Ah! s'il s'adressait à ses pareils, ou seulement aux grands échassiers

munis d'un bec solide, comme j'en ai connu plus tard! je comprendrais

qu'on le dît courageux. Mais ainsi?... fi donc!!!

Enfin les hommes, m'a-t-on dit, trouvaient bien, il y a quelques

centaines d'années, qu'il y avait du courage à s'en aller, bardé de fer

des pieds à la tête, frapper d'estoc et de taille de pauvres diables

de leur espèce qui n'avaient, pour se défendre, qu'un sarreau de toile

sur le dos! Aussi, en voyant un oiseau déployer les mêmes instincts

sanguinaires, ils l'ont nommé _courageux_ et ont fait de son espèce le

symbole des grands du monde et de la loi du plus fort! Tapi contre ma

branche, je ne pensais certes pas à faire ces réflexions plus ou moins

profondes; elles étaient hors de lieu, il fallait agir; je croyais déjà

sentir les terribles tenailles m'étreindre et me déchirer.

Ce fut l'affaire d'un moment, la durée d'un éclair; malgré ma terreur,

mon effarement, je ne sais comment un trou se présenta à ma vue; il

était creusé dans la tige du tremble qui me portait. Ce trou devait

être l'ouvrage d'un pivert. Plus mort que vif, je m'y précipitai tête

baissée, comme un tourbillon, heurtant les parois, et tombai sur une

animal endormi.

C'était un écureuil, qui, effrayé de cette invasion subite, n'eut

pas le temps de faire usage de ses dents contre moi, bondit comme un

ressort, me renversant au passage, et, d'un élan rapide, courut jusqu'à

l'extrémité de la branche que je quittais. Arrivé là, il fit un temps

d'arrêt pour se reconnaître... Mal lui en prit. Les deux grandes ailes

se fermèrent promptes comme l'éclair; les serres s'ouvrirent et se

refermèrent sur le pauvre animal, qui, poussant un cri suprême, se

sentit enlevé dans les airs...

J'étais sauvé!...

Je conservais la vie, grâce au trépas de l'un de mes ennemis naturels!

Le rapace, pour le dépecer à son aise, l'emporta sur la plus haute

branche d'un arbre mort et isolé; et de là je le vis s'enlever après

son horrible repas et chercher un lieu de repos favorable à sa

digestion.

Ces oiseaux sont aussi défiants que cruels. Il leur faut, pour percher,

un endroit isolé, d'où ils puissent dominer la plaine, et--comme ils ne

dorment jamais que d'un œil--s'envoler au premier objet suspect...

Avisant un poteau isolé au milieu des champs, notre bandit se dirige

vers lui, décrivant de défiantes spirales avant de l'aborder;

puis, enfin, pliant ses grandes ailes, il y pose les serres avec

précaution... Paff!... un ressort se détend, et mon ennemi est pris

par les pattes! Ce poteau si commode était un porte-piège destiné aux

rapaces qui décimaient les perdrix et les faisans du parc voisin!...

IV

L'OISEAU DU BON DIEU

De mon trou, j'avais suivi cette scène, non sans un secret contentement

de voir cette mésaventure fondre sur un persécuteur des petits oiseaux;

mais ce premier mouvement de vengeance passé, je me pris à réfléchir

et m'aperçus que mon raisonnement péchait par la base.--Suis-je donc

coupable quand je mange une fourmi? Ma conscience m'affirme que non;

j'obéis aux conditions de mon existence. L'émerillon est-il donc

plus coupable quand il me dévore? Il obéit à la voix que la nature

fait entendre en lui. Créé pour se repaître de chair vivante, il est

soumis fatalement à son instinct: il lui obéit. Quelle chose peut,

dans cet acte purement passif, constituer un bien ou un mal? J'y vois

maintenant une fonction remplie, pas autre chose. Tant pis pour le

pauvre oisillon qui en est la victime!

Cette nouvelle manière d'envisager la question me menait plus loin que

je ne l'aurais voulu. Conséquent avec moi-même, je suivais maintenant

la logique implacable de la vérité, mais en hésitant comme quelqu'un

qui se sent entraîné malgré lui dans des sentiers où il répugne à

marcher.--Alors, si dans l'acte de l'émerillon m'attaquant, il n'existe

ni bien ni mal, je dois le plaindre au lieu de me réjouir de le voir

tomber dans les pièges de l'homme, car celui-ci sera sans pitié pour

lui. Mais, d'un autre côté, si je plains l'émerillon, il me faut

plaindre aussi l'écureuil et la fourmi. Or, plaindre tout le monde,

c'est n'avoir de commisération pour personne... Je retombais dans

une autre perplexité. Que voulez-vous? un moineau ne devient pas, du

premier coup, un philosophe.

