Il existe une véritable poésie dans l'accomplissement des travaux des

champs. Ces hommes basanés sous les rayons ardents du soleil, ces

rudes figures, ces bras hâlés armés de la faux ou de la faucille, ces

costumes simples; au loin, le tintement du marteau sur la faux qu'il

aiguise, tout cela emprunte au cadre de la nature une certaine majesté

austère, qui frappe vivement l'esprit. Je n'avais pas encore assisté

à semblables spectacles; j'admirais autant l'encadrement de la scène

que le jeu des acteurs. Ils y allaient, d'ailleurs, de tout cœur. Sous

leurs dents avides disparaissaient les robustes provisions; le grand

pichet au cidre faisait le tour de la compagnie et recevait de rudes

accolades: chacun, à part quelques quolibets joyeux, accomplissait

aussi rondement cette tâche que la précédente, et l'on sentait que tout

à l'heure la faucille manœuvrerait aussi facilement que maintenant la

cuillère. Braves gens! Comme ils se hâtent lentement! Il y a dans tous

leurs mouvements je ne sais quoi de la tenace langueur du bœuf dans

le sillon; leur manière de manger, consciencieuse et lente, n'est pas

exempte d'analogie avec le ruminage de ces mêmes bœufs qui accompagnent

leurs travaux.

Le maître se hâtait, lui: il savait que demain le mauvais temps pouvait

venir, qu'il fallait abattre le plus de besogne possible, alors que

rien ne menaçait.

--A l'œuvre, mes gars! dit-il, quand le pichet eut accompli sa dernière

tournée.

--Merci, la mère! fit-il en se tournant vers la femme.

Chacun se releva, un peu péniblement d'abord, puis regagna le sillon

commencé. Au bout de cinq minutes les faucilles allaient toutes

seules...

Je contemplais tout cela sans me lasser, tandis que ma compagne ne

tenait point en place, tant l'impatience la dévorait.

[Illustration: JE REGARDAI L'ALOUETTE AVEC DE GRANDS YEUX ÉTONNÉS]

--Elle ne s'en retournera donc pas? soupirait-elle.

--Qui donc?

--La fermière! sans doute...

Je regardai l'Alouette avec de grands yeux étonnés; elle reprit:

--Nous la suivrons.

--Je le veux bien; mais pourquoi faire?

--Mes enfants sont chez elle...

--Ah!

En effet, nous fûmes bientôt arrivés, derrière la bonne femme, à une

maison assez coquette, abritée de grands arbres et devant la porte de

laquelle deux jeunes enfants jouaient gaiement.

Nous nous arrêtâmes sur un des pignons de la grange, et, de là, je

fus surpris de l'aspect propre, décent, coquet de cette demeure.

Point de tas de fumier devant la porte, point de ces résidus malsains

pour la famille et si désagréables pour la vue et l'odorat. Au lieu

de ce spectacle habituel dans nos fermes, un grand emplacement sablé

permettait aux voitures d'approcher et de manœuvrer avec sécurité et

propreté. Cela n'empêchait pas la vie de circuler de toutes parts et

l'aisance d'apparaître partout. Déjà des toits voisins, couverts de

pigeons magnifiques, deux ou trois s'étaient détachés pour venir nous

regarder sous le nez. Mon amie avait pris son vol et furetait partout;

moi, je m'étais reculé, ainsi qu'il m'avait semblé prudent de le faire;

puis, gagnant un des arbres touffus à ma portée, j'y rencontrai une

troupe de mes pareils au milieu desquels je trouvai une réception...

charmante et cordiale au plus haut point... des coups de bec à loisir.

N'étant pas le plus fort, je m'esquivai et, caché sous le toit de la

maison, je cherchai des yeux ma compagne.

--Ne voyez-vous rien, mon ami Pierrot?

Cette voix désolée me ramena au sentiment de ma position et au souvenir

de ma promesse; je me reprochai de flâner ainsi, tandis que cette mère

souffrait; je résolus d'agir.

