La terre est comme vous, mes enfants. Cultivez votre intelligence,

pendant que vous êtes jeunes et nourrissez-la de science et d'art: plus

tard vous ferez comme les champs bien travaillés et bien fumés, vous

porterez de bons fruits.

Je contemplais mes belles vaches se reposant dans la prairie et y

formant de gracieuses taches blanches, brunes ou noires, quand je vis

arriver du village un second troupeau conduit par un berger.

Ce troupeau était composé de _mérinos_ dont la laine devait un jour,

mes chers petits amis, servir à tisser les étoffes si nécessaires pour

préserver les hommes du froid.

Le mouton, auprès de nous, n'est pas un animal spirituel, tant s'en

faut, mais c'est une bête si utile, qu'on se sent porté à l'aimer,

à l'estimer, en raison des services qu'il rend à tout le monde. Non

seulement il a soin de laisser aux épines qui bordent le chemin des

flocons de sa toison pour que nous puissions en garnir la couchette de

nos petits; mais, sans lui, l'homme aurait bien de la peine à résister

aux intempéries des saisons, car c'est grand'pitié de voir que la

nature l'a créé nu et sans abri contre les atteintes du froid et du

chaud, ne lui donnant qu'un peu d'intelligence pour compléter une

création aussi ébauchée.

Le mouton est donc l'un des animaux les plus utiles à l'homme qui se

revêt de sa laine, emploie sa peau à mille usages et se nourrit de sa

chair. Énumérer ainsi tout le parti qu'on peut en tirer, c'est dire que

le mouton est d'un rapport certain pour les gens qui peuvent en élever.

Mais il faut, pour cela, de grands espaces de terre où ces animaux

puissent voyager et paître en changeant de place; c'est pourquoi tous

les pays ne conviennent point à l'élève du mouton.

C'est vers cette époque que je faillis être victime d'un évènement

imprévu qui me laissa dans l'esprit une frayeur et une défiance

salutaires. De l'autre côté de la prairie, à une assez grande distance,

j'avais vu une espèce de maisonnette à toit pointu et produisant un

charmant effet. Elle était toute bâtie en briques, et cette couleur

tranchait admirablement sur celle du ciel, car la maisonnette était

construite dans un endroit élevé et tout à fait à découvert. Elle

portait une galerie de bois qui l'entourait, un escalier rustique y

donnait accès. En dehors et au dessus étaient quatre grandes branches,

qui ressemblaient à de grands bras à jour. Comme j'aime à me rendre

compte des choses que je rencontre,--toujours dans le but d'être utile

par la suite à ma postérité--j'allai me percher sur l'une de ces

branches; mais, en moins d'un instant, le vent s'élevant, ces bras

s'agitèrent comme par enchantement, et éprouvèrent un mouvement de

rotation très rapide. Je faillis être précipité et réussis à peine à

m'envoler tout effrayé. J'appris ainsi ce que c'était qu'un _moulin à

vent_ que je ne connaissais pas encore.

Le cœur encore ému du terrible accident auquel je venais d'échapper

par un miracle d'adresse, j'allai me poser à terre au milieu d'un

champ voisin, pour me remettre de mon émotion et trouver, au milieu

des jeunes blés, un peu de fraîcheur. Je suivais, en flânant, le fond

d'un sillon quand, arrivé près d'un fossé, je vis à côté de moi le

spectacle le plus touchant, mais aussi le mieux fait pour renouveler

toutes mes douleurs; c'était celui d'une bonne mère de famille, ayant

autour d'elle une douzaine de petits enfants, tous si jolis, si mignons

que mon cœur se serre affreusement au souvenir de ce qu'eussent été

certainement les miens.

La conversation s'engagea entre nous, comme entre gens bien élevés,

et je fis connaissance de cette _perdrix_, la première que j'eusse

rencontrée de ma vie. Bientôt j'entendis aux environs un cri strident:

Pirre... ouît! Elle y répondit, et quelques instants après, j'avais

l'honneur d'être présenté à un mari, père de cette charmante famille.

Le nid de la perdrix est une cavité peu profonde creusée ou choisie

dans la terre même du sillon, souvent adossée à une grosse motte ou à

une ancienne taupinière. La mère y pond de quinze à vingt œufs qu'elle

range avec beaucoup de soin de manière à répartir parfaitement sur tous

la chaleur de son corps. Pendant l'incubation, elle quitte à peine ses

œufs pour aller chercher un peu de nourriture et, avant de partir, elle

prend soin de les recouvrir d'herbes ou de feuilles sèches.

