Il est vrai que mes voyages et mes aventures m'avaient donné une

expérience précieuse. Je savais maintenant m'orienter et cheminer le

long des chemins et des sentiers, en me tenant à l'abri des ennemis

de notre race. Et puis, l'avouerai-je, je me sentais pleinement

rassuré dans mon pays: il me semblait si pauvre en insectes courants,

grouillants de toutes parts, comparé aux solitudes tropicales, que je

l'aurais volontiers déclaré un désert inhabité, si le cri du pivert

dans le lointain et la vue de certains entonnoirs dont je me tenais

prudemment éloigné, ne m'eussent rappelé que la sagesse enseigne à se

tenir, partout et toujours, sur ses gardes. C'est ce que je fis pendant

la longue route qu'il me fallut entreprendre, car cette distance,

parcourue jadis en quelques heures par la voiture qui m'emporta, me

demanda cinq mortelles journées de marche.

J'arrivais, à l'automne, aux environs du bois natal. Je voyais, près

de moi, le troglodyte à la queue relevée qui suivait les haies dans

le fond du fossé. Le rouge-gorge, au-dessus de ma tête, chantait sa

chanson d'hiver sur les plus hautes branches d'un maigre pommier déjà

dénudé de ses feuilles. Cet arbre est le premier nu, le dernier habillé!

Ah! je reconnais des voix amies! Là-bas, vers la lande, causent des

pies qui jacassent leur chanson criarde avant de se répandre dans

les champs à la chasse des vers de terre. Au haut de quelques sapins

qui marquent la lisière du bois, j'entends deux merles susurrant

joyeusement en se poursuivant de branche en branche: puis, caquetant

comme des petites poules, voilà que j'entends venir une compagnie de

perdrix! Cachons-nous! Je les vois picoter dans le sentier poudreux, à

la recherche de mes pareilles! Elles font voler la poussière de leur

bec impatient qu'elles frappent sans relâche contre la terre, plutôt

par habitude que pour y ramasser une nourriture quelconque. La poule

fait ainsi.

Dans l'arbre sous une écorce duquel je m'étais caché, j'entendais

une compagnie de petites mésanges à tête noire monter, descendre et

piper à qui mieux mieux. Alertes, turbulentes, elles vont échenillant,

nettoyant... Cachons-nous vite ailleurs! Le danger est là!...

Je dus fuir une seconde fois précipitamment devant ces petits becs

dangereux dans leur fouille minutieuse des écorces.

Que disais-je donc que mon pays était inhabité, désert? que le danger

ne s'y présentait sous aucune forme? Hélas! le danger y existe comme

partout. La vie, dans notre monde sublunaire, n'est qu'un combat; _vœ

victis_ est la loi générale!

Et j'arrivai cependant peu à peu à la lande de Pora... ô ma belle

patrie!

Voilà donc le carrefour des chemins avec la croix obligée: bâtie en

bois, elle porte sur sa tige principale une petite niche, grillée de

fer, dans laquelle la piété du paysan a placé une bonne Vierge de

plâtre. A droite et à gauche de la croix, un tilleul énorme, mais

bientôt sans feuilles, étend ses branches bienfaisantes et offre une

ombre épaisse, en été, au voyageur fatigué.

La barrière du champ voisin est renversée; la porte est ouverte, et je

vois le laboureur passer en chantant sa chanson et guidant sa charrue,

dont l'essieu crie lamentablement. Il suit le large chemin de la lande;

ce chemin des pays pauvres avec sa physionomie toute particulière. Quel

bonheur pour moi de revoir la terre rouge apparaissant le long des

grandes ornières qui se croisent en cet endroit où le chemin semble

s'étaler sur la campagne, tandis que plus loin, en meilleur endroit,

nous le verrons étroit et encaissé!!...

Une heure après, j'avais passé sur les pierres blanches et j'arrivais

au milieu des miens. La fourmilière avait été réparée, reconstruite

après la catastrophe de la découverte du trésor.

Je trouvai là de nombreux enfants qui ne me connaissaient point; mais

quelques vieilles fourmis de mon âge existaient encore et hantaient

l'infirmerie, qui, en me regardant fixement dans les yeux un moment,

me reconnurent... Bientôt nous avons croisé les antennes et parlé des

souvenirs d'autrefois!

[Illustration: QUELQUES VIEILLES FOURMIS HANTAIENT L'INFIRMERIE.....]

Ce fut une ovation véritable lorsqu'on sut qu'Hercule était revenu!

