--Sans doute, les Termites bâtissant beaucoup plus sur le sol qu'ils

ne creusent. La Saüba, au contraire, fouit beaucoup plus qu'elle ne

bâtit. Ce que vous voyez saillir ici n'est qu'une très faible partie

des travaux énormes qui ont été accomplis au-dessous... Vous les

visiterez.

--Comment appelle-t-on cette fourmi en langage savant?

--_Æcodome cephalotes._

--Ah!...

Souvent, en langage vulgaire, on lui donne le nom de Fourmi parasol.

En patois des sauvages du pays, on dit _Coustrie_. La population de

chaque phalanstère est divisée en trois castes d'habitants parfaitement

distinctes: les Ailés, les Grosses Têtes ou soldats, car on les appelle

souvent ainsi, et les Travailleurs ordinaires. Selon moi, les Grosses

Têtes doivent se subdiviser en deux classes encore: les Têtes douces

et les Têtes rudes; les premiers portant un casque corné, transparent,

poli, tandis que les têtes des seconds sont opaques et couvertes de

poils.

--Et que font ces Grosses Têtes?...

--Jamais elles ne travaillent ostensiblement. Elles surveillent les

ouvriers, surtout les Têtes polies, qui ne font rien par elles-mêmes et

se promènent auprès des autres.

--Ce sont des soldats, tout comme chez les Termites, fis-je, je connais

ça!...

--Mon cher ami, vous ne connaissez rien du tout. Elles n'ont même pas

d'aiguillon. Bien plus, si on les taquine, elles ne semblent pas s'en

inquiéter ni s'en apercevoir.

--Ce n'est pas possible!...

--Cela est ainsi. Mais il y a plus et mieux encore, car la variété

des Têtes polies a certainement un emploi encore bien plus difficile

à deviner. Voici ce que j'ai vu. Si nous coupions, comme je l'ai vu

faire à des hommes explorateurs, il y a quelque temps, la tête d'une

de ces buttes que nous voyons fraîchement bâties et garnies d'une

couverture des feuilles que nous connaissons, nous trouverions,

au-dessous, un large puits cylindrique s'étendant à plus de soixante

centimètres de profondeur. Si nous y enfonçons une baguette d'au moins

un mètre cinquante centimètres, nous pourrons la faire entrer dans

les galeries latérales sans en rencontrer l'extrémité; mais, alors,

les manifestations des habitants se prononceront. Un certain nombre

d'individus colossaux arrivent lentement le long des parois polies du

puits. Ce sont des Têtes rudes. Leur front est couvert de poils, ils

ont, au milieu, un petit ocelle ou œil simple tout à fait différent,

comme structure, des yeux composés ordinaires que nous portons tous des

deux côtés de notre tête.

--Je n'ai jamais rien vu de pareil.

--Je le crois bien. Non seulement cet œil frontal n'existe pas chez les

autres ouvriers Saüba, mais il ne se trouve chez aucune autre espèce

de fourmi connue! Rien n'est plus frappant, comme spectacle, que de

voir ces étranges créatures émergeant lentement, comme des spectres, de

l'obscurité du puits, et apparaissant au jour comme les cyclopes de la

fable homérique.

--Peste! Double-Épine, mon amie, mais vous avez des lettres!...

--Ne vous en déplaise! j'ai été élevée au collège des Pères jésuites de

Para et je ne suis devenue campagnarde que par une suite de malheurs

dont la bizarrerie égale l'intensité!...

--Je vous plains beaucoup. Oui, beaucoup! mais... nos Grosses Têtes...

--Vos Grosses Têtes crépues ont cela d'inexplicable pour moi, qu'on

ne les voit jamais que dans les circonstances que je viens de vous

raconter. Quelles peuvent être leurs fonctions spéciales? Jamais

elles ne sortent. Sont-elles destinées à être les gardes du corps de

la reine? Sont-ce, en plus modeste emploi, des simples sergents de

ville? des surveillants de la voirie publique?... Tout est possible

chez un peuple aussi avancé! Il ne faudrait pas croire, pauvre fourmi

française, que les rues ou galeries souterraines de nos peuples

américains ressemblent aux taupinières que vous édifiez! Elles sont si

vastes, ici, elles sont si compliquées, que les explorateurs dont je

vous ai parlé, et dont j'ai suivi tous les travaux par curiosité, ont

renoncé à les explorer complètement. Ils y auraient usé leur vie!

--Vous plaisantez?...

