Il y eut, tout de même, ceci d’acquis que je commençai à me

ADOLPHE RETTÉ

Du

Diable à Dieu

HISTOIRE D’UNE CONVERSION

PRÉFACE DE

FRANÇOIS COPPÉE

VINGT-TROISIÈME ÉDITION

PARIS

LIBRAIRIE LÉON VANIER, ÉDITEUR

A. MESSEIN, Succr

19, QUAI SAINT-MICHEL, 19

1907

DU MÊME AUTEUR

VERS

Cloches dans la nuit (épuisé). }

Une belle dame passa. }

L’Archipel en fleurs (épuisé). } Poésies 1889-1897

La Forêt bruissante. } (en réimpression).

Les Blessés (épuisé). }

Poésies, 1897-1906 (Campagne première. Lumières tranquilles.

Poèmes de la Forêt et derniers vers). In-12 3 fr. 50

PROSES

Trois dialogues nocturnes.

Le Symbolisme (Anecdotes et Souvenirs), 1 fort volume in-12 3 fr. 50

Dans la Forêt (Impressions de Fontainebleau). In-12 2 fr. »»

Virgile puni par l’amour (Contes de la forêt de

Fontainebleau). In-12 3 fr. 50

SAINT-AMAND (CHER).--IMPRIMERIE BUSSIÈRE.

Il a été tiré de ce livre quinze exemplaires sur papier de Hollande Van

Gelder numérotés de 1 à 15

PRÉFACE

Dans la tempête d’impiété qui sévit sur la France et quand les

malfaiteurs qui la gouvernent s’efforcent de détruire dans l’âme du

peuple jusqu’au dernier vestige du sentiment religieux, nous avons du

moins une consolation, c’est le retour pur et simple à la vérité

chrétienne d’hommes d’élite, d’esprits très remarquables à divers

titres, les uns par la force de la pensée, les autres par les dons de

l’imagination. Les futurs historiens de notre littérature à la fin du

XIXe siècle seront forcés de reconnaître, par exemple, que Brunetière,

le grand critique, le puissant dialecticien, que Bourget, le pénétrant

romancier, l’excellent peintre de la société moderne, que Huysmans, le

rare et précieux artiste en style, que Verlaine, le poète délicieusement

naïf, malgré ses égarements, furent des catholiques--et des catholiques

qui, tous, sont revenus à la foi après l’avoir longtemps oubliée ou

perdue.

C’est encore un intellectuel, un poète--car Adolphe Retté est un poète à

qui ses sensations et ses rêves ont souvent inspiré de beaux et nobles

vers--oui, c’est un vrai poète qui nous raconte l’histoire de sa

conversion dans le petit livre que voici. Tous ses lecteurs partageront,

je crois, l’émotion profonde qu’il m’a donnée.

Certes, il revient de loin, le malheureux poète, et il a longtemps erré

dans les plus mauvais chemins de la pensée avant de tomber, brisé de

douleur et de lassitude, au pied de la Croix qu’il embrasse aujourd’hui

éperdument, comme un naufragé étreint une épave.

Les convertis que j’ai nommés tout à l’heure ont pu, pendant bien des

années, passer avec indifférence devant cette divine Croix.

Quelques-uns--et j’en suis, _mea culpa_--déplorent amèrement la sotte

légèreté et la dangereuse audace avec lesquelles ils ont quelquefois

parlé des choses saintes, et il est plus d’une page dans leurs anciens

écrits dont ils rougissent et qu’ils condamnent. Mais ici, la faute--ou

plutôt le malheur--fut pire.

Elevé sans foi, Adolphe Retté, ayant atteint l’âge d’homme, devint un

athée, un matérialiste militant. Compagnon des ennemis de la religion,

il a même participé à leur œuvre détestable. Comment donc en est-il

arrivé à l’horreur de son passé, à l’impérieux besoin de croire en Dieu

et d’obéir à ses commandements et à ceux de son Eglise? Vous

l’apprendrez par sa très humble et très courageuse confession.

Lisez! Suivez avec lui le douloureux itinéraire qui l’a conduit du faux

au vrai, du péché à l’état de grâce, du blasphème à la prière et--comme

il le dit si fortement--du diable à Dieu! Descendez dans l’abîme de

cette âme au désespoir, de ce cœur déchiré. Ecoutez le tragique dialogue

entre le bien et le mal, assistez à la lutte furieuse entre la lumière

et les ténèbres, entre le désir de la mort, du suicide, du néant, et

l’effort vers la vie éternelle!

Plus d’une fois, vous songerez avec épouvante: «Cet infortuné va

succomber!... Il est perdu!...»

Non pas. Rappelez-vous le démoniaque du pays des Géranésiens, qui vivait

dans les sépulcres et que nul ne pouvait dompter. De même qu’il délivra

ce possédé, Notre-Seigneur va chasser de cette conscience à la torture

tous les démons, celui de l’orgueil, celui de l’impureté, celui de la

haine. Poursuivez la lecture de ces pages vibrantes de sincérité,

palpitantes de repentir, brûlantes de foi, d’espérance et d’amour.

Voyez! Le blasphémateur d’hier est maintenant en adoration devant son

crucifix et prie la Vierge Marie avec la candeur d’un enfant. N’y a-t-il

pas là manifestement une preuve extraordinaire, osons le dire, une

preuve surnaturelle de l’infinie miséricorde et de la toute puissante

grâce de Dieu?

Parce qu’il m’a crié au secours dans sa détresse morale, parce que je

l’ai envoyé tout naturellement vers l’excellent et saint prêtre qui a

tracé le signe du pardon sur son front humblement incliné et qui, pareil

à Jésus calmant les flots, a fait descendre la paix dans son âme

orageuse, Adolphe Retté a souhaité quelques lignes de moi au début de ce

livre qui n’a pourtant besoin d’aucune recommandation. Il conquerra tous

les cœurs vraiment chrétiens, vraiment charitables; ils voudront, j’en

suis certain, le faire connaître et répandre la bienfaisante atmosphère

qui s’en dégage.

Quant à moi, il me laisse la plus douce des certitudes, celle qu’une âme

est sauvée, et la bonne joie de savoir que la religion persécutée compte

désormais un défenseur de plus dans la personne de ce bon poète,

fortifié par la pénitence et la prière et prêt à mettre au service de sa

foi tout son courage et tout son talent.

François COPPÉE.

15 avril 1907.

