--Jeune étranger, la cité que vous allez parcourir est située dans une

position absolument exceptionnelle: c'est certainement à cela qu'elle

doit sa haute antiquité. Elle a bientôt un siècle d'existence! Nous

comptons cela par moissons...

--Par moissons que vous décimez...

--Non. Par moissons que nous faisons.

--Je ne comprends pas...

--N'importe. Lorsque nous avons choisi un emplacement pour établir

notre ferme, il arrive nécessairement que le terrain est sec ou humide.

S'il est sec, nous creusons une dépression, autour de laquelle nous

élevons une digue circulaire peu haute mais très large: plus haute de

sept à huit centimètres et quelquefois de quinze centimètres, selon

les lieux.

Cette enceinte a souvent un mètre vingt centimètres et plus de

diamètre, et présente une très légère inclinaison du centre vers le

bord extérieur. Si, au contraire, le sol est bas, plat et humide,

exposé aux inondations, si fréquentes dans ce pays, comme nous avons

besoin d'un endroit sec pour travailler, nous commençons par élever

une digue en cône, pointue autant que possible, haute de quarante à

cinquante centimètres, plus ou moins. C'est en haut que se trouve

l'entrée de la ville.

--Ici?

--Non. Ici, c'est différent; nous sommes au milieu des rochers. En

plaine, tout autour du rempart bas ou haut, nous nettoyons le sol de

tout obstacle, nous unissons sa surface sur une distance d'un mètre

à un mètre cinquante de l'entrée de la ville. C'est le champ de

manœuvres, la grand'place telle que vous la voyez ici. Au milieu est

la cité. Maintenant, c'est sur cette aire, à soixante centimètres ou

un mètre en cercle, autour du centre de la digue, que nous cultivons le

riz de fourmi, comme disent les hommes, parce que notre céréale--vue

avec leurs lunettes pour suppléer à l'insuffisance et à la grossièreté

de leurs yeux--ressemble absolument à leur riz. Nous plantons notre

récolte avec le soin qu'elle mérite et nous ne laissons jamais

pousser aucune autre plante dans notre enceinte. A plus de cinquante

centimètres de notre ferme nous avons reconnu qu'il fallait enlever

toute plante étrangère, si nous ne voulons pas en retrouver les graines

dans notre riz.

--Ce gazon si bien vivant que nous traversons... c'est votre riz?...

--Oui, monsieur. Cela donnera une belle petite graine blanche que nous

serrerons dans nos magasins, après l'avoir soigneusement séparée de la

paille, et qui servira à nourrir la colonie pendant toute l'année.

--Et la paille, qu'en faites-vous?

--Nous l'emportons au loin et la jetons au delà des limites de notre

ferme.

--Voyons! parlez-moi franc, mon ami, est-ce bien vous qui plantez cette

herbe?... Elle vient partout ici, n'est-ce pas?

--Cherchez!... Si vous en trouvez en moisson compacte comme celle-ci,

vous reviendrez me le dire et je vous donnerai ce que vous voudrez.

Lorsque la récolte sera faite, le chaume coupé et enlevé, vous verrez

le terrain débarrassé attendre l'automne suivant, et alors, le même riz

de fourmi réapparaîtra dans le même cercle, y recevra tous les soins

convenables et... ainsi de suite tous les ans!

--Pas possible!

--Tenez! voyez-vous ce vieux monsieur qui se promène péniblement là-bas?

--Oui. Qu'est-ce qu'il regarde à terre?...

--Nos travaux!... qu'il suit depuis douze ans sans interruption! Nous

étions là avant lui et nous y serons encore après lui, toujours jeunes,

toujours actives!

--Cependant, les bestiaux, mon pauvre ami fermier, doivent manger avec

bonheur vos jolies moissons!

--Hélas! cousin... c'est là le malheur de notre vie! D'autant plus que

les bœufs, notamment, sont très friands de notre riz.

--Hé bien! que faites-vous alors?

--Nous souffrons! nous mourrons de faim l'hiver... Ainsi s'en vont

rapidement les belles colonies de fourmis agricoles (_Atta malefaciens_

du docteur Lyncœum); seules, quelques villes établies comme celle-ci

dans un site inexpugnable, dans un enclos, peuvent résister, et

encore!... Une fois l'enclos dévasté, nous mourrons.

--Mais pourquoi ne pas fuir?

--Fuir! Où? Est-il un endroit où le bœuf, qui pullule dans ce pays, ne

puisse venir dévorer nos moissons?