--Si peu, que je les ai vus souffler de la fumée de soufre dans une

fourmilière semblable à celle-ci, et que nous avons suivi la fumée

sortant à soixante-dix mètres de distance.

--Pourquoi attaquait-on ainsi les pauvres bêtes?...

--Parce qu'elles s'étaient rendues coupables de dégâts considérables en

perçant l'endiguement de vastes réservoirs et faisaient ainsi écouler

toute l'eau avant que le dommage ait pu être conjuré.

--Savez-vous, chère Double-Épine, comment sont les Saüba ailées?

--Oui, mais vous ne les verrez pas maintenant. Elles ne sortent de

la fourmilière qu'en janvier et février. Elles sont tout à fait

différentes des ouvriers et des soldats; leur corps rond les fait

ressembler beaucoup à des abeilles; leur couleur est plus foncée. Elles

sortent par légions de la fourmilière et, parmi cette légion, quelques

rares individus seulement survivent à la fin du jour, car les oiseaux

des environs se sont donné rendez-vous pour attaquer et dévorer les

membres de cette colonie ailée, ainsi que tous les animaux insectivores

du pays. Les femelles sont d'ailleurs de fort gros insectes, qui ont

bien trois centimètres les ailes ouvertes; les mâles sont plus petits.

Quant à la mère-femelle, la Reine, si vous voulez, elle ressemble

beaucoup à une reine de Termites. Vous ne pourrez la voir, ma chère,

car elle ne quitte jamais sa case à l'intérieur, la mieux défendue de

la fourmilière, et ce n'est pas chose aisée de la trouver. Cependant

je l'ai vue, dans le bouleversement auquel j'ai assisté, parce que les

ravageurs l'ont cherchée et enfin découverte. Elle reste, même après la

perte de ses ailes, de beaucoup la plus grosse de la colonie.

Ceux qui survivent au massacre général des Ailés se préparent eux-mêmes

à fonder une nouvelle colonie; ils y parviennent toujours, pour un

certain nombre; et ils sont si prolifiques, que, en dépit de l'énorme

destruction qui a frappé les individus ailés, ceux auxquels seuls est

départie la tâche de la reproduction, ils chassent l'homme de ses

possessions, et que celui-ci se montre absolument incapable de vaincre

ces terribles ennemis, qui sapent et détruisent ses travaux!

XIV

TAMANOIR ET PUMA.--MORT DE DOUBLE-ÉPINE.

Nous causions ainsi toutes deux, jouissant de la délicieuse

tranquillité du soir qui se faisait, et qui, dans ces contrées, est

court, mais délicieux après les ardeurs de la journée, lorsque notre

attention fut éveillée par un pas lent et lourd qui retentissait parmi

les feuilles sèches.

--Un tamanoir!... Cachez-vous!... me dit précipitamment Double-Épine.

Et, joignant l'exemple à l'avertissement, elle se blottit sous une

feuille, parmi les herbes. J'en fis autant.

--Qu'avez-vous donc? lui demandai-je alors tout bas.

--Ce que j'ai, malheureux? Mais voici que s'approche le plus grand et

le plus terrible ennemi de notre race.

--Ce gros animal?

--Oui. C'est le fourmilier-tamanoir.

--Eh bien, qu'est-ce que cela me fait?

--Cela vous fait que cette espèce d'ours ne se nourrit que de fourmis,

pas d'autre chose. Jugez ce qu'il en consomme! C'est un gouffre... Au

surplus, s'il ne vous voit ou ne vous sent pas, vous pouvez assister

à la représentation de ce qu'il sait faire, car il ne vient pas pour

autre chose par ici que pour attaquer le nid des Saüba.

--Vous croyez?...

--Dieu merci!... Taisons-nous, il va passer... Dieu veuille qu'il ne

nous devine pas et ne nous darde pas un coup de langue!... Il nous

enlèverait comme des mouches...

--Allons donc! vous plaisantez... Un si gros animal ramasserait deux

fourmis sur sa route! Cela me semble peu probable.

--Hélas! hélas! cela n'est pourtant que trop vrai, et celle-ci est une

femelle; elle porte son petit sur son dos... Si le petit nous devine,

il nous dardera aussi... Pour Dieu, bavard, taisez-vous.

La pauvre Double-Épine tremblait comme une feuille à la brise...