--Je ne vois rien, amie; mais je vais chercher.

Et, par un trou, je m'introduisis dans le grenier. Le plus difficile

n'était pas d'y entrer, mais d'en sortir: je me le rappelai alors qu'il

n'en était plus temps, quand une forte odeur de chat me fit souvenir

que je risquais tout bonnement ma peau dans un endroit si mal hanté!

Heureusement on est jeune! on ne doute de rien et l'on se dit: au petit

bonheur!

Je continuai ma recherche, redoublant de prudence... et il en était

besoin. Tout le monde connaît les immenses greniers des constructions

campagnardes; de hautes charpentes soutiennent les toits et forment,

dans leur longueur, comme les échelons d'une gigantesque cage. Je

me réfugiai sur l'une de ces charpentes pour inspecter de là les

profondeurs d'un escalier dans lequel il me semblait entendre comme un

léger ramage de jeunes oiseaux. Ce n'était rien...

Au moment où je me retournais plein de confiance, apparut en face de

moi, sur ma poutre... une oreille, puis deux, pointées vers moi, puis

un œil, deux yeux flamboyants!... Sans que je puisse me rendre compte

comment cela se passa, un corps bondit, énorme, blanc, ébouriffé...

je le vois encore en l'air! O mes enfants! L'amour de la vie est

instinctif! Prêt à perdre connaissance de frayeur, je me laissai

tomber; j'ignore comment, ni par quel miracle je me trouvai sur mes

ailes, voltigeant au travers du grenier.

Hélas! tout danger n'était pas écarté, au contraire: mon ennemi--un

énorme chat, je le vois à cette heure--commença une poursuite acharnée.

Pourchassé de poutre en poutre, je volai au plus haut du toit; mais là

plus de barreaux, un pieu tout droit!... Que devenir? Une fois, deux

fois, je me crus perdu, l'anxiété me fit battre le cœur à briser ma

poitrine... et le chat montait toujours!...

Le hasard--non! soyons juste--la Providence me fit apercevoir une

petite cheville qui dépassait la paroi du poteau: en un clin d'œil j'y

fus cramponné; à peine si la place suffisait à me soutenir, et de là je

pus voir pendant deux minutes--deux siècles!--mon ennemi aiguisant ses

griffes contre le pieu, essayant de s'y cramponner, sans toutefois oser

quitter la partie transversale. L'affreuse bête! comme elle passait sa

langue rouge sur ses longues dents blanches! comme elle me dévorait de

ses yeux sanglants!...

Enfin, n'y tenant plus, le chat se recula; puis, mesurant longuement

son élan, il s'élança... Mais sa force trahit sa méchanceté: il ne

m'atteignit point et, tombant du haut en bas du grenier, jura d'une

formidable manière et déguerpit par l'escalier en faisant le gros dos.

Je poussai un soupir d'allégement, et rendant grâce au ciel de ma

délivrance, me hâtai de repasser par mon trou et de sortir. Comme le

ciel me sembla beau!

J'appelai l'Alouette de toutes mes forces. Personne ne me répondit.

La faim venait. Je me hasardai à descendre dans la cour auprès des

volailles; après tant d'émotions et de si terribles, j'éprouvais un vif

besoin de reprendre des forces.

Impossible! un horrible coq m'allongea un coup de bec qui, s'il

m'eût atteint, eût brisé à jamais la chaîne de mes aventures. Il ne

me restait qu'à m'esquiver, ce que je fis le ventre vide et le cœur

anxieux. Je regagnai mon encoignure et, de là, jetai un triste regard

sur les jattes pleines de graines et de soupe que défendait si bien le

coq. Tout à coup un cri retentit près de nous:

--Au feu! au feu!