PRÉAMBULE

Amené à la vérité par la grâce de Dieu tout-puissant et par

l’intercession de la Sainte Vierge, l’auteur des pages suivantes n’a

point pour objet de raconter sa vie. Pour la clarté de sa narration, il

suffit de mentionner qu’élevé sans la foi, victime de discordes

familiales, il fut, dès l’âge de douze ans, à peu près abandonné à

lui-même.

Mis au collège dans une ville protestante, il suivit les pratiques de

l’hérésie dite: Confession d’Augsbourg. Mais il n’en fut pas influencé.

Il n’en garda qu’une croyance, assez vague et assez confuse, à

l’existence de Dieu et beaucoup d’éloignement pour une doctrine où il

n’avait trouvé que sécheresse et prédominance rigide du règne de la Loi

sur le règne de la Grâce.

A dix-huit ans, il s’engagea comme soldat. C’est alors que commencèrent

des ribaudailles et des folies où son corps se rua de même que son âme.

Rentré dans le civil, l’auteur suivit la vocation littéraire qui le

sollicitait impérieusement depuis son enfance. Il écrivit des livres de

vers et de prose, dont la plupart mêlent l’érotisme au blasphème. Il les

réprouve, aujourd’hui, de tout son cœur.

Il se laissa aussi séduire par l’utopie socialiste. Il chut dans

l’ornière où s’embourbent ceux qui, possédés par l’orgueil de la

Science, s’imaginent préparer l’avènement d’une humanité satisfaite dans

tous ses appétits et qui se ventronillerait, parmi des auges d’or, sur

un globe où il n’y aurait plus ni Dieu ni Maître. Revenu de cette

illusion, il oscilla, par crises alternatives, entre le paganisme, avec

ses joies sensuelles, aggravées de dureté à l’égard d’autrui, et une

sorte de bouddhisme brumeux qui le portait à nier la réalité du monde

sensible, à jongler avec des larves et à désirer se dissoudre, le plus

tôt possible, dans la nuit sans étoiles du Nirvâna.

Enfin, après des culbutes réitérées dans le fumier de la débauche, de

longues souffrances, des épreuves matérielles et morales de toutes

sortes, il fut tiré de la voie de damnation éternelle, où il progressait

au pas de course, par le plus adorable des miracles.--Au moment où il

désespérait de tout, même de l’Art, et où, las de se dégoûter lui-même,

il rêvait de suicide, la Grâce le foudroya.

C’est le récit sincère et scrupuleusement exact de cette conversion

qu’on va lire.

L’auteur l’a écrit dans un ferme esprit de pénitence et avec l’espoir

qu’il lui en sera tenu compte au Ciel pour la rémission de ses erreurs

et de ses fautes.

Que la Très sainte Trinité, que la Vierge immaculée, sa douce Etoile du

Matin, que son bon Ange lui soient en aide.

Ainsi-soit-il.

Arbonne, novembre 1906.

DU DIABLE A DIEU

PREMIÈRE PARTIE

_Deus, in adjutorium meum intende. Domine, ad adjuvandum me

festina._

(VÊPRES)

I

C’est à Fontainebleau, dans une petite salle, au fond de la cour d’un

café. Trois ou quatre papillons de gaz tremblotent d’une façon

parcimonieuse. Des bancs sans dossier s’alignent depuis la porte

d’entrée jusqu’à trois pas d’une table derrière laquelle, assis sur une

chaise de paille, je pérore. Les murs sont nus et crasseux, le plafond

bas, humide et crevassé.

L’auditoire comprend des ouvriers de Fontainebleau et d’Avon: des jeunes

et des vieux, quelques petits commerçants dont les affaires périclitent,

un commis-voyageur en collectivisme, venu de Paris, en tout une

trentaine d’assistants.

Je parle d’abondance et l’on m’écoute avec ferveur. Et qu’est-ce que je

leur débite à ces bonnes gens? Tout simplement, je leur annonce l’âge

d’or.

--Oui citoyens, leur dis-je à peu près, le temps approche où l’humanité,

enfin délivrée de ses superstitions anciennes, rejetant l’idée de Dieu,

abolissant la propriété individuelle et supprimant le militarisme, se

développera en plein bonheur par la grâce de la science, les conseils de

la Raison et la pratique devenue instinctive de la Fraternité. C’est en

appliquant le précepte: Travailleurs de tous les pays, unissez vous, et

pour commencer en vous groupant dans les syndicats, afin de détruire les

institutions bourgeoises qui vous pervertissent, que vous réaliserez

cette floraison magnifique du Progrès. Donc, guerre au prêtre, guerre au

capitaliste, guerre au soldat, et vive la sociale! Tel doit être notre

mot d’ordre...

Ces balivernes redondantes sont bruyamment applaudies. Puis un

cantonnier ténorisant entonne l’_Internationale_ dont le refrain est

repris en chœur, avec un sombre enthousiasme, par toute l’assistance que

ma rhétorique a surchauffée. Ensuite le collectiviste ambulant fait une

quête pour la propagande, et l’on se sépare.

A la sortie, je fus hélé par quatre convaincus qui éprouvaient le besoin

d’absorber un supplément de fariboles. C’étaient: un jardinier, un

chaisier, un menuisier et un mastroquet enclin à aider valeureusement sa

clientèle pour la mise à sec de ses futailles.

Le jardinier me dit:

--Venez donc prendre un bock, citoyen; nous voudrions vous poser

quelques questions sur un sujet qui nous tracasse depuis longtemps. Il

n’y a que vous qui puissiez nous débrouiller cela.

J’acquiesce; nous entrons au café; nous nous attablons devant de la

bière aigre, et dans une atmosphère de fumée de tabac suffocante.

Toutefois, le mastroquet veut se commander une absinthe, sous prétexte

que, chez lui, sa femme l’empêche de siroter ce toxique. Mais les autres

s’y opposent énergiquement.

--Non, mon vieux, tu es déjà un peu soûl... Ailleurs, tu es libre de

t’enfiler tout ce qu’il te plaira; mais quand tu viens avec nous, nous

ne voulons pas qu’il soit dit que les socialistes sont des pochards. Tu

boiras de la bière comme les copains.

L’autre se résigne en grommelant. Et le jardinier--homme

d’une intelligence assez développée--me met aussitôt sur la

sellette:--Voyez-vous, citoyen, me dit-il, nous savons qu’il n’y a pas

de bon Dieu, c’est une chose entendue. Mais enfin, puisque le monde n’a

été créé par personne, nous voudrions bien savoir comment _tout_ a

commencé. La science doit être au courant de cela; et vous allez nous

expliquer nettement ce qu’elle dit de croire là-dessus.

Cette mise en demeure me remua singulièrement. Car que leur répondre?