--Que faites-vous pendant la saison humide?

--Nous prenons soin de nos magasins. Dès qu'un rayon de soleil brille,

tout le monde apporte les grains, qu'il faut faire sécher, et ceux qui

sont mouillés sont nombreux, malgré toutes les précautions prises. Si

quelques-uns sont germés, nous n'y touchons jamais, nous les emportons

loin de l'enceinte de la ferme, et nous les jetons. Ces grains ne sont

plus bons à rien.

--Alors vous savez prévoir les conséquences de ce que vous entreprenez?

--Mais vous pouvez en juger. Ce bonhomme que je vous ai montré là-bas,

c'est le docteur Lyncœum. Un jour, il reçut une lettre d'un autre homme

nommé Darwin, qui lui demandait s'il croyait que les fourmis agricoles

plantassent leurs grains pour la saison suivante. C'était absurde,

cette question. Mais, enfin... Il y a, parmi les hommes, des gens qui

ont de si singulières idées!...

Le bonhomme Lyncœum lui répondit ceci:

«Je n'ai pas le moindre doute sur ce fait, et mes conclusions ne

viennent point d'observations précipitées ou faites sans soin.

J'ai acquis une conviction en les voyant faire ce qu'elles veulent

et croyant évidemment qu'elles en attendent et en connaissent le

résultat. Voilà douze ans que j'observe la même fourmilière... Tout

ce que je vous ai écrit est vrai. Hier, je les ai encore visitées. La

moisson de _riz de fourmi_ pousse parfaitement: vous ne trouveriez pas,

à plus de trente centimètres du cercle, un brin d'herbe ou de plante

étrangère à la récolte cultivée par mes voisines. Maintenant, concluez!»

XVI

AU SÉNÉGAL.--N'DIEN.--LE PYTHON.

Je demeurai quelques jours dans le verger; mais, par deux ou trois

aventures qui faillirent m'arriver, je jugeai que le séjour au milieu

de ces gros bœufs qui piétinaient en aveugles toute cette campagne,

était malsain pour nous autres fourmis. Cela me fit penser encore

à notre petit bois si tranquille, à notre belle lande de Para, qui

s'étend devant la maison maternelle, à la France, en un mot.

--Assez d'Amérique et d'aventures!... Retournons au pays, si Dieu le

permet! En route... du courage et retournons au port; _le Rapide_ nous

emportera!

Et me voilà marchant à toutes jambes le long de l'interminable rue que

j'avais déjà parcourue la semaine précédente...

Et _le Rapide_!

Parti!!!... ô malheur!

--Maintenant, où aller? Rester à rôder sur le port, c'est bien

dangereux; les ennemis y pullulent... un seul navire est à quai. Où

va-t-il? Atteignons les pancartes... Au Sénégal! Grand Dieu!!! en

Afrique!... Non! jamais je n'oserai! Attendons quelque autre bateau, il

n'en peut manquer...

J'attendis au milieu des tribulations de toute sorte, des angoisses de

nuit et de jour, des dangers de chaque instant... Aucun navire ne se

montrait, et, pour comble de malheur, le Sénégalais appareillait!

--Seigneur! Seigneur! criais-je comme Jérémie, quel parti prendre?

L'Afrique!... Une pauvre fourmi n'y sera pas en vie au bout de cinq

minutes... Hélas! maudite curiosité... où m'as-tu conduit?...

Il fallait se décider.

J'embarquai!!!...

Voilà comment je suis, en ce moment, sur le _San Jacobæo_, en route

pour Saint-Louis, où il va charger des arachides. La cale sent mauvais

à vous en donner une maladie, et, de plus, la place n'est aucunement

sûre... Toujours des blattes; mais, de plus, pas mal de mille-pieds, et

d'horribles bêtes qui courent dans la nuit comme des spectres endiablés

et rappellent la forme des araignées; mais si grandes, si grandes...

Je réussis à me glisser dans la cabine du capitaine. Une première

fois, avec maître Urbain, j'y avais trouvé le salut, peut-être m'y

sauverai-je encore aujourd'hui. Quelle différence! autant le vaisseau

français était propre et bien tenu, autant celui-ci était... sale et

négligé!

Mon premier soin, en entrant dans cette cabine, fut de trouver un

endroit favorable pour élire domicile au milieu des ennemis qui

m'entouraient de toutes parts. Essayer de s'approprier une crevasse,

une fissure, un coin quelconque, il n'y fallait pas songer, et un

regard circulaire jeté autour de moi m'apprit que toutes les places

étaient prises et occupées depuis longtemps. Entrer dans un tiroir?

