Un instant étourdi par la commotion, je me mets à la nage... Hélas! que

de morts et de blessés!!!... l'eau était, tout autour de nous, couverte

de cadavres!...

Que faire?

L'instinct de la conservation fut plus puissant, chez moi, que la

terreur. Je m'accrochai au câble de l'ancre: je m'y cramponnai, et

malgré que mes membres fussent comme perclus, je parvins à me hisser

dessus, suivi de plusieurs camarades que j'aidais à y prendre place...

O douleur! mon amie gisait à la surface de l'eau, la tête broyée par le

choc de la branche.

XIX

L'AUSTRALIE.--ENCORE DES COUSINES.

--La belle chance! Me voici à bord, au moment où je n'avais aucune

envie de m'embarquer! C'est très bien, la vie est sauve... mais, où

allons-nous sur ce navire inconnu?.....

Tel était mon monologue, en me cachant au plus près de l'écubier par

lequel j'étais entré.

--Reposons-nous d'abord!... Quel cataclysme!! mon Dieu!...

Et je repris haleine, en écoutant de toutes mes oreilles les bruits

du vaisseau. Il me semblait entendre des voix qui parlaient français:

c'eût été trop de chance!... J'écoutai encore, mais tout bruit cessa:

la cale était silencieuse; aussi je m'endormis...

Tout à coup, un grincement effroyable me fit tressaillir; j'ouvre les

yeux; c'est le câble, mon voisin, par lequel je suis monté là, qui

grince en passant... Que fait-on?... on le remonte, l'ancre avec...

donc, nous appareillons?...

Hélas! où allons-nous?...

Qui le sait?... Une heure après, nous étions en pleine mer, à la grâce

de Dieu. Voilà tout ce que je savais.

Ce fut une dure et longue traversée de près de trois mois: je ne revis

même plus mes compagnons. Ont-ils été tués? ou la nourriture leur

a-t-elle manqué dans les réduits qu'ils ont pu trouver? je ne sais.

Nous nous trouvions sur un bateau à vapeur; aussi je vivais, jour

et nuit, au milieu du fracas des machines, de l'odeur de l'huile et

de la fumée... Ce n'était point agréable pour une fourmi. La seule

consolation que j'appréciasse était la jouissance d'une température

chaude, excellente, analogue à celle de nos meilleures journées de

soleil au printemps. J'en jouissais, sans mot dire, me cachant, me

faisant bien petit, d'abord pour sauver ma peau, et puis pour apprendre

où j'allais. Je ne pouvais l'apprendre que par hasard et parce que l'on

ne se défierait point de moi. Il fallait attendre tout du hasard et de

mon adresse...

Quant à vivre, je trouvais partout à manger: il faut si peu de chose

pour contenter une fourmi!

Enfin--car tout prend une fin en ce monde!--nous arrivons, évidemment

dans un port, puisque j'entends filer l'ancre, stopper et venir à

quai... Ah! ah! c'est le moment d'ouvrir une oreille attentive.....

Des employés de la douane, des inspecteurs de santé arrivent à bord.....

O malheureuse destinée! Tout ce monde parle anglais!!!... Hélas, on

a négligé de m'apprendre cet idiome dans ma lande de Pora!!! Comment

faire?...

--Lieutenant! une lettre pour vous!...

--Ah! ah! voici du français... Écoutons!...

Un grand bonhomme déguisé en sorte de facteur, avec un sac de cuir au

côté, une espèce de marmite en cuir bouilli sur la tête, une ceinture

en cuir, et un étui en cuir au côté, parut sur le pont...

J'arrivai aussitôt que lui.

--_Sir, a letter from the consulate._ Monsieur, une lettre du consulat.

--_Well! give me._ Bien, donnez.

--_I'll wait for the answer, if your honour allows it..._ J'attendrai

la réponse, si Votre Honneur le permet.

--_Stay for a moment._ Attendez, je reviens.

--Diable! diable! mais ce n'est pas du tout du français, cela!

Patience! hélas!...

Bientôt le lieutenant remonta.

--_Give that to the consul..._ Donnez cela au consul...

--_That will be done, sir._ Ce sera fait, monsieur...

--_And you must say I am to go down to Melbourne tomorrow._ Et vous lui

direz que je reviendrai demain à Melbourne.

--_Yes, sir._ Bien, monsieur.

