes à leur clientèle,
quémander des sportules aux Financiers, qui les traitent avec une
méprisante munificence, voilà leur préoccupation journalière. Puis obéir
aux délégués des Loges et aux quelques roublards--fonctionnaires de
l’étranger, c’est ici que le mot est exact--qui font figure d’hommes
d’Etat dans les ministères, voter des lois stupides ou nocives, sous
couleur de progrès, voilà leur œuvre. Il y a bien une opposition; mais,
quelques-uns mis à part, elle ne comprend guère que des timides et des
médiocres.
Je ne tardai donc pas à découvrir que nos maîtres du radicalisme sont
d’affreux tartufes. Car, avides d’or, jouisseurs insoucieux du
lendemain, plus réfractaires à tout idéal désintéressé qu’une plaque
d’amiante à l’action du feu, ils feignent de ressentir, pour les
prolétaires--qu’ils exploitent en les caressant et qu’ils haïssent en
secret--une sollicitude paternelle. Et c’est ce qu’il y a de plus
horrible dans le cas de ces démoniaques, après leur acharnement contre
l’Eglise, que cette hypocrisie pateline qui laisse les pauvres crever de
faim tout en les berçant de promesses illusoires.
Habitué à raisonner mes impressions, je me formulai les constatations
que je viens d’exposer et j’éprouvai de la répulsion pour ces
misérables. Mais par veulerie, par respect humain, quoique je ne crusse
plus du tout à la légitimité du régime, je continuai à le servir, sans
grand zèle, il est vrai.--Bien plus, la persécution contre les
congréganistes, les expulsions, les vexations de toutes sortes dont
l’Eglise était victime m’indignaient à part moi. Je voyais nettement
qu’il n’y avait là qu’une diversion destinée à occuper l’électeur tandis
qu’on le dévalise. Je savais qu’en dehors des furieux contre
Notre-Seigneur, que sont les possédés de la Maçonnerie, les autres ne
«faisaient de l’anticléricalisme» que pour dissimuler leurs rapines. Je
n’ignorais pas que tels qui «mangent du curé» en public, acceptent fort
bien que, dans le privé, leur femme et leurs enfants servent le Bon
Dieu. Je me rendais compte du vilain calcul de ces _taffeurs_ qui
s’imaginent que les prières de leur famille suffiront à compenser leurs
sacrilèges. Je lisais et j’approuvais, _in petto_, les articles où M.
Drumont dénonce bellement l’infamie de tous ces ventripotents, nourris
de cautèle et d’ordures.
Et pourtant si grande était ma répulsion pour le christianisme que je me
gardais de proclamer ces sentiments salubres. Au contraire, plus je me
rendais compte de ces choses, plus je m’acharnais à m’enliser dans
l’ornière du blasphème.
Du reste, j’en sais plus d’un qui se trouve dans l’état d’esprit où je
m’entêtais alors. Il est si vrai l’adage d’Ovide en ses _Métamorphoses_:
_video meliora proboque, deteriora sequor_! Je le traduirai de la sorte:
La Révolution, c’est le crime et l’erreur, je le sais, je vois le
remède; cependant, mulet pervers, je m’entête dans le mal.
Ah! c’est qu’on est infiniment lâche quand on méconnaît le Bon Dieu pour
suivre le Diable!...
Cependant, un moment vint où le désenchantement l’emporta. Je retournai
à la solitude.--Ma chère forêt de Fontainebleau m’apaisa quelque peu.
Mais comme je ne cessais d’étayer mes convictions matérialistes, à
mesure qu’elles menaçaient ruine, je n’arrivais pas à la grande paix que
je souhaitais. J’avais beau me répéter le vers magnifique de Baudelaire
sur:
_Un monde où l’action n’est pas la sœur du rêve,_
je ne pouvais m’en détacher de ce monde où, sottement, je me croyais
désigné pour combattre l’Eglise, dans la mesure de mes forces et pour
mener le peuple au bonheur matériel...
Quel abîme de contradictions! Quel douloureux vertige parmi tant de
péchés! J’errais, sans boussole, dans les dédales d’un souterrain
nocturne. Je ne savais plus du tout où j’allais.
