voix suppliantes imploraient mon secours. Je ne demandais pas mieux
que de multiplier mes efforts à mesure que des infortunés surgissaient
autour de moi. J'avais autant de besogne que si une couvée eût réclamé
mes soins. Mais, au milieu de ces nouveaux amis, l'homme me tendit
des embûches, des mains traîtresses s'avancèrent pour me saisir...
Heureusement, j'avais toujours l'œil au guet; j'échappai toujours. Une
fois je ne pus résister à la tentation, et j'envoyai un tel coup de
bec sur les doigts d'une méchante femme, qu'elle poussa un cri terrible
et me jeta sa malédiction!...
Je n'en fis que rire, mais ne retournai plus à son prisonnier, et
maintins tous mes soins pour Citronnet et sa bonne maîtresse, qui
m'aimait, à présent, autant que lui.
L'hiver passa ainsi. Nous eûmes souvent faim tous les deux, car les
vers étaient rares; mais je partageais toujours religieusement avec
Citronnet, et ma bonne action fut récompensée. Voici comment.
Citronnet m'apprit que, sur un grand platane, à peu de distance,
habitait une jeune et belle pierrette dont le mari avait été surpris et
dévoré, l'année précédente, par un affreux matou du voisinage. Il me
fit faire connaissance avec elle. Je reconnus chez elle les qualités
qui font une bonne mère. Aussi, au premier printemps, nous mîmes-nous
à faire un superbe nid dans un des arbres les plus touffus de la
pépinière. Nous y trouvions un abri plus parfait que sur les grands
arbres du jardin, et nous étions plus près des vers et des larves qui
allaient devenir indispensables à la nourriture de nos enfants.
Tout allait à souhait: jamais on ne vit plus beau nid, plus charmants
œufs, couple plus uni, printemps plus magnifique.
Au bas de notre arbre, cependant, un autre oiseau était venu commencer
ses travaux, et son voisinage ne me laissait pas sans inquiétude...
beaucoup plus gros que nous, l'œil inquiet, le bec robuste et pointu,
les mouvements brusques, il me semblait un animal peu sociable et au
moins incommode.
Combien je me trompais! C'était le modèle des époux, le meilleur des
pères, et j'appris à l'apprécier à sa juste valeur.
Noir, le bec jaune, cet oiseau me faisait peur; je l'entendis un jour
nommer par un jeune homme qui s'écria:
--Oh! le beau Merle!...
Se souciant peu des épouvantails que l'on mettait en place pour nous
faire peur, il se perchait dessus, passait dessous, pour aller picorer
où il avait envie.
Le Merle amena sa femelle au pied de notre _robinier_, lui montra
l'emplacement qu'il avait choisi entre les branches flexibles du pied;
puis, tous deux se mirent de bon cœur à la rude besogne, sans trêve ni
repos, butinant et bâtissant de l'aube à la nuit.
Il ne leur fallut que huit jours pour remplir leur tâche, et nous, nous
en avions employé plus de douze pour accomplir la nôtre.
La femelle y déposa alors cinq œufs bleu-verdâtre marqués de taches
brunes, et les couva avec une assiduité dont mon aimable compagne lui
donna l'exemple. Mon voisin, le Merle, lui apportait sa nourriture,
absolument comme je le faisais pour la mère de mes petits. Quelquefois,
l'un et l'autre, nous partagions les travaux de l'incubation pendant
que les mères allaient boire ou délier un peu leurs membres engourdis.
En temps ordinaire, j'avais remarqué que les merles sont comme les
moineaux, ils aiment l'eau et se baignent fréquemment.
Quant à ses petits, il les nourrit absolument comme nous nourrissons
les nôtres, de chenilles et de vers. Seulement les siens sont beaucoup
plus gros, et ce qu'ils consomment de nourriture est vraiment
incroyable. Avec quarante chenilles par heure, nous suffisions à
l'appétit de nos enfants. Cela nous donnait cependant le travail
très respectable de cinq cents chenilles à trouver, à nous deux, par
journée, et de trois mille cinq cents par semaine. Il ne faut pas
perdre de temps... Mais le malheureux père Merle n'en était pas quitte
pour quatre fois cette quantité. Heureusement, il pouvait y joindre les
limaçons et les limaces dont il détruisit un nombre énorme, au grand
profit du jardin.
