Encore quelques convulsions et l'eau entra dans son bec, dans ses

narines; il était asphyxié!... et demeura étendu sur l'eau, les ailes

ouvertes, les plumes hérissées, les serres encore frémissantes sous les

spasmes de l'agonie.

La poule était vengée; tous les oiseaux du canton, délivrés de leur

redoutable ennemi, firent à cette mère courageuse une véritable

ovation. Elle fut entourée, fêtée, remerciée. Puis vint mon tour, car

je m'étais vaillamment conduit, et j'avais vu plus d'une fois la mort

de près! J'avais laissé quelques plumes dans la bagarre; j'avais été

meurtri, presque assommé d'un coup d'aile terrible... Ce fut alors que

je m'écriai:

«Mes amis, songeons aux blessés!...»

On les soigna le mieux possible.

Pendant ce temps, le soleil était descendu près de l'horizon. Il

disparut, et la nuit calme et profonde vint couvrir ces lieux naguère

pleins de tumulte et de batailles.

VII

O MALHEUR, SOIS LE BIENVENU, SI TU VIENS SEUL!

Lorsqu'il neige par les grands froids,

Lorsque le vent fouette les toits;

Quand sous les pieds la glace crie,

L'arbre se plaint et l'_Oiseau_ prie:

«Mon Dieu, ne nous délaissez pas

«Pendant l'hiver et ses frimas!»

(RATISBONNE.)

Il ne me fut pas possible de quitter de sitôt mes braves compagnons

d'armes. J'étais devenu l'ami de tous; rien ne cimente l'amitié comme

les dangers courus ensemble et la certitude mutuelle d'un courage à

toute épreuve. Sylvie, mon amie dévouée, était toujours la même à mon

égard, et nous aurions passé une douce vie si l'hiver, le triste hiver,

n'était arrivé à grands pas.

Déjà, la pauvrette ne trouvait presque plus rien à picorer parmi les

roseaux et les joncs, sa demeure habituelle; elle parlait de partir;

et, au malaise qu'elle éprouvait, je voyais clairement qu'elle obéirait

bientôt à un instinct qu'elle ne pouvait pas maîtriser. Les journées se

suivaient tristes, sous le ciel gris; nos conversations ne prenaient

pas une teinte plus gaie...

Un matin, j'appelai Sylvie... Je ne la trouvai plus!... Elle était

partie pendant la nuit. Je la croyais, comme nous, libre de s'attacher

au pays qui lui plaisait. Je fus ainsi désabusé.

Encore seul; seul!... Le lac et ses alentours me semblèrent plus

tristes que jamais, avec leurs joncs séchés, bruissant sous la bise

qui nous glaçait jusqu'aux os... Les plumes hérissées, le corps

formant la boule, je restais des heures entières silencieux et

mélancolique, abrité le mieux possible dans un petit buisson d'épines.

Malheureusement ses dernières feuilles tombèrent une à une; le vent du

soir ne rencontra plus d'obstacle... J'avais froid; j'eus souvent faim,

j'étais bien malheureux!

Un matin, je vis tomber du ciel de légers flocons blancs,

insaisissables, mais qui, en arrivant à terre, se durcirent, et

finirent par la couvrir entièrement. J'appris que cela s'appelait de la

neige. Mon malheur devint alors plus grand qu'il n'avait jamais été.

Le froid augmentait; il devint excessif, et j'avais bien de la peine

à découvrir un trou, tantôt dans un rocher, tantôt dans le tronc d'un

arbre, pour me mettre à l'abri. O malheur! Je ne trouvais plus rien

pour ma nourriture: la neige avait étendu son manteau blanc partout et

sur tout.

J'essayai de gratter avec mes pattes, mais bientôt elles devinrent

gelées... De temps en temps, je trouvais, dans le coin d'un rocher, une

petite graine; quelquefois, sur un buisson, restait un fruit d'hiver;

mais tout cela ne constituait pas une nourriture suffisante, et je

souffrais.

Mais à quoi bon me plaindre? Rien n'est plus importun, rien n'est plus

monotone. Résignons-nous!... Je volais lentement, à travers les champs,

car j'avais abandonné les bords du lac; mes plumes étaient mouillées,

mes membres perclus, et j'essayais de m'orienter pour arriver dans

une ville où j'espérais trouver plus de ressources. Je crois qu'en

ce moment j'aurais volontiers sacrifié ma liberté pour une cage bien

abritée et une auge remplie de graines succulentes! Comme l'hiver donne

des idées tristes! Ventre affamé ne raisonne guère.

