Rien n'est plus aisé que de s'emparer, chez l'espèce qui nous occupe,

des officiers à grosses têtes. Il suffit de briser la galerie en

quelque endroit. Aussitôt qu'un rayon inattendu de lumière se glisse

dans l'intérieur, on voit arriver lentement les officiers et soldats,

balançant à droite et à gauche leur grosse tête, et ouvrant leurs

puissantes mâchoires d'un air de menace silencieuse. Si on ne les

tracasse pas davantage, une fois les dégâts constatés--je ne dis pas

vus--ils rentrent dans leur galerie, les ouvriers arrivent et, en un

moment, une pièce est mise et le dégât réparé.

--Dans tout cela, mon ami, une conclusion me frappe. Il y a déjà

longtemps que nous étudions ensemble les fourmis; eh bien! toutes,

même les plus habiles, décèlent une grande infériorité vis-à-vis des

abeilles, et je dirai plus, vis-à-vis de la presque totalité des

mouches bâtisseuses.

--Et laquelle, s'il te plaît?

--Laquelle! Le manque de grandiose et de simplicité. La fourmi est

compliquée dans sa bâtisse; elle manque d'architecture. Jamais elle

n'atteindra à la sublime hauteur de l'adoption de l'hexagone régulier

pour les alvéoles des ruches! Tous ses travaux, souterrains ou

extérieurs, sont répartis sans ordre; avec expédient, j'en conviens,

mais sans art!...

--Il y a certainement du vrai dans ce que tu dis; mais es-tu certain

d'avoir le droit de dire: sans art?... N'est-ce point: avec un autre

art, qu'il faudrait dire?...

--Tais-toi! Tes fourmis ne sont que des replâtreuses et non des

créatrices!

J'écoutais attentivement tout ce que disaient les jeunes gens, Urbain

m'apporta une abondante provende... Mais j'étais prisonnière!...

XII

LA FUITE.--DOUBLE-ÉPINE.

Amour sacré de la liberté, inspire-moi!...

Fuir était devenu un vrai cauchemar la nuit, une idée fixe le jour.

Fuir... mais comment?

Je tournais dans ma prison de cristal comme pour y chercher une issue,

alors que je savais mieux que personne qu'elle était hermétiquement

close.

La réflexion vint avec la fatigue des jambes. Que faut-il pour fuir?

Sortir. Pour sortir? Être à portée d'enjamber le bord du compotier.

Pour être à portée du bord? Il faut y monter. Pour y monter? Il faut se

construire une échelle ou un chemin... Je le construirai!

Une fois ma résolution prise, je travaillai avec cette ardeur patiente,

cette ténacité contenue qui fait la force du prisonnier. Je ne pouvais

plus, raisonnablement, compter sur un oubli, sur une inadvertance

semblable à celle qui m'avait permis, sur le vaisseau, de ne pas mourir

de faim. On n'a pas deux fois une pareille chance! Et d'ailleurs, le

capitaine, qui avait été à bord, avait examiné son compotier pour

s'assurer de mon identité et, ayant trouvé le couvercle mal fermé,

avait tout deviné: ma fuite devant la mort, mes craintes dans la

campagne et mon retour... un peu forcé... à lui.

Pour éviter une seconde escapade, toutes les fois qu'il ouvrait la

porte pour me donner des provisions, il prenait bien soin de remettre

le couvercle dans sa rainure.

Comment donc faire?

Je ne pouvais lui échapper que par surprise, au moment où il enlèverait

le couvercle. Mais, évidemment, il fallait lui donner confiance.

A partir de ce moment, je fus résolu. Tout ce que je pus rassembler de

débris de fruits, de sable que j'apportais, fut par moi soigneusement

cimenté, attaché l'un à l'autre. J'eus bien du mal. Je n'étais pas

fait pour cette besogne d'esclave, moi, un soldat! Mais la nécessité a

courbé d'aussi grands cœurs que le mien sous son joug! Cette pensée me

soutenait; aussi, je travaillais avec courage. Urbain semblait marcher

au-devant de mes désirs, en m'apportant certaines noix du pays dont

les fruits me causaient un grand plaisir. Les coquilles s'accumulaient

dans ma prison: le capitaine, un jour, voulut en retirer une partie.

Je m'y attendais. Il vit qu'elles étaient cimentées entre elles, cela

l'intrigua longtemps; il chercha à comprendre quel était mon but,

puis, curieux de voir ce que je ferais, il referma le bocal d'un air

satisfait.

