fou furieux, à travers les arbres. Tout à coup il tomba... Il était
aveugle!... A ce moment, des escouades de mouches accoururent à la
curée au secours des premiers assaillants: la lutte fut affreuse; mais,
une heure après, le malheureux singe, mort, servait de pâture à toute
la colonne grouillant sur sa dépouille...
Telles étaient nos victoires.
Je restai longtemps chez mes nouveaux amis, et j'avoue que je n'ai
jamais vu meilleur peuple et partagé plus nobles sentiments. C'était
avec un touchant ensemble que nous exécutions les expéditions les plus
dangereuses; mais ces insectes admirables sont tellement bien doués,
qu'ils réussissent dans tout ce qu'ils entreprennent. Combien de fois
n'avons-nous pas mangé des ignames, ces immenses et succulents lézards,
surpris pendant leur sommeil et envahis de toutes parts avant qu'ils
aient pu seulement savoir d'où leur vient semblable aventure.
Jamais, je le répète, je ne rencontrai plus riche organisation. La
vitalité, chez les _Anommas_, est incroyable. Je veux en donner une
preuve, car j'ai assisté à l'expérience, cachée sous une feuille
au-dessus de la tête des opérateurs.
Ces opérateurs étaient trois jeunes Français, que des nègres des
environs avaient amenés près de nous, et qui se saisirent tout d'abord
d'une demi-douzaine de nos plus gros soldats qu'ils purent rencontrer.
--Ami! regarde donc celle-ci, dit l'un d'eux en me montrant à son
compagnon; si ce n'était pas absurde, on dirait une fourmi rouge de
notre pays.
--C'est vrai. Une Polyergue roussâtre...
--Bah! c'est une anomalie. Il n'y a pas de fourmis de France au milieu
de l'Afrique!
--Qui sait?...
--Prends-la, nous verrons bien...
Je me dissimulai vivement derrière deux jeunes soldats et me faufilai
vers de grandes herbes--car en ce moment j'étais auprès d'eux à
terre--d'où je gagnai un arbre touffu et vins me placer en observation
au-dessus de leur tête.
--Je ne puis la trouver. Quel malheur!
--C'est une vraie découverte, mon ami, que tu as manquée là!
--Satanée fourmi, va!...
Et, d'un coup de scalpel, frappé dans un moment de mauvais humeur, il
tranche la tête d'une des plus grosses fourmis-chasseresses!
Puis, sans penser précisément à ce qu'il faisait, il présenta le
bout de son doigt à cette tête coupée. Aussitôt celle-ci ouvre ses
mandibules et pince le doigt si fortement, qu'un filet de sang en
jaillit immédiatement...
--Quelle rude organisation, ami! fit le pincé.
--C'est magnifique de vitalité. Quels ganglions!
--Attends! mais elle continue son travail et me fait un mal horrible!
C'est comme si j'avais un paquet d'aiguilles animées me traversant le
doigt!
--Patience! courage, au nom de la science, que nous voyions...
--Cela t'est bien aisé à dire! aïe!...
--Stoïque, mon ami; tu dois l'être! Il faut sacrifier à la déesse que
nous servons jusqu'au sang inclusivement. A la science!!!
Puis, riant tous deux, ils étudièrent les manœuvres de la tête coupée,
je compris alors que le blessé n'était pas sans souffrir. Les pointes
des mandibules avaient facilement traversé l'épiderme; maintenant,
la tête retira partiellement une mandibule, et la piquant plus
perpendiculairement, pénétra plus avant, puis recommença le même manège
avec l'autre, donnant à chaque coup, à sa mandibule, une direction
plus verticale, blessant et coupant plus loin et plus profondément. On
aurait dit, non une tête coupée, mais un soldat complet, jouissant de
toutes ses forces et en possession de toutes les parties de son corps.
Les expériences de ces gens durèrent longtemps. Ils exploraient le pays
aux alentours; moi, je m'amusais à les suivre. Plusieurs de mes braves
compagnons y perdirent la vie, ne sachant ni se dissimuler à temps ni
se sauver assez vite. Il ne faut pas se confier trop à ses forces.
Trente-six heures après le coup de scalpel, la tête coupée n'était pas
morte. Le corps a vécu plus longtemps encore, quarante-huit heures, si
je me le rappelle bien.