Heureusement, les moissonneurs rentraient en ce moment, et chacun de

se précipiter du côté du sinistre. On s'aperçoit alors qu'un ouvrier

s'est endormi la pipe à la bouche, que le feu a pris à la paille sur

laquelle il était couché et de là s'est communiqué à la grange. Tout

le monde fut digne d'éloges; quant à moi, je ne rougis pas de le dire,

je tremblais comme la feuille: en vérité, ce n'est point mon métier de

marcher au feu! Le maître fermier était d'ailleurs très aimé; aussi

tous ses employés rivalisèrent-ils de zèle et de dévouement. Comme

cette ferme était isolée et présentait une importance considérable, le

fermier avait fait l'acquisition d'une pompe à incendie, qui aussitôt

fut mise en activité.--La grange fut sacrifiée; on fit ce qu'on appelle

_la part du feu_; puis, comme les récoltes étaient encore aux champs,

la perte fut aussi réduite que possible.

Au milieu du brouhaha causé par cet événement, je m'étais caché entre

les branches d'un arbre, loin des tourbillons de fumée, observant

de mon mieux ce qui se passait autour de moi. Quand tout danger fut

écarté, on mesura l'étendue des pertes subies par le maître de la

ferme et ce fut presque de la joie qui régna chez ces braves gens! Ils

regrettaient moins ce qu'ils avaient perdu qu'ils ne se réjouissaient

d'avoir conservé ce qu'ils auraient pu perdre. Le malheureux qui avait

été cause du sinistre avait succombé, étouffé par la fumée. Il fut

religieusement porté dans un bâtiment un peu éloigné de l'habitation,

et là, tour à tour, chacun vint remplir un pieux devoir. Le maître fit

distribuer aux travailleurs du vin et du cidre, et il remerciait avec

de bonnes paroles tous ces ouvriers qui, par leur courage, lui avaient

conservé la plus grande partie de sa fortune. Pas un des bestiaux

n'avait péri, grâce au soin du bouvier, qui les avait fait sortir avant

qu'ils s'aperçussent du feu, et l'on avait eu grand'peine, car l'écurie

tenait à la grange, et quand ils sont épouvantés par les flammes, les

animaux ne veulent plus sortir et se laissent brûler, affolés par la

vue du danger. On vint cependant à bout de les pousser dehors, en leur

bandant les yeux et en les excitant par de bonnes paroles.

Sur ces entrefaites, la nuit arriva, tranquille et sereine. Mon amie

avait cherché une retraite dans un champ près de l'habitation, après

avoir chanté sa chanson dans les airs. Quelques hommes veillaient

auprès du brasier, et je voyais entre les feuilles leurs silhouettes

passer devant la réverbération des dernières planches qui brûlaient.

Au point du jour, ma compagne me supplia encore de continuer nos

recherches. J'eus l'idée de passer derrière la grange incendiée, et je

n'eus pas plutôt tourné autour de ce feu à peine éteint que je vis une

petite cage suspendue à un pan de mur encore debout. Cette cage était

intacte... je volai dessus... Elle contenait la famille de la pauvre

Alouette, mais hélas! pendant le désastre, les petits oiseaux avaient

été asphyxiés par la chaleur. Je m'éloignai le cœur navré et dus

appeler tout mon courage à mon aide pour apprendre ce triste événement

à la mère inconsolable; son désespoir me fendait le cœur, et, malgré

tout ce que je pus lui dire, elle voulut demeurer aux environs de ce

lieu qui lui rappelait de si tristes souvenirs.

--Mon bonheur est détruit, me dit-elle. Je veillerai près de ces

restes chéris. J'y attendrai les troupes nombreuses de mes compagnes

qui, à l'automne, descendront dans les plaines. Au milieu d'elles, je

retrouverai, sinon l'oubli, du moins le calme et l'amitié.

--Vous émigrez donc chaque année?

--Non, me dit-elle, nous changeons de canton; les unes se rapprochent

des bords de la mer, les autres recherchent les endroits où les blés

d'hiver leur permettent de fourrager pendant la froide saison.

--Du courage! ma chère amie; quittez, au contraire, ce pays de malheur;

partons ensemble pour voir le monde, le temps amène un adoucissement

aux plus grands maux.