Je me demandai alors si l'action de l'homme était juste, et, me

plaçant à son point de vue, je trouvai qu'il avait raison de

défendre son bien--représenté par les perdrix, les faisans et autres

oiseaux comestibles qu'il élève--contre l'appétit des larrons, sous

quelque forme qu'ils se présentent. C'est de bonne guerre, et la

guerre--j'étais toujours fatalement ramené à cette conclusion--la

destruction est, il faut l'avouer, du haut en bas de l'échelle des

animaux, la loi de la vie!

Telles étaient mes réflexions dans mon trou de pivert. Elles n'étaient

pas gaies, c'est vrai; mais je suis persuadé qu'il est bon, pour

un moineau, de réfléchir de temps en temps aux choses sérieuses,

et de retremper son esprit dans les grandes idées de philosophie

générale qui élèvent l'âme en lui faisant pressentir la grandeur du

Tout-Puissant. L'équilibre universel du monde est la plus haute et la

plus satisfaisante manifestation de celui qui l'a créé.

Tandis que je philosophais, mon trouble s'était dissipé; je me décidai

à sortir de ma cellule et m'enhardis bientôt jusqu'à descendre

vermiller au pied d'un buisson voisin. J'avais faim; la peur n'emplit

pas l'estomac; aussi, je travaillais de grand cœur à recueillir mon

repas, quand j'entendis une gaie chanson partir comme une fusée à mes

côtés et un nouveau compagnon descendit en sautillant près de moi.

--Holà! mon ami Pierrot!

J'ai l'abord froid, il faut que je le confesse, et, d'ailleurs, j'aime

autant à questionner que je déteste qu'un étranger m'interpelle. Je

toisai dédaigneusement le mirmidon qui me parlait, par-dessus mon

épaule, et ne lui répondis point.

--Ah! vous êtes bien fier, mon ami Pierrot.

--(Motus).

--Pierrot! Pierrot! Que fais-tu si loin des maisons?

--Je voyage.

--Tu voyages, Pierrot, mon ami? Mais tes pareils sont sédentaires et ne

quittent pas de vue la cheminée natale.

--Je ne suis pas semblable à mes pareils, dis-je en me rengorgeant. Je

suis un moineau philosophe.

--Oh! oh! oh! mon ami Pierrot; la bonne histoire! Tu es philosophe? Et

tu me dis cela sans rire?

--Monsieur, excusez-moi, mais je ne ris jamais!...

--C'est un grand tort. Ah! mon ami Pierrot, que tu as bien dû

philosopher tout à ton aise sur la peur; car, du buisson où j'étais, je

t'ai vu passer tout à l'heure un cruel moment et te trouver bien près

de la serre du vautour. Je crois que ta philosophie ne t'avait laissé

que très peu de sang-froid en cet instant-là, car tu t'es précipité

comme un fou dans la maison de ce pauvre écureuil!

--Vous avez vu cela?

--J'étais aux premières places.

--Vous me permettrez de dire que ma frayeur était bien naturelle.

--Naturelle... et même surnaturelle, je n'en disconviens pas. Et, à

présent, que vas-tu faire, mon ami Pierrot?

--Hélas! je n'ai point encore arrêté ma résolution.

--Arrête-la, arrête-la, Pierrot, mon ami! Cela fait toujours bien.

--Mon envie est de voyager. Tout m'y pousse: le désir de m'instruire,

l'amour de l'inconnu, l'admiration des grands spectacles de la nature,

en un mot une sorte de curiosité innée et inassouvie qui me pousse en

avant...

--Et comment es-tu ici depuis si longtemps?

--Vous le savez?

--Ah! Pierrot, nous autres, nous sommes partout et nulle part! Au lieu

de nous pavaner effrontément au milieu des cours, des jardins, des

parterres, au lieu de piailler à tort et à travers, nous nous glissons

de buisson en buisson; nous voyons tout, et quand le besoin de chanter

nous tient, nous montons au haut d'un arbre touffu, et là nous répétons

notre phrase rythmée pendant assez longtemps pour que l'homme la

remarque, en tire son enseignement, et, nous en sachant gré, nous aime,

nous respecte et nous défende.

