mare, bien pauvre d'eau sans doute, car tout était à sec, mais qui en
gardait assez cependant pour soulager la soif des animaux de la forêt.
Les loups l'avaient choisie pour leur abreuvoir et faisaient entendre
des hurlements plaintifs qui ressemblaient à ceux des chiens. Je ne
trouvais même de différence bien sensible entre les loups et ceux-ci,
que parce que les premiers avaient les oreilles pointues et dirigées en
avant et portaient une grosse queue touffue et tombante.
Outre sa force remarquable, le loup a l'oreille très fine, ainsi que
l'odorat; sa vue est parfaite, et toutes ces qualités lui servent à se
soustraire à la guerre continuelle que lui font les hommes. Poussé par
la faim, le loup, qui n'est pas dangereux le jour, devient terrible la
nuit: il attaque bêtes et gens; mais, en temps ordinaire, il ne dévaste
que les troupeaux. C'est ainsi qu'une louve de grande taille passa près
de notre arbre, emportant dans sa terrible gueule un petit agneau dont
les bêlements faisaient mal à entendre.
Enfin la lune parut, voilée par moments sous de gros nuages blancs
que le vent chassait lentement. En face de moi, un hêtre aux feuilles
rougies étendait ses longues branches, et à chaque instant un petit
bruit sourd retentissait... C'était un de ses fruits mûrs qui tombait
à terre. Au milieu de son feuillage, j'avais vu se mouvoir deux lueurs
brillantes qui me faisaient frissonner d'effroi... Tout à coup, parmi
les _faînes_ tombées à terre, un léger froissement révèle de petits
animaux qui passent et repassent... Les deux lueurs disparaissent: un
oiseau énorme, aux ailes immenses et silencieuses, plonge vers le sol;
un cri aigu retentit... tout rentre dans le silence! L'oiseau remonte
d'un élan et passe si près de ma branche, que je vois distinctement un
mulot dans son bec.
Peu rassuré d'un semblable voisinage, je pris sur moi de pousser du
coude maître Jean.
--Vois!...
--Hum!... Qu'est-ce?
--Regarde qui passe au-dessous de nous.
--Damnation! s'écrie maître Jean en trépignant sur place, c'est un
hideux hibou!... Oh! que ne fait-il jour, que je lui montre ce que sait
faire Jean Rouge-Gorge!
--Veux-tu bien te tenir tranquille, malheureux! S'il nous voit, il ne
fera qu'une bouchée de nous deux.
--Ne crains rien: il ne peut songer à nous attaquer au milieu des
branches où nous sommes blottis; mais demain il fera jour... et nous
verrons beau jeu!
--Merci de moi! maître Jean, calme-toi. Puisque ce vampire ne peut nous
attaquer, dormons! Il sera temps de voir demain...
Enfin le jour arriva, et avec lui, le réveil de mon ami Jean
Rouge-Gorge. Après avoir attentivement regardé de tous côtés, il
entonna sa petite chanson matinale. A moitié endormi, je me secouai
sur ma branche et je vis que, comme d'habitude, il était le premier
levé, et avait réveillé les habitants paisibles des arbres voisins.
Les rares oiseaux habitant la forêt à cette époque tardive de l'année,
mêlaient leur ramage au bourdonnement des insectes de tout genre
qui s'éveillaient aussi les uns après les autres et dont la sortie
annonçait une belle journée. Les écureuils sautaient d'arbre en arbre
et profitaient de ces dernières heures des beaux jours pour terminer
leurs provisions. L'un y ajoutait une faîne, l'autre une châtaigne,
celui-ci une noix et celui-là une pomme de pin. Tous, à l'envi, se
hâtaient, avertis par cet instinct merveilleux qui ne les trompe
jamais, que l'hiver est proche et que la disette va venir.
Maître Jean, lui, n'était rien moins que tranquille; il se démenait
sur sa branche comme un beau diable, et, murmurant des paroles
entrecoupées, hérissant ses plumes, il semblait en proie à une violente
colère.
[Illustration: TOUS LES PETITS OISEAUX POUSSENT DES CRIS DISCORDANTS,
LA HARCELLENT DU BEC ET DES AILES]
Tout à coup, une ombre passe s'élevant lentement au-dessus du grand
hêtre... Mon ami pousse un cri perçant et prend sa volée d'un bond
formidable. O surprise! de tous les points de la forêt des cris furieux
répondent à son cri d'appel: dix, quinze, vingt petits oiseaux comme
nous se précipitent... Ma foi! j'en fais autant! je m'élance, et
qu'est-ce que je vois au-dessus de notre tête? L'horrible bête de la
nuit s'enlevant péniblement sur ses ailes!...
