Près de l'arbre où nous avions établi notre gîte se trouvait une

mare, bien pauvre d'eau sans doute, car tout était à sec, mais qui en

gardait assez cependant pour soulager la soif des animaux de la forêt.

Les loups l'avaient choisie pour leur abreuvoir et faisaient entendre

des hurlements plaintifs qui ressemblaient à ceux des chiens. Je ne

trouvais même de différence bien sensible entre les loups et ceux-ci,

que parce que les premiers avaient les oreilles pointues et dirigées en

avant et portaient une grosse queue touffue et tombante.

Outre sa force remarquable, le loup a l'oreille très fine, ainsi que

l'odorat; sa vue est parfaite, et toutes ces qualités lui servent à se

soustraire à la guerre continuelle que lui font les hommes. Poussé par

la faim, le loup, qui n'est pas dangereux le jour, devient terrible la

nuit: il attaque bêtes et gens; mais, en temps ordinaire, il ne dévaste

que les troupeaux. C'est ainsi qu'une louve de grande taille passa près

de notre arbre, emportant dans sa terrible gueule un petit agneau dont

les bêlements faisaient mal à entendre.

Enfin la lune parut, voilée par moments sous de gros nuages blancs

que le vent chassait lentement. En face de moi, un hêtre aux feuilles

rougies étendait ses longues branches, et à chaque instant un petit

bruit sourd retentissait... C'était un de ses fruits mûrs qui tombait

à terre. Au milieu de son feuillage, j'avais vu se mouvoir deux lueurs

brillantes qui me faisaient frissonner d'effroi... Tout à coup, parmi

les _faînes_ tombées à terre, un léger froissement révèle de petits

animaux qui passent et repassent... Les deux lueurs disparaissent: un

oiseau énorme, aux ailes immenses et silencieuses, plonge vers le sol;

un cri aigu retentit... tout rentre dans le silence! L'oiseau remonte

d'un élan et passe si près de ma branche, que je vois distinctement un

mulot dans son bec.

Peu rassuré d'un semblable voisinage, je pris sur moi de pousser du

coude maître Jean.

--Vois!...

--Hum!... Qu'est-ce?

--Regarde qui passe au-dessous de nous.

--Damnation! s'écrie maître Jean en trépignant sur place, c'est un

hideux hibou!... Oh! que ne fait-il jour, que je lui montre ce que sait

faire Jean Rouge-Gorge!

--Veux-tu bien te tenir tranquille, malheureux! S'il nous voit, il ne

fera qu'une bouchée de nous deux.

--Ne crains rien: il ne peut songer à nous attaquer au milieu des

branches où nous sommes blottis; mais demain il fera jour... et nous

verrons beau jeu!

--Merci de moi! maître Jean, calme-toi. Puisque ce vampire ne peut nous

attaquer, dormons! Il sera temps de voir demain...

Enfin le jour arriva, et avec lui, le réveil de mon ami Jean

Rouge-Gorge. Après avoir attentivement regardé de tous côtés, il

entonna sa petite chanson matinale. A moitié endormi, je me secouai

sur ma branche et je vis que, comme d'habitude, il était le premier

levé, et avait réveillé les habitants paisibles des arbres voisins.

Les rares oiseaux habitant la forêt à cette époque tardive de l'année,

mêlaient leur ramage au bourdonnement des insectes de tout genre

qui s'éveillaient aussi les uns après les autres et dont la sortie

annonçait une belle journée. Les écureuils sautaient d'arbre en arbre

et profitaient de ces dernières heures des beaux jours pour terminer

leurs provisions. L'un y ajoutait une faîne, l'autre une châtaigne,

celui-ci une noix et celui-là une pomme de pin. Tous, à l'envi, se

hâtaient, avertis par cet instinct merveilleux qui ne les trompe

jamais, que l'hiver est proche et que la disette va venir.

Maître Jean, lui, n'était rien moins que tranquille; il se démenait

sur sa branche comme un beau diable, et, murmurant des paroles

entrecoupées, hérissant ses plumes, il semblait en proie à une violente

colère.