--Comment? fis-je au comble de la surprise: l'homme, cet être insolent,

consent à vous écouter?... Vous dites qu'il a besoin de vous? Je

voudrais bien savoir à quoi vous lui servez.

--Ah! ah! mon ami Pierrot... il y a tant de choses que vous ne savez

pas, qu'il est prudent de ne pas poser aux autres tant de questions à

la fois... Apprenez que nous sommes les baromètres des pauvres gens.

--Vraiment! Vous prédisez le temps?

--Oui, Pierrot.

--Alors, Mathieu Laensberg n'a qu'à s'aller pendre?

--Ne plaisantez pas sottement, Pierrot, nous sommes très utiles: le

paysan, qui le sait, nous connaît, nous consulte et nous aime.

--Et comment faites-vous, s'il vous plaît?

--Rien n'est plus simple. Nous montons dans un arbre, d'autant plus

haut qu'il doit faire plus beau le lendemain et les jours suivants. Si

le paysan ou le jardinier entend notre petite chanson, il lève les yeux:

«Ah! ah! voilà la _gadille_... Où est-elle?... Tiens! elle est au haut

du poirier: il fera beau demain et d'ici la fin de la semaine... Ah!

la coquine, elle est sur les branches basses!... C'est de l'eau pour

tantôt ou pour la nuit...» Et il s'arrange en conséquence.

--Je vous en fais mon compliment. Et, dites-moi, s'il vous plaît,

comment apprenez-vous ces belles choses?

--Nous n'en savons rien; pas plus que vous, au reste.

--Comment? Que nous?... Mais nous ne sommes les baromètres de

personne...

--Pardonnez-moi! Vous aussi...

--Ah! par exemple.

--Laissez-moi parler; vous en conviendrez tout à l'heure. Qui est-ce

qui vous pousse à piailler plus ou moins souvent que d'habitude?

--Mais...

--Vous le faites, cependant. Or, l'homme a remarqué que, quand vous

vous agitez, quand vous criez beaucoup, c'est que la pluie est proche.

--Le fait est que l'humidité...

--Oui, agit sur vos rhumatismes!

--Vous êtes un mauvais plaisant, monsieur à la cravate rouge.

--Et vous, Pierrot, mon ami, un brave garçon qui ne voyez pas plus long

que le bout de votre bec et avez grand besoin d'apprendre pour savoir

quelque chose.

--Et c'est vous, maître, qui m'enseignerez?

--Je ne demande pas mieux.

--Alors, souvenez-vous de ce que je vous disais tout à l'heure; je

voudrais voyager. Je désire voir le monde, étudier les coutumes et les

mœurs des peuples les plus reculés; j'irai, s'il le faut, jusqu'au bout

de la terre pour cela.

--Très bien.

--Tu dis, Rouge-Gorge, et bien d'autres avec toi, que nous, moineaux,

nous sommes sédentaires. Cela est vrai, mais ne prouve rien.

--Ah! bah!

--J'ai lu, ce matin, sur un morceau de gazette qui enveloppa le

déjeuner d'un chasseur, que les Français, chez lesquels nous vivons

sont un peuple très sédentaire, et que cependant il s'élève, de temps

en temps, au milieu d'eux, des individus dominés par la passion des

voyages, du nouveau, de l'imprévu, qui alors parviennent aux confins du

monde et vont aussi loin que les enfants perdus des peuplades les plus

cosmopolites.

--Peste! Pierrot, mon ami: mais tu es très instruit. Moi, dont la

vie s'écoule plutôt en compagnie des campagnards que des citadins,

je n'en sais pas si long que toi. Cependant, permets-moi de te faire

remarquer que, pour voyager, l'expérience des champs est au moins aussi

nécessaire que la science acquise dans les villes.

--J'en suis persuadé. Vous avez l'une, j'ai l'autre. Pourquoi ne

mettrions-nous pas en commun ce que nous avons acquis? Voyageons

ensemble.

--Soit! Voici venir le temps où je commence ma course annuelle...

D'ailleurs, le voyage à deux est un des beaux rêves de la jeunesse.

Combien peu sont assez heureux pour le réaliser!

--Accepté!... Encore un coup de bec et partons!

Dix minutes après, nous passions par-dessus les murs de ce parc dans

lequel j'avais déclaré vouloir passer ma vie, et nous entrions en rase

campagne.

Ainsi commença mon amitié avec l'inestimable maître Jean Rouge-Gorge.

C'était bien le plus charmant garçon d'oiseau qu'il se puisse voir.