--Non, mon ami, je demeure: parmi les miens, je serai peut-être moins

malheureuse.

Tout ce que je pus ajouter pour la convaincre fut inutile. Je restai

quelques jours avec elle pour lui prodiguer mes consolations, mais

la nature des moineaux francs ne leur permet pas une constance

perpétuelle: il leur faut la vie insouciante et libre. Je fis donc mes

adieux à cette mère désolée; elle me remercia du peu que j'avais fait

pour elle, et je repris mon vol à travers champs.

Mon premier projet, en me retrouvant seul, fut de retourner au bois

de Boulogne. Pourquoi? Je n'en savais rien, je n'y avais été que

malheureux! Il faut croire que le pays natal a de secrets attraits

auxquels, pas plus que les hommes, nous ne savons nous soustraire!

Mais le destin en avait décidé autrement. Le pierrot va, en ce bas

monde, où les circonstances le mènent; heureux si le ciel lui accorde

un ami.

III

L'ÉLECTION DU ROI DES OISEAUX

Nul animal, nul être et nulle créature

Qui n'ait son opposé: c'est la loi de nature.

D'en chercher la raison ce sont soins superflus.

Dieu fit bien ce qu'il fit, et je n'en sais pas plus.

(LA FONTAINE.)

A force de voler d'arbre en arbre, tout doucement et sans me presser,

picorant à droite et à gauche un fruit, une graine, un insecte,

j'arrivai quelques jours après aux confins de la vaste plaine

où m'avaient amené tant d'événements imprévus. En cet endroit,

l'aspect du pays changeait. Des arbres énormes s'élevaient autour de

pelouses vertes et rases comme des tapis de velours, des ruisseaux y

serpentaient avec grâce et de larges allées sablées en suivaient les

contours.

Tout surpris de rencontrer une nature d'un aspect si enchanteur, je

décidai que je m'établirais en ces lieux; mais, avant tout, je voulus

me rendre compte de ce qui pouvait faire une si grande différence entre

ce que je voyais et la plaine. Je me rendis bientôt compte qu'un long

mur les séparait l'un de l'autre et que j'étais entré dans un parc

immense attenant au château d'un des plus riches propriétaires de la

contrée.

--Je planterai mes pénates ici! m'écriai-je. Où peut-on être plus

heureux? Tout s'y montre à discrétion. Allons faire un tour du côté des

cuisines!...

J'y allai et jamais je ne vis une telle abondance, une telle profusion

de mets de toute espèce. Je rencontrai là des centaines de moineaux

comme moi, qui avaient élu domicile dans le château ou dans ses

environs, et qui prouvaient par leur embonpoint et leur prestance que

la vie de parasite a ses charmes et son bon côté. La connaissance entre

le nouveau venu et les hôtes habituels des cours fut bientôt faite:

après quelques horions donnés et reçus, quelques compliments à droite

et à gauche, je devins l'un des membres de la grande famille.

Cependant, moins paresseux que mes nouveaux compagnons, peut-être

tourmenté par ma passion toujours inassouvie des voyages, je poussai

vers le parc des reconnaissances dans lesquelles aucun d'eux ne voulut

m'accompagner.

C'est pendant l'une d'elles que j'appris de la bouche du seigneur

châtelain pourquoi l'Aigle était le roi des oiseaux, proposition qui

me choqua extrêmement; car enfin, l'aigle est le plus fort, le plus

hardi, le plus vorace de nos ennemis. Comment et pourquoi aurions-nous

voulu en faire un roi? La coutume d'un roi est-elle donc de vivre de

ses sujets? Qu'on en ait fait le roi des rapaces, soit; mais le roi des

moineaux et des petits oiseaux chanteurs, de la tourterelle, du pigeon

et des perdrix, cela me semblait absurde. Enfin, le seigneur l'avait

dit!