C'est que toutes les autres misères de la vie ne paraissent rien à côté

de la faim. Il faut peu de choses pour nourrir un moineau; mais encore,

ce peu de choses, il faut le trouver!... On ne voit pas de mouches à

cette époque de l'année, et toutes les plantes à graines sont mortes,

tous les insectes sont cachés.

J'en étais donc arrivé à cet état de profond découragement où l'on

renonce à tout. Aussi, une certaine nuit où j'avais tant souffert qu'il

me restait à peine la force de me soutenir, je me décidai à attendre la

mort dans le lieu où, vers le crépuscule, je m'étais mis à l'abri.

Le jour arrivé, je m'aperçus que l'endroit qui m'avait servi de refuge

était une anfractuosité creusée sous un rocher; et dans le fond--oh!

bonheur inespéré!--je vis de la paille, apportée là par les petits

pâtres qui, gardant les troupeaux dans les champs, laissent les chiens

veiller de temps en temps, pendant qu'eux se reposent sur ce lit

rustique. Or, parmi les brins de cette paille, étaient restés quelques

épis. Quoique bien faible, je me précipitai sur ces grains oubliés,

et rien ne peut peindre combien succulent me parut ce repas. Il me

semblait qu'aucun mets ne pouvait avoir une telle saveur. Je me sentis

revivre; l'espérance m'était revenue, et ce fut presque gaiement que

je repris mon vol. Enfin, comme un bien ne vient jamais seul, suivant

le proverbe, je commençai à rencontrer des arbres de plus en plus

rapprochés, m'annonçant des vergers, puis des jardins, et j'aperçus

enfin les premières maisons. Cette petite ville, assise au pied d'un

coteau qui l'abritait du vent du nord, semblait prendre à tâche de

tourner au soleil la façade de ses constructions coquettes et joyeuses.

Le soleil luisait en ce moment sur la neige, qui brillait à éblouir les

yeux, mais ne se fondait pas.

Je me demandais dans quel jardin j'allais élire domicile, quand des

rires frais et joyeux arrivèrent jusqu'à moi. Voler de ce côté fut

l'affaire d'un moment, et je vis apparaître à mes yeux une charmante

jeune fille jouant avec son frère. Tous deux, dans le verger, avaient

déblayé une large place au milieu de la neige, et là, émiettaient le

pain de leur goûter, que les oiseaux affamés du voisinage venaient

becqueter avec empressement.

Je m'approchai comme les autres, peut-être plus vite que les autres;

mais j'étais un intrus et je reçus force coups de bec. Ce n'était pas

le moment de reculer; je les rendis, et ma bravoure me conquit non

seulement une place au festin, mais les bonnes grâces des deux enfants,

qui jetaient toujours de mon côté les plus gros morceaux. C'est ainsi

que nous devînmes amis. La cour, la basse-cour, le verger de cette

maison devinrent ainsi mon lieu d'élection, et bientôt, connu des deux

enfants, leurs bons procédés pour moi ne se ralentirent pas un seul

jour! Touché de leurs amabilités, de leur bon cœur, je résolus de les

en récompenser par la plus grande marque de confiance qu'il me fût

possible de leur donner, par le sacrifice de ma liberté.

Peut-être aussi étais-je bien aise de passer chaudement l'hiver.

Toujours est-il qu'un beau jour j'entrai hardiment dans le salon, et

vins me placer sur l'épaule de leur mère. Grande fut la joie; on me

prit, je me laissai faire. On me caressa, je rendis les caresses; on

m'appela de noms charmants, et la petite Marie de s'écrier dans son

bonheur:

--Oh maman! quel délicieux pierrot! il est tout beau!

On rit beaucoup de son expression et le nom m'en resta.

Me voilà donc commensal, sous le nom de _tout beau_, de cette aimable

famille. On essaya de me mettre dans une cage, mais je fis comprendre

par mes gestes et ma résistance que je ne le voulais pas. Marie prit

mon parti et on me laissa errer en liberté dans les appartements où

chacun me comblait de friandises et de caresses, et où je me trouvais

réellement gâté du matin au soir.

L'hiver passa ainsi.