[Illustration: TOUS LES PETITS OISEAUX POUSSENT DES CRIS DISCORDANTS,

LA HARCELLENT DU BEC ET DES AILES]

Tout à coup, une ombre passe s'élevant lentement au-dessus du grand

hêtre... Mon ami pousse un cri perçant et prend sa volée d'un bond

formidable. O surprise! de tous les points de la forêt des cris furieux

répondent à son cri d'appel: dix, quinze, vingt petits oiseaux comme

nous se précipitent... Ma foi! j'en fais autant! je m'élance, et

qu'est-ce que je vois au-dessus de notre tête? L'horrible bête de la

nuit s'enlevant péniblement sur ses ailes!...

Autour d'elle, dessous, dessus, tous les petits oiseaux poussent des

cris discordants et la harcèlent du bec et des ailes, frappant du

premier à travers le corps, des secondes sur ses gros yeux hébétés!

Au premier rang, maître Jean se multipliait et frappait comme un

furieux d'estoc et de taille. Ils semblaient tous un essaim de mouches

attaquant un bœuf, et ils y allaient à cœur joie. Au moindre retour

offensif de la grosse bête, tous faisaient retraite sur leurs ailes

rapides, pour revenir plus acharnés une seconde après...

Enfin, l'oiseau nocturne activa sa fuite et disparut au loin. Quant

à moi, très fatigué, quoique n'ayant suivi le combat que de loin, je

rejoignis mon hêtre, et quelques instants après, maître Jean, haletant,

y descendait à mes côtés.

Il était temps!

Le réveil de la forêt, les chants multiples, les murmures gracieux et

doux qui remplissent les bois au soleil levant, faisaient déjà place

au bruit des fanfares, à la voix des chiens, aux cris des piqueurs

appuyant la meute, aux hennissements des chevaux portant chasseurs et

chasseresses. La bête venait d'être lancée. Le sanglier, qui semble un

animal lourd et pesant, court néanmoins très vite et fait parcourir un

long trajet à ceux qui le poursuivent. Presque toujours, après s'être

fait chasser au loin, il revient au _lancé_, c'est-à-dire aux environs

de l'endroit d'où on l'a fait partir.--Restons ici, me dit Rouge-Gorge,

qui savait cela; le sanglier reviendra, et nous serons aux premières

places.

Nous demeurâmes donc sur notre hêtre en compagnie d'un jeune homme

qui avait été placé à son pied, après le tirage des postes entre les

chasseurs. Nous étions là depuis trois heures au moins, inattentifs et

indifférents, causant tout bas ensemble, quand nous fûmes surpris par

un craquement de branches brisées dans le fourré. C'était le sanglier

qui revenait au milieu des jeunes sous-bois, les froissant sur son

passage, aussi facilement qu'un chien couche les tiges du chaume dans

lequel il chasse. On entendait la meute, faiblement, au loin...

Notre jeune homme saisit son fusil et prête l'oreille...

En moins d'une seconde le coup part, le sanglier se retourne

brusquement et se précipite, tête baissée, sur celui qui vient de le

frapper...

[Illustration: IL LOGEA DANS L'OREILLE DU MONSTRE UNE BALLE QUI LE

FOUDROYA]

En cette extrémité, le sang-froid n'abandonne pas notre jeune voisin.

S'affermissant sur ses jambes, le fusil à l'épaule, immobile, le doigt

à la détente, il vise le monstre et l'attend à trois pas de distance!

Il ne doit pas le manquer, sa vie en dépend peut-être! En un clin

d'œil, le sanglier touche presque le canon de l'arme... Le chien

s'abat, j'entends un bruit sec,... le coup a raté! Jetant de côté

son arme inutile, le chasseur culbuté roule avec son ennemi, qu'il

étreint dans ses bras et dont il cherche à éviter les atteintes. L'œil

sanglant, l'écume aux lèvres, les défenses luisantes retroussant les

plis d'un groin monstrueux, le sanglier cherche à porter des coups

mortels à son adversaire, qu'il inonde de son propre sang. C'en est

fait du jeune homme si le monstre l'atteint dans la poitrine!...

Ce spectacle était émouvant, terrible, et le jeune homme vraiment beau

à voir. On eût dit Hercule sur les bords de l'Érymanthe, cherchant à

s'emparer du sanglier vivant qu'il destinait à Eurysthée.

[Illustration: LE COUP PARTIT! HÉLAS! L'ENFANT N'AVAIT QUE TROP BIEN

VISÉ!]

Cependant la lutte se prolongeait; le sanglier ne faiblissait pas, mais

le chasseur sentait ses forces l'abandonner... Il allait être vaincu!