En ce moment, le monstre passait tout près de nous. J'avançai la tête

entre deux feuilles et je ne le vis que trop bien, car il faillit

m'écraser avec une de ses mains. J'appelle ainsi ses membres de devant;

ce ne sont pas des pattes. Il a de si grands ongles, qu'il est obligé

de les reployer en dedans de sa main en fermant les doigts et de

marcher sur le côté et le dos de cette main; aussi a-t-il l'air gauche

et maladroit.

--Patience, me souffla Double-Épine, qui voyait ce que j'examinais

curieusement, patience; vous verrez comment il s'en servira tout à

l'heure.

Maintenant que la bête était passée, je me relevai et pus l'étudier à

mon aise. C'était un animal haut comme un fort chien, mais plus massif

de corps, terminé en avant par une petite tête en pointe, et en arrière

par une énorme queue redressée sur le dos en panache. Ce qui me frappa,

c'est que son poil, brun noirâtre un peu grivelé de blanc, est très

court sur la tête et sur le museau, mais va toujours en augmentant vers

la queue, où il est long, grossier et rude comme celui du sanglier.

Ce poil forme une sorte de crinière à laquelle se tenait cramponné le

petit sur le dos de sa mère. Quant aux poils de la queue, ils sont

gros, épais, très secs, aplatis; on dirait de l'herbe brune.

Le tamanoir se balançait d'une jambe sur l'autre, d'un mouvement

paresseux; il allait droit aux Saüba. A mesure qu'il s'éloignait,

Double-Épine sortait de sa cachette, se montrait et reprenait son

assurance. Nous voilà bientôt en haut de deux herbes ployantes,

dominant le théâtre et attendant ce qui pouvait arriver.

Cependant le tamanoir s'était mis à l'œuvre. On eût dit que la

fourmilière des Saüba entrait en ébullition: à l'intérieur il se

faisait un tel mouvement que l'on entendait un bruissement semblable à

un tonnerre lointain. Qui donc avait averti les pauvres fourmis de la

présence de leur ennemi?... L'instinct? L'odeur?... Quelques éclaireurs

entrés brusquement?...

[Illustration: IL EN FRAPPE LA CROUTE COMPOSÉE DE TERRE.]

Tout à coup le monstre s'accroupit au centre de la clairière; et,

faisant briller ses longues griffes au clair de la lune, il en frappe

brusquement la croûte composée de terre et de feuilles que nous avions

vu bâtir et qui était déjà devenue très dure. Bientôt une ouverture est

pratiquée; car, à chaque coup de patte, les éclats de la toiture volent

au loin.

En ce moment, une valeureuse troupe de Saüba jaillit par l'ouverture de

leur maison. Je voyais les Grosses Têtes, les soldats et les ouvriers,

ceux-ci apportant des pelotes de terre et des feuilles découpées pour

réparer le dommage.

Mais l'agresseur s'était couché tranquillement sur le ventre, son petit

était descendu et s'était allongé à ses côtés; puis tous deux avaient

fait sortir, par le bout de leur museau, une langue énorme de cinquante

à soixante centimètres de long, grosse comme le doigt d'un homme, et

l'avaient promenée au milieu de la foule... Cette langue perfide est

enduite d'une salive collante, et toutes les fourmis qu'elle touche

y restent attachées... Lorsqu'elle est noire de proies, l'animal la

rentre dans sa bouche et avale, sans les mâcher, toutes les fourmis

qu'il a rapportées. Cela fait, il recommence, balayant la surface

d'attaque et emportant tout dans un même repas. Le petit balayait

d'aussi bon courage que sa mère....

Il y avait vraiment quelque chose d'horrible et de satanique dans

ce carnage systématique et silencieux, qui s'exécutait là, devant

nous, avec une précision automatique et menaçait de durer longtemps.

Effectivement, les deux monstres ne se pressèrent pas...

Lorsque les travailleurs de la colonie comprirent à qui ils avaient

affaire, ils ne se montrèrent plus sur la brèche. Alors le tamanoir,

enfonçant son long groin dans l'ouverture, plongeait sa langue dans les

couloirs, les chambres, les étages, emportant tous les habitants et les

remontant dans sa bouche.

Ce fut un carnage sans miséricorde. Après un premier trou, les fourmis

s'étant retirées au fond de leur retraite, la mère alla pratiquer une

autre brèche à quelques pas, plus près du bord de la clairière, et,

appelant son petit par un grognement significatif, elle le plaça au

bon endroit et revint vers sa première ouverture, dont sa langue plus

longue atteignait mieux le fond.