Autour d'elle, dessous, dessus, tous les petits oiseaux poussent des
cris discordants et la harcèlent du bec et des ailes, frappant du
premier à travers le corps, des secondes sur ses gros yeux hébétés!
Au premier rang, maître Jean se multipliait et frappait comme un
furieux d'estoc et de taille. Ils semblaient tous un essaim de mouches
attaquant un bœuf, et ils y allaient à cœur joie. Au moindre retour
offensif de la grosse bête, tous faisaient retraite sur leurs ailes
rapides, pour revenir plus acharnés une seconde après...
Enfin, l'oiseau nocturne activa sa fuite et disparut au loin. Quant
à moi, très fatigué, quoique n'ayant suivi le combat que de loin, je
rejoignis mon hêtre, et quelques instants après, maître Jean, haletant,
y descendait à mes côtés.
Il était temps!
Le réveil de la forêt, les chants multiples, les murmures gracieux et
doux qui remplissent les bois au soleil levant, faisaient déjà place
au bruit des fanfares, à la voix des chiens, aux cris des piqueurs
appuyant la meute, aux hennissements des chevaux portant chasseurs et
chasseresses. La bête venait d'être lancée. Le sanglier, qui semble un
animal lourd et pesant, court néanmoins très vite et fait parcourir un
long trajet à ceux qui le poursuivent. Presque toujours, après s'être
fait chasser au loin, il revient au _lancé_, c'est-à-dire aux environs
de l'endroit d'où on l'a fait partir.--Restons ici, me dit Rouge-Gorge,
qui savait cela; le sanglier reviendra, et nous serons aux premières
places.
Nous demeurâmes donc sur notre hêtre en compagnie d'un jeune homme
qui avait été placé à son pied, après le tirage des postes entre les
chasseurs. Nous étions là depuis trois heures au moins, inattentifs et
indifférents, causant tout bas ensemble, quand nous fûmes surpris par
un craquement de branches brisées dans le fourré. C'était le sanglier
qui revenait au milieu des jeunes sous-bois, les froissant sur son
passage, aussi facilement qu'un chien couche les tiges du chaume dans
lequel il chasse. On entendait la meute, faiblement, au loin...
Notre jeune homme saisit son fusil et prête l'oreille...
En moins d'une seconde le coup part, le sanglier se retourne
brusquement et se précipite, tête baissée, sur celui qui vient de le
frapper...
[Illustration: IL LOGEA DANS L'OREILLE DU MONSTRE UNE BALLE QUI LE
FOUDROYA]
En cette extrémité, le sang-froid n'abandonne pas notre jeune voisin.
S'affermissant sur ses jambes, le fusil à l'épaule, immobile, le doigt
à la détente, il vise le monstre et l'attend à trois pas de distance!
Il ne doit pas le manquer, sa vie en dépend peut-être! En un clin
d'œil, le sanglier touche presque le canon de l'arme... Le chien
s'abat, j'entends un bruit sec,... le coup a raté! Jetant de côté
son arme inutile, le chasseur culbuté roule avec son ennemi, qu'il
étreint dans ses bras et dont il cherche à éviter les atteintes. L'œil
sanglant, l'écume aux lèvres, les défenses luisantes retroussant les
plis d'un groin monstrueux, le sanglier cherche à porter des coups
mortels à son adversaire, qu'il inonde de son propre sang. C'en est
fait du jeune homme si le monstre l'atteint dans la poitrine!...
Ce spectacle était émouvant, terrible, et le jeune homme vraiment beau
à voir. On eût dit Hercule sur les bords de l'Érymanthe, cherchant à
s'emparer du sanglier vivant qu'il destinait à Eurysthée.
[Illustration: LE COUP PARTIT! HÉLAS! L'ENFANT N'AVAIT QUE TROP BIEN
VISÉ!]
Cependant la lutte se prolongeait; le sanglier ne faiblissait pas, mais
le chasseur sentait ses forces l'abandonner... Il allait être vaincu!