Inutile! les cancrelats étaient partout. Le temps pressait cependant,

il fallait se décider. J'avais parcouru tous les endroits à ma

portée... rien! rien! En levant les yeux en l'air, j'aperçus une série

de boîtes en bois sur un des rayons de la cabine...

--Si je pouvais y parvenir? Peut-être découvrirais-je là un refuge!...

Et, tout en me disant cela, je voyais une telle procession de

cancrelats sur l'angle des petites solives du plafond, que je secouai

tristement la tête... Évidemment, il y avait davantage encore de ces

horribles bêtes en haut qu'en bas... Comment faire?...

Je sortis de la cabine du capitaine et revins sur mes pas, dans une

sorte de petit carré qui lui servait d'antichambre ou de salle à

manger. Qu'est-ce que je vis dans un coin? Une belle caisse en bois

blanc, bien fermée, bien cerclée.

--Ah! grand Dieu! qu'on serait à son aise là dedans!

Je fais le tour de la belle boîte, cherchant avec une attention

scrupuleuse s'il ne s'y trouverait pas un trou, une fente, une solution

de continuité quelconque. Il faut si peu de place pour loger une fourmi!

J'inspectais tout avec un soin minutieux, non sans mauvaises rencontres

derrière la boîte. Plus d'une fois je fus heureux de me faufiler

dessous... Justement, j'y étais, lorsqu'en voulant ressortir ma tête

heurte le bois; puis, tout à côté, elle trouve un vide. Je pouvais me

tenir debout. Aussitôt, me dressant sur mes pattes, le long des parois,

je constate que je suis dans une fente de bois. Je pousse, je pousse...

c'est du papier qui se trouve sur ma tête... Le ronger fut l'affaire

de cinq minutes. Victoire! je passe... et je me trouve dans la belle

boîte, au milieu d'une quantité de mousse sèche, parmi laquelle je me

blottis.

Encore une fois j'étais sauvé!

Je me trouvais--je l'ai appris depuis, au débarquement--dans une

caisse d'échantillons et de curiosités que le capitaine du _San

Jacobæo_ apportait à son correspondant près de Saint-Louis. J'y vécus

parfaitement à l'abri, grâce à l'exiguïté de mon trou, pendant les

sept semaines que dura notre traversée, un peu aux dépens de ce qui se

trouvait autour de moi. Il y avait là de fort bonnes choses.

Ce fut donc à tâtons que je débarquai à Saint-Louis, et ce fut à tâtons

encore que je fus emportée chez le marchand d'arachides, à N'dien, à

quelques lieues de la ville, au milieu d'une campagne admirable; encore

ne sortis-je de ma boîte que parce qu'on la démolit par le haut pour

en retirer ce qu'elle contenait. Il fallait déguerpir, et je le fis le

plus vite possible, un peu ébloui par le jour, et au hasard... qui

faillit me faire dévorer vingt fois avant d'avoir pu gagner le jardin,

si l'on peut appeler jardin le fouillis inextricable de plantes qui

entourait la maison.

Ah! quelle compagnie dans ce fouillis... Ce ne sont que scorpions,

serpents et autres animaux analogues...

J'avais à peine fait dix pas dans ces bosquets si mal hantés, qu'à

quelque distance, et entre les herbes, je vois une silhouette qui me

fait battre le cœur.

--Une sœur!... une fourmi rouge!... ô bonheur! comment est-elle ici?...

Je m'élançai à sa rencontre...

C'était bien une fourmi... qui nous ressemblait beaucoup; mais ce

n'était pas une Polyergue rousse!...

A un mouvement de désappointement qu'elle remarqua, car j'étais près

d'elle:

--Qu'avez-vous? me dit-elle... Vous venez à moi; eh bien! venez!... Je

ne vous connais pas, mais vous nous ressemblez beaucoup, il me semble;

nous pouvons être amis, si vous le voulez bien...

--Si je le veux bien! grand Dieu!... Combien je vous remercie de ne pas

me repousser en m'attaquant, comme l'ont fait tant de fourmis dans le

monde.

--Dans le monde? dites-vous. Qui êtes-vous donc?

--Une Polyergue roussâtre française, voyageuse un peu malgré elle, et

cherchant à retourner dans sa patrie...

--Par où êtes-vous venue ici?