Gai, sans souci, fin, valeureux, héroïque même, un peu querelleur,

cependant bon, serviable, sensible, je lui reconnus peu à peu toutes

les qualités qui rendent un oiseau supérieur. Pauvre ami!... Que le

chagrin de ta fin malheureuse retombe--comme le crime qui la causa--sur

la tête de son auteur!

Dès le point du jour, mon ami m'éveillait... car il est le plus matinal

de tous les oiseaux. Le merle, lui-même, qui a la prétention de chanter

le premier, était souvent réveillé par maître Jean, et cependant, le

merle est bien matinal!... Mais les roulades argentines de maître Jean

montaient déjà vers le ciel, alors que l'aube blanchissait à peine le

côté du levant.

De ce moment, jusqu'à la nuit fermée, notre conversation ne tarissait

pas. Ce fut avec cet ami que j'appris toutes choses de la campagne,

ainsi que les travaux des champs. Il était très savant aussi sur les

propriétés des plantes, et, si le ciel me l'eût conservé, j'aurais reçu

de lui de bons conseils pour me défier des animaux sauvages. Nous nous

entendions d'autant mieux ensemble, que son vol n'était ni plus rapide,

ni de plus longue durée que le mien.

Nous cheminions tous deux le long des haies, sautillant d'un buisson à

l'autre et pérorant pour abréger la longueur du chemin. Ce fut au long

de ces jours qu'il me raconta pourquoi les habitants de la Bretagne lui

donnaient le nom vénéré _d'Oiseau du bon Dieu, Eur Lapoucet Douë_.

«Le Rouge-Gorge, disent-ils, est le seul des oiseaux qui accompagna

Jésus-Christ au Calvaire, le consolant avec sa mélancolique petite

chanson, et lui redonnant du courage en lui rappelant les gloires du

Très-Haut. Aussi, par une faveur singulière, il lui fut permis de

détacher une épine de la sainte couronne du Rédempteur, et Dieu, en

récompense de sa foi et de sa charité, l'anima de l'Esprit saint, lui

donnant mission d'écarter des hommes le malin esprit, de conjurer ses

entreprises et de déjouer ses philtres et ses enchantements.» C'est

pourquoi, vénéré et aimé des populations de la vieille Armorique, le

Rouge-Gorge y est regardé comme un oiseau de bonheur apportant la

bénédiction dans la maison à laquelle il s'adresse. Quand, pendant les

dures gelées de l'hiver, alors que le sol est couvert de neige, les

jeunes filles ont soin d'émietter pour lui du pain sur leur fenêtre,

Jean Rouge-Gorge arrive, sans façon, faire honneur au repas qui lui est

servi. Souvent même, dès qu'il voit la porte d'une maison ouverte, il

entre, vient auprès du foyer demander une place à la chaleur du genêt

qui flambe et une bribe de la galette de sarrazin qui fume. Personne

ne songe à lui faire mal; tout le monde le respecte et l'aime, car on

voit en lui le messager des fées aimables et le courrier des génies

bienfaisants. Si Jean ne trouve pas la porte ouverte, il frappe de son

petit bec à la fenêtre, et chacun s'empresse de lui ouvrir et de le

sauver de la froidure en se reculant pieusement devant ce petit oiseau

sautillant, qui prend possession de la maison comme s'il était chez

lui. Gris et brun est son manteau, mais resplendissante est sa tête et

sa poitrine, d'autant plus qu'il montre son brillant plastron couleur

de l'aurore aux moments les plus sombres de la saison mauvaise, comme

un souvenir de l'été passé, comme une promesse du printemps à venir!

Nous fîmes ainsi beaucoup de chemin,--car un petit travail longtemps

répété finit par faire une grosse affaire; et je jouissais de

l'intarissable gaieté de mon compagnon de route. Plus je le

connaissais, plus je l'aimais.

Tandis que les jours succédaient aux jours, sans amener pour nous

l'ennui ni la satiété, l'été s'envolait; nous nous en apercevions parce

que, le matin et le soir, nous nous sentions enveloppés des brouillards

qui escortent l'automne. La canicule était depuis longtemps passée et

avait mûri les fruits; les arbres jaunissaient ou se diapraient de

nuances rouges, et les gelées matinales en secouaient les feuilles

décolorées. Autour de nous, les chants cessaient peu à peu; nous

voyions, un à un, ou par bandes, passer les oiseaux d'été se rendant à

tire d'ailes du Nord au Midi, rejoignant le printemps, tandis que, chez

nous, arrivait l'hiver.