La même perdrix dont je faisais la connaissance avait déjà ses petits

éclos depuis plusieurs jours, mais ils étaient encore trop faibles

pour voler, car il leur faut un mois pour qu'ils se fient à leurs

ailes, encore ces vols sont-ils fort restreints. Mais les perdreaux,

qui courent en sortant de l'œuf, ne se séparent pas de leurs parents

comme les autres oiseaux dès qu'ils n'ont plus besoin de secours;

au contraire ils restent ensemble et continuent à vivre en société

intime, se prêtant secours dans la bonne comme dans la mauvaise chance,

et forment ainsi ce que l'on appelle des _compagnies_ qui demeurent

réunies jusqu'au mois de février.

Si l'on considère que l'instinct de sociabilité indique des oiseaux

supérieurs comme intelligence, il faut admirer également l'amour des

parents pour leurs petits. Dans aucune espèce le père et la mère

ne sont plus prodigues de soins et d'attentions pour eux. Ils les

conduisent, les dirigent avec une sollicitude touchante là où ils

supposent que le danger n'existe pas. Ils choisissent leur nourriture,

leur apprennent ce qui est bon ou mauvais. Le mâle, lui-même, prend la

direction de la famille dès que les petits ont vu le jour, et ne montre

pas moins de courage et d'intelligence que la femelle pour les sauver

dans le danger.

Quelques jours après notre connaissance et pendant une bonne et amicale

conversation que nous faisions au bord d'une haie, j'eus un exemple

frappant du dévoûment de mes nouveaux amis. Nous entendons tout à coup

des aboiements dans la prairie, la mère y était allée promener ses

enfants le matin. Les aboiements se rapprochent dans les blés; c'est un

chien qui suit la piste des perdrix... Il approche... il est là!...

Le mâle se dévoue... Il va au devant du chien, et s'envole sous son

nez; mais comme une perdrix blessée et qui ne peut, qu'à grand'peine,

échapper à la dent qui va l'atteindre.

Alléché par cette bonne fortune, le chien fait un premier bond à la

poursuite du rusé coq. Hourrah!... La famille est sauvée!... Le mâle

s'enlève encore, le chien saute, le manque et la poursuite recommence

acharnée d'un côté, dévouée, habile, calculée de la part du pauvre

père...

Et le chien s'éloigne de plus en plus.

Un dernier bond et le mâle, tout à l'heure à moitié mort, retrouve sa

force et sa vigueur. Il pousse un cri de joie, s'enlève et d'un vol

rapide et soutenu parcourt un kilomètre aux yeux du chien ébahi!

Mais il n'a pas plutôt touché terre que, sur ses jambes rapides, et par

des chemins détournés, suivant le fond des sillons et des fossés, il

accourt au devant de sa femelle.

Pendant que je suivais des yeux ce manège admirable, je n'avais point

regardé ce qu'était devenue la mère avec ses petits. Je me retournai...

tout avait disparu!

Dès le commencement de la poursuite, elle avait emmené d'un pas

rapide ses petits qui ne volaient pas encore, les avait disséminés,

les plaçant qui dans une fissure du sol, qui sous une feuille sèche,

qui entre deux mottes; et elle-même attendait, dévouée, le moment de

reprendre la ruse de son mari s'il succombait, ou si le chien revenait

sur ses pas.

Au premier cri du mâle, la femelle répondit, et cette heureuse famille

se réunit intacte sous mes yeux.

Je les complimentai, mais ils me répondirent qu'ils avaient fait une

chose toute naturelle, et la femelle même me demanda si nous autres

moineaux, nous n'en ferions pas autant pour nos petits? Je l'assurai

que si, afin qu'elle ne prît pas en aversion notre race, et me

conservât en particulier, une amitié que ses mœurs douces, un caractère

simple et dévoué me rendaient très agréable.

Au bout d'un mois de voyage et après avoir traversé beaucoup de pays,

j'arrivai sans encombre, dans une grande forêt percée en tout sens de

routes qui indiquaient le soin avec lequel on l'entretenait. Je pris

mes renseignements auprès d'un moineau habitant la maison d'un des

gardes, et il m'apprit que j'étais dans la forêt de Fontainebleau.