Tout à coup le bruit d'un galop précipité annonce qu'un autre acteur va
prendre part au drame. Le nouvel arrivant juge d'un coup d'œil combien
la partie est inégale, mais il voit en même temps l'effrayant danger,
pour son compagnon, du coup qu'il faut tirer. L'homme et l'animal
ne présentaient qu'une masse informe roulant sur elle-même!...
Il descendit de cheval, laissant à celui-ci la bride sur le cou,
s'approcha, avec un sang-froid admirable et, profitant d'un moment
où le sanglier venait de terrasser sous lui le pauvre jeune homme et
allait lui fendre la poitrine, il logea dans l'oreille du monstre une
balle qui le foudroya.
Accablé sous le poids de la terrible bête, le jeune chasseur était
évanoui.--Son camarade le débarrassa, et il l'appuyait contre le pied
de notre hêtre, quand la meute arriva, poussant des abois furieux... La
chasse suivait de près et l'on sonna l'_hallali_.
On complimenta les deux vaillants chasseurs, le sauveur et le sauvé
qui, tout couvert de sang, était revenu à lui et s'en trouvait quitte
à bon marché, pour quelques rudes contusions; puis, la curée se fit
pendant que chacun demandait des détails sur cet évènement que j'aurais
si bien pu raconter.
Hélas! cette journée devait se terminer par un malheur que je déplore
encore et qui me priva d'un des amis les plus chers à mon cœur. Dans
la voiture des dames qui suivaient la chasse, se trouvait un collégien
en vacances. Je vous avoue que, jusque-là, je n'avais jamais aimé les
collégiens, mais depuis ce jour fatal, je les déteste plus encore...
_Cette race est sans pitié_...
Porter un fusil avait été son désir, s'en servir son ambition. Mais,
comme son âge ne lui permettait pas encore de se mesurer avec les
sangliers, on s'était contenté de charger de petit plomb le léger fusil
à un coup qu'on lui avait confié. Impatient, lui aussi, de faire du
bruit dans le monde, il cherchait un but pour prouver son adresse. En
ce moment, mon pauvre Jean Rouge-Gorge se trouvait un peu à découvert
entre deux branches... Le coup partit! Hélas! l'enfant n'avait que trop
bien visé! Jean du bon Dieu reçut le plomb sous l'aile!... Il tombe, en
me criant: Adieu!!!
Et je vis le jeune chasseur emporter le cadavre encore palpitant de mon
ami, comme un trophée de sa trop fatale adresse!
V
LES GRANDES LANDES.
Chacun se dit ami; mais fou qui s'y repose.
Rien n'est plus commun que ce nom,
Rien n'est plus rare que la chose.
(LA FONTAINE.)
Décidément le malheur présidait à ma destinée.
Il était écrit que je devais vivre seul, sans conseils, sans amis.
Jamais je ne fus plus découragé, plus navré qu'après cette séparation
cruelle. Toutes les qualités de Jean me revenaient à l'esprit.
Involontairement je comparais sa franche allure aux airs gauches
des pierrots et des autres oiseaux que je rencontrais. Je mettais
en parallèle sa loyauté avec la malice du merle et du sansonnet. Je
préférais son gazouillement intime et perlé aux roulades à grands
effets du rossignol.
L'un me faisait souvenir des causeries intimes du coin du feu, où la
main dans la main, l'oreille près de l'oreille, on effleure les mille
sujets, gais ou douloureux, dont l'enveloppe de la vie est faite.
Le chant du rossignol, au contraire, me faisait penser aux allures
théâtrales. Il est fort, il est grand, il est dramatique, il est beau,
sans aucun doute; mais on sent l'apprêt et la pose, jusque dans l'heure
solitaire choisie par l'artiste pour s'isoler sur le piédestal d'un
silence absolu.
Plus d'ami, Jean Rouge-Gorge est mort!
Je sens encore, aujourd'hui que je suis vieux et endurci, une larme
monter de mon cœur à mes paupières.
Et cependant, qui n'a pas des amis à la douzaine? ou du moins des gens,
parés effrontément de ce titre sacré, pour usurper une place dans
votre intimité dans vos affections ou même dans vos intérêts. Le monde
est plein de ceux-là, mes enfants. Aussi je vous le dis, heureux celui
d'entre nous qui peut s'assurer, pour le reste de la vie, le concours
vrai et l'affection désintéressée de deux ou trois amis! Celui-là doit
marquer d'un caillou blanc le jour de sa naissance; il s'est trouvé
sous l'influence d'une bonne étoile, comme on disait au moyen âge, et
l'on avait un peu raison de signaler par une destination mystérieuse
la singulière chance, qu'ont certains individus, de voir tourner à
leur profit les événements en apparence les plus indifférents qui leur
arrivent.