Je respirai allégrement... De ce jour j'entrevis la délivrance!...

Peu à peu mon échelle s'élevait sous la forme d'une sorte de talus très

abrupt et rempli de cavités ménagées avec beaucoup de soin par moi,

pour former des marches ou échelons. J'atteignis bientôt les bords du

vase, et déjà j'avais monté et descendu plusieurs fois mon escalier par

la courbe choisie... J'étais sûr de ne pas me tromper.

Ce n'était pas tout encore. Il fallait inspirer au bon Urbain la

sécurité la plus absolue. Pour cela, toutes les fois qu'il approchait

de ma table, je sortais ostensiblement de ma fortification et venais

au-devant de lui sur un endroit saillant, où je demeurais absolument

immobile. L'excellent homme crut bientôt que je venais ainsi au-devant

de lui par amitié, il me comblait de friandises. Je mangeais le moins

possible pour ne pas m'alourdir. Moi, j'avais besoin de toute mon

énergie.

Un matin je me crus assez sûr de moi-même pour tenter une dernière et

suprême épreuve: voir la porte ouverte et ne pas fuir!

Il me fallait rendre mon maître absolument confiant. Il enleva le

couvercle et fut un peu étonné de me trouver immobile tout en haut de

ma construction, au bord du verre. Un moment il fut sur le point de

replacer précipitamment le couvercle, mais je ne bougeai point... il

reprit confiance. Il posa le couvercle sur la table, m'examina beaucoup

de tout près en silence: une larme même--je le crois--roula dans ses

yeux au souvenir de la patrie absente et tomba sur ses moustaches.

Et moi, je ne voyais que la liberté, que je touchais du doigt.

Mais j'affrontais le supplice: désormais j'étais fort! A bientôt!

Urbain me donna du sucre, un peu de miel dans une coquille de

noix, quelques fibres de viande, referma le couvercle, soupira en

se détournant et, perdu dans ses souvenirs, se promena longtemps

silencieux autour de mon bocal et de son bureau.

Pendant ce temps, jouant toujours mon rôle, je ne me hâtai point de

quitter mon poste au bord du verre, pour bien montrer à mon geôlier que

tout endroit m'était indifférent et que l'amitié seule me retiendrait

bien près de lui. Il le crut... Deux fois, trois fois, il me trouva au

faîte de mon rocher factice et laissa longtemps le couvercle sur la

table, tandis qu'il me contemplait et s'efforçait de comprendre quel

pouvait avoir été le but de ces travaux gigantesques.

A travers les parois transparentes de ma prison, j'avais soigneusement

étudié la topographie des alentours, car désormais elle était

d'une haute importance pour la réussite de mon projet. Au moment

où je tomberais en m'élançant du haut de la tour, Urbain porterait

précipitamment la main vers moi pour me reprendre, c'est évident...

Si je ne suis mort ou blessé, il faut déjouer ce premier danger.

Je ne puis le faire qu'en me jetant brusquement derrière le pied

du compotier. Urbain ne me poursuivra pas de la main gauche, il

ne sait pas s'en servir... On dirait que c'est la mode, chez les

hommes, de sacrifier une main et presque tout un côté du corps par

immobilisation!... Ah! si mon geôlier venait toujours m'ouvrir en se

plaçant du même côté de la table, j'aurais construit mon promontoire à

sa gauche; mais il vient tantôt--comme il le dit--à tribord, tantôt à

bâbord. Enfin, s'il vient par tribord, je suis à sa gauche, le bocal le

gêne pour me saisir... j'ai des chances.

Une fois manqué, je me cache.

Où?... je n'en sais rien, mais quelque part, n'importe où... Il faut

que je disparaisse, ne fût-ce que cinq minutes... Il faut qu'Urbain me

perde de vue; puis, tout à coup, je repartirai au grand galop dans la

direction de la fenêtre, à ma droite, gagnant la porte, qu'il laisse

ordinairement ouverte. De là, l'escalier; de là... O bonheur! je suis

sauvé!

Tout se passa comme je l'avais prévu.

Mon cher capitaine y aida de tout son pouvoir en m'abordant à tribord.

Je lui glissai comme un éclair entre les doigts, qu'il avança beaucoup

trop tard. J'avais eu le temps de reprendre mes sens après une terrible

chute... Pas de membres cassés, des contusions douloureuses seulement.

Sans perdre un instant, je me traînai sous des bibelots qui formaient

un fouillis sur son bureau. Là je compris immédiatement que j'étais

presque en sûreté.