Je m'avançais résolument le long d'une grande allée, lorsque je

rencontrai un oiseau huit ou dix fois plus gros que moi. Sa tête, son

cou, son dos et la presque totalité de sa poitrine étaient noirs, mais

d'un noir profond, présentant des reflets métalliques semblables à

l'acier, tandis que le dessous des ailes, le ventre et le bas de la

poitrine étaient d'un blanc pur. Joignez à cela une grande queue noire

à plumes étagées, plus longues au milieu qu'aux bords, et des pieds

noirs, et vous aurez un portrait fidèle de ma nouvelle connaissance.

Bien que cet oiseau eût l'air méfiant et rusé, je m'approchai de lui

si franchement qu'il ne put y voir une mauvaise intention; aussi me

laissa-t-il faire sans trop reculer. Je remarquai que, posé à terre,

il était toujours en mouvement, faisant autant de sauts que de pas et

imprimant à sa grande queue un battement brusque et presque continuel,

dans le genre de celui des bergeronnettes lavandières au bord des

rivières. Je profitai du moment où cet oiseau s'envolait sur un arbre

pour me placer à côté de lui; mais sa manière de s'enlever me fit voir

qu'il avait les ailes trop courtes et la queue trop longue pour voler

gracieusement. J'en conclus qu'il ne pouvait entreprendre, comme nous,

de longs et intéressants voyages, et ne devait guère que voltiger

d'arbre en arbre et de clocher en clocher. Je lui demandai d'abord à

qui appartenait la forêt de Fontainebleau, car je l'ignorais.

A cette question, ma nouvelle connaissance me fit au moins vingt

réponses différentes en deux minutes, et pas une concluante. Je

demeurai confondu... étonné d'une telle loquacité. Je lui demandai

naturellement quel était son nom; elle m'apprit qu'on la nommait la

Pie!....

Or, cette pauvre Pie était une babillarde impitoyable, elle parlait

sans trève ni merci, et je ne pouvais arriver à placer la plus simple

réflexion. Bien mieux, aussitôt que j'ouvrais le bec, elle prétendait

qu'avant d'avoir entendu ma première parole, elle devinait ce que je

voulais dire. Je pris alors le parti le plus sage, celui de l'écouter

sans interrompre... Elle me raconta que cette forêt était visitée

par une foule d'individus qui venaient y admirer, les uns des arbres

centenaires, les autres des rochers remarquables. Elle m'apprit que,

malgré ce grand nombre de visiteurs, la forêt était tellement remplie

de gibier de toute sorte qu'elle était hantée par un grand nombre

d'oiseaux de proie...

[Illustration: «JE DEMEURAI CONFONDU... ÉTONNÉ D'UNE TELLE LOQUACITÉ»]

Cette nouvelle n'était pas faite pour me rassurer, car ma bravoure est

très raisonnable... Ce n'est pas de la jactance! A quoi bon s'exposer

à des dangers contre lesquels on ne peut pas lutter?...

Je réfléchissais donc en moi-même s'il ne convenait pas de quitter

de suite cette forêt, lorsque la Pie, devinant ma crainte et mon

irrésolution, me rassura en disant que ce voisinage ne la tourmentait

pas du tout, que je pourrais vivre, si je le trouvais bon, à l'ombre de

sa protection, qu'elle était habituée à combattre des oiseaux et à les

mettre en fuite.

Nous devînmes donc les meilleurs amis du monde. Elle me fit parcourir

la forêt dans tous les sens depuis _Franchard_ jusqu'au _Désert_ et aux

gorges d'_Apremont_. Elle connaissait çà et là une foule de retraites,

de cachettes plus curieuses les unes que les autres, et où nous nous

mettions à l'abri chaque soir.

Je remarquai qu'elle avait peur surtout de l'homme et qu'elle le

fuyait de très loin. Comme elle possédait une extrême défiance, elle

m'avertissait et je m'envolais avec elle. Au contraire, le chien, le

renard, les oiseaux de proie ne lui inspiraient aucune terreur. Elle

semblait attirée plutôt que repoussée par leur vue. Aussi, dans ces

cas-là, je m'empressais de me faire bien petit et de me cacher de

mon mieux jusqu'à ce que l'échauffourée fût passée. En effet, ma Pie

les assaillait, voltigeant autour d'eux, et poussant des cris aigus

qui ameutaient toutes ses pareilles des environs. C'était alors un

charivari à réveiller les _Sept Dormants_, et toutes ne revenaient à

la tranquillité que quand l'ennemi avait pris la fuite. J'attendais

encore, crainte des coups de bec, que le rassemblement se fût dissipé,

ce qui demandait assez de temps, car les conversations étaient longues,

et enfin nous restions seuls et je sortais de ma cachette.