Mais vous le saviez, vous, ô ma bonne Vierge. L’aube approchait où vous
vous lèveriez dans mes ténèbres, ô calme Etoile du Matin. L’heure se
préparait à sonner où, prenant dans votre main si pure ma main souillée,
vous me conduiriez jusqu’au pied du trône de Dieu.
Gloire à vous, ô clémente, ô très sainte, ô très douce Mère de
Notre-Seigneur...
III
Ainsi, au moment de cette conférence au cercle socialiste de
Fontainebleau dont j’ai parlé plus haut, mes convictions politiques ne
se maintenaient plus que par une sorte de veule accoutumance mêlée
d’amour-propre et de respect humain.
Je venais en outre de perdre ma foi dans l’idée de Progrès. Et je
commençais à renier la Science soi-disant infaillible.
Quant à mon être moral, il était bouleversé comme un logis où des
tâcherons se seraient mis en grève au milieu d’un déménagement.
Coléreux, incapable de pratiquer la patience et la résignation dont
j’aurais eu besoin pour supporter les soucis d’une existence difficile,
je souffrais, en outre, profondément, d’avoir perdu l’idéal de bonheur
matériel pour le peuple qui m’avait soutenu pendant pas mal d’années. Ma
déconvenue m’aigrissait le caractère comme aussi les tribulations que la
littérature n’épargne pas à ceux qui veulent vivre de leur plume--en
restant honnêtes.
Deux sentiments me soutenaient un peu et me valaient parfois quelque
joie: ma prédilection pour la forêt de Fontainebleau et mon amour de
l’art.
La forêt, elle m’était auxiliatrice. J’y connaissais des heures
d’inspiration et de recueillement dans la solitude. Là, je pouvais
m’entretenir avec mes frères les arbres. Admirer, pénétrer l’harmonie
profonde des futaies, composer et me réciter des vers sous bois,
c’étaient mes récréations les plus chères. Et je m’épanouissais.
Mais rentré chez moi, je redevenais sombre, morose, agité.--Il faut dire
que j’y retrouvais une femme dont, parce que j’en étais fort épris, les
défauts m’éprouvaient cruellement. Elle était surtout la plus déterminée
menteuse que j’eusse jamais rencontrée. A la lettre, elle mentait comme
elle respirait, et souvent sans motif--pour le plaisir.
Cette fausseté perpétuelle m’exaspérait--et il en résultait des scènes
qui n’étaient point faites pour apaiser ma pauvre âme tumultueuse. Il
fallait la quitter cette femme, dira-t-on. Sans doute, mais voilà: le
lien sensuel--et réciproque--était trop solide entre nous. J’avais beau
me raisonner, je demeurais captif de ses splendides yeux noirs et de ses
petites mains caressantes.
D’autres vices où elle excellait, j’en subissais, hélas, la contagion;
de sorte que nous formions un couple où les querelles endiablées
alternaient avec de furieuses débauches.
Quel cercle de l’enfer qu’un tel ménage interlope! De la part de l’homme
il n’y a--dès qu’il récupère sa dignité--que mépris pour sa compagne et
honte de lui-même. L’amour véritable n’existe pas; l’attache provient
d’une complaisance presque morbide pour les ivresses charnelles et d’une
soumission de caniche aux plus bas instincts.
La femme, elle, se pavane surtout dans la gloriole de tenir asservi le
mâle qu’elle dorlote, excite et griffe tour à tour. Tout cela, on
l’habille de poésie. C’est un prétexte à des vers qui brûlent comme des
feux de Bengale et à explosions d’images chatoyantes et malsaines.
Mais, en somme, quel piètre recours contre les outrances du vice! Et
comme on sort de là le cœur inassouvi et malade!...
Des mois passèrent.
Pour pallier les effets de mon désarroi moral, j’imaginai de me forger
une sorte de paganisme. Par là, je tentais de justifier mes
passions.--Certes, je ne croyais pas aux dieux de l’Olympe, bien que la
Grèce, _compendium_ des civilisations aryennes, m’ait toujours été
chère.