Ce jour-là, j'étais en train de dévaliser un magnifique cerisier, à

quelques mètres d'un banc de gazon entouré d'héliotropes et de réséda

aux effluves odorants. Tout à coup, le propriétaire s'avance accompagné

de sa fille, une adorable enfant blonde aux cheveux bouclés, aux yeux

d'azur, une véritable figure de chérubin. Ils parlaient oiseaux.

--Père, disait l'enfant, ces vilains moineaux viennent, comme des

souris, chercher les miettes de pain jusque dans la salle à manger;

pourquoi donc le petit oiseau que nous venons de voir n'y vient-il pas

aussi? Il est cependant bien plus joli qu'eux!

Entre parenthèse, je dois avouer que le goût du chérubin me semblait

très contestable, car tout le monde est d'accord sur ce fait que la

robe du moineau est plus gracieuse, plus élégante, mieux assortie que

celle de tous les autres oiseaux. Hélas! Il faut en prendre son parti,

le métier d'écouteur aux portes a quelques inconvénients.

[Illustration: Un perroquet s'élança sur le bâton du président.]

--Parce que, ma bien-aimée, répondit le père, le Roitelet que tu voyais

tout à l'heure voltiger d'arbre en arbre et de branche en branche,

se suspendre aux rameaux, passe sa vie à chercher et surprendre des

insectes. Or, je ne sache pas qu'il tombe, de notre nappe, des insectes

sur les marches de la salle à manger!...

--Je le crois bien!

--Mais tu le verras, cet hiver, faire sa chasse jusque dans les massifs

d'hortensias qui bordent le perron, et de là te regarder de ses grands

yeux naïfs, sans avoir peur de toi; puis se remettre au travail en

répétant sa petite chanson.

--Père, d'où vient ce nom de Roitelet? Veut-il dire petit roi?

--Oui, ma fille. N'as-tu pas vu sa couronne?

--Ah! oui. Une huppe d'or sur la tête?

--Précisément.

--C'est très gentil, ce nom-là!

--Tu trouves? Hé bien! d'autres auteurs prétendent que le nom de

Roitelet ne vient point de la couronne, mais d'une légende...

--Oh! père, fit l'enfant, une légende! Conte-la-moi?

--Volontiers, chère mignonne. Asseyons-nous sur ce banc et écoute-moi

quelques instants.

--J'écoute.

--Il y avait une fois...

--Mais c'est un conte, père, que tu me dis là!

--Une légende ou un conte, enfant, c'est souvent la même chose.

--Ah!...

--Il y avait une fois, dans un pays bien éloigné d'ici et dans le

temps où les animaux parlaient, une assemblée générale de tous les

oiseaux. Ils s'étaient donné rendez-vous afin de se choisir un

roi. Naturellement, beaucoup d'opinions furent agitées, nombre de

propositions sages et folles furent mises en avant. Les uns voulaient

que l'on choisît le plus fort, mais les faibles n'étaient pas contents;

d'autres le plus grand, mais les petits réclamaient; on proposa le plus

haut, puis le plus bas, puis le plus gras et le plus maigre, puis le

plus blanc et le plus noir...

--Père, tu te moques de ta fille!

--Non, chère mignonne; quand il s'agit de briguer les honneurs, tous

les prétextes sont bons. Tandis que les avis se croisaient, que les

cris augmentaient, quelques bonnes têtes réfléchissaient... Enfin, un

certain perroquet qui avait vécu parmi les hommes, demanda et finit par

obtenir le silence; il s'élança sur le bâton du président et parla à

peu près en ces termes:

--Chers concitoyens, il est temps de prendre un parti et de cesser des

criailleries inutiles. Tous vous avez les mêmes droits à la royauté,

tous vous êtes également dignes d'occuper le trône. Qui est-ce qui fait

l'oiseau? Ne sont-ce pas les ailes?... Hé bien! tous vous avez des

ailes; donc, tous vous avez le même droit de vous asseoir sur le trône

de notre auguste nation!...

--Bravo! bravo! cria d'une voix la troupe des compétiteurs. Vive Coco!