Quant à moi, je n'étais point né ainsi. L'oiseau dont j'ai reçu le
jour appartenait sans doute à une phase de faveur décroissante, et
j'ai rencontré toute ma vie, des amis faux à chaque pas, mais des amis
vrais,... hélas! Méfiez-vous des gens qui, dans le monde, ne vous
poursuivent de leur affection sans égale que pour vous exploiter à un
titre quelconque et vous faire servir à leurs intérêts plus ou moins
élevés!
Jean Rouge-Gorge--pauvre Jean!--était franc de cœur et m'aimait, parce
que je l'aimais aussi. Nous éprouvions un plaisir tranquille à nous
trouver ensemble, et ce plaisir prenait naissance, à n'en pas douter,
dans la dissemblance de nos caractères qui se complétaient l'un par
l'autre.
L'amitié vient non seulement de ces contrastes, mais encore du besoin
que l'on peut avoir l'un de l'autre, et précisément nous étions dans
ce cas. Mince, chétif, délicat, mon pauvre ami n'avait guère pour se
défendre que sa bravoure irréfléchie tenant de la témérité, et une
auréole mystique et légendaire. Moi, j'étais à cette époque fort, trapu
et muni d'un bec robuste dont chaque coup avait la puissance d'une
cognée. En revanche, Jean Rouge-Gorge, plus âgé que moi et depuis plus
longtemps habitué à la vie errante et voyageuse qui est dans l'essence
de sa race, possédait une connaissance des hommes et des choses dont
mon ignorance appréciait toute la valeur. Enfin que dirais-je? Sa douce
mélancolie se fondait aux rayons de ma pétulante et intarissable gaîté,
et sur un point capital nous sympathisions complètement: c'était sur
notre amour des aventures et des voyages.
En faut-il donc davantage pour devenir amis?
Aussi n'échappâmes-nous point à la loi de la fatalité humaine!
Nous nous aimions et nous fûmes séparés! La vie est ainsi faite...
non seulement parmi les oiseaux, mais parmi les hommes: on cherche
longtemps et laborieusement le bonheur... on le tient... il vous
échappe!
Et l'on va, recommençant sa recherche sur nouveaux frais. Semblable au
vieux Sisyphe, on roule sans relâche et l'on remonte au sommet de la
colline ce rocher de l'espérance, qui retombe sans cesse, écrasant nos
illusions les plus chères; rocher que nous ne laissons pas encore sans
regrets alors que nos mains affaiblies par l'âge s'en détachent et que
nous nous éteignons dans le sein du Créateur.
Je demeurai plusieurs jours aux environs du grand chêne témoin de la
mort de Jean Rouge-Gorge. J'avais peine à me séparer des lieux qui
me rappelaient mon ami, et d'autre part--pourquoi ne l'avouerais-je
pas?--j'étais assez embarrassé de ce que je voulais faire. Seul,
loin de mon pays, dans une contrée absolument inconnue, de quel côté
devrais-je porter mes pas?
J'avais marché insoucieusement sans reconnaître de jalons sur ma route
et confiant dans l'habileté de mon cher compagnon. Il me fallut les
leçons de l'isolement pour me faire comprendre que la science doit
compléter ce que les sens et l'instinct enseignent naturellement
aux moineaux francs. Nous ne sommes point doués malheureusement du
sens merveilleux qui fait retrouver à l'hirondelle le chemin du nid
qu'elle a bâti l'an dernier, nous n'avons pas non plus un vol assez
puissant pour nous élever à de grandes hauteurs, et de là, comme d'un
observatoire immense, plonger un regard aigu, portant à des distances
inconcevables. Nos sens sont beaucoup plus bornés, et nous brillons
bien plus par la force de notre intelligence, par notre aptitude
au raisonnement et à l'éducation, que par ces tours de force de
spécialistes.