Je suis le héros légendaire de toutes les fourmilières de la contrée.

Maintes fois j'ai dû conter aux enfants mon odyssée, et, certes, je

n'ai pas fini!

Puissé-je leur inculquer ainsi la prudence et la vertu!

[Illustration: Le hideux marabout avala mon père, ma mère, mes frères

et mes sœurs.]

LES MÉMOIRES D'UN PIERROT

I

L'HOSPITALITÉ D'UN MARABOUT

Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire,

Je n'en veux pour témoin qu'Hercule et ses travaux.

(LA FONTAINE.)

Le premier événement dont j'ai gardé le souvenir fut un terrible

cataclysme qui me priva, d'un seul coup, de toute ma famille et fit de

moi un pauvre orphelin.

Je suis né dans le Jardin d'acclimatation du bois de Boulogne. Ma mère

avait fait choix, pour établir son nid, du toit en chaume recouvrant

la maison d'un énorme, mais affreux oiseau que l'on nomme Marabout.

C'est celui auquel les femmes des hommes arrachent ces charmantes

plumes blanches semblables à une neige légère qu'elles se plantent sur

la tête. Ce n'est pas moi, chère maîtresse, qui vous engagerai jamais

à vous affubler de cet étrange ornement! Ah! si vous saviez où on les

recueille, ces plumes si légères!!!

Tapis sous le chaume croisé, nous vivions dans la plus grande

abondance; la pâtée des oiseaux étrangers assemblés dans ce jardin

fournissait à mon père et à ma tendre mère une mine inépuisable pour

nous nourrir, et la prévoyante Pierrette avait choisi la maison du

Marabout à cause de la proximité de l'eau, qui lui permettait de

trouver facilement au bord les vers dont nous avons impérieusement

besoin pendant notre jeune âge, surtout au moment de la croissance de

nos plumes. J'avais pour compagnons de nid deux frères et deux sœurs,

et nos parents n'attendaient plus que quelques jours pour nous montrer

l'usage de nos ailes. Hélas! qu'il y a loin de la coupe aux lèvres!

Une nuit, le vent s'éleva sous la pression de l'orage. Tapis au fond de

notre nid, sous les ailes de nos parents, nous tremblions aux lueurs

répétées des éclairs et sous les chaudes rafales qui ébranlaient

la maisonnette sur ses fondements. Transis de peur, mouillés par

des torrents d'eau qui se faisaient jour à travers les pailles et

ruisselaient sur notre nid, nous nous serrions les uns contre les

autres sans oser même pousser un cri.

Enfin le soleil paraît, mais faible, mais voilé; le vent redouble de

force et, tout à coup, un grand mouvement se fait dans notre demeure;

la tempête précipite la toiture en bas, et nous nous voyons tous

éparpillés sur le sol aux pieds du Marabout.

Mon père gisait écrasé sous la pression d'une poutre, ma pauvre mère ne

battait plus que d'une aile: son dévouement nous avait préservés, et

tous cinq, pantelants, grelottants, mouillés, nous gisions sur le sol

boueux, poussant de faibles cris de terreur. En moins de temps que je

n'en mets à l'écrire, horreur!!! le hideux Marabout eut avalé mon père,

ma mère, mes frères et mes sœurs!... Affreux trépas!

Un peu plus loin du monstre, j'étais tombé contre la séparation en fil

de fer qui limitait ce préau du voisin où habitaient des outardes.

Au moment où, de ce pas grave que prendrait un bourreau mû par la

fatalité, le Marabout avançait vers moi, ouvrant son bec immense,

j'avisai un trou dans la terre auprès de moi. M'y précipiter fut

l'affaire d'un clin d'œil, et le coup de bec qui m'était destiné ne

rencontra que le vide. Furieux, l'immonde animal redoubla, d'un coup

terrible, sur le trou dans lequel je m'étais réfugié. Mais j'avançais

doucement le long de mon souterrain, et le coup de pioche du Marabout

n'eut pour effet que de me fermer tout passage par là, en éboulant les

terres derrière moi.

Où étais-je?... Je recueillis un instant mes idées, puis je me décidai

à pousser en avant. Bientôt une légère lueur apparut devant moi et je

sortis de terre en face du père Outarde, qui me regardait d'un air fort

intrigué. J'étais sauvé! Ce souterrain était une galerie de passage

creusée par les rats pour passer d'un préau dans l'autre.