Et le bonhomme au cuir disparut...

--Melbourne... Ce doit être un nom de ville! Nous sommes à

Melbourne?... Melbourne?... Mais, il me semble que je connais ce nom...

Pardieu, oui! nous sommes en Australie!!!... Oh! c'est trop fort!...

et comment revenir en France, maintenant que nous sommes à l'autre

bout du monde!... Voyons un peu ce que c'est que cette ville... C'est

dans la province de Victoria, une nouvelle terre d'or... au sud-est de

Sydney... un ancien port des forçats qu'on amenait d'Angleterre... oui,

oui, des _convicts_!!...

Peu flattée de ces souvenirs, je montai tout le long d'un des mâts du

bateau à vapeur, de façon à voir de là-haut cette ville et d'essayer de

deviner ce qu'il y aurait à faire en cette triste occurrence. J'étais

de fort mauvaise humeur, et lorsque j'eus atteint la petite hune qui me

promettait un poste d'observation assuré, je levai la tête... et ne pus

retenir un cri d'admiration!

Comment! c'est là Melbourne! une ville née d'hier; elle n'a pas

quarante ans!!!...

Je trouvais devant mes yeux une ville immense, étendue dans une belle

plaine, coupée de rues somptueuses et laissant voir les dômes de ses

édifices, ses églises, ses chemins de fer, et, au milieu de tout

cela, un admirable fleuve, le Yarra, dans lequel nous étions, et qui,

navigable aux plus grands navires, forme un bassin de 12 kilomètres au

moins de largeur. Quel panorama splendide!... A l'extrémité intérieure

de ce bassin, le terrain change et les bords de la rivière, élevés,

mais de quelques mètres seulement, forment encore des docks naturels au

pied de vertes collines prêtes à recevoir une ville nouvelle.

Nous sommes près du champ d'or de Bendigo! J'entendais parler deux

matelots français des _placers_ et des fortunes que l'on y faisait... à

la bonne heure!

Quant à la côte que j'entrevoyais--en ce moment, et, admirant la baie

du Port-Philippe, par laquelle nous étions entrés et qui a une centaine

de kilomètres de long sur plus de 60 de profondeur,--la côte boisée

me rappelait les montagnes de la Provence, couvertes d'oliviers et de

chênes verts. C'étaient les mêmes teintes, la même monotonie où l'œil

se repose sur des couleurs si douces et si faciles à saisir, qu'elles

semblent inventées pour le plaisir du spectateur.

Je ne me lassais point d'admirer et ne pensais pas davantage à

descendre de mon observatoire, si bien que j'y passai la nuit. A

présent que j'avais aperçu cette grande côte, admiré ce beau pays, je

me dis que ce serait faire preuve de bien peu d'intelligence que bouder

contre sa curiosité, et ne pas profiter d'un contre-temps déjà accepté

de force, pour continuer ses observations. Nul doute que l'Australie ne

renferme des spécimens intéressants, pour moi, de la grande nation des

fourmis!

Pourvu qu'elle en renferme!... car le peuplement de ses campagnes est

si différent du reste du monde!

Autre question qui se présente à mon esprit:--Comment traverser cette

ville immense pour gagner les champs, le _bush_, comme ils disent?...

quel stratagème inventer?... Bah! soyons à l'affût des occasions!...

Et, redescendant de mon observatoire, je pris mes quartiers sur le

pont, parmi des grappins et des chaînes en fer où personne n'allait

des animaux que j'avais pu reconnaître à bord: j'avais remarqué tout

cela!...

Le lendemain matin, un de nos passagers--un Français!--monta sur le

pont, et bientôt son frère, un _squatter_ de la colonie, vint le serrer

dans ses bras. Aussitôt, je résolus de partir avec lui! J'avisai, parmi

ses bagages, un petit sac de cuir qu'il devait probablement suspendre à

ses épaules par une courroie; je profitai d'un moment où il le déposait

près de moi, sur le pont, pour me jeter dans une poche ouverte qui se

trouvait sur le dessous. Je m'y trouvai en compagnie de ses gants et de

miettes de pain dont je fis mon profit.

Tout allait bien jusque-là. Je n'avais à craindre le contact d'aucun

corps dur pouvant me blesser par les chocs ou soubresauts qui me

menaçaient.

C'est ainsi que je quittai le bord!