Seulement, je me disais: Puisque je ne veux ni ne puis adhérer au
christianisme, puisque la Nature, souriante et farouche à la fois,
m’attire passionnément, je magnifierai le Destin aveugle et les Forces
impénétrables qui font de l’homme leur jouet. Je déifierai mes instincts
et j’écarterai de moi toute pensée altruiste qui me détournerait de
mener mes cinq sens à la pâture des voluptés.
Je célébrai donc les rites du Grand Pan et de l’Aphrodite captieuse.
Néanmoins, il se mêlait à ces folies un remords secret qui ne laissait
pas de me rendre très triste aux heures où, la fièvre des sens tombée,
je regardais dans mon âme et la trouvais aussi sale qu’une bouche
d’égoût qu’on négligea de curer.
Alors je m’écriais:--Non, le _nunc est bibendum et pede libero pulsanda
tellus_, non, le _jouissons et rions ironiquement sans souci des jours,
puisque, demain, nous mourrons_ ne suffisent pas à me contenter. Il me
faut un Idéal moins grossier...
Mais lequel?
Cette notion du Divin que nous ne pouvons détruire en nous, à moins
d’être devenu tout à fait les servants du Diable, me tenaillait sans
repos.
Je tournai autour du squelette qui a nom Kant. J’en démontai les
ressorts. Mais l’Impératif catégorique du sophiste de Kœnigsberg me fit
froncer les narines... La raison suffisante me parut aussi sèche que les
tibias de Calvin. Et j’allai ailleurs.
Je tentai le panthéisme, ce qui me ramena, plus ardemment que jamais,
aux arbres. Je crus alors découvrir mes dieux, parcelles de la substance
indéfinie, sous l’écorce des chênes et dans le feuillage des hêtres.
J’adressais des prières aux bouleaux. La rosée, sur les fleurs d’or des
genêts, m’apparaissait comme une eau lustrale.--Cette aberration,
c’était, tout de même, plus propre que le paganisme orgiaque.
Dans ce temps-là, j’éprouvais une joie obscure à plaisanter la vie
terrestre de Notre-Seigneur. Voici une phrase prise dans un article
publié durant cette période: «Après tout, le Galiléen était un assez
brave garçon; mais il manquait de sens pratique.»
Si je la transcris, en rougissant, et en en demandant pardon, c’est
qu’elle montre mon état d’esprit d’alors.
D’ailleurs, chaque fois que le Nom Auguste de Jésus me venait sous la
plume, je _devais_ l’éviter pour le remplacer par ce sobriquet:
Galiléen. Et agissant ainsi, je me rengorgeais, fier comme un dindon en
sa basse-cour, car je m’imaginais presque égaler Julien l’Apostat ou le
mégalomane Nietzsche.
Bientôt, le panthéisme m’apparut trop diffus et trop vague. Et d’autre
part, je fus bien forcé de m’avouer que la Nature, sous son masque de
sérénité, cache une face d’airain.
J’aurais voulu, oh! oui, j’aurais voulu que tout autour de moi fût
mansuétude, indulgence, aide réciproque. Et chaque fois que j’essayais
de conquérir cette notion de douceur par l’étude des forces naturelles,
il me fallait bien constater que la concurrence vitale règne durement
sur le monde. Cette évidence me brisait le cœur.
Quoi, même dans la forêt, si les pins faisaient alliance avec les
bouleaux pour une protection mutuelle contre les essences guerrières, à
côté, les chênes et les hêtres se livraient une bataille sans merci et
où l’on ne comptait plus les cadavres.
Et moi qui aurais tant voulu être assuré que tous mes arbres chéris
vivaient en bon accord... Quel chagrin!
Je fus alors tout découragé. Je tombai dans le désespoir et me dis:--En
somme, c’est le bouddhisme qui a raison et plus particulièrement son
apôtre d’occident: Schopenhauer. L’univers n’est qu’un tourbillon
d’apparences décevantes. Cessons de _vouloir_ qu’il existe et nous
connaîtrons la joie de nous dissoudre dans le bon Néant où la durée est
abolie de même que l’espace. Arrêtons la roue du Destin... Oui, mais
pour pratiquer cette morne doctrine, il aurait fallu me faire ascète. Et
j’étais bien trop possédé par l’orgueil et la luxure pour y réussir.
