Descendu sur le perron, il fallait savoir où l'on me mettrait. Les

robes de ces dames étaient si amples qu'elles remplissaient toute la

voiture. Ma cage, oubliée depuis plusieurs jours, n'était agréable ni

à la vue, ni à l'odorat. Je le sentais bien et je tremblais de ce qui

allait arriver. Il fut décidé qu'on ne pouvait pas me donner accès dans

la voiture, et je fus confié aux soins de la femme de chambre,--mon

ennemie intime,--qui ne manquait jamais une occasion de me taquiner, et

que je n'aimais pas, comme vous pensez, de tout mon cœur.

Il fallut se résigner et monter avec elle sur le siège, derrière la

voiture. Je sentais vivement que je n'étais pas à ma place et me

trouvais d'autant plus vexé que je subissais ce mauvais sort par la

faute des autres et par la négligence de celle-même qui était chargée

de me porter. Aussi, pendant qu'elle appuyait la main sur ma cage, je

me glissai en tapinois et profitai de l'occasion offerte à ma vengeance

pour lui pincer le doigt jusqu'au sang. Elle poussa un cri, et je crus

un moment que la méchante femme allait me jeter sur la route. Mais elle

eut peur de ma maîtresse et n'osa me faire de mal.

Je vis aux éclairs de malice que me lançaient ses yeux qu'elle me

gardait rancune et se vengerait à la première occasion... Hélas!

Celle-ci vint bientôt, car elle la fit naître en ouvrant ma porte

et détournant la tête... Mon premier mouvement fut de fuir, mais la

réflexion m'arrêta court.

--Évidemment, Marianne a ouvert la porte pour que tu te sauves. Elle

dira à Blanche que c'est le hasard, un malheur, que sais-je? Et elle

sera débarrassée de toi. Prends garde; il ne faut pas lui donner si

beau jeu!...

Je me retirai dans le coin de la cage opposé à la porte, et je m'y tins

obstinément.

S'apercevant que sa ruse n'avait pas réussi et que j'étais aussi fin

qu'elle, Marianne referma la porte en maugréant.

Nous arrivions au chemin de fer.

A peine descendue de la voiture, Blanche vint me voir et s'informer

de moi. Hélas, un accident venait de m'arriver. Pour descendre de son

siège, Marianne avait remis ma cage à une servante maladroite qui

renversa grains et eau.

J'étais condamné à voyager jusqu'à Paris sans boire ni manger. Blanche

ne s'en aperçut pas. Elle avait si bien arrangé toute ma nourriture

avant notre départ, afin que je ne manquasse de rien pendant la route,

qu'elle ne pouvait se douter de ma triste situation.

Je me flattai un moment de suivre ma jeune maîtresse, qui venait de

saisir ma cage pour me considérer, mais madame Sauval s'étant aperçue

que la robe de sa fille était tachée par l'eau qui inondait ma prison,

crut que c'était moi qui l'avais répandue en me baignant, et, sans

autre examen, on me remit de nouveau entre les mains de la servante,

qui m'emporta dans le compartiment de troisième classe où sa place

était désignée...

Ce fut dans ce wagon, au moment où je m'y attendais le moins, que je

courus un danger véritable, celui de perdre ma maîtresse, et d'arriver

sans protecteur et sans appui au milieu du Paris inconnu.

Un grand gaillard de valet de chambre en livrée vint s'asseoir à côté

de Marianne qui me portait. Après lui avoir fait maintes questions

sur moi, sur mon intelligence,--ce à quoi elle répondit en amplifiant

énormément mes mérites,--le drôle lui proposa de m'acheter... J'en

frémis encore! Comme elle lui répondait qu'elle serait grondée

certainement, si elle ne me rapportait pas intact et qu'il était fort

possible que cela lui fît perdre sa place, cet infâme se mit à lui

composer alors une histoire qu'elle pourrait débiter à ses maîtres,

leur racontant qu'après s'être endormie, à son réveil elle n'avait plus

trouvé d'oiseau. Il poussa la perversité jusqu'à lui dire de feindre

une grande douleur, et il termina son beau discours en lui affirmant

que si, malgré sa comédie, on voulait la renvoyer, il se chargeait,

lui, de la replacer.

Je vous avoue, ô mes lecteurs, qu'en ce moment-là, j'étais fort mal

à mon aise. Marianne, je le croyais, était maligne mais fidèle.