Aussitôt qu'ils sont capables de pourvoir seuls à leurs besoins, les
petits merles se séparent, et cela arrive vite. Ils cherchent alors
leur nourriture eux-mêmes et, outre les insectes et les vers, se
jettent sur les baies et les fruits. Les cerises, les groseilles, les
framboises, le lierre, le houx, l'aubépine, leur plaisent beaucoup, et
c'est pour cela que l'homme leur fait la guerre, d'autant plus qu'on
m'a affirmé que la chair de cet oiseau est fort bonne.
Sans être jamais très unis, nous conservions des relations de bon
voisinage. Il n'en était pas de même entre mon voisin et un ménage
de Grives qui était venu s'établir dans un arbre dont les branches
touchaient au nôtre.
Ce couple n'offrait pas, je dois le dire, un modèle d'entente cordiale,
et nous déplorions des mœurs si semblables à celles des hommes. Le
mâle, un bel oiseau d'ailleurs, paré d'un plumage charmant, avait,
au commencement des beaux jours, chanté à sa femelle ses élégies
les plus tendres, et avait si bien capté son cœur qu'elle croyait
à une affection éternelle. Aussi se mit-elle avec une ardeur sans
pareille à commencer son nid. Le mâle, dès ce moment, me déplut.
Monsieur demeurait flâneur et oisif, regardant sa femelle apporter
les matériaux, construire, aller, venir, tandis que lui sifflotait
des fleurettes aux grivelettes du voisinage, et, pendant ce temps, la
pauvre esclave dévouée allait au loin chercher son faix.
Notre voisin, le Merle, qui, placé plus près que nous, voyait encore
mieux ce manège, lui en exprimait son mécontentement en termes fort
peu mesurés. Maître Grivelet prenait mal la chose; des gros mots on en
venait aux coups, et le Merle le mettait pour quelque temps à la raison
en lui administrant une bonne volée. Mais, bast! la paix n'était pas de
longue durée dans le malheureux ménage. Monsieur n'était pas content
de ceci, de cela, de la nourriture, du temps, du nid; il grognait, il
battait sa femelle, puis faisait des absences qui me semblaient louches.
A son retour, il était souvent de plus mauvaise humeur qu'à son départ,
et cherchait encore querelle à sa grive. Celle-ci, forte de sa bonne
volonté, défendait son ouvrage, le bec entr'ouvert, le cou en avant,
les plumes hérissées. Ils se lançaient des mots de défiance et de
colère. Des injures on en venait à se battre, et la pauvre grive, plus
faible, était fort maltraitée. Les plumes volaient, les cris de douleur
fendaient l'air: c'était pitié. Mais le Merle arrivait comme un trait,
fondait sur monsieur le Grivelet et le mettait en fuite souvent par sa
seule présence, car ce mauvais mari qui battait sa femelle était un
lâche.
La femelle, au milieu de cet enfer, avait pondu quatre jolis œufs
bleu-ciel marqués de brun foncé; mais à peine les petits étaient-ils
éclos, à peine commençaient-ils à pousser leur premier duvet, qu'ils
disparurent les uns après les autres. Les cris, le désespoir de la
pauvre mère attirèrent mon attention et la commisération de ma chère
Pierrette. Il ne restait plus qu'un petit dans le nid, les trois autres
avaient disparu; la mère n'osait plus quitter son dernier enfant qui
demandait à grands cris de la nourriture.
[Illustration: «MAIS LE MERLE ARRIVAIT COMME UN TRAIT»]
Que faire? Quelle terrible alternative, et qui dira jamais les combats
que livrèrent la crainte et l'amour dans le cœur de la malheureuse
Grivelette?...
Enfin, n'y tenant plus, elle se lève, jette au ciel un regard désolé et
part, comme un trait, dans la direction des bâches à fleurs...
J'étais bien caché, parmi les feuilles, au-dessus de mon nid et
guettais attentivement ce qui allait arriver; quand je vis... J'en
frissonne encore d'indignation et d'horreur!... Le père... oui, le
père, lui-même, déchirait son dernier enfant de son bec acéré!... Le
père mettant en pièces le fils de ses entrailles!!!...
Horrible!...
XI
INGRAT ET LACHE
Le Merle, usant de sa force, à mon instigation, chassa de notre
quartier ce père dénaturé: nous fûmes délivrés de ce triste ménage et
la paix régna de nouveau autour de nous.
Nos enfants poussaient à vue d'œil; leur gentillesse était extrême;
déjà ils voletaient au bord du nid, nous nous faisions une fête,
Pierrette et moi, de les promener bientôt dans le jardin, quand tout ce
bonheur présent et à venir fut encore une fois anéanti...