Tandis qu'il déplaçait tous ces objets avec précaution, l'un après

l'autre, craignant de me blesser, je me reposai, je repris des forces

et, m'esquivant derrière ces objets, j'arrivai au bord de la table sans

qu'il m'eût aperçu... Il regardait ailleurs... et moi, je ne faisais

aucun bruit. Je descendis par un pied.

J'étais dans l'escalier qu'il cherchait encore sous son bureau. O

bonheur ineffable, j'étais libre!

J'avais une telle peur d'être repris que, d'une traite, je sortis même

du jardin, me jetant dans la campagne, et entrai dans un bois voisin.

[Illustration: J'ÉTAIS DANS L'ESCALIER...]

Ce bois, je l'ai appris depuis, n'était que l'entrée d'une véritable

forêt vierge s'étendant à des distances énormes dans l'intérieur du

pays. J'aurais pu y marcher des années sans jamais en voir la fin.

J'ai bien vu des pays, mais jamais, depuis ce jour, je ne me suis

trouvé au milieu d'une telle quantité d'espèces de mes semblables! Il

en grouillait de tous côtés et toutes n'étaient point d'une rencontre

agréable. Comme je ne suis pas moi-même très patient, je me rappelai

mon surnom d'Hercule, et distribuai à droite et à gauche quelques coups

de dent bien appliqués qui me valurent un repos relatif.

Ce qui me surprenait au plus haut point, c'était la grosseur de fruits

singuliers que semblaient produire certains buissons évidemment trop

faibles pour les supporter sur une de leurs branches. De deux choses

l'une: ou il fallait que ce fruit globulaire fût d'une excessive

légèreté, ou il devait être supporté par plusieurs branches à la fois.

J'étais arrêté, le nez en l'air, cherchant à me rendre compte de cette

bizarrerie, quand une voix retentit à côté de moi et me dit:

--Camarade, vous bayez aux corneilles? Faites attention, ce n'est pas

sain dans ce pays-ci.

Je tournai les yeux vers mon avertisseur charitable: c'était une fourmi

comme moi, mais armée de deux épines pointues, relevées, qui lui

donnaient une singulière figure.

--Merci, camarade, lui dis-je.

--Que regardez-vous aussi attentivement là-haut?

--Ces fruits singuliers qui pendent.

--Ça, des fruits?... Vous êtes donc étranger à ce pays, que vous ne

connaissez pas les nids de plusieurs de nos pareilles?

--Oui, je vous l'avoue. Je suis né bien loin d'ici.

--Bah!... Vous avez l'air d'une bonne créature... Venez avec moi, je

vous présenterai à mes amis et, du moins, pour cette nuit, vous ne

manquerez pas de gîte, ce qui est dangereux, croyez-moi, dans les

forêts vierges.

--Merci, cousine... Par où passe-t-on?

--Suivez-moi, et faites attention de ne pas vous casser le cou!

Elle marcha devant moi dans un sentier à peine frayé et se dirigea vers

un buisson sous lequel elle passa; puis, trouvant un pied de liane

inclinée et à écorce rugueuse, elle s'avança là-dessus avec autant

de confiance que si elle eût marché sur un pont solide, tandis que

la liane se balançait sous nos pieds comme une escarpolette. Je la

suivais de mon mieux, mais à distance, car j'avais toujours peur, quand

elle se retournait brusquement pour me parler ou voir si je venais, de

recevoir ses épines dans les flancs.

Nous montâmes ainsi à une hauteur effrayante: au moins à cinq mètres du

sol. Ce beau chemin nous amena à la porte d'un de ces nids que, d'en

bas, je prenais pour des fruits, et qui étaient des globes composés

avec des filaments soyeux enveloppant le péricarpe des fruits du

cotonnier, un bel arbre que les savants ont nommé le _Bombax ceiba_.

A première vue, le nid de mon amie ressemblait à de l'amadou de mon

pays: c'était aussi doux et aussi moelleux que la chair du champignon

lorsqu'elle est préparée par les hommes.

Je fus parfaitement reçu par les compagnons de ma Double-Épine;

malheureusement la place n'était pas abondante dans leur nid, et à

chaque instant je recevais des atteintes de leurs piquants, lesquelles

ne me faisaient pas toujours rire et menaçaient de me rendre semblable

à une écumoire dans un avenir très prochain. Enfin, je réussis à me

blottir dans un coin et j'y passai la nuit dans une grande tranquillité.