A ce moment, un nouvel arrivant déboucha dans la grande clairière. Il

arrivait à pas de loup--on ferait mieux de dire à pas de chat--aucun

bruit n'avait signalé sa présence; mais, en apercevant le tamanoir si

bien occupé, il s'arrêta, s'allongea sur le sol et y demeura immobile

comme le chat qui va fondre sur la souris qu'il guette. Il était tout

près de nous: je voyais sa grosse langue rouge passer sur ses babines

noires et un affreux rictus découvrait de longues canines blanches qui

luisaient aux rayons de la lune... Ses yeux fauves semblaient briller

comme des flammes....

Pauvre mère! gare à ton petit!... C'est là que vise le puma!...

[Illustration: LE FLANC OUVERT ET ROULANT DANS SON SANG.]

Tout à coup, un double mouvement s'exécute à la fois; avec une rapidité

que j'aurais été loin de soupçonner chez l'indolent fourmilier, d'un

coup de patte la mère saisit le petit et le ramène à elle; en un clin

d'œil, il est à cheval sous sa grande queue retroussée qui le cache à

tous les regards... En même temps, le puma bondissait et tombait à la

place que le jeune tamanoir venait de quitter.

Un peu déconvenu de cette aventure, le félin resta une seconde

immobile, indécis, s'apprêtant à prendre son élan vers la mère. Ce

moment avait suffi pour que celle-ci se dressât debout et s'acculât

contre un arbre... Alors nous vîmes ses ongles énormes se détendre, se

séparer et, semblables à des couteaux menaçants, se diriger vers son

adversaire.

Évidemment le puma avait faim. Il s'élança...

Rapide comme l'éclair, la patte du tamanoir se referma sur lui, par

une _calotte_ gigantesque, et le renversa roulant à quatre pattes, le

flanc ouvert et baignant dans son sang... Alors, avant que le chat eût

pu se relever, la mère arriva sur lui, de ses deux mains lui étreignit

la gorge qu'elle traversa de ses ongles entrelacés... Malgré les coups

de griffes que le puma distribuait à droite et à gauche, mais qui

portaient dans la longue toison rude; malgré quelques morsures, elle

tint bon et, en cinq minutes, le félin était mort...

Nous prêtions la plus grande attention à ce drame sauvage, et nous

étions bien loin de penser que nous allions courir, de son fait, un

péril extrême...

Voici ce qui arriva:

Au moment où la mère tamanoir sentit entre ses pattes le puma qui

mourait, elle entr'ouvrit ses griffes, les sortant des chairs avec

beaucoup de peine, et, repoussant d'un coup violent son ennemi mourant,

elle l'envoya rouler à l'extrémité opposé de la clairière. Hélas! ce

fut justement de notre côté! Arrivant, comme une masse irrésistible,

sur nos herbes qu'il choque, nous tombons d'une grande hauteur et, au

même instant, la vilaine bête roule sur nous...

Ce fut une terrible souffrance! A chaque tressaillement que l'agonie

imprimait au puma, nous sentions aussi la vie nous quitter; son poids

énorme nous brisait les membres... Quant à moi, je sentais craquer mes

os, et, sans le hasard providentiel qui me fit tomber entre deux tiges

de paille dure, comme en produit ce pays-là, j'étais arrivé à la fin de

ma vie et de mes aventures.

Hélas! comment nous tirer de cette affreuse position? Que faire?

Comment sortir de là?...

Je me sentais mourir: adieu, France! adieu, ma patrie!...

O bonheur! dans une dernière convulsion, le puma roula quelques

centimètres plus bas...

Un rayon de lumière vint nous caresser!

Cependant, incapable de remuer, je demeurai là toute la nuit, sans

forces et sans courage... Au matin, je me relève un peu, et, qu'est-ce

que je vois, arrivant comme des nuées?... des insectes de toutes

couleurs, tous avides à la curée!... Il y avait là des nécrophores

qui tondaient déjà les poils du puma et en faisaient des boules pour

enfermer leurs œufs; il y avait des fourmis en quantité et d'espèces

les plus différentes, des mouches énormes venant pondre sur les lèvres

et les narines... Que sais-je?...

Effrayé par tout ce brouhaha, je me relevai tant bien que mal et, tout

gémissant de mes contusions, j'essayai de me retirer un peu à l'écart.

--Double-Épine!...

Rien ne répondit!...

--Double-Épine où es-tu?... pauvre compagnon!...

Un faible gémissement se fait entendre à dix pas de moi... On dirait un

écho lointain...