Je frémis encore quand je pense au danger que je courus ce jour-là,

tant au-dessus qu'au-dessous de terre.

Le digne oiseau chez lequel le hasard m'avait fait entrer voulut bien

ne me point faire de mal; il me regarda dédaigneusement, tourna les

talons et ne s'occupa plus de moi. J'en profitai pour me réfugier au

milieu d'une touffe d'herbe, et là je m'efforçai de me sécher un peu et

de réchauffer mes membres engourdis.

Bientôt la faim, la cruelle faim se fit sentir. J'appelai; mais qui

appeler? J'étais seul au monde. Ah! mes chères lectrices, plaignez de

tout votre bon petit cœur le sort de l'enfant orphelin!--J'appelais de

temps à autre... par habitude, car je sentais mes forces s'en aller...

je compris que j'allais mourir.

Heureusement, les moineaux donnent quelquefois aux hommes un spectacle

dont plus d'un de ces derniers pourrait faire son profit. Tandis que

je me sentais périr, un conciliabule se tenait au-dessus de ma tête,

entre les branches des petits chênes, puis tous les moineaux présents,

jeunes comme vieux, descendirent auprès de moi et vinrent m'apporter

la becquée. Merci à leur charité! Merci pour les bonnes paroles qu'ils

vinrent me dire et par lesquelles ils relevèrent mon courage. Les

plus jeunes étaient tellement empressés à leur œuvre de bienfaisance,

qu'ils venaient à mon secours même en présence d'un nombreux groupe

de promeneurs amassés contre la barrière. Les vieux, plus rusés, plus

expérimentés, attendaient que nous fussions seuls pour descendre

m'apporter leur aide et leurs conseils. Cela dura trois jours et trois

nuits pendant lesquels, hissé sur une sorte de boîte qui se trouvait

dans le préau, je dormis bien paisible, ayant à mes côtés deux solides

pierrots qui me réchauffaient et me servaient de gardes du corps. Le

quatrième jour, je ne ressentais plus aucune douleur de mes contusions;

je n'avais plus que le chagrin immense de la perte de tous les miens,

et sur le midi, aux rayons d'un beau soleil, je pus prendre ma volée et

aller, sur les arbres voisins, remercier mes sauveurs.

Je poussai même l'amour de la vengeance jusqu'à voler au-dessus du

Marabout avec l'intention de m'asseoir sur sa tête chauve pour la

larder de coups de bec; mais son bec formidable m'inspira une terreur

si salutaire que je renonçai à mon projet et me contentai d'y laisser

tomber quelque chose dont il ne s'aperçut seulement pas!

Que faire? Que devenir?

J'aurais pu demeurer au milieu de la nombreuse tribu de mes semblables

qui habitent le jardin; mais le souvenir trop récent de la catastrophe

à laquelle j'avais échappé me poursuivait, et me faisait prendre en

haine un endroit où un pauvre moineau ne pouvait pas même en sûreté

faire son nid et élever sa famille.

Peut-être aussi ne peut-on pas fuir sa destinée. Sans doute se

développait déjà en moi ce goût des voyages qui a rempli toute ma vie

et a fini par m'amener au bonheur, au repos, près de mon amie.

Je me résolus à partir. Aussitôt dit, aussitôt fait! Le lendemain

matin, le soleil levant me trouva déjà en plein bois, suivant une

allée vers la cascade. De là, je gagnai le champ de course, je passai

par-dessus la Seine et arrivai à Saint-Cloud. A partir de cette étape,

je ne connais plus, de nom, aucun des endroits où les événements

m'ont poussé; je n'ai plus dans la tête et dans le cœur qu'un mot:

celui de _Bon-Repos_. Ainsi s'appelle le château du père de Claire,

château qui serait parfait, s'il y avait un peu moins de hiboux dans le

parc;--_Bon-Repos_, l'endroit béni où je veux mourir sur les genoux de

mon amie!

[Illustration: Dans les blés.]

II

MA PREMIÈRE AMIE

Les blés d'alentour mûrs avant que la nitée

Se trouvât assez forte encor

Pour voler et prendre l'essor,

De mille soins divers l'alouette agitée

S'en va chercher pâture, avertit ses enfants

D'être toujours au guet et faire sentinelle...

(LA FONTAINE.)