Depuis quelques jours des groupes nombreux de gens se formaient
dans les allées du jardin. On parlait beaucoup; les figures étaient
menaçantes.
Inquiets de ce qui pouvait arriver, Pierrette et moi nous nous
efforcions de suivre les groupes pour nous informer de ce qui allait
se passer. Mais en vain nous prêtions une oreille attentive à tout ce
qui se disait autour de nous, il nous était impossible d'y comprendre
un seul mot. Il s'agissait des droits de l'homme... nous y étions
complètement étrangers. Aussi notre inquiétude était-elle extrême.
Chaque jour la foule se montrait plus nombreuse, chaque jour il
devenait plus difficile de trouver la nourriture que réclamaient à
grands cris nos chers enfants...
Un matin, les portes du jardin furent fermées, des soldats envahirent
notre asile, les tambours vinrent nous effrayer de leurs roulements
prolongés... Tout à coup, une effroyable détonation retentit, le
canon gronde, la fusillade pétille, les cris se mêlent à ce bruit
épouvantable. Éperdus, nous regagnons notre nid, nous cachons nos
petits sous nos ailes, décidés à leur faire un bouclier de nos corps...
Le bruit continue; la bataille est engagée: l'air, rempli de fumée,
nous cache les arbres d'alentour.
Au moment où nous rassurions nos petits effrayés, une commotion
épouvantable frappa la branche sur laquelle notre nid était appuyé; les
balles sifflent avec un bruit sinistre autour de nos têtes; la branche
vacille, se penche... et nous sommes précipités...
Fou de terreur, mes ailes me portent au faîte d'un platane voisin...
J'aperçois ma Pierrette fuyant à travers les buissons, et nos petits,
tombés sur le toit de paille d'un rucher voisin, se cachant de leur
mieux entre les javelles.
Que se passa-t-il alors? Je ne le sais plus...
La fusillade redoublait d'intensité, les branches ployaient, craquaient
et tombaient autour de moi. Affolé, je partis, volant au hasard,
ignorant quelle route je pouvais ou je devais prendre...
En ce moment, je me rappelai la cour si paisible du lycée où j'avais
demeuré. Je voulais m'y réfugier et remontai du côté du Panthéon,
mais là régnait la terreur et la mort. D'un coup d'aile, je m'enlevai
aussi haut que mes forces me le permirent, et fus me blottir sur le
dôme du Panthéon. Hélas! autour de moi ce n'était que désolation,
mes semblables fuyaient par bandes, se heurtant aux tuiles et aux
cheminées... Je les suivis, descendant dans la vallée vers la Seine, là
où j'apercevais de grands arbres et où j'espérais me cacher facilement.
Ce fut ainsi que j'atteignis le jardin des Plantes. Toutes les
allées étaient désertes, pas un homme ne s'y montrait, la bataille
attirait les gens au haut de la montagne. Quelques moineaux inquiets
m'entourèrent. Je dus leur donner des nouvelles de leurs frères que je
quittais.
Heureusement, ce jardin contient une immense quantité de provisions de
toute espèce. Imitant mes camarades, je me glissai à travers les larges
mailles d'une clôture en fil de fer et voulus partager le repas d'une
cigogne. Un vigoureux coup de bec qui m'arriva et qui m'eût cloué par
terre s'il m'eût atteint, me fit prendre une autre direction, et je fus
demander à de paisibles canards une hospitalité qu'ils s'empressèrent
de m'accorder.
Pendant plusieurs jours, nous entendîmes de loin le bruit de la
fusillade; pendant plusieurs jours, nous vécûmes dans les angoisses de
la terreur; puis, peu à peu, le tumulte s'apaisa, la paix revint, et
avec elle un peu de sécurité.
Qu'était devenue ma chère Pierrette? Et mes pauvres enfants! quel sort
avait été le leur?...
Dès le lendemain, je résolus de tout faire pour avoir des nouvelles
et calmer mon anxiété; je ne croyais pas cependant au malheur complet
qui allait me frapper... Hélas! j'eus beau chercher, m'informer
auprès de mes amis, jamais je ne pus retrouver les traces de ma
pauvre Pierrette... Est-elle morte égarée? A-t-elle été dévorée par
les ennemis qui ont envahi le jardin?... La plus complète obscurité a
toujours régné sur cette catastrophe... Citronnet lui-même n'était plus
à sa place accoutumée; sa maîtresse avait été tuée derrière sa fenêtre,
et le pauvre ami était mort, oublié dans sa cage abandonnée!..... O
malheur! quand tu nous frappes, tu ne t'arrêtes jamais!