Ils étaient là qui attendaient, les oreilles ouvertes toutes grandes et

les yeux pleins d’espoir, que je leur départisse les articles du _Credo_

scientifique. Ces faces attentives, penchées vers moi, me gênaient. Je

me sentais travaillé de scrupules graves.

Allais-je leur expliquer que les savants honnêtes se récusent touchant

le problème des origines? Que quelques-uns se bornent à formuler de

vagues hypothèses? Que les charlatans du déterminisme simpliste lancent,

comme des bolides, des affirmations aussi catégoriques que peu

satisfaisantes?

Bien que fort infatué de matérialisme, je ne pouvais pas leur présenter

comme des certitudes les fragiles théories sur lesquelles la science

élève ses châteaux de cartes. C’était, du reste, cette question du

commencement _de tout_, un point ténébreux à l’horizon de mon orgueil.

Je n’aimais pas à l’envisager et je l’écartais bien vite dès qu’il me

venait à l’esprit.

Si j’avais été un politicien ou l’un de ces vulgarisateurs qui

farcissent de notions hétéroclites la cervelle des prolétaires, je

n’aurais pas hésité à leur servir quelque amphigouri où le fracas des

mots aurait dissimulé plus ou moins le néant des idées. Mais, au

détriment de ma réussite dans le socialisme, je n’ai jamais su affirmer

ce que je ne connais pas. Pourtant, le peuple étant très friand de

faconde, il m’eût été facile de satisfaire mes interlocuteurs; seulement

voilà: tant de bonne foi chez ces pauvres gens me touchait; je m’en

serais voulu à mort si je les avais trompés.

Je restais là, tête basse, en silence.

--Eh bien? reprit le jardinier, impatient d’ouïr mes révélations.

--Eh bien, dis-je, poussé par la vérité, la Science ne peut pas

expliquer comment le monde a commencé.

A cette déclaration, de l’ébahissement, du désappointement, un vrai

chagrin se peignirent sur les visages. C’était peut-être un peu comique,

mais surtout fort attendrissant, car le peuple a soif de certitudes.

--Nom d’une pipe, cria le menuisier, dans tous les journaux et les

brochures que nous lisons, on nous rabâche que la Science explique tout,

donne la raison de tout; en dehors d’elle il n’y a que des blagues

inventées par les prêtres, d’accord avec les riches, pour exploiter les

travailleurs. Vous-même, tout à l’heure, vous venez de nous dire que la

Science était la seule chose à quoi un homme libre devait croire. Et

maintenant voilà que nous vous demandons la chose la plus importante, le

comment nous existons, quoi, et vous nous répondez que personne n’en

sait rien... quel déchet!

Les autres approuvèrent ce discours avec énergie. Ils me sommèrent, de

nouveau, de leur fournir une solution, tellement il leur semblait

ridicule, anormal, monstrueux que leur chère Science, la déesse dont on

leur vante sans répit l’infaillibilité, fût en défaut sur un point

qu’ils tenaient--fort judicieusement--pour essentiel.

Moi, je n’étais pas fier et je ne savais trop comment me sortir de

l’impasse où je m’étais fourvoyé. Pour faire diversion, j’eus recours

aux hypothèses. Je leur déballai le bagage habituel; l’évolution

indiquée par Lamarck, développée, en conjectures séduisantes, par

Darwin, la monère de Haeckel, les racontars sur la force et la matière

de Buchner, les syllogismes déterministes. Je crois aussi me rappeler

que je fis une incursion chez Diderot. Ils m’écoutaient avec dévotion,

quoique le fumet de ces viandes creuses ne leur caressât guère les

méninges.--Néanmoins je dus en revenir, bon gré, mal gré, à cette

constatation que la Science se déclarait impuissante à expliquer

l’énigme de l’univers.

Mes partenaires étaient tout à fait déconfits. Ils commençaient à me

darder des regards méfiants comme s’ils soupçonnaient que, possédant la

clef qui ouvre les portes de la certitude, je tenais à la garder pour

moi seul.

--Ah! c’est tout de même embêtant, proféra le chaisier, en hochant la

tête, pourquoi ne voulez-vous pas nous dire la vérité?

--Ce n’est pas que je ne veuille point... dis-je. Comprenez donc: _Je ne

puis pas_, ni moi ni personne. Ceux qui vous affirmeraient quelque chose

de décisif à cet égard, se moqueraient de vous.

Le mastroquet intervint, d’une voix pâteuse:

--Moi, je m’en fiche, vous savez... y a pas besoin de s’occuper de ces

foutaises qui empêchent de rigoler. Ce qu’il nous faut, c’est la

révolution sociale, et demain, s’il y a moyen. C’est bien notre tour

d’être riches et que les pauvres bougres bouffent leur content!

--Et principalement qu’ils boivent à gogo, n’est-ce pas mon vieux, dit

le jardinier. Toi, tu ne vois pas plus loin que le fond de ton verre.

Mais nous autres nous en voulons davantage. Puisque le citoyen Retté

s’en lave les mains de nous expliquer le commencement du monde, nous

nous adresserons ailleurs. Il y a le citoyen N... qui fera moins de

manières. Je parie qu’il est fixé, lui.

Ce N... petit rentier, ancien plumassier, était une sorte de Homais qui

témoignait d’un grand zèle pour la destruction de «l’hydre cléricale».

Totalement stupide, bavard intarissable, tout débordant de vocables

scientifiques à quoi il comprenait peu de chose, il éblouissait les

ouvriers par un flux copieux de diatribes contre l’Eglise. Au surplus,

c’était un sectaire habité par un diable balourd, mais fort violent. Il

se vouait, plus spécialement, à la suppression des crucifix, tant sur

les routes que dans les écoles et à la porte des cimetières. La seule

vue d’une croix le mettait en fureur et, alors, il ne se calmait

qu’après avoir invectivé Notre-Seigneur.--Il est mort comme il sied: il

réclama au moment terrible un prêtre et l’extrême onction avant de s’en

aller pourrir.

Quoi qu’il en soit, je me dis, qu’en se référant à un tel frénétique,

mes interlocuteurs couraient le risque d’être aspergés d’une abondante

rosée de sottises. Mais je me gardai bien d’émettre cette réflexion à

voix haute car, sûrement, j’eusse été taxé de jalousie à l’égard d’un

«militant» qui avait fait ses preuves.

Je pris congé sur des poignées de main fort molles. J’avais perdu les

neuf-dixièmes de mon prestige. Je ne m’en préoccupais guère. Je me

sentais profondément troublé, mal à l’aise, et j’éprouvais le besoin de

réfléchir, seul à seul, avec ma conscience.