Tout à coup le bruit d'un galop précipité annonce qu'un autre acteur va

prendre part au drame. Le nouvel arrivant juge d'un coup d'œil combien

la partie est inégale, mais il voit en même temps l'effrayant danger,

pour son compagnon, du coup qu'il faut tirer. L'homme et l'animal

ne présentaient qu'une masse informe roulant sur elle-même!...

Il descendit de cheval, laissant à celui-ci la bride sur le cou,

s'approcha, avec un sang-froid admirable et, profitant d'un moment

où le sanglier venait de terrasser sous lui le pauvre jeune homme et

allait lui fendre la poitrine, il logea dans l'oreille du monstre une

balle qui le foudroya.

Accablé sous le poids de la terrible bête, le jeune chasseur était

évanoui.--Son camarade le débarrassa, et il l'appuyait contre le pied

de notre hêtre, quand la meute arriva, poussant des abois furieux... La

chasse suivait de près et l'on sonna l'_hallali_.

On complimenta les deux vaillants chasseurs, le sauveur et le sauvé

qui, tout couvert de sang, était revenu à lui et s'en trouvait quitte

à bon marché, pour quelques rudes contusions; puis, la curée se fit

pendant que chacun demandait des détails sur cet évènement que j'aurais

si bien pu raconter.

Hélas! cette journée devait se terminer par un malheur que je déplore

encore et qui me priva d'un des amis les plus chers à mon cœur. Dans

la voiture des dames qui suivaient la chasse, se trouvait un collégien

en vacances. Je vous avoue que, jusque-là, je n'avais jamais aimé les

collégiens, mais depuis ce jour fatal, je les déteste plus encore...

_Cette race est sans pitié_...

Porter un fusil avait été son désir, s'en servir son ambition. Mais,

comme son âge ne lui permettait pas encore de se mesurer avec les

sangliers, on s'était contenté de charger de petit plomb le léger fusil

à un coup qu'on lui avait confié. Impatient, lui aussi, de faire du

bruit dans le monde, il cherchait un but pour prouver son adresse. En

ce moment, mon pauvre Jean Rouge-Gorge se trouvait un peu à découvert

entre deux branches... Le coup partit! Hélas! l'enfant n'avait que trop

bien visé! Jean du bon Dieu reçut le plomb sous l'aile!... Il tombe, en

me criant: Adieu!!!

Et je vis le jeune chasseur emporter le cadavre encore palpitant de mon

ami, comme un trophée de sa trop fatale adresse!

V

LES GRANDES LANDES.

Chacun se dit ami; mais fou qui s'y repose.

Rien n'est plus commun que ce nom,

Rien n'est plus rare que la chose.

(LA FONTAINE.)

Décidément le malheur présidait à ma destinée.

Il était écrit que je devais vivre seul, sans conseils, sans amis.

Jamais je ne fus plus découragé, plus navré qu'après cette séparation

cruelle. Toutes les qualités de Jean me revenaient à l'esprit.

Involontairement je comparais sa franche allure aux airs gauches

des pierrots et des autres oiseaux que je rencontrais. Je mettais

en parallèle sa loyauté avec la malice du merle et du sansonnet. Je

préférais son gazouillement intime et perlé aux roulades à grands

effets du rossignol.

L'un me faisait souvenir des causeries intimes du coin du feu, où la

main dans la main, l'oreille près de l'oreille, on effleure les mille

sujets, gais ou douloureux, dont l'enveloppe de la vie est faite.

Le chant du rossignol, au contraire, me faisait penser aux allures

théâtrales. Il est fort, il est grand, il est dramatique, il est beau,

sans aucun doute; mais on sent l'apprêt et la pose, jusque dans l'heure

solitaire choisie par l'artiste pour s'isoler sur le piédestal d'un

silence absolu.

Plus d'ami, Jean Rouge-Gorge est mort!

Je sens encore, aujourd'hui que je suis vieux et endurci, une larme

monter de mon cœur à mes paupières.

Et cependant, qui n'a pas des amis à la douzaine? ou du moins des gens,

parés effrontément de ce titre sacré, pour usurper une place dans

votre intimité dans vos affections ou même dans vos intérêts. Le monde

est plein de ceux-là, mes enfants. Aussi je vous le dis, heureux celui

d'entre nous qui peut s'assurer, pour le reste de la vie, le concours

vrai et l'affection désintéressée de deux ou trois amis! Celui-là doit

marquer d'un caillou blanc le jour de sa naissance; il s'est trouvé

sous l'influence d'une bonne étoile, comme on disait au moyen âge, et

l'on avait un peu raison de signaler par une destination mystérieuse

la singulière chance, qu'ont certains individus, de voir tourner à

leur profit les événements en apparence les plus indifférents qui leur

arrivent.