Un jour, vers le premier printemps, le ciel était fort triste, pluvieux

et sombre, comme il arrive en cette saison; toute la famille avait

l'air maussade. La petite fille, dans un coin, festonnait une broderie

qui n'avançait guère; le petit garçon dans un autre faisait un devoir

qui n'avançait pas non plus, et tous deux bâillaient à qui mieux mieux.

J'imagine alors de les distraire et me mis à voltiger autour de la tête

de Marie; puis, fondant sur sa main, je lui enlève son feston et me

sauve d'un air conquérant. Les enfants de rire, de se lever, et nous

voilà jouant aux barres, moi pour conserver ma conquête, eux pour me la

reprendre.

La mère entendant ce tapage, arriva pour gronder: mais elle fut

désarmée quand elle me vit fuyant avec le feston dans mon bec, et les

enfants s'écriant:

--Maman, c'est Tout beau qui nous empêche de travailler!...

Enfin on se remit au travail et les devoirs furent promptement

terminés, car la bonne humeur est le meilleur auxiliaire qu'on puisse

donner aux enfants.

A la récréation, ceux-ci s'amusaient à faire des bulles de savon. Je

voulus recommencer mon espièglerie du matin, mais je fus beaucoup moins

bien reçu. Mes petits amis voulaient bien que je les empêchasse de

travailler, mais non de jouer. La première fois on gronda, mais quand,

la seconde fois, je vins enlever le tube de plume qui leur servait à

souffler les bulles, ils me donnèrent une bonne calotte.

Elle ne me fit pas grand mal; mais comme j'étais en colère et que je

rageais, je fis le mort.

Alors tous deux se mirent à pleurer; la petite Marie me prit dans sa

main, me caressa, m'embrassa et m'inonda de ses larmes. Aussi, voyant

son chagrin, je fis semblant de revenir peu à peu à l'existence; mais

les pauvres petits avaient eu si peur qu'ils ne pouvaient plus jouer.

J'allai de l'un à l'autre pour les égayer, mais rien ne pouvait les

consoler; enfin j'imaginai de m'emparer du tube et de le reporter dans

la main de Marie. Oh! cette fois, ce fut un concert de cris de joie!

Ils furent si ravis de mon trait d'esprit que le soir, dans le salon,

au risque de se faire gronder, ils racontèrent toute l'histoire. Je

devins le héros de la soirée. Chacun vantait mon intelligence, aussi un

ami de la maison, entiché de serins savants qu'il avait vus la veille,

déclara que j'étais apte à tous les tours de force possibles, et qu'il

fallait me mettre en apprentissage pour devenir à mon tour un moineau

savant: faire le mort, tirer le canon...

A ces mots la peur me prit.

J'oubliai tout ce que je devais de reconnaissance pour un hiver passé

si douillettement. Le printemps, d'ailleurs, était venu, la fenêtre

était ouverte à mes yeux; mes ailes frémirent et je m'envolai, non pas

cependant sans jeter un dernier regard sur ma petite cage dorée et une

pensée de regrets aux êtres bienfaisants qui m'avaient sauvé d'une mort

certaine.

Et c'est ainsi que l'hiver passa! car tout passe en ce monde... Et

c'est ainsi que le printemps revint! car Dieu a voulu que le bien

suivît le mal, l'abondance la disette, et que les petits oiseaux

fussent heureux après avoir été bien malheureux pendant la froide

saison.

Peu à peu les bourgeons grossirent aux arbres, s'ouvrirent, et il en

sortit de fraîches feuilles rosées, encore plissées et chiffonnées,

qui sortirent et se déployèrent peu à peu; quelques fleurs timides

apparurent: ce fut un éblouissement pour mes yeux! Partout les

insectes, bourdonnant dans l'air, quittèrent leurs retraites et se

cherchèrent les uns les autres. Le coucou, l'oiseau printanier par

excellence, fit entendre son chant monotone, annonçant aux hommes le

retour des beaux jours, et aux autres oiseaux qu'il était temps de

préparer leurs nids. Dans les jardins, le long des murs, au midi, on

voyait les abeilles se réveiller et commencer à quitter leurs ruches

pour aller butiner sur les primevères, les violettes et l'aubépine.

Tout était joie autour de moi, et cependant j'étais triste, car je me

sentais seul. Tous les oiseaux de mon espèce avaient déjà choisi leur

compagne; nul d'entre eux ne faisait attention à moi.

