A peine mon frère avait-il terminé ces paroles, que nous arrivions au

défilé; mais, là, un spectacle inattendu nous était réservé. Au lieu de

continuer à perte de vue devant nous, comme un tapis de cendres, ainsi

que nous le supposions, le sol s'enfonçait brusquement en un entonnoir

immense... Rien que des parois abruptes, glissantes, d'aspect peu

rassurant...

Nous nous arrêtâmes sur le bord, nous retenant à grand'peine, tant le

terrain était mauvais...

--Qu'allons-nous faire? me dit mon frère. Nous ne pouvons pas descendre

dans cet entonnoir; outre que le sol est impraticable pour la descente,

nous le trouverions encore bien pire pour la remonte.

--Cherchons un passage entre le précipice et le rocher...

--Soit! Toi, reste là et attends-moi...

--Sois prudent!...

Le malheureux partit avec toute la circonspection nécessaire en

cette difficile occurrence... Tout alla bien d'abord; le sol était

plus compact qu'on ne l'avait supposé au premier coup d'œil, et je

me disposais à le suivre; mais arrivé à peu près à moitié route,

c'est-à-dire à l'endroit le plus étroit, voilà que son pied heurte un

grain de terre qui roule rapide au fond du gouffre... O prodige! ô

terreur! soudain, le fond du précipice semble s'animer; une éruption de

cendre et de sable s'en élève, retombant sur mon brave compagnon comme

une averse pressée...

[Illustration: SOUDAIN LE FOND DU PRÉCIPICE SEMBLE S'ANIMER.....]

Moi-même je reçois quelques éclaboussures et je rétrograde sous

leur impression; mais mon frère, aveuglé, terrifié, meurtri par ces

matériaux qui pleuvent sur sa tête, hésite, chancelle... Il fait des

efforts effrayants pour se retenir... puis il roule au milieu des

pierres et du sable jusqu'au fond du volcan...

Horreur!... Tout en bas, dans le gouffre, je vois deux énormes

pinces pointues, tranchantes, acérées, sortir du sable, s'ouvrir et,

saisissant mon frère infortuné, se dédoubler, le couper et le découper,

lui suçant le sang en un clin d'œil et rejetant sa carapace vide au

dehors...

Un souvenir horrible me revient à la pensée des histoires racontées à

la veillée quand j'étais petit...--le fourmilion!!!...

C'était lui, en effet, qui achevait de dévorer mon pauvre frère.

Il s'agissait pour moi de lui échapper au plus tôt. Quoique je susse

qu'il n'était pas ingambe, je le craignais instinctivement autant qu'il

mérite de l'être, et je m'efforçai immédiatement de sortir du danger

dans lequel je me trouvais. M'éloigner n'était pas facile, enfoncé

comme je l'étais dans le sable mobile.

Cependant j'agis avec précaution, je rampai à rebours, et, malgré les

projectiles qu'il m'envoya, je pus gagner un terrain moins dangereux et

où ma fuite pût s'accélérer.

En m'éloignant je vis au pied d'un arbuste le cadavre d'une malheureuse

fourmi, victime comme mon pauvre frère du terrible animal.

Je l'avoue, je retournai droit à la fourmilière, autant pour prendre un

repos dont j'avais grand besoin que pour prémunir mes frères contre les

dangers du défilé que j'avais reconnu. Là, je pris des renseignements

sur notre terrible ennemi.

Tout ce que j'en avais entendu raconter jusque-là m'avait semblé si

incroyable, que je n'y avais attaché qu'un intérêt très secondaire,

comme à des contes de bonnes femmes; mais maintenant!...

Or une de mes compagnes m'affirma qu'elle avait vu, du haut d'un brin

d'herbe, le fourmilion se métamorphoser en une sorte de Libellule, de

Demoiselle d'une grande élégance de forme, et douée d'ailes de gaze

transparente sur lesquelles elle partit au travers des airs... Le

fourmilion s'était enveloppé dans un cocon arrondi au fond de son trou.

Soudain, il découpa un trou sur le côté et sortit son corps à moitié

par cette ouverture. La peau de la chrysalide se fendit alors, et

l'insecte parfait en sortit. A peine eut-il fait sa première aspiration

d'air, que son abdomen, qui naguère était court pour entrer dans le

cocon, s'étendit, se gonfla et s'allongea d'au moins trois ou quatre

fois sa longueur. Ses antennes se déroulèrent toutes seules, comme les

ailes... Ma compagne vit tout cela pleine d'étonnement et sans oser

bouger.