C'est par cette aptitude universelle que nous nous rapprochons de
l'homme et nous nous éloignons des autres animaux, du chien, par
exemple, qui n'est qu'un nez organisé; de l'aigle, qui représente un
télescope ambulant, et de beaucoup d'autres animaux. Il en existe même
qui sont doués de sens autres que les nôtres, et par conséquent des
sens que nous ne comprenons pas, que nous ne comprendrons jamais, et
qui leur donnent ces aptitudes qui nous semblent tenir du merveilleux.
J'avais donc négligé de choisir mes points de repère et de semer des
pierres blanches sur mon chemin, comme fit le Petit Poucet; il me
fallait subir la peine de mon inconséquence.
--Au petit bonheur! m'écriai-je!... Et vous, enfants, n'en dites jamais
autant, c'est la maxime des étourdis! Mais j'étais bien jeune alors!
Et je volai, continuant mon voyage d'arbre en arbre, prudemment,
car, surtout en forêt, un pauvre oiseau a bien des ennemis et peut
rencontrer à chaque pas des embûches mortelles!
Enfin, grâce à mon bonheur, à ma prudence peut-être, je finis par
sortir du bois sans encombre. Mais, soit que je me fusse perdu dans
mon chemin, soit que la route fût longue, le soir arrivait, et avec le
soir venait la faim; je descendis à terre, entre deux mottes énormes de
bruyères, et, à ma grande surprise, je m'aperçus de l'extrême abondance
des insectes et des petites graines que l'on trouvait sans grande peine
dans la terre noire et friable qui formait le sol.
--Allons! m'écriai-je, en avant! Dieu n'abandonne jamais un moineau
courageux!
Avant de descendre, et en étudiant cette plaine à perte de vue,
j'avais entrevu vers l'horizon de grandes herbes ondulant et formant
comme une île de verdure au milieu des bruyères roses et brunes; je
me dirigeai de ce côté. Plus j'approchais, plus les herbes prenaient
des proportions gigantesques. C'étaient, des joncs et des roseaux que
je confondais sous le nom d'herbes; et quand je fus arrivé auprès
d'eux, je me hasardai à me percher sur une espèce de quenouille qui
se dressait parmi les grandes feuilles flexibles. Or, jugez de mon
étonnement: ce rideau de roseaux avait caché à ma vue une immense
étendue d'eau sur le bord de laquelle je me trouvais. Je puis même
confesser, mes chers enfants que je n'étais nullement rassuré, car ma
quenouille ployait et me balançait au-dessus de l'abîme d'une manière
fort inquiétante.
Heureusement, la nature a favorisé les oiseaux perchants d'une
disposition du pied particulière qui fait que, quand nous sommes posés
sur une branche, nous la serrons malgré nous, sans effort aucun, avec
d'autant plus de force qu'elle est plus agitée. C'est le poids lui-même
de notre corps qui agit au bout d'un levier spécial et fait serrer nos
doigts autour de la branche qui nous porte pendant notre sommeil ou qui
nous soutient pendant la tempête. Évidemment cette faculté ne s'exerce
pleinement que quand nos doigts peuvent embrasser la majeure partie
du tour de la branche; c'est pourquoi les petits oiseaux recherchent
les petites branches et pourquoi, les voyant balancés par le vent, on
aurait tort de leur conseiller de se réfugier sur les grosses.
Voilà comment fonctionne ce mécanisme. Les muscles fléchisseurs des
doigts, c'est-à-dire ceux qui font fermer notre pied, s'attachent au
fémur ou os de la cuisse. Ce sont des espèces de cordes minces et
élastiques qui passent derrière et sur les articulations du genou et
du talon comme sur deux poulies. Or, quand ces deux articulations
s'affaissent sous le poids de notre corps, elles tirent sur les tendons
avec d'autant plus de force qu'elles fléchissent davantage, et nous
font serrer naturellement et sans effort la branche sur laquelle nous
sommes posés.
Je dominais donc un étang immense: jamais je n'avais vu tant d'eau, et
je ne croyais pas qu'il en existât une telle quantité à la surface de
la terre; aussi je m'aperçus bientôt que j'étais entré dans un monde
nouveau. Autour de moi passaient, rapides comme des flèches, de grands
insectes dont les ailes raides et longues bruissaient comme du papier
que l'on froisse. Je cherchai aussitôt à me rendre compte de leurs
mouvements précipités et m'aperçus bientôt qu'ils faisaient la chasse
et dévoraient, les insectes plus faibles qu'ils attrapaient au vol.