Comment admettre, d'un autre côté, l'expérience qu'ils firent, que des
insectes à vie si tenace étaient, en moins de deux minutes, tués par un
rayon de soleil tombant librement sur eux?
Ces fourmis sont d'ailleurs de rudes travailleurs. Un beau jour, une
poule du village vint mourir dans les environs de notre demeure. Elle
fut bientôt signalée, et une escouade fut désignée pour aller la
dépecer. Je m'y joignis. Commençant à la base du bec, les ouvrières se
mirent à arracher les plumes une à une, la dépouillant ainsi rapidement
par la tête, puis par le cou, et enfin tout le corps. C'était
évidemment une tâche très dure, parce que mes braves amis ne possèdent
pas une force suffisante pour faire comme les hommes et arracher les
plumes d'un seul coup; il leur fallut les ronger toutes par la racine.
Enfin, en s'y mettant à plusieurs reprises d'abord, à beaucoup ensuite,
la besogne marcha encore assez vite; les plumes tombèrent et furent
emportées les unes après les autres. Déjà les soldats s'apprêtaient
à dépecer le corps en morceaux pour en faciliter le transport à la
fourmilière, lorsque les nègres, compagnons de nos jeunes savants,
s'aperçurent de ce qui se passait. Ces pillards rôdeurs s'emparèrent
naturellement de notre poule. Les uns prétendirent que la fourmi
chasseresse leur était venue souvent manger assez de volailles dans
leur village pour qu'ils lui rendissent la pareille une fois par
hasard. Les autres assurèrent que cette poule était un fétiche offert
aux fourmis et, par conséquent, qu'il était urgent de le leur enlever
pour qu'elles ne l'abîmassent pas!...
Bref! nous ne mangeâmes pas la poule!
Je suivais toujours en amateur mes jeunes compatriotes, et c'est en
leur compagnie que je fis connaissance avec une autre _Anomma_, qui
ressemblait tellement à mes bons amis que j'y fus un moment trompée.
On l'appelle l'_Anomma Burgmeisteri_. Elle est d'un noir profond et
luisant; on dirait un diablotin! Les plus grosses portent souvent une
légère teinte rouge. Toutes ont une énorme tête, égale au tiers de
leur longueur totale. Je comprends une tête semblable, car il fallait
une masse cubique énorme pour attacher des muscles capables de mouvoir
des mandibules aussi gigantesques que les leurs. Ces armes, très
courtes, se croisent l'une sur l'autre en se fermant. Cela offre un
grand inconvénient, à mon avis; c'est que l'insecte est pris par ses
mandibules s'il ne veut ou ne peut les rouvrir. Mort même, sa tête ne
lâche pas la bouchée qu'elle tient. Chaque mandibule porte, en outre,
une dent centrale qui va rejoindre celle d'en face lorsque les pointes
sont croisées; double moyen de mordre!
J'ai encore rencontré une troisième espèce, l'_Anomma rubella_,
plus petite et rouge plus ou moins brun. Chez toutes, les pattes
sont grêles, mais d'une force de préhension extraordinaire. Chez
aucun soldat, on ne trouve vestige d'yeux extérieurs; même sous le
microscope, on ne trouve pas la plus légère indication d'organes
visuels. Cependant, comme l'enveloppe cornée de la tête est assez
transparente pour laisser voir, à travers, l'articulation des mâchoires
quand on l'éclaire vivement, il est possible que l'insecte possède
quelque sens de la vue qui lui fasse distinguer au moins le jour de la
nuit.
Ces fourmis sont d'une hardiesse que rien ne trouble. Ordinairement le
feu fait peur à tous les animaux, ceux-ci ne s'en effraient aucunement.
Si vous les agacez avec un charbon incandescent, ils s'élancent sur
lui, et leurs mandibules grillent et grésillent en serrant la surface
brûlante... mais elles ne lâchent pas!
Quant à l'eau, elles s'en soucient fort peu. J'ai vu des expériences
qui prouvent que, laissées douze heures dans l'eau, elles reviennent
à elles et courent, au bout de quelques instants, aussi lestement
qu'avant. Des blessures qui tueraient tout autre animal, n'ont pas même
pour effet, chez elles, d'altérer leur vigueur. Elles forment même un
peuple privilégié!
Nous passions, le lendemain, dans un bois touffu, quand une exclamation
frappa mes oreilles:
--Sapristi! s'écria un de nos jeunes Français en sautant comme un cabri
affolé.