[Illustration: JE VIS LE CADAVRE D'UNE MALHEUREUSE FOURMI.]

Le fourmilion est avant tout carnassier. Il nous a voué, à nous, une

haine à mort, ainsi qu'aux autres insectes les plus agiles, tandis que

lui est cul-de-jatte! Aussi est-t-il absolument incapable de chasser

noblement sa proie comme nous: il lui faut une lâche embuscade! Où se

cache-t-il, sinon dans le sable, pour y ensevelir son vilain corps qui

ressemble à une hideuse araignée de jardin! Si faibles sont ses pattes,

qu'à peine il peut marcher, il se traîne...

J'appris ainsi beaucoup de particularités sur le monstre, et j'en vins

à me familiariser avec l'idée de le revoir: je n'en avais même presque

plus peur; aussi je résolus de retourner à la plaine des sables,

d'arriver par un détour en suivant le haut des collines boisées, et

de me placer assez près, de là-haut, pour l'observer à l'abri et sans

danger.

Je partis donc, malgré les remontrances de mes compagnons; mon

caractère décidé et aventureux se dessinait déjà. Hélas! où devait-il

bientôt me conduire? Mais nul ne peut fuir sa destinée!...

Mon projet était bon; j'avoue que les difficultés furent grandes pour

le mettre à exécution, parce que les chemins n'étaient nullement

frayés sur les montagnes, et je courus beaucoup de dangers à traverser

ces forêts vierges. Cependant à cœur vaillant rien d'impossible...,

c'est ma devise. Du haut d'une roche, je cherchai le théâtre du fatal

événement qui avait terminé la vie de mon frère...

Plus d'entonnoir! A sa place, un bouleversement complet: des terres

éboulées, un chaos en miniature... Mon noble frère avait lutté jusqu'à

la fin, faisant crouler le sable sous ses pieds, s'attachant à chaque

aspérité... Le fourmilion avait abandonné un travail aussi compromis,

et reportant son embuscade un peu plus loin dans le même défilé, était

en train de creuser son entonnoir. Je le vis travailler, et chaque

fois il repoussait la terre dans l'ancien trou, qui ainsi se comblait

grossièrement, peu à peu, de façon à ne pas interrompre le chemin

d'arrivée par ce côté-là.

Le fourmilion commença alors, devant moi, à tracer son entonnoir. Il

aplatit d'abord son abdomen comme un soc de charrue; puis, rampant à

reculons dans une direction circulaire, il traça une tranchée peu

profonde, mais qui marquait un cercle de cinq centimètres au moins de

diamètre. Comment parvient-il à tracer ce sillon en cercle régulier,

à tâtons, puisqu'il marche à reculons?... C'est un vrai miracle...

Une fois le premier cercle fait, les autres ne sont plus rien; c'est

comme le laboureur qui suit son premier sillon. Toujours est-il que

l'affreuse bête reprend un second cercle en dedans du premier, chassant

toujours le sable avec sa tête et le lançant en dehors de la limite de

sa tranchée.

J'étais émerveillé, et je demeurais attentif et immobile, assistant à

ces manœuvres nouvelles pour moi, et me demandant qui avait pu dire au

premier fourmilion: Tu feras comme cela!... Pendant ce temps, l'ouvrage

avançait; les cercles, de plus en plus petits, devenaient plus

profonds, le sable s'en allait en gerbe au delà des limites, et, tout à

coup, je vis le fourmilion se cacher au fond du trou, dans le sable, et

demeurer immobile. C'est pour cela que nous n'avions rien vu de suspect

en approchant du piège où mon pauvre frère avait trouvé la mort!

Cependant, si nous avions été moins inexpérimentés, nous y aurions

regardé avec plus de soin, et nous aurions aperçu, au fond, les pointes

aiguës des mandibules largement ouvertes de la bête!...

J'avais perdu beaucoup de temps à mon observation, aussi je me hâtais

vers notre fourmilière. Malheureusement, le chemin était long et le

soir se faisait lorsque j'en découvris le faîte; au même moment, un

croassement sinistre s'éleva dans les airs, et un oiseau s'envola dans

la direction de notre nid...