Il a raison!

Puis le silence se rétablit.

--L'aile, c'est l'oiseau; donc la première aile sera le premier

oiseau, c'est-à-dire sera notre roi. Essayons donc qui de nous aura

la meilleure aile. La souveraineté appartiendra à celui qui s'élèvera

le plus haut dans les airs; d'autant mieux, mes chers concitoyens,

que s'approchant ainsi, plus que tout autre, du soleil, père de la

nature, il sera plus à même que quiconque d'en rapporter les plus pures

aspirations. J'ai dit!...

L'assemblée frémit de joie en entendant ce programme, et chacun, en

secret, se mit à aiguiser ses ailes. On vota; l'épreuve fut décidée

à l'unanimité. Maître Coco donna le signal et tous les concurrents

partirent. Tu comprends, ma bonne petite, que l'Aigle ne fut pas le

dernier à étendre ses ailes immenses: il s'élança majestueusement et

monta à perte de vue, aux confins de l'atmosphère, y plana pendant une

heure, se jouant des efforts de ses concurrents, et n'apparaissant

plus que comme un point imperceptible aux yeux des millions d'oiseaux

rassemblés. Lorsque tous ses compétiteurs fatigués eurent regagné le

sol, l'Aigle plia ses voiles puissantes, se laissa descendre lentement,

ainsi qu'il convient à un vainqueur, et s'adressant à ses électeurs

stupéfaits:

--Suis-je bien votre roi?

--Oui! Oui! Vive l'Aigle! Vive notre roi!

--Un instant!... Pas si vite!... cria une petite voix frêle et aiguë.

Modérez vos transports!... N'avez-vous pas juré de décerner la couronne

à celui d'entre nous qui monterait le plus haut dans les airs?

--C'est vrai! dirent un grand nombre de voix.

--Hé bien! je me suis élevé plus haut que l'Aigle; car, blotti sous

les plumes de son dos, où vous me voyez encore, il m'a, sans s'en

apercevoir, enlevé avec lui, et je l'ai toujours dominé... Qui le nie?

--Il a raison!

--Il a tort!

Le tumulte est à son comble. La lettre même du serment donnait raison

au petit oiseau.

Les électeurs se trouvaient dans un grand embarras.

Certes, le petit oiseau était dans son droit strict; mais comment

songer à prendre pour souverain un pygmée semblable, aussi frêle

qu'étourdi?... Comment pourrait-il représenter la puissante corporation

des oiseaux?

A la fin, un vieux Hibou--c'est l'oiseau de Minerve--qui jouissait

d'une grande réputation de sagesse, ouvrit ses yeux tout grands et fit

signe qu'il voulait parler:

--Mes enfants, dit-il en grattant sa vénérable tête grise, mes enfants,

le cas est grave, mais non insoluble. A mon humble avis, voici comment

il faut dénouer cette difficulté. L'Aigle sera le roi, parce que seul

et par ses propres forces, il est parvenu là où nul d'entre nous n'a pu

arriver. Cela est incontestable.

--Oui, oui, c'est vrai!

--Bien! Proclamons-le donc roi.

--C'est cela! Vive le roi! Vive le roi!

--Très bien. Mais le texte du serment est contre nous. Quant à l'oiseau

qui, sans l'Aigle, n'aurait pu atteindre les hauteurs de l'Empyrée,

proclamons-le roi aussi! mais _Roitelet_, petit roi.

--Bravo! très bien! Vive le Roitelet! Vive le Hibou!

--Je demande la parole, fit la petite voix flûtée du Roitelet.

--Parlez, sire; nous vous écoutons.

--Vous avez tort, mes très chers amis; vous préférez l'Aigle pour vous

gouverner: ma vengeance sera de vous laisser le beau roi que vous vous

êtes donné. Il est certainement plus robuste que moi et que la plupart

d'entre vous; vous en sentirez les effets! Mais je suis plus malin que

lui, puisque je l'ai dupé sans qu'il le soupçonnât. Pauvre roi!... En

vérité, je vous le dis et vous vous en souviendrez: l'intelligence vaut

mieux que la force pour gouverner un État!