Je cherchai mes enfants. Je les trouvai bientôt aux environs de la
maisonnette qui, en leur servant d'abri, leur avait sauvé la vie. C'est
à peine s'ils me reconnurent; ils se suffisaient à eux-mêmes, faisaient
les grands garçons et, un peu plus, m'auraient envoyé promener.... Mon
cœur se serra une dernière fois... Je baissai la tête, leur souhaitai,
du fond du cœur, une vie plus heureuse que celle de leur père... et les
quittai pour toujours.
Je vécus ainsi trois mois environ seul, encore seul,... insensible à
toutes les avances que me faisaient les autres moineaux, mes camarades.
Renfermé dans ma douleur, je laissais couler les jours sans penser au
lendemain, passant d'un buisson à l'autre, d'un parc dans le voisin,
sans avoir conscience de ce qui se faisait autour de moi, picotant une
bribe de pain par ci, un grain de millet ou de chènevis par là, mais
incapable de pourvoir à ma nourriture si j'avais été en rase campagne.
Le dégoût de la vie sauvage m'avait pris. Je n'éprouvais qu'une
satisfaction, celle de me voir près de l'homme, dans un lieu où sa
fréquentation était si complète, que, pour moi, ce jardin était comme
une grande volière.
Hélas! mes enfants! il était écrit que je ne pourrais jamais être
heureux!
Un jour, au moment où nous y pensions le moins, le peuple descend en
armes dans les rues; la bataille reprend sa fureur, le canon gronde,
les balles sifflent dans notre asile, jusque-là si tranquille. Ce n'est
autour de nous que mugissements, que cris désordonnés des animaux
effrayés. La mort semble planer sur nos têtes. Il faut encore partir!...
Cette fois, je pris le chemin de la frontière;... là, peut-être, est le
vrai bonheur.
Je volai donc, en suivant la Seine, tant que mes ailes purent me
soutenir, et, vers le soir, j'étais loin de Paris, au milieu d'un petit
bois, en pleine campagne.
J'y passai la nuit, le ventre creux, livré à de bien tristes réflexions.
Que faire? Quel parti prendre?
Je résolus de rentrer parmi les hommes, de me donner à eux, et là,
du moins, à l'abri derrière les barreaux de ma cage, je trouverais
l'aisance, la tranquillité et le repos qui m'étaient devenus
nécessaires. Restait à choisir la maison à laquelle j'allais me
confier, car de ce choix dépendait peut-être le bonheur de ma
vieillesse; on ne trouve pas tous les jours le moyen de s'échapper
comme je l'avais déjà fait!
Je cherchai longtemps.
Un jour, je m'arrêtai sous les ombrages touffus d'un arbre magnifique:
deux personnes suivaient lentement une allée en se donnant le bras.
--Blanche, mon amie, disait la voix d'homme, n'est-il pas bientôt temps
de rejoindre ta mère à Fontainebleau?
--J'y pensais, Émile... Le bonheur rend égoïste.
--Et nous sommes si heureux!
--Savez-vous, monsieur, qu'il y a six mois...
Plus de doute! C'était ma charmante petite maîtresse, c'était Blanche!
mais grandie, mais embellie depuis deux années que je ne l'avais vue.
Et M. Émile, auquel elle donnait le bras, c'était M. Sceller, son
cousin!
Je compris, en voyant au loin venir deux jeunes filles en deuil, en
apercevant le crêpe que portait le jeune homme, que son vieux père
était mort, et que le cadeau que voulait faire Mme Sauval au jeune
lauréat était cette belle propriété, comme dot de l'heureuse Blanche!
Honteux, je voulus fuir... Le mouvement de mes ailes fit lever les yeux
à mon ancienne amie.
--Émile, vous souvenez-vous de mon pauvre Pierrot?
--Je vous conseille d'en parler, Blanche, un ingrat!
--Ingrat? Mais non.
--Mais si, mon amie; quand on a le bonheur d'être aimé de vous, il faut
être un monstre pour vous quitter!
--Flatteur, va! Mais, voyez donc comme ce pierrot nous regarde!
--C'est vrai.
--On dirait Pierrot.....
--Quelle folie!
--Pierrot! Pierrot! mon pauvre Pierrot.
J'hésitais...
--C'est lui, je n'en doute pas.
Une mauvaise honte invincible me clouait à ma branche. Le mot d'ingrat
bruissait à mes oreilles.