C'était le pic-vert qui chantait sa maraude en regardant le trou

d'arbre où il allait passer la nuit. Au même instant, une de mes

camarades, sortant de dessous une feuille sèche et me barrant

le chemin, m'apprit que, pendant mon absence, le pic-vert était

venu audacieusement attaquer la fourmilière, bouleverser quelques

avant-postes pour introduire dans les avenues sa langue immonde,

chargée de bave gluante, sur laquelle il ramasse les malheureuses

fourmis qu'il touche, puis, retirant le tout dans son bec, les avale...

J'avoue que je ne comprends pas encore comment cet oiseau peut loger

dans son bec une langue aussi longue que son corps. Cependant, à

force de m'informer, je trouvai une vieille, bien vieille fourmi, qui

m'assura avoir jadis mangé un pic-vert tué par un chasseur qui avait

ensuite dédaigné un aussi mince gibier. Or la vieille m'affirma qu'elle

avait mangé de la tête et qu'elle avait vu, en dedans de la boîte

osseuse, la langue de l'oiseau qui s'y enroulait, en faisant tout le

tour, comme du fil dans une boîte.

Je veux bien y croire, mais je n'ai pas vu!

VI

VILLÉGIATURE.--LE TRÉSOR.

Si vous me demandiez compte de mes journées, je vous dirais que je

les laissais passer au milieu des courses les plus charmantes dans

les bois, la lande et les environs. Mes esclaves fonctionnaient

parfaitement: nos larves étaient bien soignées, les bâtiments

entretenus en bon état, la saison douce et clémente; jamais je ne fus

si heureux, aussi chaque matin imaginai-je une excursion nouvelle.

C'est ainsi que je découvris les fourmis charpentières, que je ne

connaissais pas, et auxquelles on donne, je crois, le nom latin de

_Formica fuliginosa_. Leurs travaux sont merveilleux et bien autrement

considérables que ceux de plusieurs autres insectes charpentiers que

j'avais vus à l'œuvre, et cependant, de même que les guêpes et les

abeilles charpentières, elles n'ont pour outils que leurs mandibules.

Mandibules toutes simples et qui n'approchent cependant ni de la

construction de la tarière ou lime des Cicadées, ni de la scie des

Tenthrédinés.

Ces petites charpentières ont l'air, au contraire de nous, d'être

un peuple de nature inférieure et qui ne connaît de plaisir que

travailler. Elles sont dans un mouvement perpétuel: il est vrai que la

vie doit être si pénible pour elles, que je ne puis que les plaindre

de s'entêter à se cacher comme elles le font dans le bois des arbres,

au lieu de se faire bâtir un palais au grand air par des esclaves

asservies.

Je m'approchai de la porte, histoire de parcourir l'intérieur de ce

logis d'une nouvelle espèce. Je n'avais aucune mauvaise intention, mais

voilà une sentinelle qui me barre le chemin. Ce serait une erreur de ne

pas les croire courageuses et fortes pour leur taille.

Comme je ne voulais pas lui faire de mal, je la prends délicatement par

la taille et, la faisant passer par-dessus ma tête, je la jette tout

bonnement derrière moi... Ah bien! ce fut alors l'occasion d'un tapage

infernal. En moins de rien, j'en avais dix, vingt sur les bras! Au loin

le rappel battait, je vis bien que j'allais avoir toute la séquelle

après moi...

Je voulus parlementer: impossible; ces forcenées parlaient un patois

informe et n'entendaient pas raison. Je ne pouvais pas, décemment,

reculer devant de tels pygmées avant d'avoir vu ce que je voulais voir.

J'en pris donc, un peu brusquement, une demi-douzaine l'une après

l'autre et les envoyai, à la volée, rejoindre la première...

J'avançais toujours au milieu de la multitude qui me pressait de toutes

parts et j'atteignis ainsi le fond du vestibule; mais là une amère

déception m'attendait... la porte était trop petite pour moi!...

Ce n'est pas étonnant, ces peuples bornés n'ont pas l'habitude de

recevoir des gens de notre importance!

Je rétrogradai donc noblement, non sans avoir jeté un coup d'œil

prolongé sur l'intérieur de l'habitation par la porte et par les

fenêtres du premier étage, auxquelles j'atteignais très facilement.

Le peuple me suivit quelques pas en dehors de la souche du saule dans

laquelle la république était établie, mais je m'arrêtai, et tous se

hâtèrent de rentrer: ils craignent et le grand jour et le grand air.

Néanmoins j'avais acquis quelques connaissances de leur organisation.