Puis, d’autre part, j’avais peur de ce Nirvâna béant et funèbre qui
m’invitait à me jeter dans l’Inconscient.
Je fermai donc les livres bouddhistes, pour ne plus les rouvrir, et mon
agitation intérieure s’accrut.
Dès lors, ce fut en moi une mêlée effarante de tous mes phantasmes[3].
[3] _Noctium phantasmata_, dit Saint-Ambroise. Et, en effet, qu’il
faisait nuit dans mon âme!
Un jour, le socialisme et son utopie de progrès infini ressuscitaient.
Le lendemain, Aphrodite et Dionysos chantaient furieusement la volupté,
en choquant leurs coupes d’or, dans mon cerveau. Et docile, je
sacrifiais sur leurs autels. Le surlendemain, l’arome des sombres fleurs
que l’Isis panthéiste prodigue à ses dévots me flattait les narines. Le
jour d’après, j’invoquais Çakya Mouni et son sourire idiot. Puis soudain
les bavardages instables de la Science reprenaient le dessus. Il me
venait aussi des velléités de christianisme; mais je les expulsais de
mon âme, avec courroux, car elles me semblaient fort laides au regard
des prestiges où je me cramponnais...
Une fois en votre vie, vous êtes-vous trouvé perdu dans une plaine
pullulante de végétations sauvages? Ce fut par une de ces tombées de
jour où l’équinoxe d’automne détraque la saison et où les vents ne
cessent de sauter d’un horizon à l’autre. La tourmente arrive de tous
les côtés. Cela souffle à droite, à gauche, en avant, en arrière; tous
les Borées et tous les Notus sont déchaînés. Des bises et des khamsins
vous assaillent, vous giflent, vous brûlent, vous glacent presque
simultanément; on ne sait à qui entendre de ces vents déchaînés, on
s’arrête ahuri; on espère une accalmie qui, d’ailleurs, ne vient
pas.--Ainsi de mon âme à cette époque.
Sans cet amour de la solitude dont le Bon Dieu a bien voulu me gratifier
dès mon enfance, je ne sais ce que je serais devenu. Car, il importe de
le souligner, à tous les âges, je ne me suis jamais senti heureux que
dans les champs, sous les arbres ou au bord des eaux,--tout seul. Ne
point parler, rêver ou méditer devant quelque paysage, telles ont
toujours été mes joies les plus profondes et les plus rédemptrices. Je
l’ai bien senti, aux jours où, après avoir entassé péché sur péché, je
me réfugiais en quelque campagne si écartée que la meute des passions ne
venait guère m’y relancer...
Pour tenir tête à l’ouragan d’aspirations contradictoires qui
m’assaillait à cette époque de mon existence, je multipliais donc mes
courses à travers la forêt pacifiante. Ah! qu’il avait raison saint
Bernard quand il disait: _Aliquid amplius invenies in sylvis quam in
libris_. Je ne cessais d’expérimenter la grande vérité contenue dans
cette phrase. En effet les lectures hétéroclites, où je me plongeais
afin de me refaire une conviction ferme, augmentaient encore mes
incertitudes.
L’histoire me montrait un univers livré aux querelles et aux
déprédations--un brigandage perpétuel.
La Science, j’ai dit à quel point les guirlandes suspectes qu’elle
m’avait départies s’étaient desséchées en moi.
La littérature aussi commençait à m’ennuyer. Je laissai tout pour ne
plus lire que quelques auteurs, dès longtemps mes favoris: Lucrèce,
Dante, le _Faust_ de Gœthe et ses _Entretiens_ recueillis par Eckermann,
le théâtre et les sonnets de Shakespeare, Baudelaire, Balzac et les vers
de Hugo, plus quelques très rares volumes dus à des contemporains. Et je
ne coupais même pas les pages des livres qu’on m’envoyait.
