en chambre, et la promenade ne semblait pas près de finir; mes gardes
du corps marchaient à mes côtés avec la régularité de balanciers de
pendule: ils allongeaient les jambes et me fatiguaient horriblement.
--Cher sabre obéissant, dis-je à mon compagnon, le premier soldat, qui
trottait toujours, allègre, à mes côtés, où allons-nous, s'il vous
plaît? A force de marcher au milieu de l'obscurité presque absolue
où nous sommes, je perds le sentiment des distances. Il me semble
cependant que nous avons dû parcourir plusieurs kilomètres; je me sens
écrasé...
--Vraiment, mon ami Polyergue! vous n'êtes cependant pas au bout de vos
peines. Nous pourrions trotter trois jours comme nous le faisons, que
vous n'auriez pas encore parcouru tous nos domaines...
--Grand Dieu! mais où allez-vous donc?...
--Ah! visiteur curieux, persuadez-vous bien qu'il y a la même
différence entre une fourmilière et une termitière que, chez les
hommes, entre une chaumière et une cathédrale.
--Vous êtes modeste.
--Je suis juste, tout au plus. Songez que nous occupons toute la
préfecture, depuis le haut jusqu'au bas. Toutes les poutres, tous ce
qui est en bois dans l'hôtel, est maintenant notre domaine. Nous avons
même, comme ici, rencontré des aubaines imprévues qui nous ont permis
de nous créer de spacieuses chambres de réunion. Nous sommes ici dans
le carton nº 16 des archives du département, et...
--Quelles belles voûtes!
--N'est-ce pas?... Oh! c'est que nous savons parfaitement nous
arranger. Nous avons mangé tout l'intérieur des paquets, et ce que nous
avons laissé, c'est l'enveloppe extérieure et le bord des feuillets
pour nous tenir cachés; car vous savez que les hommes nous ont baptisés
Lucifuges. Ils ont eu raison, car nous ne pouvons pas souffrir la
lumière.
--Vous trouvez tout à la fois, ici, le vivre et le couvert.
--Certes; malheureusement, cette belle provision tire à sa fin.
Dernièrement nous avons découvert, au fond d'un des cartons en
exploitation, des crayons. Ma foi! nous les avons mangés: bois, mine et
tout... C'était fort bon!
--Je le crois.
--Chut! taisez-vous... Il est inutile de causer une émeute de curiosité
dans le sanctuaire où je vous conduis. Au milieu de vos gardes du
corps, vous passerez à peu près inaperçu et j'aurai rempli mon mandat.
En ce moment, nous nous mêlions à une grande foule de peuple que
je pouvais estimer à plusieurs milliers d'individus au moins: ils
tournaient tous dans le même sens autour d'une admirable et énorme
salle bâtie dans un des plus grands cartons. C'était la chambre de la
reine, de la mère, comme vous voudrez!
Le spectacle le plus étrange se présente alors à nos yeux; il n'était
pas sans analogie avec ce qui se passe chez nous, mais dans des
proportions si gigantesques, que j'en demeurai frappé de stupeur! Au
milieu de la chambre gisait un être immense, incroyable, dont la tête,
le corselet, me semblèrent assez semblables à ceux des autres termites,
mais dont l'abdomen est prodigieux, indescriptible... La reine était
déjà vieille, d'après ce que j'appris, et, comme son abdomen grossit
sans cesse, celui-ci atteignait quinze centimètres de longueur!... Il
était au moins deux mille fois plus gros que le reste de son corps!...
Ce sont là des dimensions dont vous n'avez aucune idée, vous autres
hommes. Votre constitution étriquée et non élastique ne vous rend pas
capables d'un développement semblable. Me comparant aux termites, je
calculai que la reine devait peser autant que _trente mille_ des
ouvriers qui circulaient autour d'elle. Véritable montagne, elle a
perdu ses ailes et ne peut faire un pas: elle est là, sur le ventre,
ayant à côté d'elle le roi, qui a perdu ses ailes, lui aussi, mais
n'a changé ni de forme, ni de dimension, et se borne à remplir les
fonctions de mari de la reine.