Quant à moi, je n'étais point né ainsi. L'oiseau dont j'ai reçu le

jour appartenait sans doute à une phase de faveur décroissante, et

j'ai rencontré toute ma vie, des amis faux à chaque pas, mais des amis

vrais,... hélas! Méfiez-vous des gens qui, dans le monde, ne vous

poursuivent de leur affection sans égale que pour vous exploiter à un

titre quelconque et vous faire servir à leurs intérêts plus ou moins

élevés!

Jean Rouge-Gorge--pauvre Jean!--était franc de cœur et m'aimait, parce

que je l'aimais aussi. Nous éprouvions un plaisir tranquille à nous

trouver ensemble, et ce plaisir prenait naissance, à n'en pas douter,

dans la dissemblance de nos caractères qui se complétaient l'un par

l'autre.

L'amitié vient non seulement de ces contrastes, mais encore du besoin

que l'on peut avoir l'un de l'autre, et précisément nous étions dans

ce cas. Mince, chétif, délicat, mon pauvre ami n'avait guère pour se

défendre que sa bravoure irréfléchie tenant de la témérité, et une

auréole mystique et légendaire. Moi, j'étais à cette époque fort, trapu

et muni d'un bec robuste dont chaque coup avait la puissance d'une

cognée. En revanche, Jean Rouge-Gorge, plus âgé que moi et depuis plus

longtemps habitué à la vie errante et voyageuse qui est dans l'essence

de sa race, possédait une connaissance des hommes et des choses dont

mon ignorance appréciait toute la valeur. Enfin que dirais-je? Sa douce

mélancolie se fondait aux rayons de ma pétulante et intarissable gaîté,

et sur un point capital nous sympathisions complètement: c'était sur

notre amour des aventures et des voyages.

En faut-il donc davantage pour devenir amis?

Aussi n'échappâmes-nous point à la loi de la fatalité humaine!

Nous nous aimions et nous fûmes séparés! La vie est ainsi faite...

non seulement parmi les oiseaux, mais parmi les hommes: on cherche

longtemps et laborieusement le bonheur... on le tient... il vous

échappe!

Et l'on va, recommençant sa recherche sur nouveaux frais. Semblable au

vieux Sisyphe, on roule sans relâche et l'on remonte au sommet de la

colline ce rocher de l'espérance, qui retombe sans cesse, écrasant nos

illusions les plus chères; rocher que nous ne laissons pas encore sans

regrets alors que nos mains affaiblies par l'âge s'en détachent et que

nous nous éteignons dans le sein du Créateur.

Je demeurai plusieurs jours aux environs du grand chêne témoin de la

mort de Jean Rouge-Gorge. J'avais peine à me séparer des lieux qui

me rappelaient mon ami, et d'autre part--pourquoi ne l'avouerais-je

pas?--j'étais assez embarrassé de ce que je voulais faire. Seul,

loin de mon pays, dans une contrée absolument inconnue, de quel côté

devrais-je porter mes pas?

J'avais marché insoucieusement sans reconnaître de jalons sur ma route

et confiant dans l'habileté de mon cher compagnon. Il me fallut les

leçons de l'isolement pour me faire comprendre que la science doit

compléter ce que les sens et l'instinct enseignent naturellement

aux moineaux francs. Nous ne sommes point doués malheureusement du

sens merveilleux qui fait retrouver à l'hirondelle le chemin du nid

qu'elle a bâti l'an dernier, nous n'avons pas non plus un vol assez

puissant pour nous élever à de grandes hauteurs, et de là, comme d'un

observatoire immense, plonger un regard aigu, portant à des distances

inconcevables. Nos sens sont beaucoup plus bornés, et nous brillons

bien plus par la force de notre intelligence, par notre aptitude

au raisonnement et à l'éducation, que par ces tours de force de

spécialistes.