Gagnant la forêt, je suivis le sentier qui serpente à travers la futaie

des Fosses-Rouges. Il était environ dix heures du soir. La nuit de juin

régnait, toute tiède, toute bleue, tout embaumée, sous les arbres. De

légers souffles chuchotaient dans les feuillages. Aux interstices des

hautes frondaisons, je voyais scintiller les étoiles. Le rossignol

chantait.

Je ne goûtai pas, comme d’habitude le charme de l’ombre et du silence.

Mon cœur pesait, très lourd, dans ma poitrine, j’avais presque envie de

pleurer; un remords, qui m’était insolite, s’agitait en moi.

Quoi, me dis-je, tu viens d’exalter ces hommes simples et pleins de

bonne volonté au nom de la science. Tu leur as promis le paradis

terrestre pour après-demain et quand ils t’ont demandé sur quel granit

asseoir l’édifice que tu leur proposes de construire, tu as été obligé

de rester coi. Inculquer à des ignorants une doctrine qui manque de

premiers principes, ce n’est tout de même pas très loyal. Et il n’y a

pas à tergiverser: probablement que jamais tu ne seras fichu de tourner

cette difficulté... Entasse Darwin sur Haeckel, Lamarck sur Geoffroy

Saint-Hilaire, étaie le transformisme avec le monisme, toutes ces

maçonneries chancellent sur du sable mouvant. Tu dois l’avouer: cet

océan ténébreux, le mystère du monde, ne cesse de démolir tes

constructions.

Je sais bien comment tu t’en tires à part toi. Tu te dérobes parmi le

scepticisme transcendant. Tu te dis: suis-je assuré moi-même d’exister?

Dès lors, pourquoi le monde serait-il autre chose que le cauchemar d’un

Démiourge qui digère mal?

Oui, mais cela, c’est une amusette pour _dilettanti_. Le peuple,

totalement fermé à l’ironie, n’y comprendrait rien. Et d’ailleurs, tu

sais, par expérience, qu’il lui faut des affirmations nettes...

Aussitôt j’eus un bon mouvement. En tout cas, continuai-je, je me

promets de ne plus m’exposer à mentir ou bien à battre en retraite

devant les objections des simples. Jusqu’au moment où j’aurai acquis une

conviction ferme et scientifique touchant les origines, je ne propagerai

plus le socialisme par la parole.

Cependant, je me hâtai d’ajouter: cela ne m’empêchera pas de combattre

par mes livres et mes articles. J’éviterai tout ce qui pourrait jeter

des doutes sur le Progrès dans l’esprit du peuple. Rien qu’en

recommandant la destruction de l’armature bourgeoise qui nous enserre,

on peut obtenir de bons résultats...

Je me disais ces choses. Et pourtant je demeurais inquiet, triste

jusqu’au fond de mon être. J’errais sous les ramures. Malgré moi,

j’implorais de je ne savais qui une réponse à cette question des

origines que je croyais avoir si délibérément écartée de mes pensées. Je

levais les yeux vers le ciel sombre, fourmillant d’étoiles, et il me

semblait voir s’y dessiner le sourire formidable d’un sphynx.

Rien, rien, rien, ne m’éclairait. Tout était taciturne. Et les noirs

halliers répandaient dans mon âme leur vaste obscurité.

Bah! finis-je par m’écrier, j’ai la tête fatiguée. Je suis las d’avoir

discouru pendant deux heures. Demain mon cerveau se raffermira...

Rentrons nous coucher.

J’allai donc me mettre au lit. Mais mon scrupule ne me lâchait pas. Je

me tournais et me retournais, ressassant des arguments qui sitôt

formulés s’effritaient. De la nuit, je ne pus fermer l’œil. Par

instants, cette idée me traversait le cerveau comme une flèche: _si,

pourtant, Dieu existait?_ Mais tout de suite, j’entendais s’élever en

moi un énorme ricanement.--Néanmoins, l’idée revenait. De sorte que

quand je m’assoupis, à l’aube, ce fut en me répétant: _oui, pourtant, si

Dieu existait?_...

Plus de trois ans ont passé depuis cette soirée où je fus mis en

déroute.--Aujourd’hui que la Lumière ineffable daigne m’éclairer, je

crois que le Bon Dieu choisit cette occasion de ma conférence pour

commencer à m’investir.

Grâces lui en soient rendues à jamais!

II

Malgré ce premier éveil de ma conscience, j’étais beaucoup trop enfoncé

dans l’abîme d’orgueil et de sensualité où j’avais roulé depuis si

longtemps pour que mon âme restât élevée vers le Bon Dieu. Je devais

subir encore bien des traverses, regimber, souventes fois, contre les

appels de la Grâce, me souiller de la fange des passions jusqu’à

l’écœurement, avant de trouver le chemin définitif par où je me hissai

vers l’éternelle Beauté.

J’allais entrer dans une période de fluctuations extrêmes. J’allais

courir de doctrine en doctrine, cherchant partout une foi qui calmerait

l’inquiétude de mon cœur; et naturellement je ne la trouvais pas.

Je fus alors pareil à ces agités dont parle si admirablement la sœur

Catherine Emmerich: «Jésus vit des hommes, tantôt séparés de la vraie

vigne et couchés parmi les raisins sauvages, tantôt, comme des troupeaux

égarés, livrés en proie aux loups et refusant d’entrer dans le bercail

du Bon Pasteur... Ils bâtissaient sur le sable des huttes qu’ils

défaisaient et refaisaient sans cesse, mais où il n’y avait ni autel ni

sacrifices. Ils avaient des girouettes sur leurs toits et leurs

doctrines changeaient avec le vent. Souvent ils détruisaient leurs

cabanes et en lançaient les débris contre la pierre angulaire de

l’Eglise qui restait inébranlable. Ils erraient, les yeux fermés, autour

du jardin de l’Eglise. Ils ne voulaient pas entrer dans ce jardin, car

ils craignaient les épines de la haie...[1]»

[1] La douloureuse Passion de N.-S. Jésus-Christ, p. 115.

Des fissures lézardaient donc les murailles du temple où j’avais

intronisé la Science. Toutefois, j’étais encore si pétri des sophismes

de la raison humaine, que je ne pouvais me résoudre à les démolir pour

de bon. C’est en vain que je vis le transformisme s’en aller en

poussière sous la critique de M. Quinton. C’est en vain que je dus

admettre la probabilité de la théorie qui oppose la constance des

espèces aux déductions hâtives des évolutionnistes. Je n’étais pas

arrivé au point où je fus obligé de vérifier que la science est un

cinématographe où se succèdent de vacillantes images.