Un jour nous causions, ou, pour parler plus exactement, elle causait

toute seule, faisant les demandes et les réponses. Je me trouvais sur

une branche un peu au-dessus d'elle et de là je vis qu'elle portait

autour du cou, à demi caché sous les plumes, un collier de perles de

couleur.

--Dites-moi donc comment, ma chère amie, ce petit ornement a pu être

mis là?

--Vraiment! Vous êtes donc curieux, Pierrot, mon ami? Voici comment

et pourquoi. J'ai été prise très jeune par les hommes et emmenée dans

une maison où je vivais libre et heureuse. Malheureusement, nous

autres pies, nous possédons des instincts irrésistibles. Ainsi, je ne

pus m'empêcher de prendre une certaine quantité d'objets que j'allais

cacher au fond d'un jardin. Tant que je ne volais que des débris de

nourriture, on ne s'aperçut de rien. Mais un jour, je trouvai des

petites pièces d'argent, qui me semblèrent si jolies, à moi qui adore

tout ce qui brille, que je ne pus résister à la tentation... Je les

emportai l'une après l'autre, et fus joindre tout cela à mon trésor.

Une autre fois, ce fut bien pis encore. J'emportai une très belle bague

que j'avais trouvée sur la cheminée de ma maîtresse. Oh! alors! cela

fit un scandale abominable! On soupçonna les domestiques; il y en eut

même un de renvoyé. Tout se serait bien passé, si j'avais pu contenir

mes appétits pour la maraude. Mais comme une grande quantité d'objets

disparaissaient et qu'on continuait à avoir des soupçons sur les gens

de la maison, un des domestiques...--qui avait probablement assisté à

l'opéra de _la Pie voleuse_, ajouta-t-elle...--imagina de m'espionner.

Bientôt tout fut découvert, et mon trésor fut pillé. Comme je craignais

la vengeance de ces gens, ou tout au moins l'esclavage, car je pensais

que l'on allait m'enfermer, je jugeai prudent de gagner la forêt.

Voilà comment et pourquoi je porte au cou la marque de mon servage,

collier que ma maîtresse m'avait fait elle-même... Elle était bonne, je

l'aimais beaucoup; elle m'avait appris nombre de phrases qui amusaient

extrêmement les personnes de son entourage. Aussi, lorsqu'elle avait du

monde, on m'apportait au dessert, et l'on me faisait mille questions

auxquelles je répondais suivant ma fantaisie. Je dois avouer que

j'étais, surtout en ce temps-là, fort entêtée, et quelquefois ce défaut

l'emportait sur mon désir de parler. Cependant, quand c'était ma

maîtresse qui m'interrogeait, je répondais toujours, car, je le répète,

je l'aimais beaucoup, et je la regrette sincèrement.

L'autre jour, elle se promenait ici avec plusieurs autres dames. Toutes

allèrent s'asseoir sous le _Chêne-du-Roi_ que vous voyez là-bas.

Je résolus de prouver à ma chère maîtresse que je ne l'avais point

oubliée, quoique ma fuite remontât au delà d'une année.

J'allai me percher sur l'une des branches les plus élevées du chêne, et

là, cachée dans un massif de feuillage, je criai à plusieurs reprises:

--«_Bonjour, Marie! Un baiser à Cocotte! Un baiser à Cocotte!..._»

L'étonnement fut extrême, comme vous le pensez. On regardait de tous

côtés. Ma maîtresse me répondit:

--_Bonjour Cocotte!!..._

Elle avait des larmes aux yeux!... Lorsque les visiteurs furent revenus

de leur grande surprise, plusieurs décidèrent qu'il fallait essayer

de s'emparer de moi. Mais j'entendis ce complot. Quand ils levèrent

la tête pour me chercher, j'avais déjà mis entre nous une distance

respectable!...