Hélas! disais-je à part moi, cette fidélité, qui consiste à ne pas

voler son maître, suffira-t-elle pour résister à l'appât d'un gain si

traîtreusement offert, fût-il même le prix d'une mauvaise action? Je

tremblais... et maudissais ma destinée et la fragilité humaine.

Le tentateur lui offrit cinq francs... Elle refusa. Je respirai.

Il lui en offrit dix... Je vis le moment où elle allait succomber...

Je tremblais et regrettais de ne pouvoir voler vers Blanche quand,

heureusement, le train s'arrêta... Nous étions arrivés.

Presque au même instant Blanche parut, inquiète de ce qui pouvait

m'être survenu. Je m'empressai de caresser ma bonne maîtresse et, me

retournant, je lançai un coup d'œil de mépris au marchand de petits

oiseaux. Ce fut alors que j'entendis ce vaurien dire à son compagnon.

--C'est dommage! Je suis sûr que ma maîtresse m'aurait donné vingt-cinq

francs d'un oiseau privé comme celui-là.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je me sentis bien heureux d'être remis entre les mains de ma chère

Blanche, si douce et si bonne. Le court séjour que je venais de faire

au milieu de gens dont les sentiments et l'éducation étaient si peu en

harmonie avec ma vie habituelle; le danger que j'avais couru, tout cela

me fit beaucoup mieux apprécier encore que par le passé, le bonheur de

retrouver cette famille angélique où je n'entendais exprimer que de

bonnes et honnêtes pensées.

--Sois la bienvenue, ma chère sœur! Et toi, ma douce Blanche, viens

dans mes bras!...

--Mon frère!

--Mon bon oncle!

Et ma maîtresse était embrassée tendrement par son oncle, proviseur

du lycée Saint-Louis, chez lequel nous étions arrivés. Cet oncle,

à l'extérieur froid et sérieux, était doué d'un cœur excellent et,

n'ayant pas d'enfants, adorait sa nièce, la providence de la famille,

comme il l'appelait.

Quand il fut rassuré sur la santé de sa belle-sœur, le bon proviseur

donna des ordres afin que les bagages fussent répartis dans les

chambres préparées pour les voyageuses. Ce fut à ce moment qu'il

s'aperçut de ma présence.

--Qu'est-ce cela, ma bien-aimée Blanche? Crois-tu qu'il manque de

moineaux dans les cours du lycée, que tu en apportes un avec toi?

--Oh! mon cher oncle; Pierrot n'est pas comme les autres. Je vous

conterai son histoire. C'est mon favori, et il deviendra le vôtre

quand vous saurez combien il est intelligent. Il ne lui manque que la

parole!...

--Soit! tu es la maîtresse ici!

Et Blanche m'emporta au salon.

Là, recommença cette douce conversation entre parents affectueux

s'enquérant les uns des autres.

Une course précipitée retentit dans la pièce voisine; la porte

s'ouvrit, et un grand jeune homme se jeta dans les bras de sa tante en

la couvrant de baisers. Son maintien fut plus embarrassé à la vue de

Blanche; mais ils s'embrassèrent de bon cœur, et la conversation reprit

affectueuse et générale.

C'était un cousin, Émile, prix d'honneur de la veille et la gloire du

lycée.

Nous voilà installés, Blanche et moi, dans une chambre charmante,

préparée spécialement par le bon oncle pour sa chère préférée. Le digne

proviseur avait réuni dans ce réduit, tendu de blanc, tout ce qui

pouvait plaire à une jeune fille. On voyait que des soins affectueux

avaient présidé à cette installation. Un joli piano, une bibliothèque

choisie, un petit bureau, garni de tout ce qu'il faut pour écrire, deux

fauteuils et un prie-Dieu, tel était l'ameublement de cette chambrette

à côté de laquelle un grand cabinet contenait le lit.

Blanche sauta de joie, et toute heureuse vint ouvrir la porte de ma

cage. Je vis deux fenêtres et volai de l'une à l'autre. De la première,

on apercevait un immense jardin, rempli de grands arbres du milieu

desquels s'élevait dans le lointain un magnifique palais. C'était le

Luxembourg. La seconde donnait sur une des grandes cours du collège...

J'y voyais du pain en abondance, j'y...

Tout à coup Marianne entra, pour faire son service, dans la chambrette

où Blanche m'avait laissé seul, et derrière Marianne, se glisse, venant

des grands escaliers, un chat horrible, hideux, hérissé... A ma vue,

ses prunelles s'illuminent et lancent des flammes;... il se ramasse

sur lui-même, il va bondir!...