Cela dit, il s'envola, et on l'entendit murmurer dans les arbres

voisins:

--J'aime mieux ma liberté, ô gué! Foin des ennuis du pouvoir! J'aime

mieux ma vie, ô gué! mais je garde la couronne, ô gué!!!

--Et il disparut...

C'est ainsi que j'appris une légende qui concernait toute notre race.

Le père et la fille s'éloignèrent, se tenant par la main, et je me

perdis dans un océan de réflexions, toutes plus graves les unes que les

autres.

Ma vie s'écoulait douce et facile dans le parc, lorsqu'un jour--jour

néfaste!--je fus surpris par un danger mortel... dont sortit une de mes

plus douces joies. Ainsi est faite la vie.

Je croyais le parc peuplé seulement d'animaux doux et débonnaires.

Aussi, plein de confiance, je laissais endormir volontiers la

circonspection qui ne doit jamais être abandonnée par un moineau

sage. J'aimais à m'égarer dans les bosquets, j'aimais à voler sur

les arbres isolés qui bordaient les pièces d'eau ou formaient point

de vue au milieu des pelouses: la récolte des insectes et des vers y

était abondante, et souvent je m'y trouvais seul. Un jour, posé sur la

branche d'un tremble énorme avançant ses rameaux dénudés au-dessus de

la rivière, je jouissais du silence alors complet de la nature. Midi

avait sonné; tout était calme; les oiseaux chanteurs avaient cessé de

faire entendre leur voix; quelques mouches seules bourdonnaient au bout

des branches... A demi sommeillant, j'entr'ouvrais un œil alangui...

Tout à coup, un cri strident, sauvage, retentit et me fait lever la

tête. Au-dessus de moi, dans le ciel, je vois briller deux yeux fixes,

terrifiants, lançant des éclairs à vous donner la chair de poule...

Entre ces yeux féroces s'élève un bec bleuâtre, crochu, menaçant,

entr'ouvert par la soif du sang et surmonté de deux moustaches

jaunes!...

Je frémis encore en y pensant, et mes plumes se hérissent comme

elles le firent alors... Tout cela appartenait à un oiseau aux ailes

immenses, immobiles dans l'air, découpées en rames puissantes... Jamais

je n'avais vu, jusqu'alors, d'animal répandant autour de lui, comme

celui-ci, l'idée du carnage et de la mort...

L'Émouchet qui, naguère, avait poursuivi ma chère Alouette, n'était

qu'un mouton comparé à l'oiseau qui me menaçait. Que semblais-je,

d'ailleurs, auprès de lui? Un atome. Son corps était plus gros que

celui d'un pigeon, ses ailes beaucoup plus longues, sans compter qu'au

lieu d'avoir des pattes comme les nôtres pour se percher sur les arbres

ou marcher à terre, il tenait ouvertes, sous sa poitrine, de véritables

mains _prenantes_; mains armées d'ongles crochus, coupants, acérés,

terribles, armes affreuses qui devaient transpercer et déchirer vivante

la pauvre victime qu'elles saisissaient...

Je compris, du reste, en cet instant fatal, que j'avais affaire,

à mon tour, à un _oiseau de proie_, à l'un des destructeurs des

petits oiseaux _du bon Dieu_... Horreur! J'étais sous la serre d'un

Émerillon!...

J'ai su depuis que, pour être le plus petit des faucons de notre pays,

il n'en est pas moins un des plus féroces, ou, comme disent les

hommes, un des plus _courageux_! Beau courage, en vérité, que celui-ci,

qui ne s'attaque jamais qu'à des animaux incapables de se défendre!

L'émerillon ne vit que de perdrix, de cailles, d'alouettes et de petits

oiseaux comme nous...

Les aventures d'une fourmi rouge et les mémoires d'un pierrot · 第 11 / 19 段