Au loin s'étendait la plaine, couverte en partie de moissons dorées

étendues par endroits, tandis qu'en d'autres parties les épis, couchés

à terre en longues traînées, laissaient le sol à découvert. De place en

place, de grands espaces verts m'indiquaient des pâturages; quelques

haies, quelques arbres le long des chemins rompaient seuls l'uniformité

de ce magnifique spectacle. Au-dessus, un ciel bleu, limpide, sans

nuages, et partout les brûlants rayons du soleil de juillet.

Nous autres oiseaux, nous digérons vite et il nous faut manger sans

cesse. La faim se faisait sentir.

Je m'élançai vers l'un des champs moissonnés, pensant que les épis en

tombant avaient répandu quelques grains mûrs dont je ferais mon profit.

Au moment où je m'abattais dans les herbes, je vis aller et venir

anxieusement un oiseau à peu près de ma taille, mais dont la démarche

était beaucoup plus rapide que la mienne. Il cherchait à terre quelque

chose, et j'avoue que je n'y voyais rien qui valût la peine de ce soin.

Je marchai à sa rencontre, et voyant qu'il ne prenait aucun souci de

moi:

--Holà! Qui êtes-vous?... demandai-je.

Point de réponse.

--Êtes-vous sourd?

Pas de réponse.

Très intrigué de cette quête affairée, à laquelle je ne comprenais

rien, en même temps piqué qu'il ne répondît pas mieux à mes avances, je

marchai encore quelques pas vers lui et, le touchant de mon aile:

--Je ne vous veux point de mal, voisin, pourquoi ne me répondez-vous

pas?

--Je n'en ai pas le loisir.

--Veuillez au moins me dire comment vous vous appelez?

L'oiseau s'arrêta un moment, me regarda de ses grands yeux intelligents

et me répondit:

--Vous ne me connaissez donc pas?

--Non, en vérité.

--Pauvre enfant! vous êtes jeune, je le vois bien. Apprenez donc que je

me nomme l'_Alouette_: c'est moi qui chante l'_Angélus_ des oiseaux, le

matin, à midi et le soir.

--Merci, madame l'Alouette; moi, je m'appelle Pierrot.

--Je le sais bien, fit-elle. Vos pareils ordinairement ne valent pas

grand'chose, mais...

--Il y a des exceptions, Madame, je vous l'assure.

--Je veux bien vous croire.

Tandis qu'elle parlait dans son gentil langage, je la regardais

attentivement. Sur sa tête gracieuse se dressait une huppe formée

de plumes élégantes; sa robe était grise; grivelée de deux ou trois

tons tirant un peu sur le jaune et donnant à sa parure une couleur

tellement semblable à celle de la terre, que si je m'éloignais d'elle

de quelques pas, sa voix seule m'indiquait sa présence. Gracieuse dans

toute sa personne, un seul détail me choquait par sa singularité:

c'était la longueur démesurée de son pouce, plat et armé d'un ongle

sans courbure plus long que son doigt. Je lui en fis l'observation, et

elle m'expliqua que, grâce à cette conformation spéciale, les doigts de

l'alouette ne peuvent se fermer comme les nôtres et former une _pince_

par leur opposition avec le pouce. Aussi l'alouette ne peut-elle pas

embrasser une branche sous sa patte et est-elle obligée de ne jamais

percher.

--Vous passez donc votre vie à terre? lui demandai-je.

--Mais oui.

--Ce doit être bien fatigant, marcher sans cesse dans les terres

labourées?...

--Non, parce que notre pouce, qui vous semble un embarras, je le vois

bien, nous soutient sans effort sur les terrains mous et sableux.

Tout en devisant ainsi, nous quittions le champ et descendions sur

la route, auprès d'un cantonnier qui cassait des pierres et dont

l'Alouette n'avait pas peur. Elle le connaissait depuis longtemps, et

souvent, pendant son dîner, le bonhomme lui donnait des miettes de pain

noir qu'elle s'empressait, me dit-elle, de distribuer à ses petits. Une

voiture vint à passer; nous nous envolâmes, moi sur un buisson de la

haie voisine, elle dans les airs, me disant, en partant, de sa douce

voix flûtée:

Attends-moi, mon ami...

Attends, attends-moi...

Je vais chanter au ciel

Et je reviens à toi!

A toi! à toi!