A ce moment, j'oublie tout en présence de la mort imminente; j'ouvre

les ailes, et d'un bond effaré je fuis dans les airs!!...

Où aller? Les arbres m'attirent comme par un lien irrésistible, et deux

minutes plus tard j'étais en plein Luxembourg, haletant, éperdu, mais

sauvé.

Alors, je me recueillis en moi-même; un souvenir bien doux revint à ma

mémoire:--Blanche! Blanche! murmurai-je... Mais le chat, l'horrible

chat!...

Jamais je ne me sentis le courage d'affronter cette rencontre

terrifiante; je n'osai même plus approcher du lycée.

Pauvre chère maîtresse! Tu m'as peut-être pleuré!

Un quart d'heure après ma fuite, j'étais blotti dans un des grands

marronniers. Je me mis alors à regarder et examiner ce qui se passait

autour de moi.

Tout ce que je découvris était singulièrement rassurant. Beaucoup de

bonnes d'enfant, pas mal d'étudiants, en somme une population fort

tranquille, en ne considérant que les êtres humains. Dans les arbres,

c'était autre chose. Je voyais passer auprès de moi et s'abattre dans

mon voisinage sur des branches qu'ils faisaient ployer sous leur

poids, de gros oiseaux d'un aspect assez débonnaire. La forme de leur

bec mince, boursouflé en quelque sorte à son extrémité, la débilité

de leurs pattes m'indiquaient des oiseaux innocents et granivores,

et cependant leur vol haut, puissant, sifflant, rappelait l'ampleur

de celui des oiseaux de proie. L'un d'eux vint se placer si près de

moi--car ces messieurs avaient l'air d'être les seuls propriétaires des

arbres du Luxembourg--que je me reculai précipitamment. Ce mouvement le

fit rire, et, d'une voix roucoulante et monotone, il me dit:

--D'où viens-tu donc, mon pauvre pierrot, que tu as peur de moi? Tu ne

me connais donc pas?

--Vous me pardonnerez, monsieur, lui répondis-je, quand vous saurez

que je sors de cage. Je suis un peu neuf en ce pays; mais j'ai bonne

volonté de me déniaiser; voulez-vous m'y aider?

--Volontiers, reprit mon gros compagnon.

--Soyez assez bon alors pour me dire votre nom.

--Je suis un _Pigeon-ramier_.

--Bah! un ramier? Comment vous aurais-je reconnu, cher monsieur?

Vous êtes si gras, si dodu, si civilisé en un mot, que jamais il ne

me serait venu à l'esprit de vous comparer aux ramiers efflanqués,

sauvages, légers que j'ai rencontrés bien des fois dans mes voyages.

Pendant ce discours louangeur, mon nouvel ami se rengorgeait et

faisait le beau en roucoulant, roulant ses yeux de la manière la plus

grotesque.--Enfin, il paraît que c'est ainsi que ces animaux expriment

leur plaisir!

Tandis que nous causions ainsi, je le voyais tourner de temps en temps

la tête d'un air inquiet, puis tout à coup une jeune pigeonne vint

le rejoindre. Leurs caresses commencèrent; ils formaient un charmant

ménage, et, après m'avoir présenté sa femme, la conversation devint

générale, et tout en écoutant les renseignements qu'il ne me ménageait

pas, j'examinais le manège de ses pareils, et j'étudiais leurs mœurs,

leurs habitudes et même leur parure.

Celle-ci n'est pas, à beaucoup près, si belle que la nôtre. Le

_pigeon-ramier_ est un oiseau d'un gris bleuâtre un peu cendré. Il

a bien le cou--par derrière et sur les côtés,--orné de couleurs

changeantes d'un vert doré à reflets cuivrés, mais cela ne constitue

pas une parure bien recherchée. Ce qu'ils ont de moins laid c'est

une marque qui ressemble à celle dont nous a embelli la nature. Tout

le monde sait que, nous autres moineaux, avons les deux côtés du cou

blancs, formant comme deux pointes d'un col dont le nœud de cravate est

fait par une superbe tache noire en avant. A propos je suis bien aise

de constater que, selon moi, les hommes nous ont à coup sûr emprunté en

l'imitant, l'ornement de leur cou.

Mais revenons à nos pigeons. Ils portent à la base du cou, de chaque

côté, un croissant blanc barré de trois raies noires formées par de

petites plumes qui continuent, en montant vers l'œil, à faire cinq

autres petites raies noires semblables. L'extrémité des ailes et de la

queue est lavée de noir se fondant en la teinte générale gris bleu.