--Qu'as-tu donc? Es-tu frappé de la danse de Saint-Guy?...
--Viens m'aider, malheureux! au lieu de rire... A mon secours, mes
amis!... Aïe!!...
--Mais qu'est-ce enfin?
--Vous ne voyez pas que je suis inondé de fourmis?... Aïe! aïe!!...
Mais, venez donc à mon secours!...
--Ah! ah! dit l'un en s'approchant et cueillant une fourmi sur le dos
de son ami, c'est l'_Œcophylla virescens_!!...
--Que le diable t'emporte!... Qu'est-ce que cela me fait? Arrache,
emporte... je brûle!!...
Tous les deux se mirent à débarrasser leur infortuné camarade, qui
était littéralement couvert de fourmis vertes qu'il écrasait, qu'il
poursuivait avec acharnement.
--Où est le nid?
--Qu'en sais-je?...
--Écoutons... Tiens! l'entends-tu? on dirait le bruit de la pluie
tombant sur les feuilles...
--Eh bien! qu'est-ce que cela me fait?
--Ingrat!... c'est le bruit que font, parce que tu les as dérangées,
les compagnes de celles qui t'ont si bien accommodé le cou, les épaules
et le visage...
--J'entends. Où est le nid?...
--Tu ne le vois pas au milieu des feuilles?... Il a suffi que tu les
heurtes en passant pour que les propriétaires t'envoient instamment un
véritable essaim des leurs.
--Attends un peu!!...
Et voilà notre jeune homme qui, armé de pierres, commence l'assaut
du nid. Ce fut un feu roulant de projectiles qui frappèrent la boule
si bien construite et l'envoyèrent rouler à vingt pas. Nid et fourmis
firent la culbute ensemble...
Un des compagnons courut, par un détour, vers le nid gisant, le roula
encore quelque temps par terre, au moyen d'un bâton, puis, quand il le
crut vide et abandonné, il le ramassa sans danger. C'est vraiment une
curieuse et intéressante construction. Il est gros comme la tête et
formé de feuilles coupées par les fourmis et mâchées par elles jusqu'à
ce qu'elles forment une pâte grossière à peu près semblable à celle que
font, en France, les guêpes et les frelons; excepté que la matière est
verte au lieu d'être grise, composée de fibres ligneuses.
--Pour l'exemple, je le garde, celui-là, dit le jeune homme.
--Qu'en-veux tu faire?
--Ce sera un souvenir!
Et prenant un crayon, il écrivit dessus:
_Ceci est la boîte à poudre
De mon ami
Louis
Souvenez-vous-en!_
Et il plaça, en riant, le nid dans son sac.
Je le perdis de vue dans le bois, et revins au logis.
XVIII
L'INONDATION, LA CHAINE, LA BOULE.--NAUFRAGE.
Nous avons été plus loin ensemble que je ne le supposais. M'orientant
de mon mieux, je revenais tout droit vers notre belle fourmilière,
lorsque je rencontrai un endroit désert, montagneux, aride, dans lequel
je devais courir les plus grands dangers. Il s'agissait de ne pas
traverser une vallée au fond de laquelle, au milieu d'un beau bois de
Dattiers roniers, je _sentais_ un marigot ou un ruisseau.
Mon odorat me guidait aussi bien que mes yeux, qui me montraient un
fourré de bambous d'une force prodigieuse passant dans un endroit très
humide, ainsi qu'on pouvait en juger par les herbes devenant de plus
en plus touffues et inextricables à mesure qu'on approchait. Je dus
remonter et traverser le terrain aride au milieu des pierres et des
ardoises: çà et là quelques Baobabs dont les énormes fruits pendaient
au milieu de feuilles rares et luisantes.
Je cherchai au pied si les animaux n'auraient pas fait tomber
quelques-uns de ces fruits renfermant une farine sucrée et acide qui
nous plaît beaucoup. Les hommes la mêlent à du lait et en forment un
remède contre la dyssenterie, si commune en ces pays. Le matin j'avais
vu les Yoloffs de Cayor se servir de lallo pour assaisonner le couscous
de mes amis les Français, j'avais reconnu que ce lallo était de la
feuille de Baobab, tout simplement séchée et finement filée. Le Baobab
sert à tout en ce pays, même à fournir des fils d'une belle couleur.