A peine à terre, mon compagnon enfourcha un bel et bon cheval que son

frère avait amené, et nous partîmes, non sans secousses, à travers les

rues de Melbourne. Nous voyageâmes pendant une heure à travers les

barrières qui servent de clôture aux terrains vendus récemment aux

environs de la ville, et ce ne fut qu'au bout de 12 kilomètres que nous

entrâmes dans le _bush_, c'est-à-dire la vraie campagne.

Je m'étais mise à cheval sur les gants, qui remplissaient presque toute

la poche dans laquelle j'étais, et de là, en me cramponnant bien, je

pouvais tout voir au dehors. La route que nous suivions n'était qu'une

trace faite par les allants et venants, une large bande de terre mise à

nu par le passage des chevaux, du bétail et les sillons des voitures.

Rien de plus primitif!

Nous avions bien marché quatre heures: je n'en pouvais plus, parce que

mon compagnon interrompait souvent par un temps de galop la monotonie

du chemin, lorsque nous arrivâmes sur le haut d'une colline où le

frère de mon hôte arrêta les chevaux pour montrer à son compagnon la

plantation où _nous_ allions. A nos pieds s'étendait une petite plaine

marécageuse: elle était traversée par un ruisseau dont une clairière,

au milieu des grands bois, signalait le cours, et qui allait se perdre

dans une plaine beaucoup plus vaste. Cette plaine s'étendait à notre

gauche, bordée par le Yarra, qui coulait au pied de collines boisées

derrière lesquelles se détachait, plus haute et plus vigoureuse de

tons, la chaîne ondulée des Alpes australiennes.

C'était un panorama splendide.

Tout près de nous, le ruisseau formait la limite de la plantation, et

nous nous dirigeâmes vers un petit pont qui servait à le traverser. Une

demi-heure après nous descendions devant la vérandah de l'habitation; je

sautai à terre et me cachai dans le gazon.

Je n'avais pas fait cent pas dans la prairie que je m'arrêtai, ébahi,

devant une singulière caricature. Figurez-vous une fourmi qui, en

marchant, relève son abdomen si haut en l'air, qu'il se courbe et

couvre son dos, au-dessus du thorax!... C'est insensé, tout simplement!

un abdomen n'a jamais été fait pour servir de parasol!!...

Enfin, telle est l'Australie; la terre des singularités, presque des

impossibilités!

Je reconnus la fourmi que les savants ont baptisée: le _Crematogaster

læviceps_, ce qui veut dire: _Ventre suspendu à petite tête_!!... Je

voulus bien lier conversation avec elle; mais elle parlait un charabias

incompréhensible et me parut peu sociable vis-à-vis des étrangers, tout

en l'étant beaucoup vis-à-vis de ses semblables; car mon premier soin

fut de la suivre pour savoir comment était bâtie sa fourmilière. C'est

un vrai chef-d'œuvre!... Je les vis assez nombreuses sur des accacias

voisins, suspendues à leurs branches basses, sous forme de boules

grosses comme la tête d'un homme, absolument comme _la Tête de nègre

du Brésil_.

Celle du Brésil bâtit, en effet, sa boule si singulièrement que,

toute garnie, en dehors, de petits appendices, elle rappelle, à s'y

méprendre, les cheveux crépus des enfants de l'Afrique.

D'en bas, le nid de mon Crematogaster ressemble beaucoup au guêpier de

certaines espèces: mais je monte tout simplement dans l'accacia pour y

regarder de plus près et je vois qu'il est beaucoup plus compliqué.

Il est formé d'une multitude de ramifications courbes, mêlées et

pelotonnées amenant toutes aux chambres et à des galeries extérieures.

J'ai su, à mon retour en France--car j'y suis revenu!--que l'on

connaissait encore d'autres espèces ayant l'habitude de tenir leur

abdomen redressé; c'est la fourmi de Kerby (_Myrmica Kirbii_) et la

fourmi élargie (_Formica lata_). La première construit son nid sur

les branches des arbres, comme le Læviceps, mais elle le compose de

bouse de vache et elle a l'habitude de donner à ces matériaux la forme

de tuiles qu'elle range comme sur les toits des maisons humaines. Ce

n'est pas assez pour les rassurer contre les intempéries: elles savent

placer, en dessus de leur fourmilière aérienne, un dôme, ou toit séparé

qui se projette tout autour en avant de la circonférence du nid.