Les travailleurs et les soldats font assez peu attention au roi,
mais tous s'occupent de la reine. Les uns lui donnent à manger, les
autres sont occupés à enlever sans cesse les œufs qu'elle pond sans
interruption, et cette fécondité est, à mes yeux même habitués à ce
spectacle, merveilleuse. D'où j'étais placé, je voyais, comme d'une
sorte de tribune, que cet immense abdomen n'était qu'un vaste ovaire
dont les branches multipliées renferment en si grand nombre les germes
en voie de développement qu'il s'en trouve toujours un de mûr. A
travers la peau amincie et devenue transparente, je voyais très bien
les canaux sans cesse animés de mouvements de contraction, tantôt sur
un point, tantôt sur un autre.
Grâce à cette merveilleuse conformation, la reine pond, sans s'en
apercevoir probablement, au delà de soixante œufs par minute,
c'est-à-dire plus de quatre-vingt mille par jour! Cela toutes les
secondes, aussi régulièrement qu'une machine.
Cette myriade d'œufs, promptement recueillis par les travailleurs, sont
emportés dans des couvoirs. Il en sort bientôt des larves d'un blanc
de lait qui sont soignées avec tout le talent des nourrices les plus
dévouées. Ce que je trouvai de plus curieux, c'est que, en redescendant
dans les caves où sont disposés ces couvoirs, j'aperçus que les parois
des murs étaient préparées par les termites ainsi que de vraies
plates-bandes de jardin, en vue de la nourriture de leurs larves.
Grâce à la chaleur humide qui règne dans ces réduits et que les
termites savent entretenir, partout poussent sur les cloisons, sur les
murs, des champignons microscopiques, des moisissures qui forment un
aliment spécialement approprié aux premiers besoins des enfants. Si les
termites appartenaient à la noble et intelligente nation des fourmis,
je serais porté à croire qu'ils ont assez d'esprit pour semer eux-mêmes
les champignons, et je me serais enquis de la manière dont ils s'y
prennent. Mais comment penser que des êtres qui appartiennent à la
grossière famille dont les fourmilions font partie peuvent posséder les
instincts épurés et nobles des agriculteurs?
Quant aux évolutions des mâles et des femelles, des ouvrières, elles
sont tout à fait semblables à ce qui se passe chez nous. Aussi
passai-je rapidement devant les logements des termites de ces diverses
catégories, et je parvins à regagner la porte sur l'escalier.
Arrivé là, le soldat-portier voulut bien retirer sa tête, et je pris
congé de mon ami le sabre obéissant, ainsi que de son compagnon. Je fus
vraiment content de respirer un peu d'air frais sur l'escalier et de
voir la lumière du jour en remontant dans le jardin, d'autant plus que
la nuit allait venir bientôt et qu'il me fallait chercher à souper.
Hélas! tout semblait dévoré dans le jardin; je n'y trouvai donc pas
grand'chose, même ce qu'il faut à une fourmi!... Plus de fruits, tout
avait été mangé pendant la journée par divers animaux, gros et petits.
Que faire? Se coucher sans souper...
Je m'y résignai... de force! et me promis bien, le lendemain, dès
l'aube, d'aller marauder sur le port, certain d'avance d'y faire ample
curée.
VIII
LES MONSTRES NOCTURNES.--DANS UN CURE-DENT.
Le sucre ne manquait pas sur le port de commerce, car je me gardai
bien d'aller perdre mon temps sur le port militaire: les boulets, les
canons et le reste formeront toujours un piteux régal pour les fourmis!
Me voilà donc attablée aux environs de gros sacs qu'on chargeait et
déchargeait autour de moi. Je m'étais mise à l'abri, près d'un des
pieds de la balance, et là j'attrapais toujours quelque bonne aubaine
qui roulait des sacs pesés jusqu'à moi.
Cet état d'abondance dura plus d'une semaine. Par malheur, ce qui
était vraiment fort désagréable, c'est qu'une grande quantité d'autres
bêtes, attirées par le sucre, venaient me disputer ma nourriture et se
montraient souvent si dangereuses pour moi, que j'abandonnai la place.
Enfin, je découvris, dans une de mes courses, le passage par lequel les
matelots arrivaient, apportant sur leur dos les gros sacs de sucre;
c'était une sorte de planche large qui passait au-dessus de l'eau.
C'est ainsi que j'arrivai à la source même du sucre!
Quelle chance! Là, du moins, j'étais en sûreté. Là, bien mieux, on peut
manger à bouche que veux-tu? Aucun besoin de se gêner: le sucre est
partout! La paroi elle-même de la chambre dans laquelle je me trouvais
est tellement sucrée qu'elle en est imprégnée: en la léchant, on vit!