--Dans une caisse apportée tout à l'heure du bateau _San Jacobæo_,

arrivé hier à Saint-Louis.

--Oui, je sais tout cela.

--Qui êtes-vous donc à votre tour?

--Un éclaireur.

--Éclaireur? Est-ce bien le mot?

--Espion, si vous le voulez. J'appartiens à l'espèce des

fourmis-chasseresses, que les hommes ont baptisées _Anomma arcens_.

Nous avons envie de faire une expédition par ici et j'attends une

réponse de l'armée que je crois en marche.

--Combien êtes-vous donc ici?

--En avant, nous étions dix ou douze... J'en ai envoyé plus de la

moitié au-devant de la colonne; moi-même j'y vais.

--Voulez-vous me permettre de me joindre à vous?

--Volontiers. Mais il faut que je vous mette au courant de certains

signes de ralliement, sans lesquels vous seriez immédiatement attaquée

et dévorée. Avec ces signes, vous êtes des nôtres; on vous respectera.

D'ailleurs, ne me quittez pas, vous me plaisez; vous allez assister à

notre razzia et vous vous amuserez.

--Grand merci, cousine.

Et elle me montra comment il fallait placer mes antennes et mes

palpes. Une fois en possession de ces mots de passe, je la suivis très

volontiers.

--S'il s'agit de se battre, lui dis-je, vous verrez que les Français

ont du cœur!

--Je n'en doute pas un instant, me dit-elle. Voici nos camarades qui

nous rejoignent.

Je fus terrifié.

Je vis venir à notre rencontre une demi-douzaine d'individus très

semblables à nous, il est vrai, mais les uns offraient une taille dont

je n'avais aucune idée. Certes on me reconnaissait, dans ma tribu, une

belle prestance, et je fus flatté de voir venir un soldat plus petit,

que moi; mais j'en avais trois devant moi dont la taille atteignait

celle d'un perce-oreille: plus de quinze millimètres! quel colosse!!...

Je fis les signes voulus; mon ami me présenta à eux et je devins de la

bande.

J'étais, je l'avoue, fort intrigué de ce qu'ils venaient faire dans les

environs de la maison du marchand d'arachides; les explications de mon

ami ne m'avaient pas satisfait.

--Nous sommes venus visiter la basse-cour.

--Pourquoi faire?

--Pour découvrir les poules et puis les cochons. Nous y arriverons

maintenant un de ces jours, quand nous voudrons.

--Que voulez-vous en faire?

--Les manger.

--Ah!

--Mais oui. En ce moment l'armée doit tracer son chemin.

--Comment! tracer son chemin?

--Vous verrez cela, cousine, me dit mon ami, et vous admirerez nos

travaux. Il faut bien fuir le soleil!

--Vous fuyez le soleil, cet astre bienfaisant qui nous fait vivre!

--Nous, il nous tue. Nous aimons la nuit.

--C'est donc pour cela que vous ne quittez pas les feuilles d'herbes

sous lesquelles nous marchons depuis notre rencontre?

--Sans doute? Cela vous étonne?... Vous en verrez bien d'autres.

Effectivement, j'en vis bien d'autres.

Après avoir marché toute la nuit sans autre guide que l'odorat de nos

compagnes, odorat qui semblait ne les tromper jamais, nous campâmes

sous les grandes feuilles du pied d'un arbre à beurre[1] dont les noix

étaient tombées tout autour de nous. Nous y trouvâmes bon repas et bon

gîte pour toute la journée, car nous ne reprîmes notre route qu'au

crépuscule du soir. A ce moment, mes compagnons furent réveillés, ainsi

que moi, par les sourds grognements des hippopotames, qui sortaient

d'une rivière voisine pour aller au pâturage dans les roseaux. Ces

bruits, dans le calme de la nuit qui se faisait, mêlés aux cris

lointains de la hyène, à la voix imposante du lion, aux glapissements

des singes et aux mille soupirs de cette nature grandiose, me donnaient

le frisson. Et cependant, qu'avais-je à craindre? Il n'y avait plus là

de tamanoirs, beaucoup plus dangereux pour nous que tous les lions et

tous les hippopotames de la terre.

[1] _Bastia Parkii._

Nous contournions depuis plusieurs heures une montagne de rochers, et

je n'étais pas des plus rassurés, lorsque nous arrivâmes à un marigot

profond qui me sembla offrir à notre passage un obstacle insurmontable.