Il y eut, tout de même, ceci d’acquis que je commençai à me méfier des

savants. Du reste, si parmi ces semeurs de paroles contradictoires

j’avais rencontré quelques intelligences prudentes qui étudiaient avec

précaution et probité les phénomènes naturels, je m’étais, plus

fréquemment, heurté aux arrivistes sans scrupules qui infestent les

Sorbonnes et les Muséums. Ah! quels démarqueurs du travail d’autrui,

quels banquistes usant d’un prestige obtenu par des moyens frauduleux

pour tournebouler l’entendement des hommes de la notion, des _Primaires_

si bien analysés par Léon Daudet. De tels charlatans, qui exploitent la

bonne bête Démocratie en la flagornant, me semblaient de plus en plus

fétides. Ceux-là, ce sont les frères chéris des politiciens qui bernent,

à tant par jour, le pauvre peuple de France. Alchimistes louches, ils

fabriquent les drogues dont on empoisonne l’esprit des Simples. La

doctrine de l’évolution leur a servi à mixturer une soi-disant morale

qu’ils croient justifier en lui donnant pour principal ingrédient la

croyance au progrès indéfini de l’humanité. Au surplus, ce n’est là

qu’un attrape-nigauds, ce qu’on pourrait appeler un _pige-électeurs_. En

effet ces savantasses, si dévôts à Marianne, ne croient à rien du tout,

sauf à l’opportunité de remplir leurs poches, par la vente d’orviétans

suspects, et de se pavaner sous des titres et des grands-cordons

multicolores.

Puis ce qui me répugnait aussi chez ces Pharisiens du savoir, c’était

leur arrogance. Leur dédain pour l’art désintéressé passe l’imagination.

Tout ce qui est propre, élevé, salubre, ils le haïssent. Enfin ils

éprouvent un plaisir vraiment diabolique à coasser contre le divin[2].

[2] Ces marchands d’abracadabras ont été flagellés d’une main

vengeresse, par Maurice Maindron, dans son beau livre l’_Arbre de

Science_. Maindron nous a fort bien dessiné, entre autres, et sous

le nom de Schmidt, un tritureur de notions officielles facile à

reconnaître. C’est celui-là «qui n’employait jamais le mot de Ciel

parce qu’il ne répond à rien de prouvé--non plus que celui de

Créateur en tant que définition exacte parce que n’est exact que ce

que la science nous démontre méthodiquement...»

Je fis un nouveau pas en avant le jour où je m’aperçus, peu après la

soirée de ma conférence, que notre fameux Progrès--moyeu du carrosse où

les gens de science, inféodés à Marianne, charrient leur idole vers la

Tour de Babel--n’était qu’une illusion.

En effet, me dis-je, le Progrès n’existe pas puisqu’il est de

constatation expérimentale que les désirs et les appétits croissent

proportionnellement aux satisfactions qu’on leur donne. Prenons les

chemins de fer: quand ils furent inventés, on les tint pour un grand

progrès sur les diligences et les pataches. Maintenant, on commence à

les comparer aux tortues les moins ingambes. Et l’on rêve de véhicules

électriques qui feraient du deux cents à l’heure.--Il en est de tout

ainsi. De sorte, conclus-je, que le Progrès ressemble à un écureuil qui

galope, affolé, dans une cage cylindrique et mobile sans jamais arriver

nulle part. La cage est plus ou moins dorée, mais enfin c’est une cage.

Ainsi la Science branlait au vent et je venais de dévisser, en moi, son

appendice: le Progrès. Dès lors, que restait-il de ma foi dans le

splendide avenir réservé à l’humanité par sa prétendue évolution vers le

bien-être absolu et les marmites pleines?

Pas grand’chose.

Mais ici, je dois revenir en arrière.

Antérieurement à cette période, j’avais traversé divers partis

politiques sans réussir à me fixer dans aucun. Vers l’âge de vingt-sept

ans, j’avais été séduit, comme beaucoup d’écrivains de ma génération,

par les théories simplistes de l’Anarchie. «Cette greffe individualiste

sur l’arbre du communisme» me paraissait susceptible de donner de bons

fruits. La formule anarchiste n’est point complexe; la voici: jetons

tout par terre: Dieu, patrie, famille, propriété, lois, traditions.

Gardons-nous, ensuite, de restaurer le principe d’autorité sous quelque

forme que ce soit. Alors les hommes, délivrés des entraves qui

s’opposent au développement de leur personnalité, tomberont dans les

bras les uns des autres et, partageant, selon les besoins de chacun,

tous les biens de la terre, vivront dans une fête perpétuelle, parce

qu’ils seront à la fois entièrement libres et entièrement solidaires.

On reconnaît là une dérivation de quelques-unes des rêveries chères à

Jean-Jacques Rousseau.

Les adhérents de l’Anarchie se recrutent parmi toutes les classes de la

société. On trouve chez eux des snobs, désireux de se singulariser et

d’ahurir leur entourage par de truculents discours; des jeunes gens

riches, détraqués par la recherche des sensations inédites et dont cette

doctrine, farouche et languide à la fois, chatouille agréablement le

système nerveux. On y rencontre des ratés de l’enseignement et de l’art

qui en veulent au monde entier de leur impuissance; des malchanceux

aigris par la misère; des envieux, jaunes de bile recuite; des éclopés

et des disgraciés que leurs béquilles ou leur bosse indignent; des

brutes sanguinaires du genre de celle qui assassina la malheureuse

Elisabeth d’Autriche; des illuminés et des exaltés que la souffrance

humaine supplicie, mais qui n’y voient de remède que par la torche, les

explosifs et le couteau; pas mal d’ouvriers désireux de s’instruire et

que les pesantes ratiocinations du collectivisme rebutent; des

sentimentaux bizarres dont la glande lacrymale suinte pour un chien

écrasé mais qui hurlent de joie dès qu’un capitaliste culbute et se

fracasse avec son automobile.

On y distingue enfin quelques esprits cultivés probes, sincères dans

leur aberration comme feu Elisée Reclus et Kropotkine, plus d’honnêtes

cordonniers, que _l’humanitairerie_ a fâcheusement distraits de l’alène

et du fil poissé, comme Jean Grave. Puis quelques renégats dont le

défroqué jaboteur Sébastien Faure--celui-là même qui entend traiter Dieu

comme un ennemi personnel--et des haineux à froid comme Pouget.