--Allons! nous passerons quelque temps dans cette agréable résidence;
après, nous verrons.
Et je m'installai là commodément, entre des objets arrimés avec soin,
comme disaient les matelots.
C'est ainsi que je passai une quinzaine de jours sans être dérangée.
A peine entendis-je passer quelques hommes: la maison semblait tout à
fait abandonnée; mais, un beau matin, on fit un tapage terrible. Ce
n'étaient que ballots, que barriques qui tombaient ou descendaient dans
la chambre que j'habitais et l'encombraient de toutes parts. Vingt fois
je manquai d'être écrasée!
Enfin, le bon Dieu eut pitié de moi et le calme se rétablit presque
aussi complet qu'avant; seulement, tout était plein et il ne faisait
plus jour. Décidément, la place n'était plus tenable; je résolus
d'en changer. Que diable! Je trouverai bien sur le port un asile où
je jouirai, au moins, de chaleur, de lumière et même d'un peu de
tranquillité...
Aussitôt dit, aussitôt fait! Je me mets en route. J'avise une belle et
grosse corde qui pendait; je m'élance, la suis, et me voilà au jour
en passant entre elle et la planche qu'elle traverse. Quelle belle
lumière! quelle bonne brise rafraîchissante! Mais quelle singulière
odeur!...
Où suis-je?... Je n'en sais absolument rien.
C'était bien le cas de grimper à de grandes échelles qui montaient en
l'air... Je le fis, et j'arrivai au sommet d'un mur de bois, d'où l'on
voyait tout autour.
De l'eau!..... Rien que de l'eau!..... Partout de l'eau!!!
Ce devait être la mer...
Ma maison était un navire!!...
Malheureuse! J'étais perdue à jamais pour la France. O mon pays! ô ma
patrie! Mais quel remède?
Aucun! il fallait subir la mauvaise destinée que mon imprévoyance et
mon étourderie m'avaient préparée. Allons! le mieux encore est de faire
contre fortune bon cœur!... Vivent les voyages! puisque je ne puis
reculer.
Je me garai dans un coin, j'observai et j'écoutai.
Deux matelots causaient non loin de moi.
--Tu as été au Para, toi?...
--Au Para? me dis-je. Au Para?... Qu'est-ce que cela peut être?
--Parbleu! c'est la quatrième fois...
--Ah! répondit l'autre en faisant la moue...
--Mais, oui, ma vieille! Même qu'on y est très bien!
--Y a-t-y du rack?
--Il y a du rack.
--Ah!...
--Et mon voisin fit encore la moue... Mais voilà qu'il porte la main à
sa bouche et en retire... ce qui lui faisait faire une si belle moue...
C'était sa chique, qu'il plaque philosophiquement sous le bordage, pour
la retrouver au besoin...
--Et y a des fruits de toutes les couleurs... puisque c'est en
Amérique...
--Ah! c'est en Amérique...
Cette nouvelle me fit fuir immédiatement.
--Comment! nous allons en Amérique! dis-je; en Amérique! Imprudente,
que vas-tu devenir? Vit-on jamais fourmi s'engager dans des aventures
semblables?... et ne vas-tu pas perdre la vie au premier pas? Quelle
désastreuse équipée!... Enfin, il n'y faut plus penser... Le mal est
fait. Songeons à nous mettre en sûreté...
[Illustration: JE ME RABATTIS SUR LES FENTES.]
Je m'acheminai vers la cale, car c'était là où j'avais été surprise
par le départ du navire; c'était là où se trouvaient les provisions
qui m'avaient séduite; c'était là où je pouvais espérer une nourriture
abondante et en même temps une retraite capable de me cacher. Je
furetai donc dans tous les coins pour trouver une demeure; mais, chose
extraordinaire! tous les coins étaient occupés... Partout je voyais
d'horribles mandibules s'ouvrir à mon approche. Quel animal si hargneux
était donc là?...
Je me rabattis sur les fentes... Partout, partout, je rencontrais les
mêmes mandibules menaçantes, surmontées des mêmes yeux féroces, qui me
faisaient frissonner jusqu'aux moelles. Heureusement, pas un de ces
êtres hideux ne bougeait. Désespérant de trouver mieux, je m'enfonçai
dans la muraille du navire, à la place d'un petit clou qu'on avait
arraché. J'y étais fort mal: la cavité était profonde, mais si exiguë
que j'avais été obligé d'y entrer à reculons. Ce fut ce qui me sauva.