Au lieu de me jeter dans les bras qu'on me tendait, je fis taire mon
cœur et..., je m'envolai!
--Non! non! ce n'est pas Pierrot, murmura Blanche, en regagnant
tristement sa maison, il fût venu à moi...
Hélas! c'était bien lui. Ingrat et lâche à la fois!
Ce fut un vilain jour dans ma vie, et cette confession, ma bonne
Claire, n'est pas sans me coûter beaucoup; mais j'ai promis d'être
sincère.
Donnez-moi l'absolution d'une caresse: auprès de vous je ne
recommencerai jamais!
L'été, dans sa splendeur me fournissait une vie facile, et je me
pressais d'autant moins de choisir un gîte que la saison mauvaise était
éloignée de moi. Parcourant les maisons de campagne de cette admirable
vallée, j'étudiais les mœurs des habitants, hésitant souvent et
remettant au lendemain, dans l'espoir de trouver mieux, et, plus d'une
fois, je revins dans le parc de ma Blanche aimée. Mais elle et son mari
étaient partis!
Je m'éloignai, et, après une longue route, je parvins en ce pays et
près de la maison où vous me voyez aujourd'hui.
La beauté, la bonté de Claire me charmèrent quand je la vis jouer dans
le parc avec son mouton apprivoisé. Je résolus de me donner à elle.
Un matin qu'elle était sur la pelouse devant le château, je volai
devant elle et vins presque à ses pieds.
--Oh! le joli moineau! dit-elle.
Puis, émiettant le gâteau de son déjeuner, elle me le jeta. Je
m'approchai, becquetant gracieusement et jetant de petits cris pour lui
prouver que je n'avais pas peur d'elle.
Enhardie par ma confiance, elle m'appelait, me tendant son doigt; j'y
sautai, gazouillant toujours.
Je renonce à vous peindre les transports de joie de mon amie
d'adoption. Toujours courant, elle m'apporta au château, après m'avoir
donné mille baisers que je lui rendais de bon cœur, et m'installa dans
sa chambre. J'y suis encore!...
Deux fois déjà les feuilles ont jauni et repoussé sur les arbres depuis
que j'habite avec ma bienfaitrice, et pendant tout ce temps je n'ai
ressenti qu'un seul chagrin; encore ne vint-il pas d'elle, mais de mon
mauvais caractère.
XII
LA DERNIÈRE AMIE
Un jour de l'été dernier, vers le mois de juin, Claire et sa mère
travaillaient dans le salon, pendant que j'étais perché à ma place
habituelle, sur l'épaule de la jeune fille, où je jouais avec sa
coiffure et avec ses cheveux. Tout à coup, nous entendîmes un certain
bruit derrière le paravent de la cheminée, bruit suivi de petits cris
plaintifs. Ces dames y coururent et trouvèrent une jeune hirondelle de
cheminée qui, sans doute, était tombée du nid et avait eu la chance
d'arriver en bas sans se faire du mal.
Prendre la pauvre hirondelle toute haletante, la réchauffer, la
rassurer, en un mot, fut l'affaire d'un moment. On la plaça sur un lit
de coton, dans une petite boîte, puis l'on discuta la question de sa
nourriture. Claire savait que les mouches, cousins et autres insectes
analogues, forment la pâture habituelle de cette espèce d'oiseaux;
aussi se mit-elle en devoir d'en récolter assez pour élever la petite
orpheline à laquelle elle donna de suite le nom de _Titi_, pour imiter
le petit cri que la pauvre bête poussait sans cesse.
Tout cela ne m'amusait guère; pendant ce temps on ne s'occupait pas de
moi! Cependant, je patientais encore, tout en rongeant mon frein et
maugréant contre l'intrus qui allait me ravir, je ne le prévoyais que
trop bien, la moitié de l'amitié de ma Claire bien-aimée.
Nous sommes très jaloux, nous autres moineaux!
On donna d'abord à l'hirondelle des fragments de mouches, puis des
mouches entières. On avait mis la boîte servant de berceau ou de nid
dans une petite cage semblable à la mienne, et la jeune hirondelle
affectionna toujours ce réduit pour passer la nuit. Il fallait bien la
faire sortir de ce nid où, frileuse, elle rentrait d'elle-même chaque
soir, pour qu'elle mangeât; mais le caractère propre de cet oiseau se
manifesta bien vite, et ma maîtresse, comprit qu'il fallait agir comme
sa nouvelle protégée le voudrait.