Pas du tout! mes guides ne connaissaient point d'obstacles! Après avoir

suivi la rive tant bien que mal, ils continuèrent jusqu'à ce qu'ils

trouvassent de grands roseaux aux feuilles ployantes, qui s'avançaient

loin sur l'eau et s'entrelaçaient à des herbes de toute espèce. Ce fut

ce chemin tremblant qu'ils choisirent, et, au risque de nous noyer

vingt fois, il fallut monter et redescendre cette route diabolique.

Nous parvînmes ainsi au milieu du marigot, et, marchant sur un vrai

plancher d'une espèce de lentille d'eau, nous arrivons bientôt à la

rive opposée. Non, rien en France, rien au Para même, ne peut donner

une idée de l'exubérance admirable de la végétation en ces lieux

humides.

Il était bien près du matin quand nous tombâmes sur les sentinelles

des chasseresses; nous croisâmes les antennes selon le mot de passe;

quelques-unes me regardèrent un peu de côté et firent mine de me

menacer de leurs pinces gigantesques; si elles m'avaient frappé,

j'étais coupé en deux!... Il n'en fut rien. J'étais devenu un enfant

d'adoption.

Le lendemain se leva brumeux, car nous approchions de la saison des

pluies; aussi tout le monde travaillait. On faisait le chemin.

Voici ce que je vis:

Il y avait des travailleurs en nombre énorme, petits, pas plus gros que

moi; lesquels doivent toujours, sous peine de mort, éviter les rayons

du soleil; par conséquent, sont absolument lucifuges. Il y avait,

en outre, des soldats comme mes amis; ceux-là beaucoup plus gros et

pouvant supporter sans trop de mal l'éclat du jour. Jamais, pendant

tout le temps que j'ai passé parmi ces intelligentes bêtes, je n'ai

pu parvenir à en voir une ailée, ni un mâle, ni une femelle, ni une

reine... rien qui puisse donner une idée de la manière dont elles se

reproduisent. J'y ai perdu mon latin!...

Mais voici que, tout d'un coup, les soldats arrivent par centaines;

puis, les uns et les autres s'enchevêtrant, se postent d'une certaine

façon et forment de leurs corps brun foncé, presque noir, un arceau

prolongé sous lequel le crépuscule est presque de l'obscurité.

Les mâchoires largement étendues, leurs longues pattes écartées,

leurs antennes en avant, tout cela s'entrelace, et la colonne des

travailleurs passe dessous à l'abri. Qu'une alarme soit donnée,

l'arche se détruit en un instant, les soldats rejoignent leurs pareils

à l'extérieur de la ligne, où ils paraissent exercer une sorte de

commandement, et tous s'élancent d'une manière furieuse à la poursuite

de l'ennemi. Si l'alarme se trouve n'avoir pas d'objet, ou si, après

le combat, la victoire est remportée, le danger effacé, le pays libre,

l'arceau est vivement reformé et la colonne compacte marche en avant,

comme tout d'abord, observant une véritable discipline militaire.

Lorsque la disposition du terrain le rend absolument indispensable, les

chasseresses construisent un passage voûté sur le terrain, au moyen de

terre glaise agglutinée par leur salive et apportée par les ouvriers.

Elles passent alors toutes dans leur chemin couvert, apportant de la

terre pour l'allonger à mesure qu'elles avancent. Cette arche est très

peu visible sur le sol, mais leur passage est parfaitement distinct

partout où ils vont, par suite de l'apparence dévastée des environs et

de la disparition de tout être vivant.

Cette nécessité de bâtisse opaque n'est d'ailleurs qu'un pis aller; si

elles trouvent, dans la direction qu'elles veulent suivre, un buisson

épais, elles passeront dessous sans rien construire; de même, si elles

rencontrent une fissure, ou une crevasse dans le sol, un passage sous

les pierres, l'abri d'un tronc d'arbre tombé, elles l'adoptent avec

empressement et abandonnent leur arceau.

Il y avait plus d'une semaine que nous travaillions ainsi, bien

tranquilles; je m'étais mise au rang des soldats et faisais comme

eux, excepté l'arceau, pour lequel j'étais trop petite. Personne ne

me cherchait querelle, j'étais fort heureuse. Évidemment, je passais

pour un avorton, un être disgrâcié de la nature, comme taille et comme

couleur. J'étais bien loin, en effet, de posséder la force inconcevable

de ces admirables soldats. J'ai vu nombre d'entre eux empiler sans

fatigue des pièces de bois quatre ou cinq fois plus grosses qu'eux, et

employer pour réussir un moyen qui découle de la longueur singulière de

leurs jambes. Ils portent leur fardeau entre leurs jambes, en long, le

tenant au moyen de leurs mandibules et de leurs pattes.