La seconde espèce que j'ai citée attache son nid aux branches les plus

grosses des arbres; elle le construit aussi en bouse de vache, mais

elle y mélange des feuilles.

Hélas! je n'étais pas au bout de mes étonnements et, aujourd'hui que,

revenu à une tranquillité profonde, je repasse dans mon esprit tout ce

que j'ai vu, je suis obligé de constater que nulle part n'existe rien

d'aussi extraordinaire que la Nouvelle-Hollande. Si nous examinons les

arbres, nous nous apercevons qu'ils ne donnent point d'ombre, quoique

ornés de belles et larges feuilles, parce que ces feuilles, au lieu de

se présenter horizontalement, comme chez nous, se tiennent verticales

ou sur la branche. C'est pourquoi les forêts les plus épaisses, les

plus splendides, comme arbres d'une hauteur prodigieuse, sont claires

comme en plein champ et montrent un sol garni de hautes herbes comme

une prairie. En Europe, sous les grands arbres d'une futaie, il ne

pousse rien: le sol est nu, le jour est sombre, l'air frais. Là-bas,

le soleil vous rôtit au milieu de la forêt la plus épaisse, comme au

milieu d'un Sahara!

Autre bizarrerie pour nous autres fourmis: tous les arbres qui ne

tiennent pas leur feuillage vertical portent des feuilles si découpées,

si surdécoupées, qu'elles ne fournissent non plus aucun ombrage. Tous

ces végétaux ont une odeur extrêmement forte, quelques-uns l'ont

très agréable, mais la plupart sentent le camphre ou l'essence de

térébenthine.

D'ailleurs, toutes les plantes et tous les arbres de l'Australie sont

à feuilles persistantes: la plupart portent des feuilles longues et

effilées qui pendent comme celles des saules pleureurs et descendent

de branches gracieusement courbées. Quant à leur couleur, elle dépend

de la saison, du sol et aussi de l'âge des arbres. J'ai trouvé dans

les forêts des fougères en arbres, formées de larges parasols d'une

richesse inimitable. Les tons du vert sont d'une richesse, d'une

netteté dont nous n'avons aucune idée: plus clairs que nos arbres.

Mais, ajoutez au-dessus un ciel bleu limpide, placez en dessous des

terrains jaune chaud parsemés d'herbes jaunes et brillantes que la

rosée fait éclore, éclairez tout cela d'un soleil splendide, et vous

comprendrez pourquoi j'admire toute la journée!

Les oiseaux ne chantent point comme en France:--il y en a beaucoup

moins de dangereux pour nous--au lieu des roulades du rossignol et

de la fauvette, on n'entend que des cris particuliers; mais dans le

nombre, il y en a d'une grande douceur, d'une expression plaintive

et charmante. Ce qui m'étourdissait, c'est le nombre prodigieux

des oiseaux; non, jamais la lande de Pora ne m'avait montré pareil

spectacle!... Ils étaient partout, par escouades, sur les arbres, se

poursuivant bruyamment, parés de leurs plumes rouges, vertes, jaunes,

etc... J'étais éblouie!

Maintenant, dirai-je les animaux bizarres que j'ai rencontrés dans

ces campagnes où je suis demeuré plus d'un an à trotter à droite et

à gauche avant d'avoir pu trouver l'occasion de revenir au pays? La

première fois que j'ai vu passer des kanguroos, je crus avoir devant

moi un être ne possédant que deux pattes propres au saut et une queue

puissante.

Un jour, dans le marais, au bord d'une rivière, je me trouve en face

d'un être plus singulier encore: c'était une sorte de grosse taupe à

courtes pattes, la tête terminée par un bec de canard! Je m'approche

et je vois que ses pattes, surtout celles de devant, sont palmées,

comme celles d'un oiseau d'eau. Il avait une queue de castor... Bientôt

il s'enfuit dans un terrier énorme creusé derrière lui, et je le

vois ressortir, près de l'eau, par deux issues, mais à une distance

considérable!

Qu'est-ce cela? Un ami, depuis mon retour en France, me l'a nommé

Ornithorhinque Paradoxal... Soit!... _Quadrupède à bec d'oiseau_

m'aurait semblé meilleur dans la langue des fourmis rouges.....