J'y cours, autant que mes douleurs le permettent, et quel triste

spectacle se présente à mes yeux!... Saisie entre la masse du puma et

une poutre sur laquelle elle est tombée, ma pauvre Double-Épine a les

reins brisés...

Je m'approchai, lui apportant mes consolations et lui offrant mes

soins; elle ouvre péniblement les yeux et me dit:

--Étranger... merci de tes soins... ma vie est terminée... va!... je

me sens mourir... Je retourne au centre du grand tout, vers celui qui

a créé tous les êtres. Sois heureux... et si tu veux m'en croire, fuis

ce pays maudit où la vie n'est qu'un combat sous toutes les formes, de

nuit comme de jour. Fuis...

Elle laissa tomber sa tête et mourut...

Je restai abattu à côté d'elle, me répétant ses dernières paroles:

--Fuir, dit-elle. Fuir!... Mais par où?... et comment?...

Je cherchai à retrouver et, par suite, à recommencer à l'envers le

chemin que nous avions fait ensemble pour arriver aux Saübas; et j'y

parvins assez bien pour retrouver les jardins de la ville. Ce fut

pour moi, je l'avoue, une véritable satisfaction que de sortir du

_mato virgem_, de la forêt vierge. Il y a trop d'animaux là dedans,

grouillant, dévorant, sautant, gisant, piaillant, beuglant... que

sais-je? C'est un enfer tout simplement pour une pauvre fourmi amie du

confort et de la vie de _far-niente_.

XV

LE RAPIDE.--LES MOISSONNEUSES.

--Assez de Brésil! nous y laisserions notre peau... Allons nous-en!!!...

Telle fut la résolution que je pris un beau matin, lorsque les forces

me furent revenues. J'avais encore, je l'avoue, une jambe qui ne

fonctionnait qu'avec un peu de peine; je pensais que le repos de la

traversée me serait salutaire, joint à une bonne nourriture qui ne

manque pas pour nous sur les bateaux.

Je m'acheminai donc vers le port.

Il y avait loin, bien loin... La distance, jointe à la souffrance, me

faisait voir tout en noir; j'étais bien triste et bien découragé; le

chemin me semblait interminable... Heureusement, j'avisai à la porte

d'une _vanda_ ou auberge, sur la route, une charrette grossière chargée

de sacs de sucre et arrêtée là tandis que l'attelage mangeait...

L'occasion était tentante. Mais, si la charrette n'allait pas au

port?... comment en sortir et me retrouver?...

--Au petit bonheur! me dis-je. Où voulez-vous qu'on mène du sucre, en

ce pays, sinon à un magasin pour l'embarquer?...

Et sur cette belle conclusion je me hissai à grand'peine sur les roues

pleines de la voiture et, de là, m'introduisis entre les sacs au moyen

d'une courroie qui, par bonheur, pendait près de l'essieu. A peine en

sûreté, je m'endormis...

Le bonheur me conduisait. Lorsque je m'éveillai, le lendemain matin,

des hommes déchargeaient le sucre sur le port. Je n'eus que le temps de

descendre à terre et de me cacher dans un énorme tas de cornes de bœuf

qui attendait son embarquement pour Paris.

--Quel bonheur! Je reverrai la France. Je la traverserai en partie pour

revoir ma lande chérie... O mon Dieu! je vous remercie!...

Ainsi tout était décidé: je partais pour la France; j'avais lu sur une

belle pancarte en haut du tas:

LE RAPIDE

_en partance pour Paris_

Mais j'avais négligé une ligne imprimée en petits caractères qui

portait ceci:

_en touchant à la Havane et au Texas_.

C'était un service nouveau de petits bateaux qui avaient résolu le

problème de tenir bien la mer et de remonter la Seine pour arriver

ainsi à Paris sans transbordement. Nous partions donc pour une course

qu'on pourrait appeler «le grand cabotage du Para au fond du golfe du

Mexique».

Tout cela, je ne l'appris que lorsque nous fûmes partis et en

pleine mer. Je n'avais aucun moyen d'échapper à ma destinée, je me

résignai. Cela me fut d'autant plus facile que je n'avais pas quitté

mon tas de cornes, dans lequel je trouvais le vivre et le couvert.

J'y étais d'autant mieux que, la nourriture y étant d'une abondance

exceptionnelle, les blattes elles-mêmes--il y en avait quelques

milliers!--ne se donnaient pas la peine de chasser aux fourmis. Ventre

plein est bon enfant!