Dès le jour, mon amie m'éveilla et m'emmena avec elle à la découverte.

Le premier objet que j'aperçus fut, sur un grand arbre en face de nous,

un énorme tonneau placé entre les grosses branches, mais beaucoup plus

haut que nous.

--Qu'est-ce encore que cela? demandai-je à ma compagne.

--C'est le nid d'une espèce de notre grande famille, dont les individus

sont aussi nombreux que les étoiles du ciel.

--Comme chez nous!

--Regardez encore autour de nous, vous allez apercevoir d'autres nids

aussi bien faits que les nôtres. Tenez, là-bas, vers le milieu de ce

palmier, sur les épines, voici deux espèces différentes. Les hommes ont

appelé l'une la fourmi de Kibry (_Myrmica Kibrii_), du nom de celui

qui l'a distinguée le premier, et la seconde, _Formica merdicola_, en

français fourmi bâtissant d'excréments.

--Oh!...

--Ma bonne, c'est la vérité. Toutes deux, entendez-vous bien,

construisent, avec des excréments d'herbivores, ces boules que vous

voyez accrochées aux arbres. Elles choisissent ces matières parce que

ce sont, en quelque sorte, de véritables hachis de tiges d'herbes,

amollies par la digestion, et parce qu'elles ont les mâchoires trop

faibles pour couper les matériaux qui leur seraient nécessaires. Et

puis...

--Quoi... vous vous arrêtez?

--Oui. Il n'est pas bien de dire du mal de son voisin.

--Oh! entre nous.

--C'est vrai, cela ne tire pas à conséquence. Allons, je vous avouerai

que je les crois trop peu intelligentes pour savoir construire comme

nous.

--C'est bien possible.

--Vous voyez, elles emploient le crottin de cheval; leur nid est tout

près du sol. Vous en verrez d'autres qu'elles bâtissent sur les tiges

des roseaux avec la même matière. C'est leur goût, soit!

Nous étions arrivés au sol sur ces entrefaites, et mon amie me

conduisit à certains fruits très succulents tombés sous l'arbre qui

les produisait. En passant je vis, dans le voisinage, des espèces de

champignons sans queue, des sortes d'éponges, de... je ne sais quoi,

posé sur le sol, au milieu des feuilles sèches.

--Qu'est-ce que cela? demandai-je à ma compagne.

--C'est encore le nid de nos cousines, et, qui plus est, d'une espèce

qui, comme moi, porte deux épines aiguës.

--Merci, fis-je en moi-même, voilà un voisinage bien agréable... Je

crois que je tombe ici de fièvre en chaud mal. Vraiment, dis-je tout

haut pour la faire causer.

--Oui. Celle-ci se nomme la _Polyrachis hispinosa_, et certainement

rien ne ressemble moins à une fourmilière que le nid qu'elle fait.

--C'est vrai! si les éponges poussaient dans les bois, j'affirmerais

que nous en avons là deux ou trois spécimens de différentes grosseurs

sous les yeux! Cependant, d'après mes souvenirs, à moi qui viens

d'outre-mer, cela ressemble davantage à une sorte de champignon sans

pied appelée la vesse-de-loup (_Lycoperdon utriformis_). Celui-ci

paraîtrait, il est vrai, énorme, mais à moitié délabré.

--Remarquez que leur nid est construit avec la même matière que le

nôtre et ressemble à ce que vous appelez de l'amadou, parce qu'il est

bâti avec des filaments du bombax.

--Mais j'ai entendu dire à mon capitaine de vaisseau que les fils du

bombax ou cotonnier sont si courts, que les hommes ne peuvent les filer

seuls, et c'est dommage, parce que ces fils sont très bons. Il assurait

qu'on les employait beaucoup dans les manufactures de papier, et je ne

m'en étonne plus, en voyant vos nids qui sont faits en réduisant ces

fils en une sorte de carton mou.

--C'est très doux et très soyeux.

--Où est cette fourmi _Polyrachis_?

--Tenez! la voilà qui passe! Voyez-vous comme elle est noire, et comme

tout son corps est bosselé de protubérances? comme de chaque côté

du thorax sortent des épines longues et aiguës? C'est un bien joli

animal...

--Pas si joli que vous voulez bien le dire!

--Mais si, vraiment!

--Soit! vous êtes un peu là-dessus comme le renard qui a la queue

coupée...

--Hein?

--Ne faites pas attention; c'est une réminiscence d'un bonhomme de chez

nous.