Si, passant auprès des grands bois, nous levions les yeux vers la cime

des arbres, nous apercevions déjà au grand jour les nids abandonnés.

Jean Rouge-Gorge ne craignait pas l'hiver; il savait bien que tout

à l'heure il allait être le seul à chanter au milieu de la nature

endormie... Pour ma part, je n'avais nulle envie de chansons et

même--je l'avouerai, puisque je suis en veine de franchise--les arts

d'agrément me semblent s'accorder mal avec le caractère grave que doit

garder un voyageur et un observateur tel que je voulais l'être.

Je renfermai, bien entendu, ces réflexions dans mon for intérieur, ne

jugeant pas à propos de déflorer les illusions du charmant artiste, mon

compagnon de route. Le moineau est plus positif que cela, heureusement!

Il s'enthousiasme peu. Cependant, pour être vrai, je dois avouer

que le matin, alors que maître Jean Rouge-Gorge chantait sa chanson,

fervente prière, je me sentais involontairement attendri... On a beau

être philosophe, on n'est pas de bois!...

Nous cheminions donc depuis bien des jours; nous avions passé des

ruisseaux, des rivières, rencontré de gras pâturages, des haies

plantureuses, et aussi des plaines dénudées. Nous avions ensemble

trouvé de grasses provendes et souffert quelquefois du froid et de

la faim. Un matin, nous arrivâmes au pied de coteaux revêtus de

plantes d'égale hauteur, aux larges feuilles jaunissantes ou rougies

comme par le feu du soleil couchant.--Ce sont des vignes, me dit mon

compagnon. Nous y trouverons bon gîte et aussi gras souper.--Vive Dieu!

répondis-je, il n'est que temps. L'automne nous met décidément à la

portion congrue!

La vendange des raisins était terminée; mais, grâce à notre vue

perçante, nous découvrions encore bon nombre de grains oubliés

ou échappés aux regards des _grapillards_, ces glaneurs des pays

vignobles. Nous restâmes d'un commun accord sur ces coteaux où les

rares rayons d'un soleil oblique venaient, de temps en temps, nous

réchauffer. Nous nous y plaisions d'autant plus que ces vignes étaient

abritées des vents du nord par un rideau de magnifiques forêts dominant

les collines.

Un matin, maître Jean cherchait entre les ceps et à terre sa provende

d'insectes et de vers; moi j'inspectais le dessous des dernières

feuilles et recueillais quelques grains oubliés, quand un grand bruit

d'hommes et de chiens me fit bondir et remplit mon cœur d'effroi. Ce

bruit venait de la forêt voisine, dont l'aspect sombre, mystérieux,

austère, ne m'inspirait aucun désir de promenade. J'avoue même que je

n'avais pas encore osé y entrer.

--Qu'est-ce? fis-je à mon compagnon.

--Peu de chose, me dit-il; ne te tourmente pas ainsi, Pierrot. C'est le

bruit d'une chasse, tu n'as pas à craindre. Il est probable que c'est

un cerf que l'on courre en ce moment; nous n'avons rien à redouter,

car, en tirant sur nous, les veneurs gâteraient leur chasse. Les

chiens trompés, attirés par le coup de fusil, perdraient la piste en

arrivant, et leurs maîtres trouveraient, avec raison, que ce serait un

triste _hallali_ que celui d'un moineau ou d'un rouge-gorge!

Néanmoins, nous gagnâmes prudemment un épais buisson d'épines noires,

et là il m'apprit que la chasse était ouverte, c'est-à-dire que tout

individu qui peut acheter ce qu'on nomme un _permis de chasse_ avait

droit de vie et de mort sur tous les habitants du ciel et des bois qui

demeurent ou passent dans ses domaines.--Tout ceci bien entendu, ami

Pierrot, il est bon que je te donne un dernier conseil. Si nous n'avons

rien à craindre des chasseurs à grand train que tu vas voir à l'œuvre,

il n'en est pas de même d'une foule de petits jeunes gens sortant du

collège et qui, heureux de posséder un fusil pour la première fois,

tirent sur tout ce qu'ils rencontrent. A ceux-là, tout être vivant est

bon à viser. Ils sont contents, pourvu qu'ils rapportent à la maison un

animal quelconque... Gagnons le bois!

Il n'avait pas achevé, que je vis passer le cerf. La pauvre bête

commençait à être _sur ses fins_, elle ralentissait ses allures et

les chiens la suivaient de près. C'était réellement un beau spectacle

pour les gens avides de ces émotions cruelles, car la meute était

considérable.