Vous avez dû vous apercevoir, cher Pierrot, continua-t-elle sans

s'arrêter, que j'étais beaucoup plus policée et plus instruite que les

autres habitants de cette forêt... Oui, c'est notre égale instruction

qui vous a fait trouver grâce à mes yeux. J'ai deviné que vous aviez

habité parmi les hommes; j'ai pensé que je pourrais causer avec vous

et que votre société serait pour moi une grande ressource, car ici la

plupart des oiseaux n'ont reçu aucune éducation. Quelques-uns des moins

bêtes, comme le rossignol et la fauvette, sont tellement infatués de

leur science musicale, qu'ils nous regardent presque avec dédain...

J'aurais pu me lier avec la corneille, mais elle est si étourdie et si

bavarde que nous vivons plutôt en ennemies.

--Cette pauvre Pie, pensai-je en moi-même, elle voit une paille dans

l'œil de son voisin, et ne sent pas la poutre qui crève le sien.

Elle continua longtemps ainsi, jacassant sans interruption et moi

dormant à moitié tout en l'écoutant... Cependant, elle causa tant et

si bien, que le soir se fit. Nous allions nous coucher; je la vis tout

à coup ouvrir ses ailes, allonger le cou en avant, hérisser ses plumes

et se préparer au combat. Nous étions en ce moment perchés parmi les

arbres verts d'un jardin attenant à une maison de campagne, comme il

s'en trouve beaucoup sur le bord de la forêt. La Pie me cria de me

cacher sous ses ailes sur la branche où elle perchait... et je vis

paraître l'ennemi. C'était une chouette qui rasait en volant le haut

du sapin sur lequel nous étions perchés. Je me blottis sur la branche,

plus mort que vif, et me faisant petit autant que possible.

Le combat ne se fit pas attendre. La Pie, peu effrayée de cet ennemi

qui me semblait terrible, mais que probablement elle connaissait pour

être très lâche, le reçut à grands coups de bec. Il riposta à mon

défenseur par un coup de patte qui, heureusement, porta sur les plumes

de son dos, mais sous la formidable pression duquel elle trébucha, se

cramponant à la branche et m'allongeant un coup d'aile qui m'étourdit

comme un coup de massue, et me culbuta tout pantelant à travers les

branches de l'arbre vert... Furieuse, mon amie poursuivit la chouette

en criant toujours jusqu'à ce qu'elle l'eût fait fuir.

J'étais meurtri, demi mort... Si je n'eusse rencontré les feuilles

raides du pin qui me soutinrent comme un plancher, je me serais tué

en tombant sur la terre. J'essayai de voler, je trébuchai et roulai

sur les vitrages arrondis d'une serre où mes ongles ne purent trouver

prise. A partir de ce moment, je m'abandonnai à la mort; je sentais

l'espace vide sous moi et mes ailes impuissantes!

J'avais rencontré un des panneaux soulevés de la serre, et je tombai

haletant sur un oranger...

Le jardinier, entendant le bruit de ma chute, s'empara de moi. Je

n'essayai aucune résistance, la peur et la douleur m'avaient anéanti.

IX

TROP HEUREUX

Donnez! afin que Dieu qui dote les familles,

Donne à vos fils la force et la grâce à vos filles;

Afin que votre vigne ait toujours un doux fruit;

Afin qu'un blé plus mûr fasse plier vos granges;

Afin d'être meilleurs; afin de voir des anges

Passer dans vos rêves la nuit!

(V. HUGO.)

Le bonhomme eut pitié de moi, en me voyant sur le dos, les ailes

ouvertes et le bec haletant.

--Voilà un pauvre pierrot bien malade! dit-il entre ses dents. D'aucuns

disent que ces bêtes-là mangent les fruits et les graines... Moi, je

sais qu'ils épluchent mes arbres et qu'ils mangent les chenilles...

Aussi je les aime. Quoi! chacun son goût.

Le vieux jardinier s'en fut chercher, derrière un massif d'azalées,

une certaine bouteille toujours pleine, à laquelle il demandait des

consolations et où il puisait sa philosophie pratique. D'une utilité

très contestable en toute autre circonstance, la chère bouteille fut

bonne à quelque chose ce jour-là, car il ne m'eut pas plutôt fait

avaler quelques gouttes du vin qu'elle contenait, que je me sentis

renaître à la vie. Secouant mes plumes, que je sentais ébouriffées et

froissées par ma chute, je me remis sur mes jambes et regardai la bonne

figure enluminée de mon sauveur.

--Tiens! tiens! mon Pierrot qu'est ressuscité! N'y a que le vin pour

ça!...