Je trouvai facilement mon dîner au milieu de tous les débris accumulés
sous les arbres par les singes et les perroquets. Puis, reprenant
courage, je traversai une partie de la forêt, et, avant le soir, je me
reposais au milieu de mes parents d'adoption.
J'étais là comme auprès de la lande de Pora, jamais je ne me trouvai
mieux hors de mon pays natal.
Depuis quelque temps le ciel se couvrait de gros nuages noirs, le
jour semblait obscurci, affaibli, gris; mes compagnons exultaient;
ce bon jour doux et voilé ne les aveuglait pas comme la splendeur
équatoriale des journées ordinaires: le soleil les avait quittés, c'est
tout ce qu'ils demandaient. Aussi, une activité fébrile régnait dans
la fourmilière. On travaillait partout: non seulement on nettoyait,
mais on agrandissait les immenses souterrains déjà existants, et l'on
formait une ville inférieure d'une énorme étendue.
Tout à coup, la pluie se mit à tomber, épaisse, serrée, continue. On
aurait dit une nappe d'eau enveloppant la campagne. Jamais je n'avais
rien vu de semblable. En France, une pareille pluie ne se produit
jamais qu'au sein d'un orage violent: ici, rien de semblable, elle
tombait droite, tranquille, comme si elle ne devait plus cesser. Et, en
effet, elle ne cessait plus...
Au bout de deux jours, les chemins parmi les feuilles sèches et les
herbes étaient impraticables pour nous; plus moyen de sortir. Et la
pluie tombait toujours!...
Un matin, nous étions réunis en foule sur la grande place de la ville
souterraine, moi, fort ennuyé de cette détention déjà longue et qui ne
semblait pas près de prendre fin, lorsqu'un soldat éclaireur, comme on
en envoyait constamment à la maraude, entra au galop et s'écria:
--Sauve qui peut!
--Quoi? qu'est-ce? qu'y a-t-il?...
--L'eau arrive!... nous allons être inondés!.....
Ce fut un moment de confusion et de panique indescriptible: je me
rapprochai de mes amis et leur demandai:
--Que fait-on en cas semblable?
--Mon cher, on fait comme on peut... cela dépend de la marche que prend
l'eau... Allons voir ensemble!...
Nous sortîmes, mais déjà l'ordre était rétabli parmi les ouvriers par
les soldats. La colonie se formait en une colonne profonde: chacun
arrivait et gagnait son rang, sans confusion, avec une prestesse et une
intelligence incroyables.
La fourmilière-ville avait été bâtie, avec une très grande habileté,
sur une petite éminence suffisante pour parer au danger d'une
inondation. Les chasseresses n'en étaient point à leur première
épreuve, et tout dénotait, dans leur sang-froid et leur activité,
qu'elles avaient moyen de sortir de cette horrible position. Sans
plus perdre de temps, mon ami et moi, nous gagnâmes le bord de l'eau
qui coulait rapidement devant nous; nous suivîmes cette rivière
improvisée, et il nous fut bientôt aisé de reconnaître qu'elle formait
deux bras entourant absolument notre colline comme une île et se
rejoignant au-dessous d'elle.
Toute retraite nous était fermée!
Nous avions mis quatre heures à faire le périple de notre îlot, et nous
revenions à notre point de départ, lorsqu'un flot de fourmis sortit de
terre à la hâte, criant:
--L'eau monte!... elle filtre à présent dans les magasins du bas!
--Quel malheur! nos provisions!.....
--La famine pour l'hiver...
--Courage, enfant! cria mon ami, une chasseresse de cœur ne se
décourage jamais!... Prends confiance, nous allons vous faire un pont!
--Un pont? lui dis-je en l'interrompant; et avec quoi?
--Avec nous, donc!
--Que dites-vous? Je ne vous comprends pas...
--Vous allez voir. Venez avec moi, vous allez nous aider...
--Volontiers.
Et je la suivis.
Un bon nombre de soldats étaient réunis et discutaient vivement, comme
pour élucider une question délicate. Tout à coup le calme se fit, et
une voix commanda tout haut:
--Rendez-vous à la liane du caoutchouc! c'est le meilleur endroit.
Toute la troupe marcha vers le point de l'îlot que l'on désignait de
cette manière. La même voix commanda encore:
--Ouvriers! soyez prêts à passer le pont que nous allons établir sans
retard. Il faut fuir devant l'inondation. A la manœuvre!!!.....