Je n'étais pas encore à la fin de mes étonnements. Je me flattais que

le tamanoir, notre terrible ennemi américain, ne reparaîtrait jamais à

mes yeux; pas du tout! un animal existe là qui le remplace!...

Je me trouvais, un jour, dans un endroit découvert: j'étais

monté--j'aimais beaucoup cela!--sur un long brin de roseau sec, quand

des enfants arrivèrent en poussant de grands cris et tenant attaché

par la patte un animal dont le corps, roulé en boule, me rappelle un

hérisson gros comme un petit chien.

--Nicobejan! Nicobejan! criait un garçon.

--Jannocumbines!... chantait un autre...

--Cojera! cojera!! bien beun!... disait un jeune nègre frisé.

Quel était ce misérable animal, jouet de ces enfants sans pitié?...

C'était un Échidné épineux, notre ennemi, aussi dangereux que le

tamanoir! Comme lui, sa tête se termine en une sorte de bec d'où sort

une langue aussi longue, aussi bien enduite de glu que chez l'autre.

Cette tête est attachée à un corps de porc-épic. L'animal fuit, dans

un endroit découvert, avec une vitesse si extrême, que rien n'est plus

difficile que de le capturer, d'autant plus qu'il est un fouisseur

d'une telle puissance qu'il entre dans la terre aussi aisément que si

elle était liquide.

--Ne le lâche pas!... Nous le perdrions...

--Bah! Il ne s'enfoncerait pas si vite que cela!.....

--Non?... essaie! L'autre jour, mon patron en a enfermé un dans une

cour pavée: en dix minutes il a enlevé les pavés et s'est enfoncé dans

le sol comme dans l'eau...

--Il a enlevé les pavés?...

--Comme des plumes!... Le patron disait qu'ils eussent été dix fois,

vingt fois plus lourds, il les aurait arrachés tout de même, parce

qu'il passe entre eux la pointe de ses grands ongles.

--Vous l'avez repris?

--Ah! ouiche!!... Comme c'est commode!... un animal qui se met en boule

et qui ne présente plus que des épines pointues comme des aiguilles et

qui vous déchirent les mains! Avec ça, quand on veut le prendre, il rue

des jambes de derrière à tout déchirer avec ses griffes!

--La vilaine bête! Tuons-la!!!...

--Mais non, imbécile! Ne la tuons pas! Allons la vendre, nous en aurons

un bon prix auprès de deux ou trois marchands de curiosités que je

connais.

--Comment l'emporter?...

--Dame!... j'sais pas...

--Traînons-le sur ses piquants.

--Tu vas le tuer... et il vaudra dix fois moins.

--Faut chercher une voiture... La paiera-t-il?...

--Sans doute et bien au-delà...

--J'y vais. Attendez un peu!

L'enfant partit du côté de la ferme qu'on voyait dans le lointain.

--Pourvu, continua l'autre, qu'il ne fasse pas comme celui que le

patron avait mis l'autre jour dans la caisse de son cabriolet!

--Qu'est-ce qu'il a fait?

--Mon cher, quand il est arrivé, on n'a pas pu, par aucun effort, le

faire remuer. Il était attaché aux planches comme une patelle sur un

rocher, la tête et le museau cachés en dessous de ses piquants. A la

fin, le patron se rappela que quand nous voulons enlever des patelles

nous passons dessous une lame de couteau; il m'envoya chercher une

bêche, la passa sous l'animal et le souleva. Il se mit à braire dans le

coffret et nous eûmes bien du mal à le prendre par une des jambes de

derrière.

--Bah!

--Sans doute. C'est le seul endroit par lequel on puisse le tenir!

aussi, tu vois bien que c'est par là que j'ai attaché le nôtre...

La voiture vint, les gamins y montèrent le malheureux échidné au moyen

de la corde qui le tenait et partirent vers la ferme.

J'avais eu le temps de remarquer que tous deux--lui et l'ornithorhinque

que j'avais vu--étaient des mâles, parce tous deux avaient, au pied de

derrière, un fort éperon percé pour répandre une liqueur dans la plaie.

La glande qui la fournit est même visible chez les deux.

Cependant, l'un et l'autre ne se servent jamais de cet éperon et sont

absolument inoffensifs!

Dans quel but le portent-ils?

XX

RETOUR AU PAYS.--REVOIR LA LANDE DE PORA ET MOURIR.