Quand au bord des ailes il est blanc, et cette couleur s'y étend a deux

petits miroirs.

Terminons leur portrait, en disant que le bec et les pattes sont rouges

et que l'iris de l'œil est jaune plus ou moins foncé. En somme ce

sont de bons gros oiseaux, un peu bêtes, mais pas méchants, capables

d'affection animale, et doués de suffisantes qualités, pour faire de

bons voisins.

C'est en cette qualité que je les ai fréquentés pendant plusieurs

années et que je me suis convaincu que ces braves gens ont une vie

réglée comme un papier de musique. En vrais bourgeois du Marais ou de

Landerneau, ces bons oiseaux ne mangent qu'à leurs heures--déjeuner à 8

heures du matin, dîner à 3 heures du soir--et le reste du temps ils le

passent à dormir ou à roucouler.

Nous, pas si bêtes, nous mangeons toujours et partout. Ils ont encore

une autre propension singulière: c'est d'aller se percher au plus haut

des arbres autant que possible sur une branche morte ou un chicot

dépouillé de verdure, ce qui les met en vue des oiseaux de proie à

une lieue à la ronde. C'est surtout au lever du soleil et pendant les

froides matinées de novembre, décembre et janvier qu'on les voit se

placer ainsi en vedette, attendant, immobiles, et solitaires le plus

souvent, qu'un pâle rayon de soleil vienne les réchauffer, et leur

rendre avec la souplesse et la vigueur, une sorte de vie nouvelle.

Pendant la belle saison, ils se retiraient sous le feuillage et

venaient nous tenir compagnie dans la partie inférieure et moyenne des

arbres; c'est là d'ailleurs qu'ils établissent leur nid, véritable

construction barbare dont je rougissais pour eux. Mais qu'y faire? la

nature n'a pas départi aux femelles de cette espèce une plus grande

habileté; et comme elles seules font le nid, sa structure s'en ressent.

Le mâle dans cette grande affaire se borne au rôle de bûcheron. Ce

n'est même pas lui qui choisit l'emplacement du nid; c'est la femelle;

généralement elle se décide pour une branche qui forme une fourche

horizontale; quelquefois elle préfère se rapprocher du tronc et se

place à la bifurcation d'un rameau principal. Quoi qu'il en soit,

la femelle demeure à l'endroit choisi, et le mâle part en quête. Il

parcourt tous les arbres d'alentour pour rencontrer les bûchettes

de bois mort qui lui sont nécessaires. Notez bien qu'il lui serait

beaucoup plus facile de les ramasser par terre, où il s'en trouve en

quantité: pas du tout; jamais il n'y descend pour cela! On dirait que

ces petites branches sont devenues impropres au nid parce qu'elles sont

tombées de l'arbre sur le sol. Pauvre ramier!

Enfin il rencontre une branchette morte; il faut la détacher, ce

qui n'est pas toujours facile, et le voilà là saignant des pattes

et quelquefois du bec, pesant dessus de tout le poids de son corps

tirant à droite, poussant à gauche tant et tant, qu'à la fin elle

cède... et il l'emporte. Que fait alors maître ramier? Il l'apporte à

sa femelle qui l'attend, puis repart en chercher une autre... qu'il

rapporte de même; et ainsi de suite, sans interruption, jusqu'à ce

que l'architecte--et quel architecte grand Dieu,--lui dise qu'il y en

a assez. Car la pauvre pigeonne n'est pas forte en instruction; son

édifice est si peu solide qu'il n'attend souvent pas, pour se démolir,

que les petits aient assez de forces pour prendre leur essor, et alors

les pauvres jeunes demeurent là, à nu, sur la grosse branche ou la

fourche qui soutenait leur berceau.

En réfléchissant à tout cela je crois que la nature a pourvu à la

sûreté des jeunes en les douant de la faculté de se suffire très

rapidement à eux-mêmes, ainsi 14 jours après être nés, ils quittent le

nid, volant et se sauvant parfaitement des ennemis principaux de leur

race. Les pauvrets ne sont pas, au reste, élevés bien douillettement,

et fort souvent, en les comparant à nos enfants, ils me faisaient

pitié. Le premier jour, la pigeonne les réchauffe un peu--mais si

peu!--et sur une branche froide, humide, dans un nid à jour! Mais au

bout de quelques jours, elle les abandonne à eux-mêmes et se poste

sur une branche voisine d'où elle se contente de les surveiller.