Je suivis mon ami, et bientôt nous fûmes arrivés au pied d'un
caoutchouc après lequel s'enroulait une liane dont les nombreuses
branches retombaient comme celles d'un saule pleureur, et, par le fait,
traversaient presque entièrement le courant d'eau qui s'était formé et
nous entourait. L'endroit me semblait singulièrement choisi: c'était
en amont; et l'eau, en s'y distribuant à droite et à gauche, s'y
refoulait et prenait une rapidité terrible.
--Suivez-moi, mouches, et faites ce que vous me verrez faire!
[Illustration: LA CHAINE S'ALLONGEAIT TOUJOURS.]
Tous les deux nous escaladons la liane, suivis de près par toute la
bande de soldats et par le peuple en longue colonne serrée, mais
marchant d'un pas tranquille et sans se presser. C'était admirable
d'ordre et de discipline intelligente. Bientôt notre conducteur
trouva la branche qu'il cherchait: c'était la plus longue et nous
redescendions lentement par la liane qui en pendait. Une fois en bas,
nous nous trouvions à deux mètres environ de l'eau... Comment sauter?...
Un soldat vint à côté de moi et, se cramponnant fortement, non à la
dernière feuille, mais à l'extrémité de la branche parfaitement choisie
sur le bois déjà solide, il laissa pendre ses longues jambes étendues
de toute leur longueur. Un second passa sur son corps avec précaution,
s'accrocha à ses jambes et laissa pendre les siennes; puis un autre;
puis dix se suspendirent ainsi, les uns aux autres. J'étais dans
l'admiration!...
La chaîne s'allongeait toujours; le point d'attachement avait été
renforcé de quatre autres soldats énormes: bientôt elle toucha
l'eau... cela ne suffisait pas encore. Le vent soulevait de temps en
temps la liane et la poussait vers la rive opposée avec la grappe de
chasseresses qui la prolongeait.
Un des plus robustes soldats avait pris la dernière place, la plus
exposée, la plus dangereuse... Solidement cramponné par les jambes de
derrière à la dernière place, il tendait ses pattes de devant et ses
énormes mandibules en avant, s'efforçant, à chaque oscillation que le
vent lui imprime, de happer quelque objet au passage... Vingt fois il
manque son coup, mais enfin il saisit une longue herbe...
En un clin d'œil, dix fourmis de la bande étaient accrochées à l'herbe,
la chaîne était solidement fermée, le pont était fait... Le peuple
des travailleurs commence à passer, s'écoulant à côté de moi. J'étais
redescendu sur la terre ferme et m'occupais à considérer une autre
escouade de soldats qui avait choisi l'autre extrémité de l'île en
aval pour établir la passerelle: ici, c'était le contraire de l'amont.
Autant l'eau arrivait rapide et furieuse en haut, autant elle était
calme et profonde en bas. On eût dit un petit lac.
Comment passer? L'arbre le plus rapproché du bord et dont les branches
s'étendaient le plus loin était bien mince: un simple rejet qui se
penchait, comme en renferment tous les bois du monde. La chaîne était
déjà faite. J'observai de nouveau comment allaient s'y prendre les
derniers suspendus en l'absence du vent qui plutôt repoussait la chaîne
à l'intérieur. Ah! le génie admirable de ces admirables insectes
est grand! Jamais je n'ai rien vu exécuter d'aussi simple, d'aussi
hardi!!...
Près de la surface de l'eau, la dernière attachée étendit ses grandes
pattes en les écartant: elle était pendue par ses mandibules. Une
seconde se plaça à côté d'elle, puis deux en avant, puis trois,
puis quatre et toujours quatre, soutenues toutes sur l'eau par leur
suspension à la branche et leurs grandes pattes qui ne se mouillent
point. Alors, le flot des ouvriers passe, mais un à un, peu à peu, de
manière à ne pas faire enfoncer les soldats dévoués qui composaient
le radeau. J'y passai moi-même et j'avoue que j'eus un peu peur sur
ce pont singulièrement branlant; mais en se cramponnant bien, il
présentait toute la sécurité nécessaire.