D'un côté, je découvris des galeries horizontales, mais le regard ne

pouvait en embrasser longtemps le développement, parce que les murs

suivaient la direction circulaire des couches du bois, et, d'un autre

côté, parce que les galeries parallèles étaient séparées par de très

minces cloisons n'ayant de communications entre elles que par de rares

ouvertures ovales. Je dois avouer que ces travaux étaient remarquables

par leur délicatesse et leur légèreté.

Au premier, j'avais eu le temps d'apercevoir des chambres séparées,

faites dans les galeries au moyen de petites cloisons transversales

élevées çà et là. Je vis des portes préparées par un trou rond

encaissées entre deux piliers découpés dans le mur. Mais, plus loin,

les sculpteurs étaient à l'œuvre: les piliers, à l'origine courbés aux

deux bouts, devenaient des colonnes régulières. Ce qui me semble le

plus remarquable à cet étage, c'est la manière dont sont ménagés les

piliers qui doivent le supporter et qui sont pris dans les cloisons des

galeries parallèles, que l'on réunit pour faire une grande halle.

Ce qui m'a étonné au dernier point, c'est que tout le bois que ces

fourmis taillent est teint en noir, comme par de la fumée. D'où cela

vient-il?... Ma foi, je n'en sais rien. Est-ce un gaz émané des

fourmis? Est-ce une teinture fournie par leur salive?

Depuis quelque temps déjà j'entendais résonner des pas d'hommes autour

de moi, car nous avons l'oreille si fine que nous les entendons, ainsi

que les autres animaux, bien avant qu'ils puissent nous apercevoir. Je

me retourne et j'aperçois deux hommes qui semblent chercher des yeux

quelque chose dans le bois, regardant sur le sol, comptant un certain

nombre de pas dans des directions différentes.

--Peste soit du vieux podagre, dit l'un, il avait perdu la tête de

frayeur, et nous ne retrouverons jamais rien!...

--Qui sait? reprend l'autre, il n'était pas si sot que vous le croyez.

--Peuh! prendre pour indice un arbre, c'est déjà stupide.... Il peut

être coupé... mais ne pas le marquer, ne pas le désigner d'une manière

sûre, c'est insensé!

--Le fait est...

--Où veut-il, à présent, que nous trouvions son arbre?...

--C'est vrai,... cela n'est pas facile...

--Pas facile!... Impossible! voulez-vous dire. Il y en a dix ici qui

répondent au signalement voulu.

--Remuons un peu ces buissons...

--Ah!!!...

--Quoi?...

--Le tapis!!!...

--Quel tapis?

--Le voilà!!! Les fourmis l'ont amené à la surface du sol!!!

--Quelle chance!...

Je me hâtai de rentrer à la fourmilière, car le soir venait à grands

pas, mais le repos ne vint point pour moi.

A peine la nuit fut-elle faite, que des coups violents éveillèrent les

échos des bois, notre maison vola en éclats, la pelle et la pioche

fouillaient notre belle construction si laborieusement élevée... Les

larves chargées sur nos esclaves furent le précieux bien qu'on chercha

à sauver.

Vous eussiez vu nos fidèles esclaves courir de tous côtés, au milieu de

la nuit, s'aidant les unes les autres, s'efforçant de mettre en lieu

sûr l'espoir de notre race. Oh! la terrible nuit!... Quel lamentable

spectacle, que ces pauvres insectes fuyant éperdus sous les rayons

blafards de la lampe des chercheurs!

--Ah! les maudites fourmis! disait l'un, comme elles mordent!

--Plains-toi donc! sans elles, tu n'aurais jamais trouvé notre affaire.

--C'est égal, elles pincent comme des diables. Au fait qu'est-ce que

cela leur importe la monnaie du grand-père!...

--Mais leur nid que tu bouleverses, leurs larves que tu détruis...

[Illustration: La reine des termites.]

--Haie!... haie!... Tape et dur!...

Bientôt, sous les éclats de la lanterne, sortirent de terre, au milieu

d'une admirable nappe de damas or et soie cramoisie, une cassette et

des vases d'argent admirablement ciselés... Tout cela brillait dans

l'ombre noire du bois et de la nuit, c'était magnifique!

--As-tu la clef du bonheur?

--La voilà, frère!

--Donne!... Par Dieu, grand-père avait eu une fameuse idée de la

laisser dans sa chambre avec son manuscrit.

Il ouvrit la cassette, l'or et les diamants ruisselaient sous ses

doigts.