Et il s'administra une copieuse consolation.

--C'est qu'il n'a pas l'air bête du tout, mon Pierrot. Dame! c'est

fûté, ces bêtes-là! Faut voir. Je vas le porter à mam'zelle Blanche;

ça n'est qu'un moineau, mais ça lui fera plaisir.

Je lui répondis en ma langue que je le voulais bien.

--Oh! oh! là, mon Dieu!... Tiens! tiens! Est-ce qu'y parle à présent?

C'est-y un oiseau éduqué?

Et me prenant doucement dans ses grosses mains, il courut comme un fou

vers la maison à la recherche de sa jeune maîtresse.

Pendant que le bon jardinier me portait ainsi, je tâtais mes membres

endoloris et ne voyais plus la liberté à travers un prisme couleur de

rose. C'est pourquoi je me promis bien, au fond du cœur, de ne pas

essayer de fuir,... si toutefois j'étais tombé entre bonnes mains!

Je commençais à être las de la vie vagabonde et par trop accidentée

que m'avait faite ma fureur d'aventures et de voyages: le temps de la

réflexion arrivait.

Mon premier soin fut d'essayer de connaître ma jeune maîtresse. Elle

vivait seule avec sa mère, et toutes deux portaient sur leur visage

l'expression de la bonté de leur cœur.

Rien au monde plus calme que cet intérieur: la mère travaillait ou

lisait en s'enveloppant dans les souvenirs que réveillait la perte

récente de son mari; Blanche, ma jeune maîtresse, soignait ses fleurs,

étudiant auprès de sa mère et gâtant de friandises et de caresses son

cher Pierrot, devenu, en peu de jours, le favori de la maison.

Ne soyez pas jalouse, Claire chérie, du souvenir de gratitude que

je consigne ici pour la charmante Blanche Sauval: vous valez autant

qu'elle et vous êtes aussi jolie.

Pas plus chez elle que chez vous, ma chère maîtresse, on ne me fit

languir dans une cage; je m'étais donné volontairement, je restai sans

effort; ma vie se passait à suivre Blanche dans la serre, dans les

appartements, dans la campagne où nous faisions de longues courses

ensemble, car elle aimait à visiter les malheureux, et toutes les

chaumières des environs la connaissaient. La nuit, crainte des chats,

je dormais dans une cage spacieuse appendue à la fenêtre de Blanche.

Qu'ajouterais-je?... Il y a longtemps qu'on l'a dit: le bonheur n'a

point d'histoire!

L'été finit: l'automne allait venir avec son cortège de brouillards et

de nuits froides qui n'étaient salutaires ni pour la mère ni pour la

fille. On résolut de rejoindre à Paris le beau-frère de la maman, et de

descendre avec lui vers le Midi. On emmenait les domestiques.

Tout entière à ses préparatifs, ma chère maîtresse fut obligée de

m'oublier un peu; le temps lui faisait défaut au milieu des emballages

auxquels elle présidait, tant pour ses effets que pour ceux de sa

mère. Mon eau n'était plus fraîche, ma cage guère propre et mon grain

presque épuisé; mais ce dénuement était doré des rayons de l'espérance

et recouvert du velours rose de l'illusion. O jeunesse! combien tu es

heureuse d'avoir à tes côtés ces deux compagnes fugitives pour jeter un

voile sur la réalité de tes dévouements.

Enfin tout fut prêt; la voiture arrivait au bas du perron que je

demeurais encore dans ma cage accroché à la fenêtre de Blanche.

Toute la famille était descendue.

Je me sentis oublié!... Un frisson aigu me traversa le cœur. Je crus

que j'allais défaillir...

Ce n'était pas le moment de faiblir. Je compris qu'il fallait se

montrer, et je le fis.

--Couic!... couic!... couic!... Et ma chanson éclata en un tapage

infernal. Je n'oubliai pas en même temps de voleter aux barreaux de ma

cage, et:

--Couic!... couic!... couic!...

Blanche m'entendit elle leva les yeux.

--Mon oiseau, mon pauvre pierrot. Et moi qui l'oubliais... Ingrate!

Légère comme une biche, elle eut, en un clin d'œil, escaladé l'escalier

et décroché ma cage, tandis que je lui marquais ma reconnaissance par

de petits cris de plaisir.

Les aventures d'une fourmi rouge et les mémoires d'un pierrot · 第 16 / 19 段