En quelques heures tout le peuple passa et s'étendit en longue colonne
brune au travers du bois: les flancs étaient guidés et éclairés
par de vaillants soldats. Avant de quitter la rive opposée à notre
fourmilière, je jetai un coup d'œil en arrière: l'eau gagnait,
gagnait... Les travaux les plus profonds étaient sous l'eau; quelques
fourmis même avaient été surprises et noyées... Je vois leurs cadavres
tournoyer dans le torrent!!...
La pluie tombait toujours! Nous entendions distinctement les
grognements des Hippopotames du fleuve voisin, qui se réjouissaient
évidemment d'un temps si agréable pour eux, en ce qu'il allait étendre
leur domaine sur tout le pays.
Nous n'étions pas les seuls à fuir devant l'inondation. De toutes parts
les animaux les plus différents fuyaient tous dans le même sens... et
l'eau grondait et envahissait de plus en plus la terre. Enfin, un flot
vint qui déborda du fleuve par une nappe énorme... ce fut comme un
torrent qui emportait tout sur son passage...
Alors j'assistai à un admirable spectacle.
On voulut bien m'admettre à prendre part au salut commun et j'en
aurai, toute ma vie, une éternelle reconnaissance à mon amie.
[Illustration: NOUS NOUS TROUVAMES A FLOT!.....]
Toutes les fourmis chasseresses étaient montées sur les plus hautes
herbes, sur les plus hauts arbres et toutes montaient à la file.
Arrivée en haut, une fourmi se cramponnait par les mandibules; puis, à
ses membres et à son corps se cramponnaient les petits, les faibles,
les ouvriers, jusqu'à ce que l'ensemble formât une boule de la grosseur
d'une pomme. A l'extérieur sont les forts et les soldats. Je fus
compris au nombre des petits et mis à l'intérieur. Je portais et
j'étais portée: la manière dont nous étions entrelacés est tellement
ingénieuse que l'effort est insignifiant et que l'on peut tenir très
longtemps cette position sans ressentir une fatigue capable de vous
faire lâcher.
Au signal donné, dès que la boule fut assez grosse, la première fourmi
lâcha prise, et l'eau montant toujours nous nous trouvâmes à flot,
roulant au milieu des courants du grand fleuve débordé.
A côté de nous, dix, vingt, cinquante boules semblables furent faites
par nos camarades et toutes se mirent à flot, dérivèrent comme des
balles de liège, car nous étions beaucoup plus légères que l'eau. Mes
compagnons disaient adieu de loin aux boules qui partaient, emportées
à droite et à gauche, sans espoir de les revoir, car il est bien
évident qu'un événement semblable est une cause de dissémination pour
la race des Chasseresses. Ce qui détruirait toute autre espèce est, au
contraire, une occasion de multiplication pour celle-ci.
Notre voyage fut dépourvu d'accidents graves. Nous roulions plus
ou moins vite, depuis plusieurs jours, sur les eaux du fleuve qui
nous amenait à Saint-Louis, évitant les obstacles par suite de
notre légèreté naturelle qui nous maintenait au milieu des gros
flocons d'écume blanche que produit toute rivière en mouvement. Nous
approchions peu à peu de la mer, et je n'étais pas sans inquiétude sur
notre sort: cependant, je n'en disais rien à mes compagnons, pour ne
pas les effrayer d'une façon inutile et intempestive. Il serait temps
de voir, au moment du danger, ce qu'il y aurait à faire!...
En attendant, je priais Dieu d'écarter de nous les Crocodiles qui,
sentant une friande boule d'insectes passer à leur portée, auraient
pu ouvrir leurs monstrueuses mâchoires et avaler tout d'un coup notre
smala. Nous avions eu la chance de ne heurter aucun obstacle, parce que
nous étions sur le grand courant. Au milieu du fleuve nous suivions
tout doucement une grande branche, ou plutôt un arbre tombé, contre
lequel nous étions collés par une abondante couche d'écume. Les
branchages qui nous entouraient nous servaient ainsi à parer quelques
petits chocs au besoin!
Nous approchions beaucoup de la mer, je le sentais, non seulement
à l'odeur de l'eau, mais au ralentissement de notre marche. L'eau
devenait presque immobile, et, si nous avancions encore, c'était en
vertu du poids de notre arbre et de sa vitesse acquise. Tout à coup,
un choc formidable se fit sentir dans notre arbre... Le cordage d'une
ancre l'a arrêté par le bord; il bascule vivement, nous fouette ses
branches sur la boule et nous écrase contre le cordage, cause de tout
le mal!