--C'est bon, referme-la et partons!...

Ils refermèrent précipitamment la cassette, enveloppèrent le tout dans

la nappe de tabis, puis la nappe elle-même dans un de leurs manteaux,

éteignirent la lanterne et disparurent dans la lande.

VII

LES TERMITES.--LA REINE.

Le lendemain matin, je me trouvai dans un hôtel antique de Rochefort,

où les deux frères étaient rentrés.

Enveloppé la nuit dans la nappe de tabis, je n'essayai pas de me

regimber: c'eût été inutile. Je me laissai emporter, m'abandonnant à

mon étoile, et ce fut là le commencement de mes voyages.

J'étais à Rochefort, toute voisine de la préfecture, et dès que les

chercheurs de trésor eurent déposé leur fardeau dans une chambre où

ils l'emportèrent, je sortis de ma cachette et me hâtai de gagner un

endroit abrité où je pusse prendre un peu de repos. Je trouvai un

excellent refuge dans le coffre à bois sur lequel le tabis avait été

déposé contenant son précieux dépôt.

Cependant une odeur singulière, perceptible seulement pour nos organes

délicats, me semblait remplir toute la pièce: et j'entendais autour

de moi comme un frémissement particulier accompagné de petits coups

répétés qui me donnèrent beaucoup à penser. Dans quel coupe-gorge

étais-je tombé?

Je m'assoupis, néanmoins, appuyé à une bûche, et je ne sais si je

rêvai, mais il me sembla que j'entendais couler quelque chose ou

passer quelqu'un dans la bûche, comme si son intérieur eût été habité.

Je me promis d'examiner le lendemain ce qui avait pu me donner cette

singulière illusion et finis par m'endormir tout à fait... non sans

avoir longtemps attendu le silence de la nuit; silence qu'on sent

venir, monter, à mesure que l'ombre devient plus complète. Ce fut tout

le contraire: plus la nuit se fit, plus le bruissement, le frôlement

s'accentua, non seulement dans la bûche à laquelle je m'appuyais, mais

encore dessus, dessous, tout autour de moi...

Au jour, tout s'assoupit et devint silencieux!

C'était le moment de m'enquérir de la cause de tout ce que j'avais

entendu. Je courus, j'inspectai; je ne vis rien... rien! Partout cette

odeur de bêtes que j'avais sentie la veille! Enfin, je sortis du coffre

à bois et, remontant sur la fenêtre, je profitai d'un pied de vigne

pour descendre commodément dans le jardin. J'y fis un abondant déjeuner

de quelques fruits tombés, et toujours l'odeur que j'avais remarquée me

poursuivait...

Cependant je ne voyais rien d'extraordinaire. Je résolus de descendre

dans de belles caves dont l'escalier s'ouvrait devant moi.

--Ça des caves? me dis-je en avançant avec précaution; ce sont des

grottes naturelles. Je vois des stalactites, et voici, le long du mur,

des colonnettes engagées de matière calcaire...

J'examinais curieusement ces sortes de pilastres, quand mon oreille y

perçut le même bruissement que dans la bûche de la boîte au bois... Je

reculai vers un coin sombre pour m'arrêter à réfléchir. Comme j'en

approchais, je vis s'élever devant moi une fourmi--je la reconnus de

suite--mais d'une espèce différente de toutes celles que je connaissais

jusque là dans le pays.

--Qui vive? me dit-elle.

--Ami! répondis-je.

--Ami? Tu es fourmi, cependant?

--Oui, Polyergue rougeâtre; et toi?

--Moi, Termite Lucifuge...

[Illustration: QUI VIVE?--AMI!]

--Ah! ah! J'ai entendu parler de vous...

--C'est bien... Que viens-tu faire ici?

--Je me promène et ne veux vous attaquer en aucune façon.

--Tu as bien raison. Regarde seulement mes pinces, elles te couperaient

en deux comme un sabre coupe un navet. Tu dois voir que je suis un

soldat de la termitière et que je suis plus fort que toi...

--Qu'est-ce que cela me fait? Si vous m'attaquez, vous me couperez en

deux probablement; mais vous ne m'empêcherez pas de vous inoculer au

même moment mon acide, et vous en mourrez demain! Ne vous y frottez

donc plus! Voulez-vous, au contraire, me recevoir en ami? Je voyage, je

m'instruis, je suis inoffensif et peux vous donner quelquefois un coup

de main ou un conseil.