Me sentant moins désolé sous les arbres, je les quittais aussi peu que
possible. En suivant les longues allées de la forêt, ces chemins où,
grâce aux branches en arceaux, on croit errer dans des nefs de
cathédrales, je me sentais pénétré d’une émotion solennelle. En
parcourant tels minces sentiers, pleins d’ombres chatoyantes et de
rayons assoupis, je recueillais de gracieuses images. Mes chers
bouleaux, si sveltes en leur robe d’argent pâle, éveillaient en moi de
douces musiques. Enfin plusieurs sites, d’une sévérité grandiose, comme
le Désert d’Apremont m’inspiraient un violent désir de m’y fixer--d’y
construire une cabane ou d’y aménager une grotte pour y vivre loin des
hommes, loin des femmes, loin de la littérature, loin de tout.
Si prolongées que fussent ces promenades, il fallait pourtant bien finir
par rentrer chez moi. Là je retrouvais la dame aux yeux noirs; et la
triste existence sensuelle et querelleuse recommençait. Lorsque
j’essayais de fuir, c’était pour me galvauder avec des personnes encore
moins édifiantes--si possible--que ma maîtresse.
Eh! bien voyez et admirez: je semblais alors bien définitivement assis
au fond de l’incertitude car jusqu’à la forêt commençait à se taire pour
moi.--Et ce fut le moment que le Saint-Esprit élut pour me darder une
seconde fois au cœur les javelines d’or de la Grâce.
Je me rappelle ce jour comme si j’y étais encore: c’était en juin 1905,
au commencement du mois. Or depuis une semaine, j’avais vécu de la façon
la plus désordonnée. Ce matin-là, tout morose, en proie à un profond
mécontentement de ma conscience, j’allai sous les arbres. Je suivais le
sentier qui, du carrefour des Huit-Routes, se dirige vers la Grotte des
Montussiennes. J’avais emporté la _Divine Comédie_ et je relisais, pour
la dixième fois peut-être, les premiers chants du Purgatoire.
Avant de poursuivre il faut spécifier que, jusqu’alors, j’avais lu le
merveilleux poème comme j’aurais fait d’un conte de fées splendide,
rédigé par un poète de génie. Il se peut--il est même probable--que ces
vers, tout imprégnés de la Grâce, avaient fécondé, à mon insu, les
régions les plus secrètes de mon âme. Mais je n’en avais point la notion
et je ne croyais ressentir qu’une influence toute littéraire.
J’en étais à ce passage du second chant où Dante et Virgile viennent de
quitter l’enfer et s’arrêtent sur le rivage d’une mer mystérieuse, au
pied de la montagne du Purgatoire.
Ici je dois citer: «Je vis, raconte Dante, que ne la vois-je encore, une
clarté venir sur la mer d’une telle vitesse qu’aucun vol d’oiseau ne
l’égale. Après avoir détourné d’elle mes yeux pour interroger mon Guide,
je la revis plus brillante et plus grande.
«Puis de chaque côté m’apparut je ne sais quoi de blanc et, au-dessous,
peu à peu, sortit quelque chose de pareil. Mon Maître ne dit rien
jusqu’à ce que les premières blancheurs se déployèrent en ailes. Mais
lorsqu’il reconnut bien le nocher, il cria: «Ploie, ploie les genoux:
Voilà l’Ange de Dieu. Joins les mains. De tels Ministres du Seigneur tu
verras désormais; vois, il dédaigne les instruments humains; il ne veut
d’autre rame, d’autre voile que ses ailes pour parcourir ces lointains
rivages. Vois comme il les dresse vers le Ciel, comme il frappe l’air de
ses pennes éternelles!...»
«Plus de nous s’approchait l’oiseau divin, plus éclatant il
apparaissait, de sorte que mon œil ne pouvant, de près, soutenir sa
splendeur, s’abaissa. Et Lui vint au rivage avec un batelet si svelte et
si léger qu’il ne plongeait aucunement dans l’eau.
«A la poupe se tenait le céleste nocher rayonnant de béatitude; et
dedans étaient assis plus de cent esprits. Tous ensemble, d’une seule
voix ils chantaient: _In exitu Israël de Ægypto_ et le reste du psaume.