Je me posai sur une branche, à l'écart, la mine refrognée, l'esprit

maussade, inquiet, mécontent de moi et des autres... quand je vis

voltiger de mon côté une petite Pierrette solitaire. Malgré ma

mauvaise humeur, je crus devoir être poli vis-à-vis d'elle; de son

côté, elle parut un instant aimable... Je crus même qu'elle me faisait

des avances, j'en fus choqué... Je la trouvais peu jolie! Un instant

auparavant, je m'étais miré dans une fontaine limpide, et ma beauté

m'avait frappé; j'avais un magnifique collier noir; ma queue était très

longue, les plumes de mes ailes très fournies et brillantes, enfin

j'étais plus beau que tous les moineaux que je voyais voler autour de

moi.

Je ne tardai pas à m'apercevoir que, malgré son amabilité, cette jeune

Pierrette était craintive; probablement elle sentait son infériorité et

n'osait aspirer à devenir ma compagne... Elle m'eût paru sûre de son

succès que mon orgueil se serait révolté; mais sa timidité me toucha.

J'encourageai ses démarches et, après avoir eu, dans notre langage, une

longue explication, nous finîmes par réunir nos deux destinées.

J'en bénis le ciel, car jamais Pierrette ne s'est montrée meilleure ni

plus dévouée.

Ma chère Pierrette désirait fort construire un nid; je cherchai donc un

endroit propice. J'étais devenu difficile, et j'apportais à ce choix

autant de circonspection que de prudence, car je connaissais la plupart

des ruses qu'emploient les hommes pour détruire nos couvées.

Enfin, après avoir longtemps fureté, nous découvrîmes un lieu propice,

véritable oasis au milieu de la campagne nue des alentours.

Un petit château, entouré d'ombrages touffus, s'élevait à l'entrée

d'une vallée où le soleil concentrait ses chauds rayons. Les jardins

étaient remplis d'arbres fruitiers, le verger regorgeait de cerisiers

et de pruniers en fleur. A côté, un mince ruisseau, traversant la

prairie, serpentait dans l'herbe épaisse, et sur ses bords un énorme

peuplier d'Italie élevait majestueusement sa tête aiguë au-dessus des

arbres environnants. Notre peuplier était tellement haut que, monté sur

les branches de la cime, je dominais les coteaux qui fermaient notre

vallée, et pouvais ainsi voir venir l'ennemi de très loin. Tout nous

faisait donc croire que nous pouvions établir là, avec sécurité, le

berceau de nos enfants, et que nous y trouverions la paix pour élever

notre petite famille.

Nous voilà construisant notre nid à deux, parmi les branches les plus

épaisses, vers le milieu de l'arbre. Pierrette, travaillant de tout

cœur, allait partout chercher paille et duvet. Notre ouvrage fut

bientôt terminé, et Pierrette, après avoir pondu cinq œufs, se mit à

les couver. Ma tâche pendant ce temps, devenait lourde. Il fallait

pourvoir non seulement à la nourriture de ma compagne, mais encore à la

mienne. Je m'efforçais de trouver tout ce qui pouvait lui plaire, et de

plus je ne me sentais pas assez égoïste pour la laisser couver toute

seule. Mais Pierrette était si courageuse qu'elle eût voulu rester sur

son nid au risque d'y mourir de faim.

Le jour désiré arriva enfin, et nous fûmes récompensés de nos soins par

la naissance de cinq petits, tous bien portants. Que notre joie fut

grande! Pauvres enfants! Nous nous disputions à qui leur donnerait la

pâtée. Et ce n'était pas tout. Il fallait que l'un de nous restât sur

le nid, pour fournir à ces chers petits la chaleur qu'ils n'avaient pas

encore. Peu à peu nous les vîmes grandir. Nous étions heureux!...

Non loin du château s'élevait une grange qui fournissait à notre

nourriture. Nous y trouvions des graines et souvent aussi de petits

morceaux de pain. Nous allions chercher dans la basse-cour de la pâte

préparée, dans les cages, pour les poulets que l'on engraissait.

Notre vie se partageait ainsi entre les devoirs de la famille et les

relations nouées avec quelques oiseaux du voisinage devenus nos amis.

Parmi eux se trouvait un Bouvreuil qui nous aimait beaucoup; il s'était

fixé par aventure dans le pays. C'était un mâle, et sa poitrine, du

plus beau rouge, faisait ressortir le noir de son bec et de ses

ongles. Je remarquai qu'il savait un grand nombre d'airs et les

chantait parfaitement. Cette éducation si soignée pour un oiseau de la

campagne m'étonna. Je lui fis quelques questions amicales, et il me

raconta volontiers son histoire.