--Moi!... je me moque de ce que tu peux valoir. Je suis un soldat, et,

comme tel, je n'ai point à raisonner sur le que, le qui ou le pourquoi.

Je suis un sabre obéissant, voilà tout! et je m'en fais gloire!...

--Sabre obéissant, tu me donnes une furieuse envie de visiter ta

nation; n'existe-t-il donc pas une autorité chez vous, à laquelle tu

puisses soumettre ma demande?

--Si, le grand conseil.

--Eh bien, sabre obéissant, mon ami, va lui demander, pour un

philosophe, la permission de visiter votre république... C'est mon plus

cher désir.

--Soit, attends-moi ici! Et surtout ne t'éloigne pas, il pourrait

t'arriver malheur! Il y a des sentinelles partout, et toutes n'auront

pas tant de patience et de bon vouloir que moi...

--Merci du conseil.

Il disparut. Je m'assis et l'attendis, assez intrigué de la tournure

que prenaient les choses, étudiant un peu le terrain autour de moi et

décidé à prendre une fuite rapide si la négociation ne réussissait pas.

Je prévoyais que mon ami le sabre obéissant me tomberait dessus avec un

ensemble parfait.

Il n'en fut rien. Au contraire, permission de visiter me fut octroyée

de la meilleure grâce. On m'invitait même à présenter une requête au

couple royal, et l'on adjoignit au sabre obéissant un autre sabre

encore plus gros et plus solide pour m'accompagner partout, afin

qu'entre ces deux sabres je ne courusse aucun danger de la part de la

populace.

--Quand vous voudrez, seigneur, me dit le premier sabre en s'inclinant.

--Peste! pensai-je en moi-même, nous ne nous tutoyons plus! C'est tout

à fait grand genre! Ce que c'est que la faveur!...

Nous tournons la colonne la plus voisine et, dans le coin le plus noir,

j'aperçois une porte qui s'ouvre; j'avance... Cette porte, c'est la

tête monstrueuse d'un soldat qui la forme, et qui, fermant le trou,

est de la même couleur que le mur environnant, et rend impossible de

dehors et dans l'ombre de rien distinguer. Le soldat retire sa tête.

Nous entrons... Nous sommes dans une magnifique galerie d'au moins un

centimètre et demi de haut, longue à peu près d'autant, polie comme

du silex, et bâtie en mortier superbe. Partout autour de nous un

peuple immense, montant, descendant en ordre, sans trouble, les uns

à droite, les autres à gauche. C'est ainsi que nous arrivâmes à une

place spacieuse: plusieurs ouvertures régnaient au pourtour de cette

place et donnaient accès dans des chambres à voûtes surbaissées, assez

spacieuses pour contenir trente à quarante ouvriers. J'entrevoyais, au

fond de ces pièces, encore d'autres portes très basses, qui donnaient

évidemment accès dans d'autres appartements intérieurs; cette fois, ces

portes étaient beaucoup plus basses, mais toujours larges, et cinq ou

six ouvriers pouvaient partout passer de front.

A peine mes gardes du corps furent-ils entrés sur la place, qu'ils

commencèrent à se trémousser de tout leur corps et à frapper le sol de

leurs pinces. Aussitôt tous les termites présents firent comme eux,

agités de trémoussements et frappant la terre de leurs mandibules.

Je reconnus, à ce moment, le frémissement et les petits coups que

j'avais entendus au commencement de la nuit. De tous côtés, autour de

nous, c'était une activité fébrile qui semblait pousser les individus.

Personne au repos, tout le monde travaillant, mais tout ce travail

organisé sans trouble, sans embarras: je reconnus que là, comme chez

nous, chacun savait ce qu'il avait à faire et l'accomplissait en

conscience.

C'est d'autant plus méritoire chez ce peuple, que les termites ne sont

point de la même espèce que nous, ni même du même genre, ni même de

la même famille: c'est ce qui m'explique pourquoi leur odeur m'était

pénible et m'avait si désagréablement frappé. Les termites sont d'un

ordre voisin, mais différent du nôtre. Nous, nous appartenons aux

Hyménoptères, avec les abeilles, les guêpes, les frelons, etc.; eux,

appartiennent aux Névroptères, avec les demoiselles, le fourmilion,

notre ennemi, et bien d'autres...

Les aventures d'une fourmi rouge et les mémoires d'un pierrot · 第 2 / 19 段