Puis sur eux l’Ange fit le signe de la sainte croix; tous se jetèrent
alors sur la plage et Lui s’en alla comme il était venu...»
On sait que Dante a voulu peindre, en ces vers, l’allégresse des fidèles
défunts qui se réjouissent de se purifier de leurs fautes en Purgatoire,
afin de mériter une place en Paradis, après la juste expiation.
Que se passa-t-il alors en moi? Je sentis un frisson me courir dans les
veines, puis je me mis à trembler de tout mon corps. Le livre m’échappa
des mains. Je dus m’appuyer au fût d’un hêtre. J’étais comme ébloui par
une lumière intérieure. Il me sembla que les noires nuées qui
opprimaient l’atmosphère obscure de mon âme se dissipaient. Je ne sais
quelle clarté, douloureuse à force d’être intense, me montra mes vices
accroupis comme des crapauds dans la fange de mon cœur. Un remords et en
même temps une joie indicible me labouraient tout entier.
Voici exactement les paroles que je prononçai alors:--Quoi, il se
pourrait qu’une aussi sublime inspiration fût le témoignage de la
vérité? Il se pourrait que cette religion catholique, tant bafouée par
moi, eût raison lorsqu’elle affirme qu’un pécheur qui se repent et
accepte joyeusement la pénitence de ses fautes devient par là digne de
monter au Ciel?... Mais s’il y a dans ces vers plus qu’une magnifique
fantasmagorie--je pourrais me laver de mes ordures, être sauvé?... Mais
alors, mais alors, c’est donc que Dieu existerait?...
Je restai quelques minutes éperdu. Puis je repris: oh! si Dieu existait,
quelle chance pour moi.
Aussitôt, comme si les nuées se rassemblaient, il fit nuit dans mon âme.
Une voix perçante--que je n’avais jamais entendue--s’éleva en moi qui me
disait:--Allons, pauvre chimérique, vas-tu te laisser prendre à ce
gluau? Tout cela, c’est de la littérature. Tu sais très bien, au fond,
que le catholicisme n’est qu’une fable vermoulue. Et tu serais une dupe
si tu cessais de t’en gausser.
--Sans doute, sans doute, répondis-je, mais, tout de même, c’est bien
étrange ce que je viens de subir...
Je ramassai le livre; je continuai ma promenade, troublé au delà de ce
que je puis dire. Je me répétais: Existe-t-il? Existe-t-il?
Et chaque fois que j’articulais cette phrase anxieuse, la voix
aigre--ah! que de jours je devais l’entendre encore--s’écriait: Sot,
double sot, tu ferais bien mieux de fabriquer quelques vers à la gloire
des dryades... Puis le sombre ricanement, déjà entendu la nuit qui
suivit ma conférence, me parcourait l’âme.
Pourtant je ne me laissai pas entraîner à tourner en plaisanterie cette
impression si nouvelle. Une douceur insolite m’emplissait le cœur et
d’autre part, je ne sais quelle poignante appréhension d’un inconnu
redoutable autour de moi me faisait soupirer.--A ce moment, je m’aperçus
que mes joues étaient couvertes de larmes qui avaient ruisselé sans que
je m’en fusse douté.
Ce fut dans cet état d’esprit que je rentrai à la maison. Je m’y montrai
si taciturne que la dame aux yeux noirs, pour lors en humeur de dispute,
s’ébahit qu’au lieu de lui répondre, comme de coutume, par une volée
d’invectives, je me contentasse de hausser les épaules en silence...
On croira que touché à fond par la Grâce, comme je venais de l’être, je
demeurai au moins le reste de la journée sous le coup de cette atteinte
si imprévue. Mais il paraît que le Mauvais avait conçu quelque
appréhension de me voir lui échapper, car il ne perdit pas de temps pour
me ressaisir.
L’après-midi, mon ami C..., un lettré avec qui j’entretenais des
relations assez suivies, vint me rendre visite. Il me proposa de faire
un tour dans le parc du château de Fontainebleau. Toute occasion m’étant
bonne pour fuir mon triste ménage, j’acquiesçai aussitôt. Et nous fûmes
dehors.