A la nuit commença autour de moi un branle-bas incroyable,
inimaginable... Le navire sembla s'animer: l'espace s'emplit de
formes noires et brunes, hideuses, énormes, qui volaient lourdement,
se heurtant aux murs et aux poutres, qui couraient comme lévriers
déchaînés le long des arêtes des poutrelles, et venaient, horreur!
sentir et souffler à la porte de ma retraite...
Ils étaient là au moins une douzaine, gros, moyens ou petits, se
poussant, se glissant les uns sur les autres pour arriver à me dévorer
des yeux; ils allongeaient au dedans pattes, mandibules et antennes...
et moi, je me reculais aussi loin que l'espace me le permettait.
Pendant ce temps, de gros animaux poilus rugissaient en galopant sur
toutes les matières qui remplissaient le navire. Ils se battaient
affreusement, bousculant tout sur leur passage. Je n'avais jamais vu
des animaux semblables; certains d'entre eux étaient presque aussi gros
que nos voisins les lapins de la lande.
Ah! quelle horrible nuit! Combien de fois les terribles bêtes, se
poussant avec une conviction féroce, avaient-elles avancé leurs griffes
presque à me toucher! Je sentais que, si leurs serres m'atteignaient,
c'en était fait de moi. J'étais arraché de ma retraite et croqué d'une
bouchée...
Quelles angoisses!
Enfin, le matin parut, et, avec lui, des matelots vinrent ouvrir un
des panneaux qui fermaient la cale. Une brillante clarté inonda notre
retraite et me rendit un peu de courage. Nous autres Polyergues ne
savons combattre qu'au grand jour.
Avançant la tête avec précaution, je vis que toutes les bêtes puantes
qui m'avaient si furieusement assiégé rentraient dans leurs fentes,
leurs trous, se cachaient à l'abri du jour derrière tous les objets
qu'elles rencontraient.
--Ah! elles ont peur du jour! dis-je. Moi, c'est le contraire; il faut
profiter de cet avantage, il faut fuir... Fuir? où fuir?...
L'occasion est chauve, dit le proverbe: je me précipitai à toutes
jambes au travers des obstacles: je volais!! Mais, au moment où je me
croyais bien seule, un de ces animaux enragés saute du plafond sur les
sacs où je courais de toutes mes forces, et se met à ma poursuite avec
une vitesse surprenante...
--O Seigneur! Tous ne craignent donc pas le jour...
J'étais abasourdi...
Au premier moment, je désespérai de moi, je me sentis perdu, j'hésitai
si je fermerais les yeux, attendant stoïquement la mort...
--Un effort de courage!!... Pourrais-je le faire?
--Oui!!... je le ferai. Il ne sera pas dit qu'un foudre de guerre chez
les siens, qu'un Hercule au grand cœur se laissera lâchement égorger
comme un mouton!...
Cependant mon ennemi chevauchait sur ses grandes pattes et gagnait du
terrain à vue d'œil... Dans mon trou j'étais, hélas! à l'abri; tous
étaient trop larges pour pouvoir y pénétrer; mais à présent j'étais
isolé, à découvert... et je fuyais à toutes jambes, quand, soudain,
une fissure se rencontre devant moi. C'était la porte du panneau que
les matelots avaient renversée sens dessus dessous. Comme elle était
bombée, je m'y glisse et m'avance aussi loin que me le permettent et ma
taille et ma frayeur.
Hélas! mon ennemi était bien plat, plus encore que je ne me
le figurais... Il arriva très près de moi, mais pas assez pour
m'atteindre. Je me faisais si petit! J'étouffais, mais, jouant des
coudes et des pattes, je fuyais toujours, lentement, mais enfin
je m'éloignais. Lui, plus empêché que moi, perdait du terrain, et
d'ailleurs nous approchions des bords du panneau, sur lesquels frappait
le plein soleil. Déjà je sentais la chaleur bienfaisante de l'astre du
jour qui doublait mes forces.
[Illustration: UNE FOURMI DE FRANCE!!...]
Je sortis au galop sur le pont, et, voyant une porte entr'ouverte
devant moi, je m'y précipitai.
Il était temps! La bête sortait de dessous le panneau...
Alors, elle retrouva ses ailes, auxquelles je ne pensais plus, fit un
bond effroyable et me chercha, car, éblouie, elle m'avait perdu de
vue...