C'est par cette aptitude universelle que nous nous rapprochons de

l'homme et nous nous éloignons des autres animaux, du chien, par

exemple, qui n'est qu'un nez organisé; de l'aigle, qui représente un

télescope ambulant, et de beaucoup d'autres animaux. Il en existe même

qui sont doués de sens autres que les nôtres, et par conséquent des

sens que nous ne comprenons pas, que nous ne comprendrons jamais, et

qui leur donnent ces aptitudes qui nous semblent tenir du merveilleux.

J'avais donc négligé de choisir mes points de repère et de semer des

pierres blanches sur mon chemin, comme fit le Petit Poucet; il me

fallait subir la peine de mon inconséquence.

--Au petit bonheur! m'écriai-je!... Et vous, enfants, n'en dites jamais

autant, c'est la maxime des étourdis! Mais j'étais bien jeune alors!

Et je volai, continuant mon voyage d'arbre en arbre, prudemment,

car, surtout en forêt, un pauvre oiseau a bien des ennemis et peut

rencontrer à chaque pas des embûches mortelles!

Enfin, grâce à mon bonheur, à ma prudence peut-être, je finis par

sortir du bois sans encombre. Mais, soit que je me fusse perdu dans

mon chemin, soit que la route fût longue, le soir arrivait, et avec le

soir venait la faim; je descendis à terre, entre deux mottes énormes de

bruyères, et, à ma grande surprise, je m'aperçus de l'extrême abondance

des insectes et des petites graines que l'on trouvait sans grande peine

dans la terre noire et friable qui formait le sol.

--Allons! m'écriai-je, en avant! Dieu n'abandonne jamais un moineau

courageux!

Avant de descendre, et en étudiant cette plaine à perte de vue,

j'avais entrevu vers l'horizon de grandes herbes ondulant et formant

comme une île de verdure au milieu des bruyères roses et brunes; je

me dirigeai de ce côté. Plus j'approchais, plus les herbes prenaient

des proportions gigantesques. C'étaient, des joncs et des roseaux que

je confondais sous le nom d'herbes; et quand je fus arrivé auprès

d'eux, je me hasardai à me percher sur une espèce de quenouille qui

se dressait parmi les grandes feuilles flexibles. Or, jugez de mon

étonnement: ce rideau de roseaux avait caché à ma vue une immense

étendue d'eau sur le bord de laquelle je me trouvais. Je puis même

confesser, mes chers enfants que je n'étais nullement rassuré, car ma

quenouille ployait et me balançait au-dessus de l'abîme d'une manière

fort inquiétante.

Heureusement, la nature a favorisé les oiseaux perchants d'une

disposition du pied particulière qui fait que, quand nous sommes posés

sur une branche, nous la serrons malgré nous, sans effort aucun, avec

d'autant plus de force qu'elle est plus agitée. C'est le poids lui-même

de notre corps qui agit au bout d'un levier spécial et fait serrer nos

doigts autour de la branche qui nous porte pendant notre sommeil ou qui

nous soutient pendant la tempête. Évidemment cette faculté ne s'exerce

pleinement que quand nos doigts peuvent embrasser la majeure partie

du tour de la branche; c'est pourquoi les petits oiseaux recherchent

les petites branches et pourquoi, les voyant balancés par le vent, on

aurait tort de leur conseiller de se réfugier sur les grosses.

Voilà comment fonctionne ce mécanisme. Les muscles fléchisseurs des

doigts, c'est-à-dire ceux qui font fermer notre pied, s'attachent au

fémur ou os de la cuisse. Ce sont des espèces de cordes minces et

élastiques qui passent derrière et sur les articulations du genou et

du talon comme sur deux poulies. Or, quand ces deux articulations

s'affaissent sous le poids de notre corps, elles tirent sur les tendons

avec d'autant plus de force qu'elles fléchissent davantage, et nous

font serrer naturellement et sans effort la branche sur laquelle nous

sommes posés.

Je dominais donc un étang immense: jamais je n'avais vu tant d'eau, et

je ne croyais pas qu'il en existât une telle quantité à la surface de

la terre; aussi je m'aperçus bientôt que j'étais entré dans un monde

nouveau. Autour de moi passaient, rapides comme des flèches, de grands

insectes dont les ailes raides et longues bruissaient comme du papier

que l'on froisse. Je cherchai aussitôt à me rendre compte de leurs

mouvements précipités et m'aperçus bientôt qu'ils faisaient la chasse

et dévoraient, les insectes plus faibles qu'ils attrapaient au vol.

C'est l'œuvre de destruction continuant sa voie fatale, nécessaire.