Tous, d’ailleurs, sont possédés d’un orgueil incroyable; chacun d’eux se

tient pour l’homme libre en soi. Et par une résultante obligée de cet

état d’esprit, dès que les mots: Dieu ou religion leur viennent à la

bouche ou sous la plume, ils se mettent à jurer et à cracher comme des

chats sauvages.

Tels quels, les anarchistes forment un clan à part dans le socialisme.

Dépourvus d’ambition, réprouvant la conquête du pouvoir, situant le

triomphe de leur chimère dans le plus lointain avenir, ils demeurent

indemnes des saletés politiques où barbottent les séides des Millerand,

des Jaurès et des Guesde. Peut-être aussi sont-ils un peu moins enjuivés

que les collectivistes.--Ils vivent enfoncés dans leur idéal, tout à

l’Eden de frairies sans fin qu’ils imaginent. Ils ne sortent de leur

songe que pour maudire l’égoïsme, la soif de lucre et la bassesse

d’idées qui caractérisent la société actuelle. Leurs vaticinations et

leurs invectives ne manquent pas alors d’une certaine grandeur.

Qui ne possède point la foi peut donc se laisser attirer, un certain

temps, par les parties généreuses et les illusions poétiques de la

doctrine anarchiste. Mais bientôt on réfléchit. Et l’on ne tarde pas à

s’apercevoir que la société telle que la souhaitent ces sectaires ne

pourrait subsister que si toutes les facultés humaines gardaient un

constant équilibre entre elles. L’âme, au sens anarchiste, devrait être

pareille à une balance dont les plateaux resteraient toujours de niveau

même lorsqu’on mettrait un poids dans l’un d’eux.

Des hommes dépourvus de moelle épinière, d’estomac et d’organes

reproducteurs seraient tout à fait qualifiés pour pratiquer l’Anarchie.

Mais les hommes tels qu’ils furent créés ne peuvent se vouer à la

réalisation de ce rêve sans choir sous le joug du Prince des Ténèbres

puisque, ignorant ou refusant la Grâce du Bon Dieu, ils ne recherchent

que la satisfaction éperdue de leurs cinq sens.

Bien que je me traînasse encore dans la nuit, mon jugement finit par se

révolter, contre cette doctrine par trop anti-naturelle. Puis la rage

égalitaire de la plupart des anarchistes, la sottise pédante des fruits

secs, les arguties monotones des scolastiques de la bande, le vol et le

meurtre préconisés sous les noms de vengeance équitable et de «reprise

individuelle» me dégoûtèrent. Je me ressaisis. Mais, hélas, ce ne fut

qu’après avoir blasphémé en prose et en vers, chanté l’âge d’or

anarchiste, semé la haine, exalté, comme des martyrs, maints lanceurs de

bombes et attisé l’esprit de révolte parmi un certain nombre de jeunes

gens dont cette folle littérature flattait les mauvais instincts...

C’est là, aujourd’hui, un de mes grands sujets d’affliction. Aussi, je

prie les chrétiens entre les mains de qui tomberaient quelques-uns des

écrits où je m’égarai de la sorte de les détruire par le feu. Ce sera

une bonne œuvre...

Echappé de l’anarchie, où pouvais-je aller? Tout imprégné de sophismes

révolutionnaires, je fis un voyage de découverte chez les

collectivistes. Ce n’était pas que leurs théories m’agréassent; mais je

me disais que, même sans y adhérer, je pourrais peut-être, dans leurs

rangs, instruire les prolétaires et les fortifier pour la lutte contre

les Bourgeois prépotents qui les pressurent. M’abstenant désormais de

propager l’anarchisme, je tâchai néanmoins d’apprendre aux ouvriers à

sauvegarder leurs intérêts. Je préconisai les syndicats; j’en organisai

même un, composé d’ouvriers du bâtiment. Mais, je fus jalousé, puis

calomnié par les professionnels de l’agitation syndicale qui se

figuraient--très à tort du reste--que je briguais au moins un mandat de

conseiller municipal et qui, voyant l’assiette au beurre venir à eux, se

jugeaient beaucoup plus désignés que moi pour y mettre la main. Ils

m’aliénèrent les travailleurs que j’avais groupés. Si bien qu’un jour,

je fus hué de la belle façon et prié, en termes peu amènes, de ne plus

reparaître au siège du syndicat que j’avais fondé.

Je n’en voulus pas aux pauvres gens qu’on avait tournés contre moi. Le

peuple est un enfant indiscipliné. Du moment qu’on lui inculque qu’il

peut faire ce qu’il lui plaît, il s’empresse de briser les jouets qu’on

lui donne. Ce qu’il lui faut, c’est un maître indulgent mais énergique.

Je demeurais si imbu de l’idée de progrès social que, faute de mieux, je

me mis à fréquenter les intellectuels du collectivisme dans l’espoir de

servir la cause par la plume. Là, tout de suite, je subis de nombreuses

désillusions. Ces petits redingotards, ces produits de la laïque, de

l’Ecole de Droit ou de l’Ecole Normale se considéraient, pour le plus

grand nombre, comme les futurs propriétaires de la République.

Quelques-uns se prouvaient désintéressés dans leur glaciale

ambition--surtout ceux de l’escouade guesdiste--mais les neuf-dixièmes

voyaient dans le socialisme une fadaise, plus efficace que les bourdes

périmées, pour l’exploitation de Jacques Bonhomme.

J’en entendis se gausser entre eux, au sortir d’une réunion publique,

sur la facilité avec laquelle les prolétaires se prenaient à la glu des

promesses de bonheur sans limite qu’on leur prodiguait. Je les vis

intriguer pour conquérir des emplois d’attachés au cabinet. Je surpris

d’ignobles manœuvres pour évincer et supplanter tel naïf, comme Joindy,

dont le dévouement avait obtenu l’affection des ouvriers.--Bref, je les

jaugeai très vite à leur vraie valeur: Machiavels du ruisseau,

médiocrates âpres au pillage plus encore que quiconque de leurs émules

du radicalisme. Et je leur tournai le dos...

La rupture définitive eut lieu un soir de Vendredi-Saint. Divers

turlupins de la _Petite-République_ avaient organisé, à Paris, une

grande réunion précédée d’un banquet-saucisson; on y devait raconter aux

ouvriers qu’ils étaient les premiers artistes du monde. M. Anatole

France et Jaurès prendraient la parole.

Ayant été gratifié d’une carte de convocation, je ne vins pas au banquet

car je restais honteux d’avoir, par faiblesse plus encore que par

impiété, assisté l’année précédente à l’une de ces ribotes sacrilèges.

En effet, l’immense stupidité de ces sortes de manifestations m’avait

toujours peu emballé.