Et elle ouvrit ses ailes longues, vigoureuses, infatigables. Je la

regardais ébahi monter, monter, monter toujours, et me sentais envahi,

je ne sais pourquoi, par une poignante inquiétude. Comment la tête ne

lui tourne-t-elle point?... Pendant ce temps, elle montait toujours,

décrivant des cercles gracieux dont chaque tour l'élevait davantage et

faisant entendre sa voix qui, malgré l'éloignement, m'arrivait toujours

aussi nette, aussi distincte, aussi forte! Ce fait me remplissait

d'étonnement; mais depuis j'ai, un jour, entendu un homme très savant

me dire que ce fait était inexplicable pour lui,--ce qui ne m'étonne

pas, puisqu'il l'est bien pour moi! Aujourd'hui, je regrette vivement

de n'avoir pas songé à demander à ma chère Alouette comment elle

accomplissait ce tour de force.

Elle monta ainsi à plus de mille mètres de hauteur. Un quart de

lieue en l'air! Je ne la voyais plus, mais je l'entendais toujours,

et pendant une demi-heure elle chanta, sans effort, sans fatigue

apparente. Ses thèmes étaient toujours variés, mélodieux, tendres

et limpides, quoique tristes. Bientôt j'entendis aussi les autres

alouettes de la plaine qui, comme elle, chantaient en montant vers

les nuages et comme elle obéissaient sans doute au besoin inné et

instinctif qu'elles ont de se balancer de temps en temps dans un air

plus pur que le nôtre. Je l'appelai de ma voix la plus forte:

--Reviens, amie! descends!

Quel enfantillage! Je ne réfléchissais pas qu'elle ne pouvait

m'entendre, puisque j'ignorais l'art de faire porter ma voix aussi

loin que la sienne. Tout à coup j'entends au-dessus de ma tête un

cri d'effroi, un _qui-vive_ strident poussé par une hirondelle qui

effleurait mon buisson... A côté de moi, une bergeronnette, se

balançant sur un tas de pierres, répond par un appel perçant et

s'envole... Que veut dire tout cela?

Blotti parmi les épines de mon buisson, je suivais de l'œil ma nouvelle

amie, qui apparaissait comme un point noir dans le bleu du ciel; je

l'apercevais prête à redescendre, quand soudain un oiseau beaucoup plus

gros que nous, doué de grandes ailes pointues et armé d'un bec crochu

et formidable, passa, rasant la haie dans laquelle je me cachais...

L'effroi paralysa mes sens, quand j'entendis le bonhomme de cantonnier,

auprès duquel l'oiseau volait, marmotter entre ses dents:

--Gredin d'émouchet! va!... N'attaque pas mon Alouette, au moins, car

tu aurais affaire à moi!

De ses yeux perçants, l'émouchet avait vu mon amie. Il bondit et

s'élança dans la nue, obliquement, sans cependant perdre de vue

la pauvrette, qui, d'un coup d'aile rapide, monta au plus haut du

ciel. L'émouchet courut alors une bordée qui le rapprochait d'elle;

mais, tout à coup, l'Alouette plia ses voiles, et, comme une pierre

qui tombe, d'un coup elle arriva au pied de la haie. Ouvrant alors

ses ailes à quelques pas de terre, elle amortit sa chute et, d'un

revers, se blottit dans les hautes herbes. Elle y arrivait à peine que

l'émouchet tombait à son tour, mais trop tard! Malgré ses yeux jaunes,

féroces et inquisiteurs, qui luisaient comme des escarboucles, il

n'aperçut pas l'Alouette, blottie et immobile.

[Illustration: COMBIEN J'ÉTAIS HEUREUX DE VOIR LE BRAVE CANTONNIER...]

Il s'éloigna, battant de l'aile d'un air mécontent...

Combien j'étais heureux! autant de la savoir sauvée que de voir le

brave cantonnier qui, armé de son marteau à long manche, arrivait à son

secours.

Je m'approchai d'elle et nous nous mîmes à causer comme des bons amis

qui se retrouvent; malheureusement, elle se montrait un peu plus

réservée que je ne l'eusse désiré: comme tous les habitants des

campagnes, elle était défiante et ne se livrait pas au premier venu.

Cependant, je lui parus un bon enfant de Moineau; elle fut convaincue

que j'avais le cœur sensible, peut-être se souvint-elle de l'amitié

séculaire qui lie nos deux races; toujours est-il que sa raideur se

détendit, qu'elle me raconta ses malheurs et m'initia aux dangers

que mon espèce redoute; car, hélas! ici-bas, chacun de nous a ses

ennemis.--Heureux ceux qui n'en ont qu'un!