C'est l'œuvre de destruction continuant sa voie fatale, nécessaire.
Et cependant les _Libellules_ ou _Demoiselles_ sont de jolis animaux.
Il y en a de bleues, de vertes, parées de couleurs métalliques d'une
richesse remarquable. Je ne pouvais me lasser de les regarder, tantôt
posées sur la pointe d'une herbe ou d'un roseau, plus loin sur la large
feuille des nénuphars. J'étais, de plus, presque ahuri par la quantité
immense de mouches et d'insectes qui bourdonnaient à mes oreilles; j'en
happai quelques-unes qui vinrent se poser à ma portée et ce premier
souper réconforta un peu mes esprits.
Je regardai plus courageusement alors au-dessous de moi, et, à travers
l'onde transparente, je vis se promener une foule de poissons dont je
n'avais point l'idée. Les plus grands poursuivaient les plus petits et
les dévoraient, ce qui me fit penser que, dans le monde aquatique comme
dans le nôtre, les émouchets et les émerillons ne manquaient point,
et que là, comme partout ailleurs, la nature poursuivait sans relâche
son œuvre de rénovation par la destruction. J'y voyais, entre autres,
un brochet énorme qui eût avalé même un moineau d'une seule bouchée,
tant il ouvrait une gueule effroyable, et je lui voyais engloutir
les poissons sans les mâcher. Les malheureux disparaissaient dans ce
gouffre comme une lettre qu'on jette à la poste!
Je restai longtemps à regarder ce spectacle et je fus saisi d'une
crainte instinctive; je ne voulus pas alors m'engager au-dessus de ces
vastes étangs au-delà desquels il n'y avait pour moi que l'inconnu.
Je rentrai donc m'abriter dans la forêt en me disant que la nuit me
porterait conseil.
VI
LES PEUPLES INCONNUS
Salut, bois couronnés d'un reste de verdure!
Feuillages jaunissants sur les gazons épars!
Salut! derniers beaux jours! Le deuil de la nature
Convient à ma douleur et plaît à mes regards!
(LAMARTINE.)
J'avais grande hâte de fuir le théâtre de mon malheur irréparable; il
fallait quitter le bois. Mais, soit que je me fusse perdu dans mon
inexpérience des forêts, soit que j'eusse flâné, soit toute autre
cause, je mis plus d'une semaine à quitter la voûte des arbres, et fus
enchanté de revoir le ciel, sans intermédiaires, au-dessus de ma tête.
Juste au moment où je sortais du bois, un spectacle imprévu s'offrit
à mes regards. Les arbres de la futaie diminuaient incessamment de
hauteur. Je m'en étais déjà aperçu à mesure que j'approchais de la
lisière, mais je vis qu'ils finissaient par devenir des buissons nains
et broutés par les troupeaux, puis se confondaient enfin avec les
bruyères. Or, ces bruyères s'étendaient devant moi à perte de vue,
et encore à gauche et aussi à droite!... De la bruyère, toujours de
la bruyère et des ajoncs!... J'eus un moment la pensée de retourner
sur mes pas. Comment trouver assez de nourriture pour traverser cet
immense désert sans culture? Du haut de la branche qui me servait
d'observatoire, je me désolais d'avance, et jetais un coup d'œil
anxieux vers certains points noirs que j'apercevais au loin, bien loin,
dans l'azur du ciel. Assurément, c'étaient encore des pirates!
Comment éviter leur poursuite dans cette plaine sans retraites et sans
arbres?... Décidément, j'étais beaucoup trop en vue; et je savais,
par expérience, que le moyen de bien voir est de se cacher. Aussi
gagner la terre ferme et m'installer de mon mieux sur une petite motte
de terre parmi les herbes qui se rassemblent aux pieds des bruyères,
fut l'affaire d'un instant et je me réjouis de m'apercevoir que, de
là, je ne perdrais rien de ce qui se passerait au bord d'un étang
voisin ou à sa surface. J'étais surtout frappé d'un profond étonnement
d'entendre un si grand nombre de cris poussés dans des langages que je
ne comprenais point, ce qui me fit penser d'abord que j'étais arrivé
aux confins de la terre habitable. Mais je reconnus bientôt que cela
tenait à la différence extrême des races, car je vis passer près de
moi plusieurs _fauvettes des roseaux_, dont je comprenais très bien le
gazouillement.