Mais je me rendis à la réunion, étant curieux de constater comment

l’auteur du _Lys rouge_ s’y prendrait pour lécher les pieds du

Roi-Populo.

La chose se passait au Théâtre de la Porte Saint-Martin.

Ma carte me donnait le droit de prendre place sur la scène, derrière le

bureau et les orateurs. Je montai donc sur les planches, après avoir

subi le contrôle de quelques citoyens-commissaires que «la chaleur

communicative du banquet» me parut avoir fort émus. Je m’assis entre un

féministe à peu près inoffensif du nom de Léopold Lacour et le délicieux

abbé Charbonnel. Charmant voisinage comme on voit.

Le rideau se leva; la salle était comble. La séance commença par un

braillement en chœur de l’_Internationale_. Puis cette joyeuse crapule

de Gérault-Richard s’avança vers le trou du souffleur et débita une

harangue où, vu l’anniversaire de la mort de Notre-Seigneur, le Bon Dieu

fut copieusement insulté.

Applaudissements, hurlements enthousiastes, reprise de

l’_Internationale_.

Le calme rétabli, M. Anatole France se leva et entama son exorde. Il

semblait intimidé car je crois bien que c’était la première fois qu’il

affrontait un public populaire. D’une langue exquise, comme tout ce que

produit ce merveilleux écrivain, son discours se ressentait, quant au

fond, de l’absurdité des thèses qu’il lui fallait soutenir. Il s’y

trouvait, comme il sied, des oraisons jaculatoires au Progrès, des

flatteries à l’adresse des ouvriers et quelque lyrisme socialiste.

Cependant, comme l’orateur débutait dans sa carrière de courtisan de la

Foule, il y avait de la gêne dans sa diction et un certain manque de

carrure dans le texte même de ses périodes. Lui, le délicat,

l’épicurien, le renaniste imprégné d’ironie jusqu’aux moelles évoluait

gauchement parmi les truismes. On sentait qu’il se forçait à de la bonne

volonté pour encenser Caliban. Mais le tour de main lui faisait défaut.

Il s’est rattrapé depuis.

Sa péroraison fut consacrée à développer que l’Art, tout l’Art, peut et

devrait être accessible même aux illettrés. C’est, du reste, un des

sujets de déclamation les plus chers aux socialistes. Seulement on se

demandait en voyant ce France raffiné mettre son talent, comme un

paillasson, sous les pieds de la Plèbe ignorante, comment il s’y

prendrait pour faire saisir, le cas échéant, à ses auditeurs le

scepticisme subtil et les fleurs de rhétorique quintessenciées qui

abondent dans son œuvre. Ce point ne fut pas élucidé. M. France termina

son discours par une phrase malheureuse où méconnaissant l’aptitude à

l’Art des balayeurs et des égoutiers, il déclarait que les bijoutiers,

les ciseleurs et certains ouvriers du meuble sont déjà _presque_ des

artistes.

Le succès fut médiocre et les applaudissements clairsemés. Jaurès s’en

aperçut; plein de mépris pour une aussi froide entrée dans la

flagornerie, il se leva, d’un bond, afin de stimuler la ferveur de

l’auditoire. Il se planta, l’air avantageux, sur le bord de la scène,

agita ses petits bras comme un moulin qui, se préparant à tourner,

commence par essayer ses ailes. Puis l’outre pleine de flatuosités

sonores se dégonfla.

Il reprit le couplet final de M. France. Mais ce fut pour l’amplifier et

le renforcer. Il affirma d’abord le dogme que tous les ouvriers étaient

des artistes,--sans le savoir. Il y eut là une tirade sur le bûcheron

qui équarrit savamment ses troncs d’arbres, besogne--selon Jaurès--au

moins aussi élevée que celle d’habiller la pensée avec des rythmes

choisis. Puis vint une leçon indirecte à M. Anatole France qui fut, en

termes pâteux mais par hasard assez clairs, morigéné pour n’avoir pas

proclamé la compétence universelle du Prolétariat.

Ensuite, il fallait bien immoler quelques victimes d’élite sur l’autel

du dieu. Jaurès n’y manqua point: s’élançant dans le passé, il secoua

Gœthe d’importance, incrimina son aristocratie et son dilettantisme,

flétrit sa sérénité olympienne et surtout lui reprocha de n’avoir pas

prévu et vénéré d’avance l’avènement du socialisme. Puis ce fut le tour

du père Hugo. Celui-ci reçut l’hommage bref de quelque pommade pour ses

_Châtiments_; mais Jaurès déplora l’entêtement que le poète mit à

chanter les splendeurs de l’Evangile et à défendre le Bon Dieu, malgré

les conseils des politiques de son entourage. Le discours se conclut par

quelques injures à l’Eglise et par une apothéose du Prolétaire exalté

comme un être sublime, doué de toutes les vertus et capable de toutes

les intelligences. Puis le Borée méphitique cessa de souffler: Jaurès se

tut.

A ce coup l’enthousiasme de la salle atteignit au délire. Ce n’étaient

que claquements frénétiques des paumes, clameurs tonitruantes des hommes

et suraiguës des femmes, trépignements à se croire chez des sectateurs

de Saint Guy.--Populo s’adorait lui-même.

Pour moi, j’étais outré par l’impudence de Jaurès. Quoi donc, il ne lui

suffisait pas que l’homme qui a publié les plus beaux vers--et les plus

grandes sottises--du XIXe siècle, le père Hugo se soit humilié au point

d’écrire, dans l’_Histoire d’un crime_, que: «le peuple est toujours

sublime même quand il se trompe.» Cette platitude ne paraissait pas au

rhéteur assez extrême pour compenser le pauvre restant de croyance où se

maintint le poète déiste des _Contemplations_?

Quant à ce qui concerne Gœthe, je dus sourire. Car que pèsent les

déjections d’un Jaurès au regard de ce colosse d’intelligence et

d’orgueil qui seul, dans les temps modernes, sut magnifier et revivifier

l’art antique et restituer en strophes scintillantes, dans son _Faust_,

la psychologie du Démon?

Surtout, j’étais blessé pour M. France. Je trouvais désastreux qu’un tel

lettré, fourvoyé dans ce pandémonium de bêtas malfaisants, reçût ainsi

les verges pour l’édification des sots houleux qui remplissaient la

salle et des ramasseurs d’épluchures libres-penseuses qui se pavanaient

sur la scène.

Aujourd’hui, j’estime que M. Anatole France n’avait pas volé cette

avanie. Mais alors, étant tout à l’Art, je souffrais de son abaissement.