--Je ne suis plus jeune, me dit-elle; j'avais échappé jusqu'à présent

à tous les pièges qui nous ont été tendus par les enfants des hommes;

j'en étais fière et m'en glorifiais.

Hélas! combien je suis punie aujourd'hui de ma présomption!

Nous construisons ordinairement notre premier nid de bonne heure, vers

la fin d'avril, afin que nos petits soient assez forts pour s'envoler

avant que l'homme récolte ses grains. Dans les champs ensemencés, nous

profitons d'une petite cavité naturelle au fond d'un sillon, pour y

amasser quelques feuilles, un peu d'herbes fines, du crin bien choisi,

et là-dessus nous pondons quatre à cinq œufs, les plus charmants qui

existent, à nos yeux du moins. Nul ne peut fuir sa destinée, et le

malheur poursuit certains êtres sans relâche. Ma première couvée fut

détruite par un orage: moi-même, je ne dus mon salut qu'à la présence

d'esprit de mon mari, qui me sauva d'un torrent d'eau emportant au loin

notre nid et nos œufs déjà brisés.

Nous nous remîmes avec ardeur à préparer une seconde couvée: mais je

voyais avec douleur que les blés mûrissaient trop vite et que nos

petits ne seraient jamais assez forts à la moisson prochaine. Les chers

enfants, cependant, se montraient pleins de courage. Tout jeunes, ils

avaient quitté le nid et s'efforçaient de nous suivre; mais leurs

petites jambes leur refusaient bientôt service et leurs ailes ne les

retenaient pas encore assez dans les airs pour me rassurer entièrement.

Je jugeais donc l'année très hâtive. La chaleur se fait sentir intense

et sans relâche, le grain pouvait être récolté près de quinze jours

plus tôt qu'à l'ordinaire.

Un matin, j'étais allée au loin faire provision de petits insectes

mous, de chenilles, car cette nourriture animale augmente rapidement

les forces de nos enfants. Pendant ce temps, vint le maître du champ

avec ses ouvriers. La faux des moissonneurs accomplit son fatal office

et, dans un sillon, découvrit la retraite de ma chère couvée! Ravis de

leur trouvaille, ces hommes cruels emportèrent mes enfants pour les

élever et les tenir en cage, afin d'entendre leur douce chanson. Ah!

que pareil malheur n'arrive jamais à leur famille! Que Dieu les garde

de la maison sans enfants: le poète l'a dit!

--Pauvre mère!

--Je n'ai pas perdu cependant tout espoir de les délivrer... C'est

peut-être le ciel qui vous envoie vers moi, et si vous vouliez me venir

en aide, nous parviendrions, peut-être, à les rendre à la liberté et à

mon amour.

--Comment faire?

--J'ai reconnu, par de légers duvets épars sur le lieu du sinistre,

qu'ils ont essayé de se sauver. Hélas! que n'étais-je là pour les

secourir ou mourir avec eux!

--Oui, vraiment, dis-je à ma nouvelle amie, je ferai tout mon possible

pour vous venir en aide. Comptez sur un ami!

--S'il en est ainsi, suivez-moi. Les moissonneurs vont dormir une

heure: la chaleur excessive et le travail auquel ils se livrent les

obligent à prendre quelque repos. Cherchons à reconnaître, parmi

eux, quel est le maître. C'est lui qui doit posséder ma nichée. Nous

le suivrons vers sa maison et j'aurai bientôt découvert où sont mes

enfants... Le cœur de leur mère le saura deviner!

--Partons, répondis-je enflammé d'un beau zèle.

--Pas avant que je vous aie remercié, jeune étranger, de l'aide

désintéressée que vous me fournissez. Fasse Dieu que vous ignoriez

toujours des douleurs semblables à la mienne!

D'un coup d'aile nous volions autour des travailleurs, et il nous fut

aisé de distinguer qui marchait en tête de l'escouade et qui donnait

les ordres.

--Hélas! mon ami Pierrot, nous serons obligés d'attendre jusqu'au soir!

--Le croyez-vous?

--Sans doute. Le maître commence chaque sillon, les moissonneurs sont

en plein travail... Ah! que le temps me semble long loin des miens!...

Pauvres petits!

Tandis que la mère inconsolable se lamentait, une femme apparut dans

son rustique costume, apportant les vivres du goûter, et moi, perché

sur une javelle voisine, je me laissai aller au plaisir de contempler

cette scène d'une naïveté biblique.

Les aventures d'une fourmi rouge et les mémoires d'un pierrot · 第 10 / 19 段