Il n'y a pas encore longtemps, me dit-il, que j'habitais Paris. La

famille au milieu de laquelle je vivais était composée du père, de

la mère et d'un gentil petit garçon qui m'apprenait un grand nombre

d'airs, au moyen d'un instrument dont un oncle lui avait fait présent.

Malheureusement, l'enfant tomba malade, sans qu'on pût deviner quel

organe était attaqué chez lui.

Ce fut un désespoir dans cette famille dont il était l'unique

espérance. Tous les médecins furent consultés; aucun d'eux ne sut d'où

provenait la maladie; mais, à bout de science, ils ordonnèrent l'air de

la campagne, et nous vînmes nous établir dans cette propriété.

Le pauvre enfant végéta longtemps; son seul bonheur, sa seule

distraction était de jouer avec son cher Bouvreuil; et, certes, je lui

rendais bien l'amitié qu'il avait pour moi. Un jour, un grand mouvement

se fit dans la maison... tout le monde pleurait, personne ne pensait à

moi... Je mourais de faim; je fis anxieusement le tour de ma cage et

vis qu'elle était entr'ouverte. Je me glissai tout doucement dans la

chambre de mon cher maître, autant pour le voir que pour lui demander à

manger.

Le petit malade était étendu presque sans vie; je m'avançai tout

doucement vers lui, et, gazouillant légèrement, je lui annonçai ma

présence. Le pauvre enfant tourna les yeux vers moi, et je le vis

ébaucher, en me reconnaissant, un sourire doux et triste qui, commencé

ici-bas, alla finir au milieu des anges du ciel; car il mourut en me

regardant...

Dans mon désespoir, je m'envolai par la fenêtre, mais je me promis de

ne jamais quitter ces lieux. J'ai tenu ma promesse, et tous les jours

je vole sur la tombe du pauvre enfant, mon ami, et là, je chante un

des airs qu'il m'apprit en se donnant tant de peine. Heureux, dans ma

douleur, de me rappeler ses caresses naïves, et de rompre, par ma

chanson, la tristesse silencieuse de son tombeau!

Nous avancions dans l'éducation de nos enfants; leurs plumes étaient

poussées. Ils ne mangeaient pas encore seuls mais bientôt ils

pourraient sortir du nid. Ma Pierrette voyait approcher ce moment

avec moins de joie que moi; nos réflexions à ce sujet étaient fort

différentes. J'étais fier et heureux de lancer dans le monde des

créatures auxquelles j'avais donné l'existence, que j'avais élevées

moi-même, que je comptais garantir de toute embûche en les faisant

profiter de mon expérience.

Pierrette, avec son affection plus expressive, mais aussi plus timide,

s'effrayait du moment où il faudrait se séparer de ses enfants. Hélas!

elle devait en être séparée d'une manière bien cruelle!

Un jour, elle arriva toute joyeuse. Elle avait, me dit-elle, découvert

une excellente pâtée qu'on avait disposée dans la grange et avec

laquelle elle ferait faire un repas exquis à ses chers petits. Je

m'en réjouis avec elle; mais comme j'étais très occupé en ce moment à

entendre chanter mon ami le Bouvreuil, je lui laissai, à elle seule, le

soin de donner le repas aux enfants.

Depuis quelques instants déjà elle venait de me quitter pour remplir

ce soin qui lui était si cher, lorsqu'il me sembla entendre un cri

plaintif du côté de notre nid... J'y vole d'un trait... O désespoir! ma

compagne et mes enfants expiraient.....

Hélas.... cette pâtée, trouvée et rapportée avec tant de sollicitude,

de bonheur, renfermait du poison pour les rats.... Ma douleur fut

affreuse; pendant plus de deux jours je ne pris aucune nourriture; je

voulais mourir aussi... Mais les soins et les bons conseils de mon ami

le Bouvreuil me ramenèrent peu à peu à la vie.

Rester plus longtemps en cet endroit m'était impossible, mon cœur se

brisait au souvenir de mon bonheur perdu.

VIII

DÉCOURAGEMENT.