Cependant mes voisins menaient tapage. Le simple Lacour se trémoussait

comme une marionnette affolée dans un guignol et criait de toutes ses

forces: Bravo Jaurès! Bravo Jaurès!

L’abbé Charbonnel dilatait sa mâchoire prognathe, à se décrocher le

condyle, et poussait des grouinements d’allégresse. Certes, ce lui était

une intense volupté, ce jour de vendredi-saint, de voir traîner dans la

boue, par des Gérault-Richard et des Jaurès, le corps sanglant de

Notre-Seigneur.

L’un et l’autre m’agacèrent si fort que je ne pus m’empêcher de

déclarer, à voix très haute, que les calembredaines de Jaurès touchant

Gœthe et Hugo atteignaient au dernier degré de l’imbécillité.

Sur quoi, Lacour fit un geste d’épouvante et promena des regards

inquiets autour de lui pour vérifier si j’avais été entendu. Charbonnel

haussa les épaules avec une pitié dédaigneuse.

Un jeune collectiviste qui cabriolait près de nous, en l’honneur de

Jaurès, s’arrêta net dans ses gambades, me toisa et promulga ceci:--Oh!

on sait bien qu’au fond tous les poètes sont des aristos... Si vous

n’êtes pas content, citoyen, vous n’avez qu’à déguerpir.

C’est ce que je fis aussitôt, étant, au surplus, peu soucieux d’ouïr

davantage Gérault-Richard qui préludait à de nouvelles pasquinades.

Je pris le train et je regagnai la campagne. Tout en parcourant les

quatre kilomètres qui séparent la station de Lagny du village de

Guermantes où j’habitais alors, j’examinai mes sentiments.

J’étais écœuré. Non seulement je restais réfractaire aux balivernes

teutonnes du collectivisme; mais encore cette haine de l’art, cette

sottise suffisante du bas politicien Jaurès, tout ce qu’il y a d’envie,

de vanité outrecuidante, d’ambition sordide et de sales rancunes dans

l’âme de ses adeptes me donnaient des nausées.

Non, me dis-je, je ne fréquenterai plus ces gens-là. Je servirai le

peuple sans lui baiser le derrière ni le tromper. J’œuvrerai pour lui

dans mon coin.

Et puis, très bas, j’ajoutais: D’ailleurs, il est malpropre de choisir

le jour où les chrétiens sont en deuil pour huer leur croyance. Je suis

un saligaud d’avoir participé à cette vilaine farandole autour d’un

cadavre... Je sais très bien que cette légende de la Passion du Christ

manque de beauté plastique, mais il suffit de ne pas s’en occuper. Et

c’est ce que je veux faire à l’avenir...

Hélas, j’étais de bonne foi. Mais le diable ne desserre pas aussi

facilement sa griffe. Et je devais m’insurger encore bien des fois

contre le Bon Dieu avant que sa grâce infinie vînt en moi!...

Malgré mes désillusions je ne réussissais pas à éliminer le ferment

révolutionnaire qui m’empoisonnait l’âme. Ne pouvant me résoudre à me

confiner dans l’art pur, aimant toujours le peuple en raison même des

charlataneries dont je le voyais victime, je me dis que, peut-être,

parmi ces radicaux qui prétendent lui vouer une fervente affection, je

pourrais encore le servir.

Je restai socialiste de penchant mais je mis une sourdine au crin-crin

sur lequel je raclais des variations humanitaires.--Je m’acoquinai donc

à plusieurs blocards dont les déclarations en faveur du prolétariat me

parurent assez sincères.

C’est alors que je fis la connaissance de Clemenceau. Il n’était plus

député et il n’était pas encore sénateur. Discrédité, à peine retapé par

l’Affaire Dreyfus, il se consumait à publier des articles d’art, de

littérature et de politique dans divers papiers de France, d’Allemagne

et surtout d’Angleterre. Cet homme possède une puissance de séduction

étrange. Il est d’autant plus malaisé de l’expliquer que, dur,

sarcastique, souvent injurieux, il traite avec brutalité ceux qui

l’admirent et qui l’aiment. Peut-être sa main-mise provient-elle, pour

un esprit cultivé, de sa forte intelligence, de son goût réel et de sa

compréhension des choses d’art et de la comparaison qu’on est obligé de

faire entre ses qualités de pensée et la bêtise du troupeau radical.

Puis comme tous les tempéraments autoritaires, il vous courbe sous son

geste. C’est un Jacobin mais un Jacobin lettré: variété peu commune.

En somme, il y a en Clemenceau du Saint-Just avec la boursouflure et

l’ineptie glorieuse de soi en moins, avec, en plus, un certain sens des

réalités.

Il y a aussi, chez lui, une misanthropie foncière, quelque chose de

sombre et d’ardent qui lui fait proférer, dans les moments très rares où

il se livre en partie, des maximes à la Tibère. Ajoutez qu’il est sujet

à des crises de scepticisme et de mélancolie où il laisse entrevoir le

profond dégoût que lui inspirent ses coreligionnaires et,

probablement--lui-même.

Lorsque j’entrai en relations avec lui, ses déboires politiques, ses

embarras financiers et des chagrins intimes l’avaient pourtant un peu

amolli. Quoique sa campagne pour Dreyfus lui eût rendu quelque

influence, il demeurait inquiet, désorbité, rassasié de radicalisme au

point qu’il refusa _trois fois_ le siège de sénateur qu’on lui offrait

et qu’il fallut les instances les plus pressantes pour le lui faire

accepter. Ce fut, du reste, une influence féminine qui le décida.

Puis de rudes soucis le harcelaient. Ah! je l’ai vu se prêter à des

démarches plutôt humiliantes pour l’orgueil sans limite qui forme la

dominante de son caractère. Il n’était pas alors l’âpre dictateur que

nous voyons aujourd’hui mener l’assaut contre l’Eglise aux

applaudissements des Loges. Pour se distraire de ses ennuis, il se

donnait tout à cette pièce: _le voile du Bonheur_ où il nous révèle,

d’une façon assez inattendue, un Clemenceau quasi-bouddhiste...

Ce n’est point mon sujet de raconter ici l’extrémité où Clemenceau se

trouvait alors réduit.--Tout ce que je dois dire c’est que je subis très

fort son influence, que je lui témoignai--je puis le certifier sans

crainte de démenti--d’un dévouement total et que son emprise se

manifesta en moi par une recrudescence de rage anti-religieuse. C’est,

je crois, l’époque de ma vie où j’ai le plus blasphémé.

Du Diable à Dieu · 第 1 / 9 段