Le père et elle se relaient pour leur donner à manger et ne le

font--également--que deux fois par jour, à l'heure de leurs repas

ordinaires.

Ce premier aliment est une sorte de bouillie qui a une grande analogie

avec le lait de la vache--dont les hommes font un si grand usage non

seulement pour eux, mais pour leurs enfants. Cette espèce de lait

est secretée en partie par la membrane du jabot des parents. Rien

n'est plus singulier que de voir les pigeons donner ainsi la becquée

à leurs petits; cela n'a aucun rapport avec la méthode que nous

employons. Les petits, au lieu d'ouvrir largement le bec--comme font

les nôtres,--l'introduisent tout entier dans celui de leurs parents et

le tiennent à demi entr'ouvert, de manière à saisir la matière blanche

dont nous parlions tout à l'heure.

A l'état sauvage, comme dans la demi-civilisation des jardins de Paris,

les ramiers n'ont jamais plus de deux œufs d'un blanc pur et obtus

aux deux bouts. Le temps que la femelle couve est de 15 jours. Ils

se nourrissent de grains d'abord, de pain et de graines. Ils aiment

beaucoup les pois, mais ne dédaignent point les faînes, les glands

et même les fraises dont on les dit très friands. A défaut de cette

nourriture déjà bien variée, ils se nourrissent des jeunes pousses de

différentes plantes, surtout quand elles commencent à germer.

On a beaucoup crié, parmi les hommes, après les dégâts que font

les pigeons de toute espèce dans les campagnes; mais j'ai entendu

deux docteurs de mes amis--qui venaient souvent s'asseoir sous nos

arbres,--discuter cette question à fond, et il paraît que les pauvres

oiseaux ont été affreusement calomniés! Comme nous, hélas!....

Il paraît qu'à quelque époque de l'année que l'on visite l'estomac d'un

pigeon--c'est le moyen, bien barbare, de le prendre sur le fait,--que

ce soit au temps de la moisson, que ce soit pendant celui des

semailles, on y trouve toujours au moins huit fois plus de nourriture

formée de graines de plantes parasites qu'on n'en trouve en graminées

utiles à l'homme et réservées à son usage. Encore ce qu'on y rencontre

de ces espèces est-il généralement composé de mauvais grain. On y

découvre aussi en grande quantité des graviers et des débris de pierres

gypseuses qui contenaient peut-être des molécules de sel dont le pigeon

est extrêmement friand.

X

MÉNAGES SUR MÉNAGES

Jamais je ne fus plus heureux que dans ce jardin béni des cieux.

Abondance de biens, paix profonde, relations charmantes avec les

moineaux les mieux élevés de la Capitale, en fallait-il davantage pour

que mon sort fût digne d'envie?

Hélas! oui, il me manquait quelque chose! c'était un ami; le ciel fut

assez clément pour me le donner.

Un des côtés du jardin est bordé par de hautes maisons, dont les

fenêtres regardent au milieu des grands arbres. A l'une de ces

fenêtres, je voyais, depuis mon arrivée, une cage suspendue contenant

un Serin d'une couleur magnifique. Sa maîtresse devait aimer cet animal

à la folie, car je la voyais, penchée vers lui, entretenir de longues

conversations avec son oiseau de prédilection. Il est vrai que jamais

je n'avais entendu ramage aussi velouté, trilles aussi éclatants que

ceux du prisonnier, dont la grâce et la gentillesse m'avaient gagné le

cœur.

Libre, je connaissais les angoisses de la captivité, et je me sentais

porté vers ce charmant oiseau, autant par le sentiment de la compassion

que par l'intuition qui nous porte à deviner un cœur prêt à nous

répondre. Un jour, je m'approchai du Serin et, perché sur sa cage, je

liai conversation avec lui.

--Bonjour, ami, lui dis-je, êtes-vous heureux?

Un peu effrayé de ma brusque apparition, l'oiseau se rejeta au fond

de sa cage; mais, encouragé sans doute par la bienveillance de mon

attitude, il me répondit:

--Oui, je le suis autant qu'on peut l'être en prison.

--Comment pouvez-vous juger cela, vous qui n'avez jamais joui de la

liberté?

--Il est vrai: je suis né en cage; mes parents y avaient également

passé leur vie, mais il y a au fond de nos cœurs une voix qui chante

toujours la liberté.