Et cependant les _Libellules_ ou _Demoiselles_ sont de jolis animaux.

Il y en a de bleues, de vertes, parées de couleurs métalliques d'une

richesse remarquable. Je ne pouvais me lasser de les regarder, tantôt

posées sur la pointe d'une herbe ou d'un roseau, plus loin sur la large

feuille des nénuphars. J'étais, de plus, presque ahuri par la quantité

immense de mouches et d'insectes qui bourdonnaient à mes oreilles; j'en

happai quelques-unes qui vinrent se poser à ma portée et ce premier

souper réconforta un peu mes esprits.

Je regardai plus courageusement alors au-dessous de moi, et, à travers

l'onde transparente, je vis se promener une foule de poissons dont je

n'avais point l'idée. Les plus grands poursuivaient les plus petits et

les dévoraient, ce qui me fit penser que, dans le monde aquatique comme

dans le nôtre, les émouchets et les émerillons ne manquaient point,

et que là, comme partout ailleurs, la nature poursuivait sans relâche

son œuvre de rénovation par la destruction. J'y voyais, entre autres,

un brochet énorme qui eût avalé même un moineau d'une seule bouchée,

tant il ouvrait une gueule effroyable, et je lui voyais engloutir

les poissons sans les mâcher. Les malheureux disparaissaient dans ce

gouffre comme une lettre qu'on jette à la poste!

Je restai longtemps à regarder ce spectacle et je fus saisi d'une

crainte instinctive; je ne voulus pas alors m'engager au-dessus de ces

vastes étangs au-delà desquels il n'y avait pour moi que l'inconnu.

Je rentrai donc m'abriter dans la forêt en me disant que la nuit me

porterait conseil.

VI

LES PEUPLES INCONNUS

Salut, bois couronnés d'un reste de verdure!

Feuillages jaunissants sur les gazons épars!

Salut! derniers beaux jours! Le deuil de la nature

Convient à ma douleur et plaît à mes regards!

(LAMARTINE.)

J'avais grande hâte de fuir le théâtre de mon malheur irréparable; il

fallait quitter le bois. Mais, soit que je me fusse perdu dans mon

inexpérience des forêts, soit que j'eusse flâné, soit toute autre

cause, je mis plus d'une semaine à quitter la voûte des arbres, et fus

enchanté de revoir le ciel, sans intermédiaires, au-dessus de ma tête.

Juste au moment où je sortais du bois, un spectacle imprévu s'offrit

à mes regards. Les arbres de la futaie diminuaient incessamment de

hauteur. Je m'en étais déjà aperçu à mesure que j'approchais de la

lisière, mais je vis qu'ils finissaient par devenir des buissons nains

et broutés par les troupeaux, puis se confondaient enfin avec les

bruyères. Or, ces bruyères s'étendaient devant moi à perte de vue,

et encore à gauche et aussi à droite!... De la bruyère, toujours de

la bruyère et des ajoncs!... J'eus un moment la pensée de retourner

sur mes pas. Comment trouver assez de nourriture pour traverser cet

immense désert sans culture? Du haut de la branche qui me servait

d'observatoire, je me désolais d'avance, et jetais un coup d'œil

anxieux vers certains points noirs que j'apercevais au loin, bien loin,

dans l'azur du ciel. Assurément, c'étaient encore des pirates!

Comment éviter leur poursuite dans cette plaine sans retraites et sans

arbres?... Décidément, j'étais beaucoup trop en vue; et je savais,

par expérience, que le moyen de bien voir est de se cacher. Aussi

gagner la terre ferme et m'installer de mon mieux sur une petite motte

de terre parmi les herbes qui se rassemblent aux pieds des bruyères,

fut l'affaire d'un instant et je me réjouis de m'apercevoir que, de

là, je ne perdrais rien de ce qui se passerait au bord d'un étang

voisin ou à sa surface. J'étais surtout frappé d'un profond étonnement

d'entendre un si grand nombre de cris poussés dans des langages que je

ne comprenais point, ce qui me fit penser d'abord que j'étais arrivé

aux confins de la terre habitable. Mais je reconnus bientôt que cela

tenait à la différence extrême des races, car je vis passer près de

moi plusieurs _fauvettes des roseaux_, dont je comprenais très bien le

gazouillement.

Les aventures d'une fourmi rouge et les mémoires d'un pierrot · 第 13 / 19 段