--A la bonne heure!

--Qu'est-ce encore que cette boule? On dirait des cheveux?...

--C'est encore le nid d'une fourmi. Celle-ci a été nommée _Formica

molestans_, parce que sa morsure est très pénible pour les grands

animaux comme l'homme. Elle construit les nids que vous voyez avec

des sortes de crins, des fils végétaux extrêmement fins qu'elle sait

cueillir sur une foule de plantes que je ne connais pas.

XIII

LES FEUILLES QUI MARCHENT.--TÊTES DOUCES ET TÊTES RUDES.

--Vous m'intéressez vivement, dis-je à mon ami Double-Épine; plus je

vais, plus je comprends et j'apprécie ce que j'ai entendu dire à une

vieille reine de chez nous: Le monde appartient aux fourmis!...

--Votre vieille reine avait raison, reprit ma voisine en se

rengorgeant, et nous sommes, sans contredit, le premier peuple de la

terre, non seulement par le nombre, mais par l'intelligence et les

mœurs. Combien connaissez-vous de nations, même parmi les animaux plus

grands que nous, qui possèdent un gouvernement plus simple, mieux

défini, agissant avec autant d'ensemble et avec si peu de rouages?

--Les abeilles, peut-être...

--Ah! oui, toujours les abeilles! Mais elles ne sont qu'un peuple

asservi à la glèbe. Nous, nous vivons libres en travaillant, et, sans

nos inspecteurs...

--Vous ne les avez donc pas vus remplissant leurs fonctions en

serre-files, dans la grande armée des Écitons?...

--Pardieu si, je les ai fort bien remarqués. Vous en connaissez donc

d'autres, dans des espèces différentes des Écitons?

--Certainement, j'en connais... et il ne nous faudra pas aller bien

loin pour les voir. Puisque vous vous intéressez aux mœurs de nos

pareilles, mon cher, je vous propose d'aller, à quelque distance d'ici,

visiter les travaux admirables des Saüba.

--J'accepte, à condition qu'il n'y aura aucun danger de se montrer trop

curieux.

--Aucun, je vous l'affirme; ces fourmis s'occupent de leurs affaires

exclusivement et ne cherchent querelle à personne... Peut-être parce

qu'elles sont de force à se faire respecter par tous! Ah! c'est un

grand peuple! probablement le plus grand du monde, pour nous... et pour

bien d'autres!

--Allons, je suis prêt!

--Non, voisin, pas aujourd'hui. Nous n'aurions pas le temps de visiter

leurs travaux, qui sont immenses. Nous n'aurons pas trop, demain, de

toute notre journée pour cela.

--A demain donc!

Je me cachai dans un coin sombre, sous des racines, afin de passer

une nuit sans accident. Hélas! je ne dormis guère. Ce fut, dès que

l'obscurité eut envahi la forêt vierge, un concert, ou plutôt un

charivari de cris, de bruits à faire trembler les plus braves. Certes,

je ne suis pas poltron, et cependant les cris vinrent quelquefois si

près de ma retraite, j'entendais fouiller les feuilles si près de moi,

que la frayeur me tint éveillé. Au matin, le tapage cessa peu à peu;

puis, tout à coup, sans transition aucune, comme dans notre belle

France, le jour se fit et le soleil inonda la terre de ses rayons.

Double-Épine parut, me cherchant du regard.

--D'où venez-vous? lui demandai-je.

--De mon nid. Pourquoi me faites-vous cette question?

Je lui racontai mon aventure.

--Enfin, dit-il en riant, vous en avez été quitte pour une belle peur!

Tout est bien qui finit bien. Cependant je ne vous conseille pas de

vous exposer ainsi une seconde fois, car le nombre des êtres qui nous

attaquent est énorme... Vous ne vous en doutez pas, et c'est un vrai

miracle qu'ils ne vous aient pas trouvé. Il faut croire que votre odeur

leur est inconnue et, par suite, étrangère... Elle vous a servi de

sauvegarde. Cependant, il ne faudrait pas trop vous y fier!

--Soyez tranquille, cher ami, je ne m'y fierai plus. Brrrou!... j'en ai

froid dans le dos!

--Faisons notre déjeuner et partons, si vous le voulez bien.

--Je ne demande pas mieux.

Nous nous régalâmes des délicieux fruits qui gisaient autour de nous,

et nous nous mîmes en route.

Double-Épine marchait comme un Basque, j'avais beaucoup de peine à le

suivre au milieu des obstacles qui me barraient le chemin à chaque pas.