[Illustration: NOUS NOUS JETONS DEUX MILLE SUR LES YEUX.....]

Ce que les ouvrières emportent n'est point destiné à bâtir, c'est tout

simplement pour déblayer le chemin, qui devient noir comme une allée

de jardin. Nous en avions déjà fait plus de deux cents mètres, et nous

continuions toujours, quand quelques soldats arrivèrent en toute hâte,

et un grand conciliabule se forma.

Je me hâtai vers mes amis.

--Qu'y a-t-il donc? leur demandai-je.

--Une belle proie en vue.

--Qu'est-ce?

--Une antilope toute écrasée, toute fraîche, qu'un grand python nous a

abandonnée.

--Qu'en savez-vous?

--Ah! mon ami, nous en sommes bien sûrs. Vous savez que les gros

serpents s'engourdissent lorsqu'ils ont avalé leur proie... C'est bien

malheureux que le python qui a tué cette gazelle-là ait fait sa ronde

et nous ait sentis, parce que nous l'aurions trouvé endormi avec sa

proie dans le ventre, et nous aurions mangé les deux ensemble. C'est

bon le python.

--Vraiment?

--Oui; j'en ai mangé plus d'une fois.

--Et comment faites-vous pour tuer ces serpents immenses?

--C'est bien facile. Nous nous jetons deux mille sur les yeux, que nous

mangeons en un instant, même quand il nous emporte avec lui... Nous ne

lâchons jamais. Une fois aveugle, nous tombons toutes sur lui; il est

bientôt mort, il ne peut plus fuir.

--C'est très ingénieux, vrai!

--Nous en faisons autant aux singes, aux ignames, à tous les animaux;

même aux hommes que nous rencontrons.

--C'est bien fait pour eux.

--N'est-ce pas?

--Sans doute. Il faut bien que nous mangions, nous.

Ce fut l'affaire de deux heures pour que toute la colonne ait achevé

son repas. Ce qui resta sur le sol était un squelette de gazelle

admirablement nettoyé. Lorsqu'elles dévorent un python, les écailles,

outre les os, demeurent intactes.

XVII

VITALITÉ DES ANOMMAS.--LA POULE NOUS PASSE DEVANT LE NEZ.

Avant la fin de la semaine suivante, j'avais mangé du python comme les

autres, nous en avions surpris un dans un marécage où il se croyait

bien en sûreté. Ce n'est pas mauvais; mais l'antilope qu'il avait dans

l'estomac vaut mieux: la chair est plus fondante et plus tendre.

Nous rentrions chez nous aux premiers rayons du soleil, lorsque de

grands cris mirent la colonie en émoi; les soldats levèrent la tête,

ouvrirent leurs mandibules et se préparèrent au combat. C'était

inutile... Nous vîmes de loin une demi-douzaine de nègres yoloffs qui

poussaient de grandes clameurs en contemplant le squelette du python.

L'un d'eux se baissa pour toucher un des os et montrer aux autres

que c'était tout ce qui restait d'un repas récent. Tous regardaient

avec inquiétude autour d'eux, et bientôt, apercevant nos soldats qui

marchaient vers eux en troupe compacte, ils prirent la fuite aussi vite

que leurs jambes purent les porter.

Ils avaient disparu dans le bois lorsque nous reprîmes notre route. Sur

ces entrefaites, un Cynocéphale vint sentir le squelette du serpent.

Nous étions encore assez près de celui-ci pour qu'une cinquantaine

de nos soldats, toujours disposés à l'attaque, sautassent sur lui en

s'attachant aux poils de ses pattes... Ce fut par un bond effroyable

que l'animal manifesta sa terreur.

Monter à l'arbre voisin fut l'affaire d'un instant. Sur la plus

prochaine branche il s'assit, s'épluchant et essayant de détacher nos

intrépides soldats des longs poils auxquels ils adhéraient... Il les

croquait à belles dents... Bientôt un rugissement de douleur nous

annonça que nos braves, suivant l'épine dorsale, comme ils savaient

le faire, et par conséquent marchant doucement à l'abri des pattes,

étaient arrivés à la tête.

Les aventures d'une fourmi rouge et les mémoires d'un pierrot · 第 7 / 19 段