Toute chose a son revers!

Certes, je vivais au milieu de la plus belle nature qui se puisse voir;

mais déjà deux mois s'étaient passés et non sans désenchantement.

Jamais on ne pourra se rendre un compte exact de la population qui

grouillait sous les plantes et les herbes qui couvraient le sol. Je ne

pourrais plus compter le nombre de fois où je jouai ma vie dans une

fuite précipitée, agrémentée de toutes les ruses que me fournissait mon

cerveau.

Sous les pierres c'était encore pis! Je ne rencontrais que serpents,

que scorpions, que centipèdes, que tarentules gigantesques... Jamais

l'imagination des hommes n'a inventé de monstres plus horribles que

tous ceux-là!

Il ne faut pas se dissimuler, non plus, que je vieillissais: mes

anciennes blessures me faisaient souffrir et se rouvraient quelquefois;

les rhumatismes étaient venus, et je sentais bien que ma légèreté me

faisait défaut dans mes nombreuses escarmouches. Je le compris... il

était temps de regagner le pays natal.

Comment faire?

Je me rapprochai de l'habitation: maintenant, j'en connaissais tous les

abords.

L'occasion ne tarda pas à se présenter, plus belle que je n'aurais

osé l'espérer. Mon ancien hôte, le cavalier, repartait pour la France

et devait en ramener sa femme et ses enfants, et s'établir dans une

habitation voisine qu'il avait achetée. Je résolus de le suivre.

Remonter dans ma poche de cuir, être emporté par lui à cheval fut

l'affaire d'une minute.

Je ne pus pas partir sans jeter à cette belle nature un dernier coup

d'œil auquel se mêlait, malgré tous mes ennuis, un sentiment de

regret. Un léger brouillard d'automne glissait, lentement chassé par

la brise du matin et, après les adieux, le silence de la plaine ne fut

interrompu que par les cris des oiseaux rieurs et des Kacatoës qui

se répondaient d'arbre en arbre; par ceux des canards sauvages qui

s'ébattaient sur les rives du Yarra dans les joncs et les lagunes.

Quelle grandeur dans ce silence! Il me fit penser à la lande de Pora:

elle aussi était belle au matin, enguirlandée des fils de la Vierge,

emperlée de rosée!

A midi, nous étions en bateau: les malles avaient été envoyées la

veille. Je m'établis dans la cabine qu'il avait fait arranger à sa

fantaisie, car l'administration les fournit nues.

Bientôt l'Australie disparut à l'horizon. J'allais donc rentrer

au logis! Le bateau, le _Marlborough_, touchait à Rochefort! Ce

_Marlborough_ était un magnifique vaisseau frégate de 1200 tonneaux;

jamais je n'avais vu un pareil luxe; je vivais inconnue chez mon

protecteur comme dans un palais enchanté; d'autant plus qu'en

aménageant _notre cabine_, il avait adopté une fermeture spéciale qui

empêchait l'entrée de toute espèce d'insectes.

Le soixante-dix neuvième jour de notre traversée, nous étions à quai

à Rochefort: nous descendîmes ensemble, mon compagnon et moi, et je

sautai précipitamment sur le quai. Dire quels sentiments agitaient mon

cœur est impossible: j'étais si heureux de reconnaître chacune des

maisons de ce quai que j'avais habité dans le temps, qu'il me sembla

reconnaître en même temps jusqu'aux paniers contre lesquels j'avais

ramassé du sucre... et à tout cela se mêlait comme le sentiment d'avoir

échappé à un grand danger... celui de ne plus revoir mon pays!

Le _Marlborough_ ne faisait à Rochefort qu'une escale de quelques

heures pour déposer au consulat français des papiers intéressants qu'on

ramenait en France, et bientôt je revis la vapeur s'élancer sifflante

et emmener mon protecteur auquel j'envoyai, du fond du cœur, avec ma

reconnaissance pour les services inconscients qu'il m'avait rendus,

tous les souhaits de bonheur possibles.

Mon premier soin fut de gagner la campagne, avec autant d'empressement

aujourd'hui que j'en avais mis, dans ma jeunesse, à la quitter en me

laissant emporter dans la nappe de Tabis et en fuyant de la préfecture

pour venir au port.

Les aventures d'une fourmi rouge et les mémoires d'un pierrot · 第 9 / 19 段