--Tu n'as jamais vu de grandes chasses; mais le hasard t'a

merveilleusement placé, car c'est ici qu'aura lieu l'hallali.

--Hallali?... Qu'est-ce que cela, maître Jean?

--C'est le cri de victoire que poussent les piqueurs pour indiquer que

la mort n'est pas loin et va bientôt frapper le cerf aux abois.

--_Aux abois?_ Qu'est-ce encore, mon ami Jean?

--A bout de forces, mon ami Pierrot.

--Quel est ce grand homme vêtu de vert, galonné sur toutes les coutures

et qui tient à la main un instrument brillant?

--C'est un _piqueur_ à cheval; il suit les chiens, les dirige et sonne

_le lancé_, _la vue_, etc., etc.

--Où est la cloche?...

--Quelle cloche, Pierrot, mon ami?

--Mais... la cloche qui sonne?...

--Ce n'est pas une cloche qui sonne, mon pauvre Pierrot, c'est le bel

instrument de cuivre brillant dont tu parlais tout à l'heure et que

l'on nomme un _cor_.

[Illustration: LE PAUVRE ANIMAL ESSAYE ENCORE DE FAIRE TÊTE]

--Bien, bien, Jean, mon ami. Le _lancé_, c'est quand l'animal part; la

_vue_, quand on le voit... Très bien! me voilà chasseur...

--Au son du cor, les veneurs se rallient, retrouvent la chasse qu'ils

ont quelquefois perdue, et... tiens, voici la bande qui arrive.

Attention! Le cerf est forcé, les chiens l'entourent! Le pauvre animal

essaye encore de leur faire tête, mais, hélas! c'en est fini, il est

perdu... Une larme coule de sa paupière, mais nul des assistants n'est

attendri, pas même cette jeune femme, qui, sous son costume d'amazone,

paraît plus animée, plus étourdie que pas un des veneurs.

--Ah! mon pauvre Rouge-Gorge!

--Tu me demandais ce que c'était que l'hallali? L'entends-tu sonner?

Quelle peine se donnent ces valets pour contenir les chiens! Maintenant,

on va faire la curée. Pour récompenser les chiens, et pour les animer à

une autre poursuite, on va couper certaines parties de la bête et les

leur distribuer...

Je vis à l'instant s'exécuter ce que mon ami m'annonçait et crus, en

vérité, assister au repas d'un troupeau de bêtes féroces. Ces animaux

se ruant sur les lambeaux de chair encore palpitante, ces hommes et

ces femmes assistant à ce spectacle avec des exclamations de joie, ces

trompes sonnant la fanfare du cerf _dix-cors_, ce spectacle inouï me

donnait le vertige... Moi, pauvre petit oiseau, j'avais peur; vraiment,

j'avoue qu'alors j'avais entièrement perdu l'assurance que possède

tout moineau franc bien élevé. Je me trouvais si petit, si petit,

en présence de ces manifestations grandioses de la vie humaine, que

j'avais besoin de me répéter à moi-même que, grands et petits, tous

ont leur place utile dans la création et concourent à en former la

magnifique harmonie!...

Le calme se rétablit peu à peu. Les veneurs se séparèrent et l'on

se donna rendez-vous au lendemain pour attaquer un sanglier. Nous

résolûmes, mon compagnon et moi, d'y assister et, pour ne pas nous

trouver en retard, nous nous établîmes aussi commodément que possible

sur le grand chêne choisi pour le lieu de réunion. Quelle nuit! Jamais

son souvenir ne s'effacera de ma mémoire! Des bruits sinistres, des

hurlements s'étaient fait entendre, dès le coucher du soleil, dans

les grands arbres auprès de nous. J'avais vu, à plusieurs reprises,

comme des charbons ardents briller entre les branches; j'avais aperçu

des masses brunes passant silencieuses au-dessus des allées qui se

croisaient au pied de notre gros chêne.

Cette forêt était peuplée de bêtes féroces, non seulement de sangliers,

mais de loups, qui sont pour les autres quadrupèdes ce que les

émouchets sont pour nous, pauvres petits oiseaux. Chose remarquable!

L'homme ne se nourrit pas plus de la chair de ceux-ci que de celle des

autres: tous ne valent rien.

Malgré que nous fussions en automne, la journée avait été, comme il

arrive quelquefois, magnifique et la chaleur très grande, aussi la soif

des loups était-elle excessive.

Les aventures d'une fourmi rouge et les mémoires d'un pierrot · 第 12 / 19 段