J'avoue que je ne perdais pas mon temps! Au hasard, je montais le long
du pied de la table qui me cachait à elle et bientôt je débouchais
au milieu de papiers, de plumes, de crayons, sur le propre bureau du
capitaine.
Horreur!... la bête est devant moi...
J'étais perdu, cette fois, quand un cure-dent en plume s'offrit à
moi... M'y précipiter fut l'affaire d'un clin d'œil...
J'étais du moins à l'abri...
Comment peindre les efforts désespérés du monstre pour me forcer à
sortir de ma retraite?... Voyant qu'il avait beau me faire rouler
avec ma prison transparente et que je n'en sortirais pas, il se mit à
en ronger les extrémités coupées en biseau. Je voyais ses mandibules
arracher des lambeaux à chaque extrémité... Ah! il y allait de bon cœur!
Un bruit se fit entendre, mon ennemi s'envola...
Le capitaine entrait dans son cabinet. Il se mit à son bureau et,
s'asseyant, appuya sa tête entre ses deux mains et se prit à songer.
Pensait-il à sa mère, à sa fiancée, à ses plaisirs passés, à ses
devoirs présents? Le savais-je?
Tout à coup ses yeux tombèrent sur moi.
--Une fourmi de France! s'écria-t-il, et, saisissant le cure-dent, il
le tint devant ses yeux.
--Pauvre petite bête! Quelle idée t'a prise de venir avec nous au
Brésil?...
--Tiens! pensai-je à part moi, c'est bon à savoir. Nous allons au
Brésil...
--Par quel singulier concours de circonstances es-tu réfugiée dans
un cure-dent de plume? Une poursuite, peut-être... Qui donc t'a
poursuivie?...
Et, considérant les bords de mon cure-dent, où mon terrible ennemi
avait si vaillamment aiguisé ses dents:
--Les cancrelats!... Les affreuses bêtes! Maudite engeance! Oh! pauvre
petite compatriote, je te défendrai: va! tu ne seras pas mangée par
eux, n'aie plus peur!...
Alors, se levant, le bon capitaine atteignit un compotier de verre
dans lequel il versa du sable bleu qu'il avait sur son bureau, mit
par-dessus mon cure-dent, ajouta autour une ou deux pincées de sucre,
quelques pruneaux. Cela fait, il replaça le couvercle de cristal,
puis...
--Chère petite bête! dit-il alors, reste avec moi. En te voyant tout à
l'heure sur ma table, j'ai songé à mes jeunes amies. Demain encore, en
te voyant, je penserai à cela!... Ah! la vie! quel triste passage!...
Le capitaine ouvrit brusquement la porte de sa cabine, et j'entendis
ses pas s'éteindre en s'éloignant...
J'étais prisonnière!...
Mais, du moins, mon ennemi et sa terrible séquelle ne parviendrait
jamais jusqu'à moi. J'étais en sûreté!
De longs jours s'écoulèrent ainsi en compagnie de mon bon ami le
capitaine, dont l'affection ne se lassa jamais. Tous les matins il
venait causer avec moi ainsi qu'il le disait, mais en réalité causer
avec lui-même et caresser de chers souvenirs. Quel cœur d'or! quels
admirables sentiments! En général, l'homme est un long, lent et lourd
animal qui nous déteste et dont nous nous rions par notre nombre et
notre adresse; mais maintenant j'en connais un, dans le nombre, qui ne
peut s'empêcher d'aimer. C'est le capitaine Urbain.
En somme, la traversée fut admirable. A peine un grain ou deux en
varièrent un peu la monotonie.
Nous étions arrivés, et mon brave ami ne se départait pas de ses bons
soins. Une fois, cependant, il manqua à son rendez-vous ordinaire; un
jour s'écoula sans qu'il vînt renouveler mes provisions.
Un second jour s'écoula lentement, sans sa visite... Où était-il mon
Dieu?... malade?...
Un troisième jour passa... Mes provisions étaient épuisées. Les reliefs
que je dédaignais dans l'abondance, je les avais tous consommés! Plus
rien!... Il viendra demain...
La faim me torturait... Mourir! mourir! Ce mot me tintait lugubrement
aux oreilles... Et il ne vient pas!...
Je contemplais, pour la centième fois, les alentours de ma prison de
verre: partout le silence et le désert! Lorsque, levant les yeux au
plafond, il me sembla voir que le couvercle du compotier, placé un peu
de côté, par mégarde, ne fermait pas exactement, et que je pourrais
peut-être me glisser par l'ouverture...