Mlle Titi n'aimait pas à être prise par le corps,--moi, cela m'était
bien égal, au contraire;--on lui présentait donc le doigt comme à une
petite perruche, et ma foi, elle s'élançait dessus avec une grâce et
une légèreté remarquables. Mlle Titi n'aimait pas à être mise en cage,
quoique celle-ci fût ouverte,--nous étions tous les deux du même avis
là-dessus.--On la plaça sur le rebord de la table à ouvrage, et elle
s'y tint, gazouillant et faisant, pendant des heures entières, des
conversations suivies avec sa maîtresse, lustrant ses plumes noires,
étirant ses ailes et sa queue, tournant la tête et nous regardant de
ses gros yeux noirs brillants.
De temps en temps, Claire ou sa mère prenaient dans une petite boîte
quelques mouches et les présentaient à l'hirondelle qui dardait sur
elles, entre les doigts, son petit bec agile et ne les manquait jamais.
Rarement elle les ramassait sur la table; il fallait pour cela qu'elle
eût grand faim. La première fois que je vis ce dédain, je sautai de
l'épaule de Claire sur la table et happai les mouches avant que Mlle
Titi sût comment cela se faisait. Titi, effrayée de mon approche,
essaya de me donner un coup de bec que je lui rendis; mais ma maîtresse
me reprit, et m'appelant:--gourmand!--me remit sur son épaule.
Un jour, par une belle soirée, Titi était à sa place habituelle sur la
table à ouvrage, quand, tout à coup, elle pousse un petit cri, ouvre
les ailes, et se sauve rejoindre ses compagnes qui volaient en troupes
nombreuses au-dessus des pelouses du jardin...
--Tant mieux! pensai-je, la voilà partie; autant de débarras!
Je me mis aussi à prendre ma volée, et fus me percher sur un toit
voisin pour voir ce qui allait arriver. Ma Claire et sa mère étaient
comme foudroyées et se montraient inconsolables. Elles restèrent
longtemps à la fenêtre à regarder l'infidèle, à la deviner dans ses
courses folles, à la chercher au milieu du va-et-vient général de la
bande joyeuse.
Je revins alors me poser sur l'épaule de Claire, qui me dit en
m'embrassant, les larmes aux yeux:
--Toi, mon pauvre Pierrot, tu m'aimes bien!...
--Oui, oui, oui! répondis-je; et je repartis me mettre en observation
sur mon toit.
Claire descendit alors au jardin et appela Titi de sa voix la plus
douce, la plus caressante; rien n'y fit. Elle rentrait désolée, quand
elle entendit un léger frôlement sur son épaule; un cri arriva à son
oreille... C'était Titi qui revenait, et qui avait le front de prendre
ma place. Pour le coup, je n'y tins plus, et fondis sur elle comme un
ouragan... Mais Claire prit sa défense, me donna l'autre épaule et
m'embrassant:
--Pierrot chéri, me dit-elle, si tu es jaloux de Titi, je ne t'aimerai
plus!
Je ne répondis pas. J'avais le cœur trop gonflé.
--Tu ne me réponds pas? me dit-elle. Allons, monsieur, embrassez
maîtresse, et embrassez aussi Titi.
Il en fallut passer par là.
Depuis ce jour, Titi eut sa pleine liberté comme moi, et n'en abusa
jamais. Le matin, dès le point du jour, elle nous réveillait, Claire et
moi, par un gazouillement très gentil, car elle couchait comme moi dans
la petite chambre de sa maîtresse. Celle-ci ouvrait la fenêtre, Titi
partait, moi aussi, et nous revenions au bout d'une heure, car chaque
jour je m'apercevais qu'elle était bonne personne et je ne lui refusais
pas mon amitié.
Pauvre Titi! Je l'aimais bien, quand... Enfin, Dieu l'a voulu!...
Si la fenêtre était fermée, elle allait au salon prendre sa place
habituelle sur la table à ouvrage, et moi je rôdais dans la cour, aux
environs de la salle à manger. Dans la journée, elle allait et venait,
sortait pour voler avec ses compagnes, rentrait, faisait un tour dans
le salon, nous saluait d'un ramage joyeux auquel nous répondions,
et repartait sans s'arrêter. Pendant ses courses, j'allais faire la
causette avec quelques vieux amis du voisinage, ou visiter les treilles
pour voir si les chasselas étaient mûrs.
Aux heures des repas, Titi rentrait et prenait place sur l'épaule qui
lui était dévolue, puis Claire nous apportait ainsi tous les deux...
Ah! le bon temps!