Quant aux rats, je n'avais rien à craindre d'eux, et Dieu sait si nous

en avions une république!

Un mois après nous étions à quai à San-Felipe, au grand ébahissement

des habitants, qui ne se lassaient point de visiter le petit navire

parisien. Cela me gênait beaucoup, parce que je craignais, en

m'aventurant sur la passerelle, d'être écrasé. Une nuit, cependant, je

pris mon courage à deux pattes et passai le pont aussi rapidement que

possible. Tout resta calme autour de moi.

Je me dirigeai alors par la première rue qui se présenta à moi. Elle

était droite comme un I, et cependant, il me fallut près de deux

jours de marche continue pour sortir de la ville. Dans cet espace de

temps, la nourriture ne me manqua pas: elle abonde dans ce pays, où

tous les détritus des maisons sont jetés dans les rues. Celles-ci sont

malheureusement hantées par trop d'oiseaux!...

Une fois dans la campagne, je respirai un peu plus librement; l'espace

était devant moi et je craignais beaucoup moins d'y rencontrer un bec

ouvert pour me servir de tombeau.

Ici, le pays, à perte de vue, était couvert de forêts immenses,

composées de pins, de cyprès et de chênes: c'est plat comme la main, et

entrecoupé de ruisseaux, de rivières, de bayoux qui gênent extrêmement

la marche des fourmis et devraient bien être modifiés. Autour de la

ville, de belles plantations de coton, de tabac, de canne à sucre et de

maïs. J'avoue que les larmes me sont venues aux yeux en retrouvant çà

et là quelques champs de blé qui me rappelaient la patrie.

J'errais au hasard lorsque je tombai sur les travaux d'une fourmi

qui me rappela immédiatement la Saüba et qui doit être sa cousine.

Jamais je n'ai vu travaux plus extraordinaires, mieux entendus et

plus solides. Ce sont de véritables constructions à demeure, ce sont

des villes qui durent, sans interruption, plus de vingt ans. Il ne

faut donc pas trop s'étonner si les constructeurs y mettent les soins

nécessaires.

Ce sont de grosses fourmis brunâtres, d'aspect assez rébarbatif, aux

mouvements brusques et peu polis; de vraies campagnardes. Celles que

je trouvai habitaient déjà depuis bien des années dans un des nombreux

vergers qui sont établis assez loin des maisons pour la culture de

la pêche. Il y avait là une butte assez élevée, formée en partie par

un large banc de roches. J'étais monté là-haut par curiosité pour

voir d'un peu plus loin en ce pays plat, sans me douter que j'allais

y découvrir un des plus beaux spectacles qu'on puisse désirer: des

fourmis cultivant la terre!

Nul doute pour moi, depuis cette découverte, que ce ne fût des fourmis

que l'homme a appris l'agriculture! Quelle grande nation que celle des

fourmis!!...

Ce fut dans la couche de sable qui couvrait certains points des

roches que je remarquai l'intéressante cité des fourmis agricoles. A

l'entrée d'une des portes se tenaient deux ou trois forts gaillards qui

semblaient monter la garde... A mon approche, l'un d'eux se détacha

et, palpant mes antennes, me parla dans une langue très rude et très

barbare:

--Que faites-vous ici, monsieur, et d'où venez-vous?

--Je me promène.

--D'où venez-vous?

--De France.

--Connais pas!

--Sauvage!...

--Vous dites?...

--Rien! Voulez-vous me laisser visiter votre ville? Elle me paraît

curieuse et je pourrai en parler lorsque je reviendrai dans mon pays.

--Parlez-en ou n'en parlez pas, cela nous importe peu! Si vous voulez

apprendre comment un peuple fort et honnête se comporte, entrez au

milieu de nous, personne ne vous fera injure, malgré votre tournure

hétéroclite. Il est vrai que vous êtes si chétif qu'on ne vous

remarquera seulement pas!

--Merci! Et moi qui suis un foudre de guerre dans mon pays!

--Pauvres nains alors que vos compatriotes.

--Rustre, va!

Et j'entrai sur une place grandiose.

Jamais je ne verrai population plus calme, plus noble, plus honnête

dans la plus belle acceptation de ces mots: le travail sanctifie tout.

Leur ville est immense. Voici ce que me raconta mon porte-consigne qui

me suivit en causant:

Les aventures d'une fourmi rouge et les mémoires d'un pierrot · 第 6 / 19 段