J'étais parti le cœur navré, malgré l'insouciance et la gaîté

proverbiale de mon caractère. Je ne pouvais surmonter ma douleur, car

le chagrin que j'éprouvais était d'une autre nature que tous ceux qui

m'avaient accablé jusqu'à ce jour. Ma compagne, mes enfants n'étaient

plus! Je les avais perdus un peu par ma faute, car j'aurais dû mettre

plus de soin à vérifier la nourriture que ma pierrette trouvait dans

l'intérieur des maisons, sachant, par ce que j'avais vu, que trop

souvent l'homme est obligé d'employer de semblables moyens pour

détruire certains animaux nuisibles.

Ces réflexions poignantes augmentaient encore ma peine et, les roulant

sans cesse dans mon esprit, je volais machinalement d'arbre en arbre,

faisant beaucoup de chemin sans me rendre compte de l'endroit où je

voulais arriver.

Tout à coup je me trouvai dans une immense prairie entourée de collines

qui, un peu plus loin, prenaient l'aspect de montagnes et bleuissaient

l'horizon de leurs découpures irrégulières. Sans savoir précisément

de quel côté j'avais tourné mes pas, je crus m'apercevoir que j'avais

marché vers le midi. L'été commençait à peine, car j'avais eu mes

petits de très bonne heure. Aussi, séduit par l'aspect de ce lieu, par

la proximité d'un village dont j'entendais les cloches derrière les

arbres, je résolus d'établir mon domicile dans cet endroit.

Je vivais dans l'abondance, car cette prairie élevée servait de

pâturage aux bestiaux de la commune voisine. Bientôt arriva le berger

en chef. Ce brave homme n'avait rien de poétique, point de houlette

garnie de rubans, pas de chapeau de paille avec des nœuds flottants;

il portait un gros bâton à la main, un mauvais bonnet de laine sur la

tête, et chassait devant lui un troupeau de vaches magnifiques aux

mamelles traînantes et rebondies.

[Illustration: L'épouvantail.]

Je m'intéressai bien vite à ces bonnes vaches si paisibles et si

naïvement ignorantes de leur force: mon plaisir favori était de voler

auprès d'elles et de les contempler, couchées dans l'herbe feuillue,

ruminant gravement, le regard perdu au loin, dans une rêverie qui doit

être pleine de charme.

Ces bonnes bêtes ne cherchaient jamais à me faire de mal. Mais,

machines à transformer le fourrage, elles fonctionnaient sans relâche,

n'ayant pas l'air de soupçonner que rien pût exister de plus au monde,

que manger, ruminer et dormir.

Très intrigué de savoir à qui pouvait appartenir un si beau troupeau,

j'appris que ces belles vaches faisaient la fortune des paysans de ce

pays qui se sont empressés d'établir des _fruiteries_.

Pour me faire comprendre, mes enfants, il faut vous expliquer que dans

une partie de la France, on a créé ce qui n'existait autrefois qu'en

Suisse, c'est-à-dire ces _fruiteries_, établissements que l'on aurait

dû à plus juste titre appeler _fromageries_, puisqu'elles n'ont pas

d'autre emploi que de faire des fromages avec le lait que les paysans

y apportent. Selon la quantité qu'ils en ont fourni pendant un mois,

on leur remet à la fin un ou plusieurs pains de fromages, que les

marchands viennent recueillir à certaines époques de l'année.

Rien de plus juste. Mais il arrive parfois qu'un paysan emploie un

moyen bien connu des laitiers pour augmenter la quantité de leur lait,

c'est de s'aider un peu de l'eau de la fontaine. Hé bien, cela est fort

difficile, car, si le paysan aime à tromper, en revanche il n'aime pas

à être trompé. Aussi trouve-t-on dans chaque fruiterie des pèse-lait,

ou instruments au moyen desquels on voit à l'instant si le lait a été

frelaté. Quand ce fait se présente, le paysan coupable paye une amende

assez forte et son lait est refusé pour le présent et pour l'avenir.

Vous voyez, mes enfants, que tout a été prévu, et que ces fromageries

présentent deux grands exemples: l'application du principe fécond de

l'association et la conservation de la parole sacrée.

_Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qui te fût fait._

Ces produits des fromageries sont si avantageux qu'ils engagent le

paysan à se procurer le plus grand nombre possible de bestiaux, ce qui

les amène par conséquent à augmenter la quantité des fumiers dont ils

peuvent disposer pour leurs terres. Celles-ci rapportent par suite

beaucoup plus que les champs mal ou médiocrement fumés.

Les aventures d'une fourmi rouge et les mémoires d'un pierrot · 第 15 / 19 段