--Pauvre, pauvre ami!

--Pourquoi me donnez-vous ce nom, je vous connais à peine? Il y a bien

peu de temps que je vous vois dans les arbres d'alentour.

--C'est qu'il y a peu de temps que j'ai recouvré ma liberté chérie.

--Racontez-moi comment vous avez fait, je vous prie, me dit le

prisonnier.

--Je le veux bien. Peut-être jugerez-vous sévèrement mon escapade, car

je crois m'être montré ingrat... Mais, que voulez-vous? Nous sommes

ainsi faits que l'immobilité nous est insupportable.

Je lui racontai ma vie, mes malheurs et mes voyages. De ce jour, une

amitié solide nous unit.

--Vous avez l'air, lui dis-je, d'avoir une bonne maîtresse.

--Oh! certes.

--Elle vous aime?

--Beaucoup. Mais, vous l'avouerai-je, je suis las de la nourriture

qu'elle me donne. Pauvre femme, si elle pouvait soupçonner cela, elle

ferait tout au monde pour la changer. Mais, le pourrait-elle? Comment

irait-elle me chercher les vers, les chenilles dont nous avons tant

besoin pour contrebalancer l'influence funeste des graines sèches?...

Vous le voyez, malgré les souffrances que j'endure, il me faut

supporter mon mal et sourire aux efforts de son amitié. Je chante pour

elle,... mais je pleure en dedans!

--Ce que votre maîtresse ne peut faire, d'autres l'essayeront

peut-être...

--D'autres? Qui donc m'aimerait assez pour cela?

--Qui sait?... Au revoir!

--Vous me quittez?... Adieu! ne m'oubliez pas, vous dont le cœur s'est

ému au récit du pauvre prisonnier.

Je partis et m'envolai vers la partie de la pépinière où les jardiniers

établissent les couches sur lesquelles ils cultivent des fleurs.

J'avais cru remarquer que là les vers étaient abondants, les larves

et les chrysalides faciles à découvrir... Je ne me trompai point. Dix

minutes après, je revenais à tire-d'ailes, apportant au prisonnier une

pleine becquetée de vers frais et appétissants.

Je me posai sur sa cage, les laissai tomber à côté de lui et m'enfuis

comme si j'avais commis une mauvaise action. Mais du haut d'un arbre

voisin, je guettai mon ami... Son premier étonnement passé, il se jeta

sur cette friandise, y fit honneur et, regardant de tous côtés, sembla

me chercher pour me remercier.

--A demain! lui criai-je de loin en m'envolant.

J'avais le cœur content. Une bonne action rend toujours heureux!

Le lendemain, je recommençai ma chasse, mais cette fois je ne pus

m'envoler assez tôt pour que le Serin, qui me guettait, ne me retînt

par une bonne parole. Notre amitié devint, de la sorte, chaque jour

plus intime, et mon ami me connaissait si bien qu'il saisissait sa

nourriture, de mon bec même, à travers les barreaux de sa prison.

Tout entier à notre commerce charmant, nous ne prenions pas garde que

nous étions épiés, non seulement par la maîtresse de mon ami, mais par

plusieurs de ses voisines. Ma réputation se répandit ainsi, en peu de

temps, dans tout le quartier. La bonne dame me connaissait, et quand

j'arrivais avec ma provision, elle ouvrait sa fenêtre et me disait:

--Bonjour, Pierrot, bonjour, mon ami! Le bon Dieu te récompensera!

Un jour, je vis, près d'une fenêtre voisine, la cage d'un autre serin

prisonnier. La pauvre bête s'agitait, elle appelait mon ami à son

secours. Lorsque j'apportai des vers, j'entendis une voix suppliante

qui me disait:

--Et moi, n'aurai-je donc rien? O vous, qui secourez les malheureux,

pensez à un prisonnier!

--Ma foi, me dis-je, ce pauvre serin que voilà me fend le cœur, je vais

faire une petite chasse à son intention. Et je partis, puis revins

bientôt avec une bonne provende. Comme il fut heureux! Chaque fois que

je lui apportais quelque chose, j'en réservais toujours un peu pour mon

premier ami Citronnet: car c'est ainsi que sa bonne maîtresse l'avait

nommé.

[Illustration: «MON AMI ME CONNAISSAIT SI BIEN QU'IL SAISISSAIT SA

NOURRITURE DE MON BEC MÊME»]

Les aventures d'une fourmi rouge et les mémoires d'un pierrot · 第 17 / 19 段