Mais comment monter là?...
A l'œuvre! Il faut essayer...
Je pris, à brassées, les détritus de fruits qui remplissaient ma
prison, queues en bois immangeables, pelures, pepins, épluchures
sèches, dures comme le fer, et je les enchevêtrai. Je les accumulai
de la manière qui me sembla la plus solide. J'étais fort et j'avais
reçu de bonnes leçons dans mon enfance. Je travaillai ainsi dans les
angoisses de la faim, avec un acharnement sans égal. Il fallait vaincre
ou mourir!...
Je vainquis... Je passai!...
Et tombai sur la table presque inanimé.
Heureusement, un pain à cacheter qui se trouva à côté de moi me permit
de ranimer mes forces. Je tombai dans un porte-crayon et, aux premiers
rayons du soleil, je me mis en quête d'un moyen de sortir du cabinet.
IX
AU BRÉSIL.--JE RETROUVE URBAIN.
Ce ne fut pas aussi difficile que je le supposais. Je n'eus qu'à
prendre le chemin des cancrelats: ils entraient la nuit par-dessus
la porte, je sortis le jour par là. Aussitôt je gagnai la jambe d'un
matelot, qui m'emporta avec lui au canot, et de là à terre, où je me
laissai tomber.
J'étais au Brésil...
Quelle gloire pour une Polyergue française!
Ce n'était pas le moment de philosopher dans les rues de Para, au
milieu des poules et de tous les autres oiseaux que j'y voyais
grouiller de tous côtés; il fallait, avant tout, sauver sa peau;
c'est ce que je fis en prenant ma course, me dissimulant de mon mieux
derrière les pierres et le long des maisons, jusqu'à ce que je pusse
gagner les jardins et ensuite la campagne.
Là, je courus bien quelques dangers, mais je ne m'y appesantirai point,
parce que, avec du sang-froid et de la patience, je m'en suis tiré à
mon honneur, sain et sauf. Dès que j'eus mis le pied dans les herbes
de la campagne, je fus obligé de m'avouer à moi-même que je ne savais
pas ce que c'est que la vie. Jamais, dans ma patrie, je n'avais vu un
mouvement, une variété semblables. Il me sembla que toutes les bêtes de
la création s'étaient donné rendez-vous autour de moi. Quelle cohue!
quel tohu-bohu!
Bien entendu, nouveau débarqué, je ne connaissais aucune de ces
espèces, et d'ailleurs j'en avais trop peur en ce moment pour oser en
aborder quelqu'une. La prudence, en ce cas, est la mère de la sûreté.
C'est en répétant ce proverbe des poltrons--moi, un Hercule--que je me
cherchai un gîte pour prendre quelques instants de repos. Ce gîte, je
le trouvai sous l'ombelle étalée d'une admirable fleur, où une vraie
multitude d'insectes ailés et aptères comme moi semblaient s'être donné
rendez-vous.
Ce qui me frappa, dès le premier coup d'œil, c'est qu'aucun être de ma
famille ne s'offrit à mes yeux. Évidemment, je distinguais parfaitement
de nombreux animaux qui nous ressemblaient, mais tous étaient si
différents, que j'étais obligé de les classer dans des espèces diverses
de nous. Je sais bien que l'étroit pédicule qui rattache notre abdomen
au corselet est un caractère saillant de notre famille, mais il en est
un que je prends la liberté de rappeler à nos amis, c'est que tous les
Formiciens portent des antennes coudées. Cela ne trompe jamais.
Tandis que je réfléchissais ainsi tout à mon aise, au milieu d'une
odeur délicieuse s'exhalant au-dessus de ma tête et embaumant l'air,
je m'efforçais de repasser dans ma mémoire quelles étaient les grandes
divisions de notre famille.
On y admet d'abord deux tribus pour séparer les Dorylides des
Formicides. Les Dorylides ont l'abdomen allongé et cylindrique; de
plus, une toute petite tête, et paraissent établir le passage des
Sphégiens à nous. On croit qu'ils vivent isolés. Cela n'y fait rien: on
a des cousins partout!
Les Formicides, c'est moi, c'est tout le reste du grand peuple; c'est
toutes ces admirables peuplades composées de mâles, de femelles et de
neutres, ouvriers ou soldats.