Ses épines lui servaient beaucoup en écartant les herbes et brindilles

sur son passage. J'en compris alors la haute utilité, dans ces fourrés

dont les bois les plus épais de notre Europe ne peuvent donner une idée.

Enfin, après avoir longtemps marché, nous arrivons à une clairière

immense au milieu de laquelle s'élève une sorte de colline ou de dôme

de soixante centimètres de hauteur, allant en mourant de tous les

côtés... Plus de cent cinquante hauteurs de fourmi d'élévation! Quel

édifice!... Et quel peuple en construit de semblables! A mesure que

nous approchions, le sol se couvrait de fourmis, et c'était, autour

de nous, un mouvement admirable. Il y avait là des milliers et des

milliers de créatures grouillant comme dans nos fourmilières.

--Attention! me dit Double-Épine, nous avons la chance d'assister au

retour d'une expédition qui, très probablement, a couché sur le lieu

de ses exploits. D'après la direction de la colonne, je pense qu'elle

arrive de l'un des jardins de la banlieue, car nous ne sommes pas, ici,

très avant dans la forêt.

Alors, je montai avec lui sur un tronc d'arbre et je vis un spectacle

aussi extraordinaire qu'inexplicable pour moi. Chaque fourmi--et elles

étaient une myriade!--marchait bravement, tenant dans ses mandibules,

par la queue, une feuille verte de trois ou quatre centimètres de

diamètre!

Ces milliers de feuilles animées, marchant doucement et d'un mouvement

continu, égal, et cachant les fourmis qui étaient dessous et les

tenaient au-dessus de leurs têtes comme un parasol, présentaient

l'aspect le plus singulier que l'on puisse imaginer. On aurait dit un

immense tapis vert luisant. Je me retournais vers Double-Épine pour

l'interroger, lorsqu'il me prévint.

[Illustration: CES MILLIERS DE FEUILLES ANIMÉES.....]

--Telles que vous voyez ces fourmis, elles sont si nombreuses que, en

certaines contrées de ce pays, elles chassent les habitants. Aucun

moyen n'est capable de les chasser ou de les détourner; vous le

comprendrez tout à l'heure, quand vous aurez visité leur forteresse. En

ce moment, il me semble évident qu'elles ont dû dévaster une plantation

d'orangers dont elles rapportent chacune une feuille. Demain, elles

attaqueront de même une plantation de caféiers, et il n'en restera

rien; les arbres, ainsi dénudés, voient leur végétation nécessairement

arrêtée brusquement et, quelque fertile que soit le pays, le plus

souvent ils meurent.

--Et qu'est-ce qu'elles font de ces feuilles?

--Mon cher ami, elles s'en servent pour couvrir le dôme de leurs

bâtisses et empêcher que des parcelles de terre ne tombent à

l'intérieur. Ce que vous voyez, ce sont des plafonds admirables

qu'elles emportent, par parties, pour les rassembler ensuite comme des

écailles en les taillant de grandeur convenable.

--Il en faut donc beaucoup?

--Vous allez en juger. D'après mes évaluations, je crois que la colline

ou le dôme qui occupe le milieu de la clairière a bien douze à treize

mètres de diamètre.

--Vous dites?...

--Je répète: plus d'une douzaine de mètres de diamètre, et vous avez

estimé sa hauteur à soixante centimètres. Avouez, vous qui connaissez

les hommes, que leurs plus puissants efforts en bâtisse sont vraiment

bien insignifiants si vous les comparez à la taille des architectes.

--C'est vrai, mais comment ceux-ci font-ils?

--Ah! jeune étranger, c'est là le grand secret! Tout provient de la

division du travail, érigée en loi que personne ne transgresse! Ces

guerriers, que vous voyez passer et qui viennent de recueillir et de

chercher les feuilles, ne les placeront pas, ils se contenteront de les

jeter sur le sol, laissant à des relais de travailleurs spéciaux le

soin de les placer dans un ordre convenable. Ceux-ci s'en saisissent,

les arrangent, puis une autre escouade vient les couvrir de petites

pelotes de terre, et cela tellement vite, qu'en très peu de temps les

feuilles sont cachées sous cet endroit et solidement attachées.

--Cette construction me rappelle celle des Termites.

--Avec cette différence capitale, que le travail est inverse...

--Comment cela?

Les aventures d'une fourmi rouge et les mémoires d'un pierrot · 第 5 / 19 段